Le Jeu le plus dangereux est une œuvre qui inaugure la « trilogie du jeu », série de films qui va donner un nouveau souffle au polar hard-boiled japonais, mais aussi donner une tout nouvelle impulsion à l’industrie locale. A la fin des années 70, un nouvel acteur vient bouleverser l’équilibre déjà fragilisé des studios japonais tout au long de la décennie. L’éditeur Kadokawa Shoten se lance dans la production cinématographique et inaugure un stratégie transmédia agressive voyant l’adaptation prestigieuse de ses ouvrages phares, ainsi que le prolongement sur le grand écran de ses vedettes musicales dans des œuvres attirant un nouveau public. Kadokawa révolutionne aussi le modèle de distribution, privilégiant les grosses productions onéreuses propices à réquisitionner les écrans les plus prestigieux en première exploitation.
Le studio Toei est ainsi débordé, car jusque-là il accordait une grande place au double programme et à la série B, dont il doit désormais réduire la production pour suivre le nouveau modèle imposé par Kadokawa. Problème, Toei dispose d’un important réseau de distribution dédié aux petites salles qu’alimentaient les doubles programmes dont la réduction risquent de les faire péricliter. Toei va alors créer une nouvelle structure « indépendante », Toei Central Film, uniquement chargée de produire des films de genre à petit budget pour maintenir l’activité de ces salles. Pour ce faire le studio va engager le producteur Mitsuru Kurosawa dont les états de service en font l’homme de la situation. Ancien du studio Nikkatsu, Kurosawa fut la plaque tournante du virage de ce dernier vers le Roman Porno au début des années 70. Il sut voir, contre l’avis des syndicats de Nikkatsu, les possibilités de ce changement et installa tout le système de codification et de production de ce sous-genre sulfureux, tout en ayant un flair considérable pour dénicher de nouveaux talents. Parmi ceux-ci, Toru Murakawa se fit remarquer en réalisant trois Roman Porno à la Nikkatsu dont un premier particulièrement salué par la critique, Les Doigts blancs de l’extase (1972). L’insuccès de ses deux films suivants l’incite à retourner dans sa province natale de Yamagata, mais il est sollicité quelques années plus tard pour réaliser l’épisode pilote de la série Big City. Rompu aux méthodes à l’économie de la Nikkatsu, Murakawa impose un standard technique innovant et réaliste qui contribue au succès du show. Il va durant la seconde saison se lier d’amitié avec Yusaku Masuda, acteur dont la présence magnétique et virile, ainsi que l’intensité du jeu vont faire une vedette. Lorsqu’il prend la direction de la succursale Toei Central Film, Mitsuru Kurosawa a donc la judicieuse idée de faire appel à son ancien protégé, et engage également toute l’équipe technique de la série Big City. En effet, Toei impose à sa branche Toei Central Film d’énormes contraintes de production que seul le savoir-faire de Murakawa peut aider à tenir : budget réduit, quinze jours de tournages, pour l’essentiel en décors naturels. Le polar n’est pas initialement supposé être le genre de prédilection de Toei Central Film, mais des imprévus vont amener Le Jeu le plus dangereux à être le premier film de la firme, et son succès en fera le modèle à suivre pour l’essentiel des productions à suivre. Ce contexte va permettre au film et à l’identité de Toei Central Film de nettement se distinguer des codes du film de yakuza de la maison-mère Toei et d’au contraire offrir un savant mélange de l’expérience de ses participants. Ainsi le héros tueur à gage Shohei Narumi (Yusaku Masuda) est un pur électron libre imprévisible dans la lignée des chiens fous vus dans les polars sixties de la Nikkatsu, tel le Joe Shishido filmé par Seijun Suzuki dans Detective bureau 2-3 (1963) ou La Jeunesse de la bête (1963). Il nous est introduit comme un pur loser en errance, adepte des tables de mahjong et buveur invétéré dont on a du mal à déceler les aptitudes d’homme de main redoutable. Le postulat rappelle les polars d’espionnage industriels produit par la Daei durant les années 60 (façon Black Test Car de Yasuzo Masumura (1962)), avec ses histoires d’enlèvements, rançon et concurrence entre deux entreprises se disputant un contrat de défense. Narumi est engagé dans une intrigue nébuleuse dont il s’avérera vite n’être qu’un pion, lui et une jeune femme (Keiko Tasaka) également sous la coupe d’un criminel. L’intrigue emprunte quelques raccourcis et ruptures de ton inattendus, et c’est avant tout à son héros et à sa tenue formelle que Le Jeu le plus dangereux tient son attrait. Le style caméra à l’épaule nerveux impose un chaos virtuose lors des scènes d’action, la photo assume des partis-pris radicaux telle cette fusillade entièrement filmée dans la pénombre, et l’économie de moyens exploite des décors nous proposant un Japon aux bas-fonds désertiques (entrepôts abandonnés, docks insalubres, immeubles en destruction) loin de l’imagerie pop et néons. Shohei Narumi est un anti-héros surprenant, alternant héroïsme et veulerie, bienveillance et brutalité, flegme et ridicule, parfois dans une même séquence. Yusako Masuda lui confère tout son charisme et sa présence animale, ce qui sera pour beaucoup dans le succès inattendu du film qui se verra donc ajouter deux suites, Le Jeu de la mort (1978) et Le Jeu de la destruction (1979). Quant au label Toei Film Central, il va imposer toute une imagerie, ton et standard de production tout au long des années 80 et prolongés, toujours sous la férule de Mitsuru Kurosawa, dans le V-Cinema durant la décennie suivante.Disponible en bluray français chez Carlotta






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