Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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vendredi 15 septembre 2017

Remorques - Jean Grémillon (1941)

A bord du remorqueur le Cyclone, le capitaine André Laurent risque sa vie tous les jours, pour sauver celle des autres. Il est marié à Yvonne, qui souhaite qu'il quitte ce métier. Celle-ci lui cache sa grave maladie. Le capitaine Laurent, doit quitter précipitamment la noce d'un de ses marins pour porter secours au cargo Mirva, laissant sa femme Yvonne et la mariée. Le sauvetage, après quelques péripéties, va réussir et les passagers sont secourus. Au matin, le Cyclone remorque le Mirva. André tombe amoureux de Catherine, la femme du capitaine renégat du Mirva et elle va devenir sa maîtresse.

Jean Grémillon retrouve avec Remorques Jean Gabin, sa star de Gueule d'amour (1937) l'œuvre qui lui permit de relancer sa carrière de réalisateur. Grémillon avait enchaîné ensuite avec le succès de L'Étrange Monsieur Victor. Il pouvait ainsi soumettre à au producteur Raoul Ploquin son désir d'adapter le roman Remorques de Roger Vercel paru en 1935. La production connaîtra moult soubresauts et ce dès l'écriture du scénario. Les premiers jets écrits par Charles Spaak et André Cayatte et Grémillon plutôt fidèle au livre (soi la vengeance d'une femme témoignant contre son époux ayant escroqué des remorqueurs venus à son secours en pleine tempête) déplaisent à Gabin qui convoque Jacques Prévert pour une réécriture plus radicale. C'est une romance tragique qui est désormais au centre du récit, profitant de la réunion du mythique couple de Quai des brumes de Marcel Carné (1938), Jean Gabin/Michèle Morgan. Les ennuis se poursuivent une fois le tournage entamé puisque celui-ci est interrompu par l'entrée dans la Seconde Guerre Mondiale puis l'arrivée en France de l'envahisseur allemand. Le décorateur Alexandre Trauner et le producteur Joseph Lucachevitch (qui a repris le projet suite au retrait de la UFA dont Raoul Ploquin dirigeait la branche française) tous deux juifs quittent Paris et Jean Gabin part rejoindre Michèle Morgan à Hollywood. Grémillon une fois démobilisé termine donc le film comme il peut, renonçant notamment aux extérieurs pour les scènes maritimes filmées en studio et le tournage s'achèvera près de deux ans près le premier clap.

Dans Gueule d'amour, Jean Grémillon déconstruisait le Jean Gabin séducteur en le rendant totalement soumis et vulnérable à l'amour d'une femme indigne qu'incarnait Mireille Balin. Dans Remorques, c'est plutôt le Gabin ouvrier et chef de bande charismatique qui tombe de son piédestal. Avec ce capitaine André Laurent à la tête d'un navire remorqueur et en responsabilité d'un groupe de marin, le mimétisme avec d'autres rôles fameux se fait automatiquement. La locomotive de La Bête humaine (1938) est remplacée par un bateau, le groupe de travailleur de La Belle équipe (1936) par l'équipage de marin dont la subsistance dépend du brio de Gabin. Le film s'ouvre donc sur une scène célébrant cette communion ouvrière à travers le mariage d'un des marins mais exprime aussi les angoisses étouffées de ce dangereux métier pour les couples, l'attention passant des jeunes mariés à André et son épouse Yvonne (Madeleine Renaud) lasse de cette existence.

Une violente tempête vient d'ailleurs interrompre les festivités et André y perdra matériellement face à un navigateur escroc (Jean Marchat) tout en gagnant en tombant amoureux de Catherine (Michèle Morgan), l'épouse de ce dernier. Cette entrée en matière symbolise ainsi l'adrénaline et le renouveau permanent que constituent les périlleux sauvetages pour André, fuyant et repoussant constamment les demandes de son épouse aspirant à une vie plus casanière. Jean Grémillon donne à la fois panache et sens des responsabilités à Gabin, l'assurance en mer du héros se conjuguant à un caractère paternel pour ses hommes sur terre notamment le personnage de mari cocu et raillé qu'incarne Charles Blavette. Ainsi malgré la mélancolie de Madeleine Renaud, le caractère d'André s'équilibre entre sa nature aventureuse et responsable (l'emploi de son équipage dépendant de son maintien en tant que capitaine).

Tout volera en éclat avec la passion d'André pour Catherine. Grémillon amène pourtant ce trouble progressivement, en dépouillant visuellement André de ses responsabilités. Lors de leur première rencontre en plein sauvetage, André rabroue avec gouaille Catherine, tout obnubilé qu'il est par sa tâche et la ramène sans ciller à son époux corrompu qu'il allongera d'ailleurs d'un coup de poing. La rencontre inopinée en tête à tête, la ballade sur une plage déserte puis la visite d'une maison vide déleste André de ce qu'il représente (un capitaine, un ami et un époux) et le laisse démunis face à ce qu'il est aussi : un homme capable d'amour et de désir. Gabin exprime cette vulnérabilité avec une plus grande subtilité que dans Gueule d'amour et Jean Grémillon n'en fait pas cette fois une déchéance impudique pour l'acteur. Les silences, la gouaille virile perdue et l'agressivité inopinée pour masquer l'émergence d'une sensibilité enfouie, Gabin révèle tout cela dans une grande pudeur que Grémillon se charge de magnifier. Les mots qu'il ne sait trouver, Catherine l'incite à les exprimer par le geste en lui susurrant un langoureux embrasse-moi, leur disparition hors-champ puis l'ombre des nuages survolant la plage illustrant l'ellipse de leur étreinte.

En redevenant homme, André laisse aussi son environnement lui échapper, basiquement en ne souciant pas assez vite de sa mission maritime et tragiquement en ne voyant pas la maladie de son épouse. Grémillon crée une sorte de parallèle entre l'épouse et l'amante par la photo d'Armand Thirard. Dans les dernières scènes la photo de Thirard éclaire le visage et le regard de Michèle Morgan dans une chambre pourtant privée d'électricité par la tempête, laissant vibrer la passion tandis que l'ombre de la pièce isole mais affirme aussi le destin impossible de cette union. Dans la scène suivante où Gabin est au chevet de Madeleine Renaud, l'ombre inonde le visage de celle-ci pour révéler un avenir tout aussi impossible mais dans une pulsion de mort. Le final aux accents religieux (que Prévert n'aimait pas) réduit et condamne ainsi Gabin à son seul sacerdoce des mers, et seules ses larmes se mélangeant à la pluie tombante l'autorise encore à révéler ses failles d'homme.

 Sorti en dvd zone 2 français chez Mk2

jeudi 25 février 2016

Passage pour Marseille - Passage to Marseille, Michael Curtiz (1944)

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, le capitaine Freycinet (!) raconte l'histoire de Jean Matrac à un correspondant de guerre intrigué par le comportement de cet homme taciturne. Matrac, journaliste français opposant aux accords de Munich, a été condamné au bagne et déporté à l'Île du Diable. Il s’évade avec quatre autres prisonniers qui s'enfuient dans une barque et sont recueillis en plein océan Atlantique par le navire du capitaine Freycinet voguant vers Marseille. C’est à son bord qu’ils apprennent par la radio que la France a capitulé et demandé l’armistice. Et la création du Gouvernement de Vichy, ouvertement collaborationniste.

A première vue avec son dépaysement et son patriotisme exacerbé, Passage to Marseille semble être une tentative de redite du classique Casablanca dont on retrouve nombre de participants devant (Humphrey Bogart, Peter Lorre, Claude Rains) et derrière (Michael Curtiz of course !) la caméra. Même s'il ne retrouve pas tout à fait la puissance romanesque de Casablanca, le film s'avère captivant et trouve sa propre identité. Cela se ressent par sa narration alambiquée qu'on imagine plutôt dans un film noir avec ces flashbacks s'emboitant dans d'autres flashbacks (un film comme Le Médaillon (1946) de John Brahm utilisera le procédé de manière vertigineuse). Curtiz introduit cette idée d'enchâssement révélant une vérité de manière visuelle au début du film. Un correspondant de guerre ((John Loder) vient réaliser un reportage dans une campagne anglaise paisible qu'en apparence puisque de nuit elle se transforme en aérodrome de l'aviation française de Résistance où les écuries deviennent hangar d'avion et les meules de foin des tours de contrôle. Fasciné par la détermination du taciturne mitrailleur Jean Matrac (Humphrey Bogart) le journaliste va donc se faire conter son histoire, ce dernier s'entremêlant à celle des compagnons de route.

Le film respecte ainsi la structure du roman Men Without Country de Charles Nordhoff ici adapté. On passera ainsi d'une impressionnante ouverture en pleine bataille aérienne à un haletant huis-clos en pleine mer puis un oppressant passage dans l'humidité poisseuse de la prison à ciel ouvert de l'île de Cayenne. Cette progression dramatique maintient l'attention par ses révélations sur le background des personnages mais aussi la thématique autour de l'essence de l'identité française et du patriotisme. Les plus exaltés seront des parias condamnés qui voient dans cet amour du drapeau une chance de rédemption. La caractérisation des protagonistes par Curtiz est limpide, sommaire (la brute épaisse, le bonimenteur roublard joué par Peter Lorre) mais s'appuyant plus sur le contexte que l'exploration trop fouillée de chacun, ce qui fonctionne parfaitement tout en dressant certaines personnalité attachantes comme Grand-père (Vladimir Sokoloff ) le condamné tragique et héroïque de Cayenne. Le personnage d'Humphrey Bogart effectue un parcours inverse, passant du patriote exalté mais brisé par un régime français tournant mal et désormais individualiste face à cette France qui l'a tant déçu.

Les aléas de tournages (Bogart qui faillit céder sa place à Jean Gabin à cause d'un différend avec Jack Warner puis englué durant tout le tournage par son divorce et son remariage avec Lauren Bacall) ne permirent pas de suffisamment définir le revirement de son personnage, tout comme sa relation avec son épouse jouée par Michelle Morgan (castée en compensation justement du rôle manqué de Casablanca finalement interprété par Ingrid Bergman). Néanmoins le patriotisme frontal fonctionne très bien dans le huis-clos, les parias revanchards s'opposant à une aristocratie militaire plus malléable et toute prête à se ranger derrière les allemands et le Régime de Vichy. La narration alambiquée compense les aspects qui aurait pu paraître simpliste avec une progression linéaire et propose un haletant suspense qui culmine dans un spectaculaire final où par un acte discutable Bogart ranime l'ambiguïté qui manquait précédemment à son personnage. Le drapeau tricolore dressé bien haut et la Marseillaise puissamment entonnée parvient même à se mêler à une émotion plus intime dans la très belle scène finale.

Un spectacle rondement mené par un Curtiz signant un produit soigné et teinté de fulgurances visuelles dont il a le secret (l'évasion dans les ténèbres du dortoir baigné dans la photo de James Wong Howe est un modèle du genre), pas Casablanca certes mais une belle réussite.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

jeudi 27 février 2014

Quai des Brumes - Marcel Carné (1938)

Par une nuit ténébreuse, un déserteur du nom de Jean arrive au Havre dans l’espoir de quitter la France. En attendant un bateau, il trouve refuge au bout des quais, dans une baraque autour de laquelle gravitent plusieurs marginaux. Il y fait la rencontre de Nelly, une belle et mystérieuse jeune femme dont le regard le bouleverse. Cette dernière vit dans la terreur de son tuteur, le misérable Zabel, lui-même racketté par une bande de voyous. Par amour, Jean se mêle aux affaires de Nelly et met les pieds dans un engrenage périlleux…

Après la rencontre artistique sur Jenny (1936) et le premier succès avec Drôle de drame (1937), le tandem Carné/Prévert signait un de ses sommets avec Quai des Brumes. Les aléas de la production conduisirent le film à finalement prolonger et définir les canons du "réalisme poétique" déjà posés par des œuvres antérieures comme Pépé le Moko (1937) ou La Belle Équipe (1936) : puissance mélodramatique exacerbée, personnages maudits et poids du destin inéluctable. Désireux de travailler avec Jean Gabin, Marcel Carné adapte là le roman éponyme de Pierre Mac Orlan (paru en 1927) et lui propose le rôle principal dans un projet devant être produit par la UFA avec laquelle Gabin est sous contrat.

Joseph Goebbels hostile à un film mettant en avant un personnage de déserteur, les droits sont revendus en France au producteur Gregor Rabinovitch (producteur juif assez ironiquement d'ailleurs) et change grandement d'orientation. Tout dans les choix d'adaptation de Jacques Prévert confère à donner une pureté, une beauté immaculée tant narrativement que visuellement au récit alors que le roman de Pierre Mac Orlan était bien plus sordide. L'action passe des quartiers de Montmartre aux quais du Havre (initialement quais de Hambourg quand le film devait encore être produit par les allemands), le personnage de Michel Simon aussi ignoble soit-il agit par amour quand ce n'est qu'un assassin cupide sur papier et le passé de Michelle Morgan est plus évasif ici quand il était avéré qu'elle avait sombré dans la prostitution dans le livre. Nous avons donc là des héros typiques du réalisme poétique, des innocents meurtris dont la destinée semble guidée vers une issue funèbre quel que soit leurs efforts pour s'en sortir.

Le Havre, carrefour commercial et lieu de passage est également là un lieu où viennent se perdre les âmes les plus torturées. Pour s'abandonner à ses idées morbides et suicidaire comme le peintre dépressif joué par Robert Le Vigan, se laisser porter par une vie sans but comme la jeune mais déjà désabusée Nelly (Michèle Morgan), s'abandonner à ses mauvais penchants comme l'infâme Zabel (Michel Simon) ou dans l'espoir de tout recommencer avec le déserteur incarné par Jean Gabin. La brume nocturne dans laquelle s'ouvre le film semble ainsi autant dissimuler les secrets et remords des personnages que leurs âmes noires, révéler une vraie bonté désintéressée (le chaleureux patron de bar Panama) ou la lâcheté ordinaire (Pierre Brasseur en gangster de pacotille) et surtout éveiller l'amour entre les deux être perdus que sont Jean et Nelly.

Pour un temps, Jean oublie les idées noires qui l'on poussé à la désertion et Nelly l'environnement sordide qui la rend si détachée de tout et les deux protagonistes deviennent beaux ensemble devant la caméra de Marcel Carné, les arrières de bar, les quais désert au petit matin ou les ruelles sombres deviennent de sublimes lieux d'abandon et de passion magnifié par la photo de Eugen Schüfftan et les décors d' Alexandre Trauner. Le réalisme se manifeste quand les amants font face au quotidien de cet environnement tandis que la dimension factice et onirique peut s'affirmer dès qu'ils sont seuls (avec un exemple frappant dans l'intimité de cette chambre retrouvant tout son aspect trivial quand un domestique vient apporter le petit déjeuner).

Jean Gabin, éteint et renfrogné comme toujours immédiatement attachant par les fêlures qu'il révèle sous les réactions brusques (belle ouverture où il désamorce la bagarre le chauffeur de camion). Michèle Morgan est d'une beauté juvénile et d'une fragilité désarmante, son regard clair semblant comme illuminer la fange ambiante dès qu'il s'anime.

La sophistication esthétique de Carné offre un parfait contrepoint à la simplicité des mots de Carné (les répliques plus recherchées venant en grande partie du livre comme les tirades du peintre dépressif), offrant deux moments parfaits avec le baiser où Gabin lance le fameux "T'as d'beaux yeux, tu sais" et bien sur la bouleversante conclusion voyant le couple cruellement rattrapé par tous ces choix tout au long du film et son impossibilité à se séparer. Ce serait d'ailleurs peut être le seul relatif reproche à ce classique, ce sentiment que tout est joué sans nous donner l'illusion d'y croire (le thème solennel de Maurice Jaubert appuyant ce fait) au contraire de la progression dramatique d'un Pépé le Moko par exemple, écueil que surmontera Carné avec les innovations narrative du Jour se lève (1939).

Sorti en dvd zone 2 français chez Studiocanal

dimanche 21 octobre 2012

Première désillusion - The Fallen idol, Carol Reed (1948)


Philippe, fils d'un ambassadeur à Londres, est confié en l'absence de ce dernier à Baines, le majordome, et à sa femme. L'enfant a voué une admiration sans bornes à Baines qui le gâte et lui raconte ses merveilleuses aventures en Afrique. Par contre, Madame Baines a droit à toute son antipathie : acariâtre et méchante, elle veut obliger Philippe à se séparer d'une petite couleuvre. Le soir, Philippe s'échappe pour suivre son ami jusqu'à un petit salon de thé où le majordome a rendez-vous avec Julie, une secrétaire de l'Ambassade dont il est très épris. Baines présente son amie comme étant sa nièce et recommande à l'enfant la discrétion la plus absolue...

The Fallen Idol est la première collaboration entre le réalisateur Carol Reed et l’écrivain Graham Green, association qui donnera dans les années suivantes deux classiques d’espionnage tortueux et caustique avec Le Troisième Homme (1949) et Notre agent à La Havane (1959). Jusque-là peu satisfait des déjà nombreuses adaptations de ses ouvrages (bien qu’il contribue au script de certaines comme le Brighton Rock de Roy Boulting en 1947), il ne voit guère ce que pourrait tirer de plus Carol Reed de sa nouvelle The Basement Room dont il souhaite produire un film. Le réalisateur parvient pourtant à convaincre Green de sa vision singulière de l’histoire et celui-ci fort des discussions intense avec Reed et le producteur Alexander Korda remaniera en profondeur le contenu de ses écrits lorsqu’il s’attellera une fois de plus au scénario. Le résultat s’il n’égale pas les grandes réussites à venir en porte déjà tous les motifs tout en ayant une identité propre.


Ce qui intéresse principalement Reed dans la nouvelle, c’est l’incompréhension du monde des adultes de son jeune héros et il va ainsi en rallonger l’intrigue pour développer ce thème. La vision de Reed préfigure d’autres grands récit de pertes d’innocence au cinéma, notamment la méconnue production RKO Une incroyable histoire de Ted Tetzlaff (1949) et le plus célébré Du silence et des ombres  de Robert Mulligan (1962). On retrouve ici l’argument criminel et l’ambiguïté du premier ainsi que le vrai regard à auteur d’enfant et l’innocence du second. Philip jeune fils de diplomate laissé au soin d’un couple de domestique pendant la maladie de sa mère est partagé entre l’affection de Mr Baines (Ralph Richardson), complice de jeux le régalant de ses aventures imaginaires en Afrique et la froideur de son épouse Mrs Baines (Sonia Dresdel) toujours prête à le sermonner.

Ayant découvert sans la comprendre la liaison entre Mr Baines et une jeune employée de l’ambassade (Michèle Morgan), le garçonnet va suite à diverses péripéties être témoin de la crise de jalousie puis de la mort accidentelle de Mrs Baines dont il pense son idole coupable. L’intrigue s’attarde ainsi sur la confusion de l’enfant, partagé entre la loyauté envers son ami et le choc de le découvrir criminel (ce qu’il n’est pas) et plus largement l’envers du monde des adultes bien plus complexe qu’il n’y parait.

Les laborieuses scènes d’enquêtes au sein de l’ambassade ne constituent clairement pas les moments les plus intéressants du film, d’autant que Reed centré sur sa thématique aura levé tout doute quant à la culpabilité de Mr Baines (hormis aux yeux de l’enfant), questionnement qui aurait rendu cette dernière partie plus palpitante. Ici c’est plutôt cette fameuse lecture biaisée des codes des adultes qui est lourdement surlignée par le dialogue, Philip enfonçant de plus en plus Mr Baines par ses mensonges alors qu’il ne cherche qu’à l’aider.

Avant cet épilogue poussif, le film aura pourtant su se montrer bien plus intéressant et inventif pour affirmer son propos. Reed et Green auront autant opposés qu’entrecroisés innocence juvénile et noirceur adulte par une progression subtile durant toute la première partie. La première étape intervient lorsque Philip s’échappe de l’ambassade pour suivre Mr Baines dans le bar où il rencontre en cachette sa maîtresse Julie. Le dialogue tout à tour direct puis à double sens des amants cherche constamment à masquer le lien qui les unis à l’enfant, la mise en scène de Reed alternant également les points de vues.

La déchirante et inéluctable séparation du couple s’oppose ainsi au regard d’incompréhension de Philip perplexe face à leur agitation. Cette incompatibilité pourra même devenir opposition plus tard lors de la sortie au zoo où Philip se fait voler son compagnon de jeu par l’intruse (tout comme lui l’est dans la fragile promiscuité du couple adultère), la « fille » qui monopolise son attention, Reed adoptant cette fois principalement le sentiment du garçon délaissé.

Les deux cadres s’harmoniseront merveilleusement lors de la séquence de cache-cache dans l’ambassade. Alors que l’histoire se passe au sein d’une demeure classique dans la nouvelle, Reed choisit de la replacer au sein de l’ambassade  pour laquelle Vincent Korda créera un extraordinaire décor dont les variations illustrent les états changeants de Philip : fourmilière où s’agitent « les grands » de manière incompréhensible lors de l’ouverture où il observe l’animation des lieux du haut de l’immense escalier, terrain de jeu immense regorgeant de possibilités lors de la fameuse partie de cache-cache puis enfin oppressant espace des terreurs enfantines lorsqu’y apparait une terrifiante Mrs Baines bien décidée à surprendre les amants.

Là Reed déploie enfin toute la touche baroque et expressionniste de sa mise en scène à coup de cadrage alambiqués, contre-plongées saisissantes et jeu d’ombres inquiétant. Il arbore une tonalité de conte ludique puis angoissante, l’excitation laissant place à la vraie peur pour Philip. Une peur qui s’étend désormais à au-delà de l’ambassade avec une séquence urbaine annonçant en tout point Le Troisième Homme (et reprenant une imagerie déjà capturée dans Huit heures de sursis), cette extension de l’action figurant également celle plus vaste du monde des adultes qui passe d’étrange à réellement terrifiant.

Ces ruptures de ton ne font cependant pas basculer le film dans ce qu’il aurait pu être (un film noir d’un point de vue enfantin comme Une incroyable histoire de Tetzlaff déjà évoqué), pour le moins bon avec cette dernière partie laborieuse et pour le meilleur avec la splendide galerie de personnages et les incursions d’humour inattendues. Ralph Richardson compose un de ses rôles les plus attachants en plaçant toujours sous un jour lumineux cet homme dans ses qualités et ses failles, le script prenant un malin plaisir à les inverser (sa complicité avec Philip et les histoires qu’il lui raconte se retournant contre lui durant l’enquête).

Regard malicieux avec son compagnon en culottes courtes, amoureux éperdu face à une Michelle Morgan sobre et touchante (leur relation anticipe au passage l’un des plus beaux romans de Graham Green La Fin d’une Liaison)  puis résigné face à la tournure défavorable des évènements, son Mr Baines pense avant tout à protéger ceux qu’il aime.

 L’enfant  était le point de repère unique de la nouvelle (dans une construction à la Citizen Kane où dans ses derniers instants le vieil homme s’interrogeait sur les évènements lointains de son enfance), et Carol Reed par l’angle choisit et le talent de son interprète change la donne en plaçant Mr Baines sur le même plan, son destin nous intéressant finalement bien plus. S’il présente l’envers positif des adultes, Sonia Dresdel serait elle l’endroit en Mrs Baines dont la rigidité sévère dissimulera une cruauté (la mort totalement gratuite de McGregor la chenille de Philip) puis une vraie folie où l’actrice dévoile pour rester dans l’analogie du conte un visage de sorcière démente tout à fait effrayant.

La production eu toute les peines à tirer du jeune Bobby Henrey toute la gamme de sentiments souhaités pour Philip tant l’enfant était dissipé. C’était son premier film et Carol Reed le recruta après avoir découvert sa bouille en photo sur la couverture d’un ouvrage de son père Robert Henrey A Village in Picadilly. Très expressif et imprévisible dans ses réactions, Bobby Henrey s’avère très touchant et confondant de naturel quel que soit les efforts consentis pour parvenir à ce résultat (Reed amenant un magicien sur le plateau pour pouvoir filmé son visage fasciné par une histoire que lui raconte Mr Baines).

Comme ils le feront avec plus de brio dans leurs deux films suivant, Graham Green et Carol Reed truffent le script de petits moments distanciés qui allègent l’atmosphère. On pense notamment à cet épisode au zoo où Philip venu nourrir des animaux en cage voix un quidam traverser ce qui en fait abritait les toilettes ou encore son mouvement de recul à la fin lorsque l’inspecteur souhaite lui confier un secret mais les confidences d’adultes lui ont causé suffisamment de problème comme cela.

Le film sera un des grand succès du box-office anglais en 1948 et remportera le Bafta du meilleur film tout en étant sélectionné aux Oscars pour la meilleure adaptation et également le meilleur film. Une popularité qui semble s’être un peu érodée avec le temps dans la filmographie de Carol Reed et c’est donc un plaisir de pouvoir redécouvrir ce classique aujourd’hui dans cette édition.

Sortie en dvd zone 2 français chez Tamasa qui se lance dans une collection de classique anglais méconnus, une bonne nouvelle ! 

Extrait