Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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samedi 27 avril 2024

Le Mystère d'Edwin Drood - The Mystery of Edwin Drood, Stuart Walker (1935)


 En Angleterre, John Jasper, secrètement accro à l'opium, développe une obsession pour Rosa Bud, la fiancée de son neveu Edwin Drood. Un autre homme, Neville s'interesse également à la jeune femme. Quand une dispute éclate entre Neville et Edwin et que ce dernier disparait, Jasper s'empresse d'accuser Neville d'avoir tué le jeune Drood...

Le mystère d’Edwin Drood est la première adaptation parlante du roman éponyme de Charles Dickens. Le livre, publié sous forme de feuilleton sur un rythme mensuel en 1870, restera inachevé avec seulement six chapitres sur douze, du fait du décès soudain de Dickens. Le récit captivant reste suspendu en laissant ses lecteurs en haleine sur un moment capital (pour ceux qui ne visionneront que le film cela correspond au moment où la tenancière du salon d’opium va confronter Claude Rains). Cette dimension inachevée va paradoxalement faire la légende du roman puisque d’innombrables ouvrages vont plus ou moins sérieusement s’atteler à en livrer une suite, des variations ou réinterprétations qui maintiendront une aura vivace autour du titre. Le cinéma va bien sûr s’y attaquer avec deux films muets produits en 1909 et 1912, le film de Stuart Walker donc, mais aussi la télévision dont un épisode de la série Docteur Who en 2005 qui y va de sa relecture aussi. 

Malheureusement cette version de Stuart Walker n’est pas vraiment à la hauteur de cette aura. Les points forts reposent avant tout sur l’interprétation, en particulier durant la première partie mettant en place le triangle amoureux Rosa/Edwin/Neville, et celui qui l’observe de loin, envieux, Jasper (Claude Rains). Stuart Walker tente de mettre en place une atmosphère vaporeuse et hanté en révélant d’emblée le cœur du dilemme à travers les rêveries opiacées de Jasper. C’est un peu trop grossier et explicatif pour convaincre, d’autant que la suite est plus bavarde pour dessiner les différents enjeux intimes. 

Par exemple Rosa (Heather Angel) dit être dérangée par les regards insistants et concupiscents de Jasper, mais rien dans la mise en scène ne traduit ce malaise qui ne passe que par le dialogue. La facette mal assortie du couple Rosa/Edwin là encore ne tient qu’au dialogue, aucune dynamique formelle comique ou dramatique ne vient appuyer ce fait. Le même reproche est à faire pour les sentiments naissants entre Rosa et Neville, dont le contraste de la race métissée dans une Angleterre raciste est tout juste survolée.

Cet écueil n’empêche pas de suivre la première partie avec un relatif intérêt. Mais cela devient rédhibitoire quand l’histoire devient une enquête menée par Neville pour prouver son innocence. Tout est narré de manière linéaire et platement illustrative, sans aucune audace pour conférer une ambiance inquiétante dans le décor, la manifestation de la jalousie ou des instincts meurtriers de Jasper, pas même de tentative plus caustique malgré quelques personnages hauts en couleur. Nous sommes vraiment dans une adaptation tout ce qu’il y a de plus basique malgré le terrain de jeu qu’offre une conclusion qui est à inventer. L’idée trouvée ici est plutôt bonne, mais une fois de plus l’exécution paresseuse pèche lourdement. L'interprétation habitée de Claude Rains (perdant l'opportunité offerte par Universal d'en faire un grand premier rôle) méritait mieux. 

Sorti en bluray français chez Elephant Film

dimanche 5 juin 2022

Monsieur Ripois - René Clément (1954)


 André Ripois, un Français installé à Londres depuis peu, a épousé Catherine, une riche jeune femme. Au cours d'un séjour à la campagne, il essaie de séduire Patricia, une amie de sa femme. Mais Catherine, fatiguée des infidélités d'André, part pour Edimbourg préparer leur divorce. En son absence, Ripois invite Patricia à dîner. Pour la conquérir, il invente un jeu subtil : il lui raconte sa vie et, surtout, ses différents échecs sentimentaux...

Gérard Philipe fut LA star masculine du cinéma français des années 50, et y su incarner tous les visages de la séduction du jeune premier. Fougueux, torturé et romantique dans Le Diable au corps (Claude Autant-Lara (1947)) ou La Chartreuse de Parme (Christian-Jaque (1946)), espiègle et bondissant en Fanfan la tulipe (Christian-Jaque (1952)), doux-rêveur mélancolique avec Juliette ou la clé des songes (Marcel Carné (1951)) et Les Belles de nuit (René Clair (1952)), Gérard Philipe endosse le romantisme de son visage le plus lumineux au plus sombre. Une de ses interprétations les plus mémorables de l’époque viendra en 1955 dans Les Grandes Manœuvres de René Clair, où il trouve dans un même rôle l’image la plus désinvolte, incarnée et finalement tragique du séducteur. Avant le chef d’œuvre de René Clair, Gérard Philipe trouvait l’année précédente dans Monsieur Ripois le miroir inversé de ce rôle. 

René Clément adapte là le roman Monsieur Ripois et la Némésis de Louis Hémon, publié en 1950. Le réalisateur retrouve ici son leitmotiv du protagoniste double, qu’il soit héroïque (Le Père tranquille (1946)), ambitieux (Plein soleil (1960)) ou en construction (Quelle joie de vivre (1961)). Si Alain Delon notamment amenait une facette anxieuse à ce motif du double, Gérard Philipe déploie tout un panel de sa persona cinématographique dépeinte plus haut. Il révèle du moins, comme un leurre, l’aspect le plus attrayant et attendrissant pour les femmes de cet André Ripois. Lancé dans une énième tentative de séduction auprès de Patricia (Natasha Parry), meilleure amie de son épouse Catherine (Valerie Hobson), André décide de s’attirer ses faveurs par une transparence de façade sur son passé et ses faiblesses. Dans la narration au présent, René Clément revêt André de tous les contours du french lover tels que les rôles et la renommée internationale de Gérard Philipe en ont habitué le public. Cependant, on remarquera qu’André ne dévoile à chaque fois qu’un substitut sans panache de cette aura, échouant par conflit d’agenda auprès de sa jolie voisine, se heurtant à la résistance de Patricia et ne suscitant plus que la lassitude de Catherine. 

Lorsque la narration en flashback s’amorce, le contraste entre le cadre londonien et l’identité française d’André est supposée mettre en valeur sa singularité, mais il n’en sera rien. Les conquêtes se font et se défont par intérêt superficiel, par la duperie, et en ayant à chaque fois davantage donné que reçu. Aucune des femmes ne représentent un défi servant l’égo du séducteur, mais avant tout sa situation matérielle. De plus, c’est davantage la pitié (et non pas la vulnérabilité qui pourrait représenter une qualité) plutôt que l’éclat qui provoque les différents rapprochements amoureux. Notre héros dégringole d’ailleurs à chaque fois un peu plus dans ce qu’il a à gagner de sa proie, et dans le statut social de celle-ci. On passe de la supérieur hiérarchique Anne (Margaret Johnston), à Norah (Joan Greenwood) puis la prostituée exilée Marcelle (Germaine Montero) dont il se montre incapable de combler même superficiellement les attentes et manques qu’elles placent en lui. La solitude d’Anne, les rêves de Norah, le mal du pays de Marcelle, André tout à son égocentrisme n’y apporte aucun remède une fois parvenu à ses fins. 

René Clément permet à son héros de séduire et d’émouvoir des femmes perdues, mais le confronte à sa triste banalité lorsqu’il se heurte au réel. C’est tout l’intérêt des scènes parfois quasi documentaire lors des déambulations urbaines dans les rues londoniennes. Le réalisateur expose André à sa vacuité lorsqu’il suit sans but les jolies filles/proies qui l’attirent, sa fatuité dans ses méthodes d’approches et surtout sa petitesse dans son inaptitude à dompter cet environnement. André échoue dans la « drague » de rue sauf en employant des artifices lâches, et cette perdition urbaine se prolonge lorsqu’il se montre incapable de trouver un nouvel emploi puis de survivre sans un toit sur la tête. Ironique, René Clément en jouant de l’ellipse laisse croire que l’expérience de clochard d’André s’étale sur un temps long avant que la voix-off nous révèle qu’il ne s’est écoulé que deux jours, après lesquels il est déjà au bord du précipice.

Tout cela devrait contribuer à nous rendre le personnage profondément antipathique, et c’est effectivement le cas lors des moments où il fait preuve de la plus grande bassesse. Mais c’est là tout l’intérêt d’avoir Gérard Philipe dans le rôle principal, tout le passif qu’il amène avec lui, même dévoyé, le rend malgré tout touchant et précisément dans cette incapacité à le représenter. C’est ce qu’entrevoient celles qui l’ont pourtant démasqué, Catherine et Patricia, mais qui ne pourront s’empêcher d’être émue par lui. René Clément en montre une dimension caustique lorsque André expose avec humour son inculture à Catherine, ou avec une sincérité factice sa fragilité à Patricia. Aucune n’est dupe mais en leur for intérieur pensent et espèrent qu’auprès d’elles, André ne sera plus l’esquisse mais la concrétisation de cet idéal romantique. C’est toute l’ironie de la conclusion où un calcul de plus sera interprété comme le grand geste sentimental et tragique tant attendu. Monsieur Ripois est une œuvre passionnante qui cristallise à merveille les thèmes de René Clément à l’aune de la personnalité de Gérard Philipe. 

Ressortie en salle le 8 juin

mercredi 19 août 2015

Noblesse Oblige - Kind Hearts and Coronets, Robert Hamer (1949)

Héritier éloigné de la maison ducale d'Ascoyne-Chalfont, Louis Mazzini élimine successivement, par des méthodes aussi variées qu'inventives, tous les prétendants qui le séparent du titre, avant finalement de tuer le duc lui-même lors d'une partie de chasse, en maquillant l'assassinat en accident. Le soir où il est enfin proclamé duc, un officier de police vient l'arrêter pour un meurtre qu'il n'a pas commis, celui du mari de sa maîtresse. Condamné à mort, il écrit dans sa cellule de prison des mémoires où il relate ses crimes réels.

Très loin de se résumer à la performance multiple d’Alec Guinness qui y joue huit rôles, Kind Hearts and Coronets est un des chefs d’œuvres du studio Ealing et un grand classique du cinéma anglais. Sorti la même année que Passeport pour Pimlico, le film incarne avec celui-ci le grand virage du studio vers la comédie caustique fustigeant la société anglaise. Pourtant Noblesse Oblige par son amoralité, la virulence du propos et sa manière de bousculer absolument toutes les valeurs anglaises détone même par rapport à d’autres productions Ealing qui suivront. Le film sort durant les difficiles années d’après-guerre où le pays se reconstruit et souffre encore des privations, ces valeurs et cette identité anglaise ayant justement constitués un socle afin d’unifier le peuple face à l’adversité. Noblesse Oblige vient bousculer cet état d’esprit avec son héros au froid individualisme, symbole de ce que la guerre a bousculé à savoir l’impitoyable système de classe de la société anglaise. 

Un retour à cette injustice est impossible et Robert Hamer, certainement le réalisateur Ealing aux préoccupations sociales les plus marquées (se souvenir de son remarquable Il pleut toujours le dimanche (1947)) s’avère le plus indiqué pour donner un coup de pied dans la fourmilière. Le film s’inspire du roman Israel Rank: the autobiography of a criminal de Roy Horniman paru en 1907. Le scénario reprend le postulat ainsi que le cadre de l’Angleterre édouardienne (symbole d’une injustice remontant loin dans l’histoire du pays) mais effectue plusieurs changements majeurs. Le héros meurtrier du roman était à moitié juif et cette caractéristique pouvait autant signifier l’antisémitisme d’alors ou dénoncer au contraire l’image intéressée que l’on se faisait des juifs à l’époque. Une ambiguïté impossible à entretenir alors que se sont dévoilées récemment les horreur d’Auschwitz mais Hamer souhaitant associer cette lutte des classe d’une certaine forme de racisme fera du héros un italien. La cruauté du roman (où le héros n’hésitait pas à tuer des enfants pour parvenir à ses fins) est retranscrite par une ironie et un humour noir savoureux s’exprimant notamment par la voix-off détachée de Dennis Price.

Sa mère ayant choisie l’amour plutôt que le rang en épousant un ténor italien, Louis Mazzini (Dennis Price) se voit détourné de la prestigieuse lignée des Ascoyne-Chalfont, prestigieuse famille noble anglaise. Il aura malgré son milieu modeste été élevé dans le souvenir de cette parenté, étudiant les arbres généalogique et interdit de se mêler aux autres enfants indignes de son rang. Les D’Ascoyne n’ont pourtant que faire de cette famille embarrassante, refusant d’aider financièrement Louis et sa mère ou de contribuer à sa carrière. Forcé de travailler comme simple commis de magasin, Louis voit pourtant sans rancœur prendre une toute autre dimension lorsqu’il sera refusé à sa mère tragiquement décédée de reposer dans le caveau familial. Il va alors radicalement reconquérir son rang, assassinant les huit héritiers Ascoyne qui le sépare du duché.

Les D’Ascoyne représentent différentes facettes de l’éloignement des réalités de cette aristocratie (arrogance, snobisme, bêtise, sens de l’honneur par l’absurde l’amiral) et toutes endossent le visage d’un Alec Guinness qui s’en donne à cœur joie dans un transformisme loufoque. « L’ennemi » nanti par cette incarnation uniforme représente donc une métaphore de l’aristocratie imbue d’elle-même tandis que Hamer proposera une illustration plus hétérogène de la populace qui ne vaut guère mieux. Louis Mazzini représente le pont entre les deux classes sociales, partageant la condescendance des riches pour les classes inférieures et l’avidité des pauvres pour s’élever à tout prix dans la société. 

Dennis Price est parfait pour exprimer cette dualité. Si l’on peut être tout d’abord touché par ses déconvenues (notamment la mort de sa mère, seule scène où il semble exprimer une émotion sincère), sa froide détermination dans le crime, les manières de plus en plus arrogantes de sa prestance de gentleman et les répliques distanciées finissent par le rendre aussi antipathique que ceux qu’il combat. Ce renvoi dos à dos s’exprime également à travers les deux personnages féminins. La dépravation, l’ambition et le calcul de l’amie d’enfance Sibella (Joan Greenwood) n’a d’égal que la pudibonderie, la naïveté et la conscience de son rang de la belle Edith d'Ascoyne (Valerie Hobson). La séduction provocante de la première répond à la prestance et à la beauté élégante de la seconde, manifestation des deux mondes dont est issus notre héros.

 La mise en scène de Robert Hamer participe de cette approche par son inventivité. Le visions majestueuses du luxe dans lequel vivent les D’Ascoyne sont non seulement atténuée par leurs attitudes arrogantes mais aussi par leurs morts ridicules que le réalisateur filme avec un sens du gag (l’amiral noyé, la chute dans la cascade) et des situations grotesques (le prêtre empoisonné) qui transforme l’ensemble en un réjouissant jeu de massacre où le rire atténue la violence des situations – mais pas toujours comme ce coup de fusil dénué du moindre trait d’humour. Bêtes, imbus d’eux-mêmes et éloigné des réalités dans les hautes sphères et  prêts à tout pour réussir, froidement intéressés et immoraux au sein du peuple.

Les aristocrates accrochés à leurs privilèges s’avèrent aussi méprisables que les roturiers qui ne rêvent que de prendre leurs places. Telle est l’Angleterre bousculée que nous dépeint Robert Hamer. Le final salue ainsi ce triomphe de la vilenie (et le prolongement de façade de ces valeurs avec le bourreau et le personnel de la prison si déférents envers le duc) et du cynisme calculateur, la luxure comme le confort s’offrant à notre héros avec ces deux prétendantes dont une devra radicalement s’effacer. Le montage américain tentera bien d’édulcorer l’ensemble avec l’ajout d’un épilogue où le journal de confession est découvert mais c’est bien le regard malicieux de Dennis Price qui marquera l’impression d’ensemble. Un classique absolu.

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Studiocanal 

dimanche 23 février 2014

L’Espion Noir - The Spy in Black, Michael Powell (1939)


Pendant la Première Guerre mondiale, au large des côtes écossaises, un sous-marin allemand attend les instructions pour détruire la flotte britannique. Le commandant Hardt doit rencontrer Jill, une institutrice à la solde des allemands afin qu'elle lui procure de nouvelles informations.

Pas le plus connu de la filmographie garnie de chef d’œuvre de Michael Powell et Emeric Pressburger, L’Espion Noir est pourtant une œuvre fondamentale puisque la première collaboration du futur duo des Archers.  Michael Powell est à cette époque un jeune réalisateur qui n’a signé que des quotas quickies – ces courtes productions anglaises en forme de complément de programme au sorties américaines – mais aura déjà marqué les esprits avec l’évocateur et envoutant  À l'angle du monde (1937) qui témoignait de son gout pour les grands espaces et la description de communautés isolées. Emeric Pressburger quant à lui a intégré la communauté d’émigrant hongrois gravitant autour d’Alexander Korda en Angleterre où il est installé après avoir fui la montée du nazisme en Allemagne où il fut journaliste et scénariste au sein de la UFA entre autre. Alexander Korda engage donc ces deux « débutants » sur la production de L’Espion Noir  ou leur entente sera immédiate.

Le film témoigne déjà sous son canevas d’espionnage – adapté du roman de J. Storer Clouston  dont Marcel Carné aura transposé précédemment son Drôle de drame (1937) – de la vision du monde du duo.  Powell et Pressburger auront toujours été suffisamment fin pour se sortir du piège de la vision binaire, en particulier durant les années 40 où le cinéma anglais était pris en main par l’état. Le très agressif 49e Parallèle (1941) parvenait ainsi à nuancer les personnalités de son commando nazi ne fonctionnant pas forcément dans un même élan fanatique. On pense aussi à bien sûr à Colonel Blimp (1943) s’écartant de l’hagiographie attendue d’un officier britannique attendue pour entre autre dépeindre une belle amitié en celui-ci et un allemand. L’Espion Noir illustre déjà tout cela et si son cadre historique (la fin de la Première Guerre Mondiale) semble l’écarter de tout message de propagande, cela n’était pas une évidence au départ d’autant qu’Alexander Korda malgré un tournage en 1938 le sortira en 1939 à  la veille de la déclaration de guerre entre l’Allemagne et l’Angleterre.

Dès le départ les points de vue sont brouillés par le script de Pressburger où les allemands apparaissent sous l’aura maléfique qui sera la leur dans les films de cette période avec l’enlèvement et le meurtre d’une institutrice qui sera remplacée par un de leur agent pour s’infiltrer en Ecosse. D’un autre côté on aura la description chaleureuse de l’équipage d’un  sous-marin allemand dont quelques scènes scellent la camaraderie ce moment où après des semaines en mer ils se rendent en vain en quête de bonne chair au restaurant. A l’inverse les anglais s’avèrent bien moins avenant, que ce soit l’espionne infiltrée jouée par Valerie Hobson ou l’officier anglais vendant des informations aux allemands. On retrouve ici la vision anthropologique chère à Powell qui prolonge celle d’À l'angle du monde et annonce celle de A Canterbury Tale (1944) et  Je sais où je vais (1945). 

Pourtant l’ambiguïté règne autant par les ressorts de l’intrigue en elle-même (un anglais gradé et une anglaise avenante dissimulant une espionne) que par la description que fait Powell de cette communauté. Les personnalités locales pittoresques sont bien là mais finalement guère sympathiques, que ce soit ce révérend Matthews moralisateur et lourdement insistant pour forcer les voyageurs à dîner chez lui moyennant finance ou ce civil reconverti en policier local au ton froid et autoritaire. Même visuellement l’ambiance essentiellement nocturne donne une tonalité inquiétante et étouffante à l’ensemble où seules les vues majestueuses de cette côte écossaise donnent une certaine respiration au récit. Powell fusionne ainsi parfaitement son style au genre dans lequel il s’inscrit, tout en y ajoutant une touche romanesque feutrée.

Valerie Hobson surprend avec une prestation glaciale et déterminée quand Conrad Veidt semble plus humain et faillible. Les situations placent Hobson en situation de domination et d’autorité, tout comme les échanges où elle apparait comme la plus impitoyable notamment lorsque Hardt (Conrad Veidt) est scandalisé du sort réservé à la vraie institutrice à laquelle s’est substituée l’espionne. Une situation que l’on sent proche d’être ébranlée par la tension érotique entre eux et ajoutée par cette promiscuité forcée (Veidt reluquant la jambe dénudée d’Hobson qu’elle s’empresse de recouvrir), la gestuelle rigide d’Hobson contredisant la douceur de ses traits et inversement pour un Veidt au visage buriné mais au vrai esprit romantique. C’est même un triangle amoureux qui se dessine avec un Sebastian Shaw pas insensible non plus au charme de Valerie Hobson.

Powell ne caractérise ainsi pas ses personnages selon leur camp et privilégie l’étude de caractère dans une première partie en quasi huis-clos. Ainsi lorsque les masques tomberont dans le spectaculaire final (batailles navales, torpillage entre sous-marins, naufrage impressionnant…) où le thriller reprend ses droits, nous ne tremblerons par pour l’allemand ou l’anglais, mais dans pour des êtres plongés dans la tourmente dans une vraie perspective de drame humain. Tous ce qui aurait pu rendre chacun détestable facilement (la prise d’otage finale de Conrad Veidt sur un bateau) prend un tour plus mélodramatique et parfaitement justifier pour le contexte et la trame où l’on se dispute l’emplacement de la flotte anglaise de sous-marin à bombarder. 

Personne n’est réellement mauvais mais chacun joue son rôle, rôle que Powell et Pressburger auront pris un plaisir certain à déterminer pour le spectateur et même une fois ceux-ci révélés ajoutant encore de la grandeur aux protagonistes.  Intelligent, subtil et anti manichéen au possible, Powell et Pressburger frappent un grand coup avec cet Espion Noir qui sera un succès en Angleterre et aux Etats-Unis. Ils récidiveront dans ces œuvres de propagande d’abord en capitalisant sur ce premier éclat en capitalisant sur le même casting avec Contraband (1940) puis le 49e Parallèle à la suite duquel le duo artistique sera définitivement scellé par la création de leur société de productions des Archers.

Sorti en dvd zone 2 français et blu ray chez Elephant Films

mercredi 30 octobre 2013

Armes Secrètes - Q Planes, Tim Whelan (1939)


Charles Hammond (R. Richardson) est un agent secret chargé de retrouver la trace de prototypes d'avions qui ont disparu mystérieusement en mer. Il se rend à la société Barrett où un nouveau prototype va bientôt être testé ...

Cette production d'Alexander Korda est un très plaisant film d'espionnage qui annonce déjà la politique de film de propagande à venir du cinéma anglais durant la Deuxième Guerre Mondiale. Un film comme Les Quatre Plumes Blanches (1939) sorti la même année prenait l'angle du film historique et d'aventures dans une même perspective moins frontale puisque sorti quelques mois avant la guerre et il en va de même pour ce Q Planes sur les écrans anglais en mars alors que le conflit éclatera en septembre. Nul doute que sorti après le début des affrontements et avec un pitch si brillant le ton aurait probablement plus sombre mais là on aura surtout une comédie d'espionnage enlevée et très divertissante.

A travers l'Europe les avions prototypes de différent pays dont la France disparaissent mystérieusement en essai et lorsque le phénomène se produit en Angleterre, Scotland Yard dépêche aussitôt le Major Hammond (Ralph Richardson) pour mener l'enquête. Il va avoir fort à faire avec ce lobby de l'aviation cherchant à étouffer ces tracas mais bientôt un second avion disparait en vol, laissant à penser que les allemands sont derrière cela afin de récupérer un nouvel accessoire de vol révolutionnaire.

En dépit de ce postulat, le ton se fait étonnamment léger (le réalisateur américain Tim Whelan, ancien gagman d'Harold Loyd n'est sans doute pas étranger à cette option) grâce à la prestation guillerette de Ralph Richardson (qui annonce un peu l'agent secret rigolard de Train de nuit pour Munich incarné par Rex Harrison) qui sous ses airs étourdis dissimule un fin limier redoutable passant de la frivolité au sérieux en un clin d'oeil tel ce moment où il identifie la taupe informant les allemands. S'il est le cerveau, les muscles seront plutôt représenté par Laurence Olivier, jeune premier fougueux qui joue là un pilote soupçonneux et aide précieuse pour Richardson. Le charme sera lui porté par une délicieuse Valerie Hobson en journaliste infiltrée couvrant les évènements.

Le récit alterne entre vraie tension lors des scènes d'escamotages aérien (superbes scènes de vol entre véracité et habile décors et effets spéciaux de Vincent Korda) et moments piquant où on s'amuse des facéties de Richardson (qui avec cette insouciance, parapluie et chapeau melon qui ne le quittent pas est tout simplement le modèle avoué du John Steed de la série The Avengers. Les futurs James Bond ne sont pas loin non plus avec la spectaculaire méthode d'interception des avions par les allemands) dont un tordante première scène avec les échanges vachards de screwball comedy entre Laurence Olivier et Valerie Hobson.

Le final plus nerveux est des plus palpitant malgré de grosse facilités pour arriver à cette conclusion. Le mélange entre ton caustique et suspense sera bien mieux exploité dans d'autres productions à venir (Train de nuit pour Munich justement) de propagande mais l'essentiel ici est de passer un bon moment et c'est plutôt réussi.

Sorti en dvd zone 2 anglais et doté de sous-titres anglais

Extrait 

dimanche 6 mai 2012

The Voice of Merrill - John Gilling (1952)


The Voice of Merrill se signale comme une des premières réussites de John Gilling qui reste surtout connu pour ses divers scripts et réalisation au sein de la Hammer ainsi que son travail à la télévision britannique où il dirigea de nombreux épisodes du Saint ou des Champions. En début de carrière il officie surtout sur des productions à petit budget, ce qui est le cas sur The Voice of Merrill (dont il signe également le scénario) produit par Monty Berman et Robert S. Baker, célèbre duo de producteur spécialisés dans la série B. Le film s'offre néanmoins ici le luxe de la présence de la belle Valerie Hobson dans un de ses derniers rôles avant son mariage avec l'homme politique John Profumo.

Le script en forme de whodunit est particulièrement malin. Une jeune femme est brutalement assassinée d'un coup de feu à son domicile (remarquable scène d'ouverture) et pour la police se dégage immédiatement trois suspect. Hugh Allen (Edward Underdown) jeune écrivain sans le sous, Ronald Parker (Henry Kendall) célèbre éditeur et Jonathan Roach (James Robertson Justice) un célèbre dramaturge. Chacun des trois se trouve avoir des raisons d'être le coupable d'autant qu'on découvrira au fil de l'intrigue que la victime menait une fructueuse carrière de maître chanteuse.

Plus que par l'enquête policière, c'est par les liens entre les différents protagonistes que va se résoudre le mystère. L'écrivain tombe ainsi amoureux d'Alycia (Valerie Hobson) l'épouse du dramaturge et cette dernière sollicite son mari pour mettre le pied à l'étrier de son amant. Le dramaturge lui écrit donc un drame radiophonique The Voice of Merrill qui va remporter un grand succès dans le pays mais problème l'intrigue du feuilleton semble donner peu à peu des indices sur le meurtre et attirent les soupçons de la police.

Le pitch est des plus retors donc mais son exécution un peu moins. Hormis l'ouverture, la tension ne se fait guère ressentir et une intrigue se déroulant dans le milieu littéraire ne se prête finalement guère à des moments de suspense l'ensemble étant très bavard. Gilling se rattrape par la formidable caractérisation des personnages et plus particulièrement son triangle amoureux. James Robertson Justice donne un étonnant mélange de fragilité et de roublardise au mari trompé, tout en ambiguïté.

Le couple Edward Underdown/Valerie Hobson offre les meilleurs moments, entre scène de séduction enlevées (la rencontre dans le restaurant) et grande envolées mélodramatiques. Valerie Hobson est absolument remarquable, entre l'élégance contenue et la violente passion qui culmine lors d'une séquence finale intense. Si la facette thriller ne convainc pas complètement, le mélo est lui plutôt prenant et l'ensemble file assez vite avec son intrigue resserrée de 80 minutes.

Sorti en dvd zone 2 anglais chez Odeon et dénué de sous-titres anglais ou français.

lundi 5 décembre 2011

Jusqu'à ce que mort s'ensuive - Blanche Fury, Marc Allegret (1948)

Blanche Fury, sur le point d'accoucher, se souvient... Jeune femme sans ressources, elle était devenue, sur le Domaine de sa famille, la gouvernante de Lavinia, petite-fille de son oncle Simon Fury. Elle avait alors rencontré l'intendant du Domaine, Philip Thorn, qui se revendiquait le fils naturel d'un Fury, ancien propriétaire décédé. Une liaison avait uni Blanche et Philip, assombrie par le caractère imprévisible de ce dernier...

Blanche Fury est l'occasion de savourer du grand et bon mélodrame gothique dans la plus pure tradition du genre. On songe autant à Rebecca pour les atmosphères qu'à L'Amant de Lady Chatterley et Les Hauts de Hurlevent sur certains aspect de l'intrigue et on est surpris de voir le français Marc Allégret (qui pour le coup signera plus tard une vraie adaptation de Lady Chatterley en France avec Danielle Darrieux) à la tête de ce pur produit anglo-saxon. Et il s'en sort tout à fait honorablement même si l'intérêt tient plus de l'intrigue tortueuse et de l'interprétation que de sa mise en scène illustrative mais soignée.

La pesante scène d'ouverture nous met d'emblée dans l'ambiance en nous faisant découvrir le domaine de Clare, personnage à part entière et objet de toute les convoitises dans lequel pénètre un cavalier à toute hâte. Celui-ci est un médecin venu au chevet de la maîtresse de maison agonisante et sur le point d'accoucher. Un flashback nous fait alors découvrir les évènements qui l'on mené jusqu'à cet instant.

Embauchée par son oncle pour être la gouvernante de sa petite-fille (et éventuellement future épouse de son fils) Blanche Fury est une femme déterminée à réussir et sans scrupule, jusqu'à ce qu'elle tombe sous le charme de Philip Thorne (Stewart Granger). Simple intendant du domaine, ce dernier est pourtant le vrai héritier des lieux mais privé de ses biens et de son nom car enfant illégitime. Le film se pare ainsi d'une tonalité trouble et ambigüe où des personnages dont on comprend les frustrations vont pour les résoudre se livrer à des actes révoltants. Stewart Granger fait un grand numéro ténébreux et séducteur où on passe de l'empathie face aux humiliations qu'il subit au quotidien et à sa passion pour Blanche au dégoût lorsqu'il se mu en meurtrier sans scrupule et cède à la mégalomanie schizophrène.

Valerie Hobson est tout aussi trouble avec un personnage fier qui sans ressources ronge son frein au début (formidable scène où elle rabroue sa maîtresse impotente) avant nourrir son ambition en épousant le fade hériter légitime (Michael Gough) qu'elle n'aime pas. Mais la romance avec Granger lui rend une facette plus humaine notamment lorsqu’effrayée par ses élans criminels elle est prête à fuir et abandonner le domaine. L'ensemble fonctionne ainsi avec l'amour et l'ambition, la frustration et le désir s'entremêlant à des degrés toujours différents chez les protagonistes et nouant le drame.

L'intrigue s'avère dense et rondement menée (1h30 à peine), après avoir parfaitement posé l'ambiance et les enjeux Allégret peut enchaîner les rebondissements sans temps mort. On a l'habitude d'un noir et blanc ténébreux pour ce type de drame en costume et là c'est un technicolor (dommage que la copie dvd soit un peu terne) éclatant et au teintes typiquement anglaise avec une photo que se partage Guy Green (pour les extérieurs de la campagne du Staffordshire) et Geoffrey Unsworth (pour les intérieurs aux Studios Pinewood).

Marc Allégret délivre une mise en scène élégante mettant plutôt bien l'ensemble en valeur (magnifiques robes de Valerie Hobson) mais il manque le petit éclair de génie qui aurait amené une vraie flamboyance à l'ensemble, que ce soit l'érotisme des étreintes entre Granger et Hobson ou la dimension surnaturelle et macabre de la séquence voyant les volontés de Granger s'accomplir de manière funeste. Mais reste l'inoubliable prestation de Valerie Hobson dont la rousseur étincelle en technicolor dont on n’oublie pas les paroles finales et le regard éteint en conclusion.

Disponible en dvd zone 2 anglais au sein du coffret consacré à Stewart Granger chez ITV