Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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Affichage des articles dont le libellé est Yuen Biao. Afficher tous les articles
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vendredi 25 avril 2025

Une flic de choc - Zhi fa xian feng, Corey Yuen (1986)

Lors du procès d'un trafiquant de drogue, le témoin principal est abattu et le suspect relâché faute de preuve. Convaincu que la loi doit être appliquée coûte que coûte, le jeune avocat de la défense démissionne et passe à l'action en supprimant le trafiquant. Ce qui n'est pas du goût du chef de la police qui envoie deux inspecteurs pour coincer le justicier hors la loi. Celui-ci est d'autant plus motivé qu'il s'avère être le cerveau du trafique de drogue et le commanditaire du meurtre.

Une Flic de choc est une production mettant en valeur différents aspects du polar martial hongkongais. Il s’inscrit dans une volonté d’asseoir Yuen Biao comme une star d’action hors du giron de ses condisciples Sammo Hung et Jackie Chan. Pour l’américaine Cynthia Rothrock, c’est l’occasion de surfer sur la popularité acquise par sa prestation mémorable dans Le Sensdu devoir 2 (1985) où elle fut révélée par Corey Yuen également réalisateur d’Une Flic de choc. La comédienne venait d’ailleurs de voir s’envoler l’opportunité d’incarner l’antagoniste dans Mister Dynamite (1986) de Jackie Chan, la grave blessure de ce dernier ayant reporté le tournage du film.

Une Flic de choc est un polar assez sommaire dans le déroulé de son récit, mais soulevant quelques thématiques intéressantes dans le contexte de Hong Kong. Le sujet de l’auto-justice est amené par l’existence alternative du procureur incarné par Yuen Biao, en terminant radicalement en coulisse avec les dangereux malfrats que la corruption l’a empêché d’inculper au tribunal. La corruption est à cette période un problème relativement résolu à Hong Kong, au prix de politiques agressives et volontaristes, mais dont le souvenir reste encore vivace pour ceux l’ayant vécu dans les années 60/70. 

Le fait d’imaginer l’ultime recours d’une justice alternative illégale et radicale est donc un argument dramatique efficace, d’autant plus avec un personnage dont le métier détonne des habituels flics que l’on a l’habitude de voir vriller. Yuen Biao se montre très convaincant et va croiser son pendant opposé avec Cynthia Rothrock, policière dure à cuire et croyant encore naïvement à l’application stricte de la loi.

Il est dommage que cette confrontation idéologique n’aille pas assez loin dans les situations proposées et les dialogues, mais cela pose en tout cas une base dramatique plutôt solide. Ce manque de profondeur malgré les possibilités est fort heureusement contrebalancé par un spectacle de très haute volée durant les scènes d’actions. Ces dernières sont conjointement chorégraphiées par Yuen Biao et Corey Yuen, offrant un crescendo impressionnant en termes de combats et cascades. Les cascades les plus périlleuses semblent dévolues à Yuen Biao nous offrant d’authentiques instants kamikazes n’ayant rien à envier à son comparse Jackie Chan (la descente en rappel d’un immeuble, l’esquive de voitures cherchant à le renverser dans un parking, le climax sidérant accroché à un avion dans les airs) tandis que les joutes martiales les plus nerveuses seront l’affaire de Rothrock. 

Le sommet à ce titre survient lors de son duel face à Karen Sheperd (ancienne rivale du temps de leurs compétitions sportives) qui prolonge la tradition des grandes antagonistes féminines étrangères dans le cinéma d’action hongkongais. Usage inventif de l’environnement est des accessoires ordinaires à disposition, bottes secrètes douloureuses et hargne de tous les instants, l’affrontement est un morceau de bravoure époustouflant. La maestria de Cynthia Rothrock, de Yuen Biao (qui la double sur certains mouvements périlleux) et Corey Yuen est à son meilleur et l’étonnante noirceur du récit rend ces moments de plus en plus cathartiques. Melving Wong campe ainsi un méchant délicieusement ignoble et redoutable, et le seul regret du film est de ne jamais voir Cynthia Rothrock et Yuen Biao constituer un vrai team-up pour en venir à bout lors du combat final. 

On peut sans doute soupçonner les agendas et cadences intenables des productions hongkongaises pour nous priver de cela, les deux stars se croisant très peu et vivant leur aventure chacune de leur côté durant le film. Une Flic de choc n’en demeure pas moins un spectacle nerveux et efficace, voire assez nihiliste selon le montage dans lequel on le voit. Le cut hongkongais dispose en effet d’une fin sombre, et le montage international d’un happy-end tourné après la mauvaise réaction du public et ayant nécessité d’expéditifs reshoots – aisément repérables avec la coupe de cheveux différentes de Cynthia Rothrock. 

Sorti en bluray français chez Le Chat qui fume

dimanche 2 mars 2025

Eastern Condors - Dung fong tuk ying, Sammo Hung (1987)

Un commando d'élite est recruté parmi les “irrécupérables” des prisons chinoises afin d'organiser une mission suicide au sud du Viêt Nam. Chargés de détruire un arsenal apocalyptique abandonné par l'armée américaine dans une forteresse souterraine, ces mercenaires durs à cuire experts en armes à feu et en arts martiaux relèvent le défi avec l'espoir illusoire d'y regagner leur liberté et leur honneur perdu...

Un peu à la manière de son ami et condisciple Jackie Chan, Sammo Hung fait avec Eastern Condors un pas de côté le sortant du pur film martial. Hung s’était déjà aventuré dans la comédie policière avec les films de la série Lucky Stars (Le Gagnant (1983), Le Flic de Hong Kong (1985), Le Flic de Hong Kong 2 (1986) et hors de la série Soif de Justice (1984)) et bien sûr de la comédie horrifique dans le génial L’Exorciste Chinois (1980) mais, que ce soit dans le contexte historique des récits, le ton rigolard et la présence des acolytes Jackie Chan et Yuen Biao, on restait dans un registre relativement voisin. Alors que la persona filmique de Jackie Chan fait sa mue vers le cinéma d’aventures (Le Marin des mers de Chine (1983), Le Marin des mers de Chine 2 (1987) et Mister Dynamite (1986)) et le polar musclé (Police Story (1985), Police Story 2 (1988)), Sammo Hung entame à sa manière un virage voisin.

La comédie d’aventures survoltée Shanghai Express (1986) constitue le versant lumineux de ce renouvellement quand Eastern Condors en représente la part plus sombre. Sammo Hung propose là sa variation hongkongaise du film de commando popularisé dans les années 60/70 par des œuvres comme Les Canons de Navarrone de Jack Lee Thompson (1961) Les Douze Salopards de Robert Aldrich (1967), Quand les aigles attaquent de Brian G. Hutton (1968). Sammo Hung retient davantage l’esprit iconoclaste que patriotique du film de commando dans son approche, avec un postulat égratignant d’office les Etats-Unis, missionnant les « rebus » hongkongais pour nettoyer derrière eux les errances commises durant la guerre du Vietnam. 

Par rapport aux archétypes du film de commando, Hung expédie relativement la présentation des membres de l’escouade (un panneau dépeignant le crime initial inscrit sur leur dossier) et les caractérise en situation, en nous faisant comprendre qu’il s’agit de pauvres bougres ayant vécu des désillusions tragiques lors de leur migration aux Etats-Unis et réduits à cette périlleuse dernière chance. Au départ diversion sacrifiable à la vraie mission, ils en deviennent malencontreusement les acteurs principaux et devront affronter mille dangers pour parvenir à leur fin.

Le mélange des genres et l’art plus ou moins fin de la rupture de ton façon Sammo Hung frappe d’emblée. Après le contexte politisé au vitriol (la scène d’ouverture moquant le drapeau américain), la mort frappe le groupe très vite durant la mission et annonce un vrai chemin de croix sacrificiel. Pourtant les bons mots voire les gags sont légions dans les interactions du groupe, et il faut la menace permanente des Viêt-Cong pour faire office de piqûre de rappel pour ramener le récit à davantage de sérieux. Cet entre-deux est notamment représenté par une Joyce Godenzi (et future épouse de Sammo Hung) qui crève l’écran en guérilleros cambodgienne taciturne, et Yuen Biao en electron libre plus rigolard qui viendra s’ajouter au commando. Sammo Hung, même dans ses œuvres les plus loufoques est donc capable de rupture de ton surprenante et ici cela passe entre autres par les scènes d’action. 

Les fusillades sanglantes, les cascades périlleuses et les impressionnantes explosions pyrotechniques offrent un grand spectacle « classique » mais toujours un peu plus outré que les standards d’action moyen (l’incroyable final entre James Bond et Indiana Jones). Les combats font montre d’un mélange de virtuosité et de sadisme laissant pantois. Sammo Hung revisite avec bien plus d’inventivité le massacre d’une escouade par des combattants camouflés popularisé par Rambo 2 (1985) mais surtout orchestre une barbarie sommaire laissant pantois lors des affrontements physiques. Décapitations et coupages de membres à la machette (dont une fort déroutante lors du final), exécutions sommaires et musique emphatique flattant nos plus bas-instincts, Sammo Hung se délecte dans l’excès et est fort loin des pudeurs grand public d’un Jackie Chan.

La réalisation est des plus efficaces, le rythme alerte, l’émotion fonctionne et les éléments plus « bd » s’intègrent étonnamment bien. Ainsi Yuen Wah introduit pour la première fois sa figure de méchant précieux moustachu, mais redoutable et sadique adversaire. Le mélange d’attitudes maniérées (ce petit rire sournois) et de férocité guerrière rend le personnage mémorable (au point que certains spectateurs le pensaient interprété par un Japonais sans reconnaître l’acteur) et d’autant plus délectable le sort que lui réserve Sammo Hung. En définitive les penchants les plus douteux de Hung (nationalisme, machisme) se fondent dans un dosage habile rendant les écarts aussi surprenants que jubilatoires. 


 Sorti en dvd zone 2 français chez Metropolitan

samedi 25 novembre 2023

Zu, les guerriers de la montagne magique - Suk san: Sun Suk san geen hap, Tsui Hark (1983)


 Au Xe siècle, quelque part en Chine, un jeune éclaireur de l'armée et un moinillon se retrouvent mêlés au combat mortel que se livrent un terrible démon qui cherche à détruire l'Humanité et la souveraine d'un palais céleste dont le pouvoir immense est seul capable de combattre la magie du monstre.

Zu, les guerriers de la montagne magique s’inscrit dans un mouvement général de rénovation du wu xia pian (film de sabre chinois), et plus particulièrement son pendant fantastique, au sein du cinéma hongkongais. Dans le sillage du film de Tsui Hark sortent en effet d’autres films mixant effets spéciaux modernes et intrigues typiques du genre, donnant des objets inclassables tels que Buddha’s Palm de    Taylor Wong (1982), Holy flame of the martial world de Lu Chun-ku produits par la Shaw Brothers. Zu constitue donc la tentative de la firme concurrente de Golden Harvest dans ce registre qui correspond aussi pleinement aux aspirations de Tsui Hark. Dès l’inaugural Butterfly Murders (1979), le réalisateur avait tenté de croiser le wu xia pian au récit à mystère façon Chu Yuan, mais à travers une esthétique moins luxuriante que les productions Shaw Brothers notamment en privilégiant le tournage en extérieur. 

Ce sera le cœur de sa démarche à la création de sa compagnie Film Workshop, où ses meilleurs films croiseront genre et contes traditionnels chinois avec une relecture thématique ainsi qu’esthétique moderne et plus personnelle, dont les réussites majeures seront la trilogie Histoire de fantômes chinois (1987, 1990, 1991), les trois premiers volets de la saga Il était une fois en Chine (1991, 1993), Green Snake (1993), The Lovers (1994) et The Blade (1995). En ce début des années 80, Tsui Hark n’a pas encore atteint la maîtrise pour livrer une œuvre se situant à ces hauteurs, puisqu’il ne s’agit que de son cinquième film et de son premier gros budget – le plus grand alloué à un film hongkongais pour l’époque.

Il doit en effet se démener entre la narration frénétique du roman de Huanzhulouzhu dont le film est adapté, et la gestion des différents effets visuels pour lesquels ont été engagés la crème des techniciens hollywoodiens ayant travaillés sur la saga Star Wars de George Lucas, Star Trek, le film de Robert Wise (1979) et Tron de Steve Lisberger (1982). Le résultat demeure aujourd’hui ce film foisonnant et éreintant à suivre, mais absolument fascinant et hypnotique par la série de tableaux luxuriant qu’il donne à voir. Si la confection du film semble viser une exploitation internationale (Zu sera notamment projeté au Festival International de Paris en 1984), le résultat en demeure profondément chinois et assez peu exportable en définitive.

Le fil rouge global semble être l’impossible harmonie et union à atteindre pour l’humanité, qui lui permettrait de faire face au chaos de la guerre ou à une menace démoniaque plus périlleuse encore. Ce motif est retravaillé tout au long du récit, tout d’abord de façon burlesque dans la séquence d’ouverture où la division est signifiée par les codes couleurs des multiples armées (au sein desquelles les alliés peuvent se retourner l’un contre l’autre pour un rien) mais permettant malgré tout l’amitié au-delà d’enjeux qui les dépasse par les malheureux Sammo Hung et Yuen Biao. Lorsque le film bascule dans le fantastique, ces mêmes élans belliqueux et orgueilleux empêche l’union du bien représenté par le guerrier Ting Yin (Adam Cheng) et le moine Hsiao Yu (Damian Lau) d’empêcher l’éveil du mal, tout comme la gracieuse mais indomptable Dame des glaces (Brigitte Lin). 

Cette facette constitue clairement le cœur émotionnel et thématique du récit, d’abord traité en filigrane avant de se concrétiser dans un climax où la fusion des épées, l’harmonie du duo de héros oppose une plénitude bouddhique au chaos que représentent les forces démoniaques. Entretemps l’histoire nous a certes perdu dans ses ruptures de ton, l’oubli temporaire de ses enjeux (le compte à rebours initié au début disparaît pour revenir dans la dernière ligne droite) mais Tsui Hark maintient notre attention par sa maestria visuelle. La grâce hiératique et sensuelle de Brigitte Lin envoûte dans le somptueux décor du palais de glace, les visions dantesques d’un bestiaire varié amènent une sidération et décalage ludique. Même si certains effets spéciaux ont forcément vieilli, l’idée prévaut comme toujours avec tant de force chez Tsui Hark que l’on se trouve emporté par le maelstrom d’un véritable spectacle son et lumière ne nous laissant pas un instant de répit – quelques secondes d’inattention et l’on se surprend à être dans un nouvel environnement, aborder une autre situation. Zu est une pierre fondamentale à l’édifice grandiose que va façonner Tsui Hark dans les années à venir. 

Sorti en bluray chez HK Vidéo

mardi 8 août 2023

The Iceman Cometh - Gap tung kei hap, Clarence Fok (1989)


 Lancé à la poursuite d'un dangereux renégat, un garde impérial de la dynastie Ming est pris au piège d'une machine à voyager dans le temps. Les deux hommes se retrouvent prisonniers dans la glace durant 300 ans avant de se réveiller à Hong Kong, traçant chacun un chemin totalement opposé. Vertueux, le garde fait la connaissance d'une prostituée au grand coeur et devient son homme de main. Fasciné par la découverte des armes à feu, le renégat élimine tous les criminels sur son passage avec une seule idée en tête : retourner dans le passé pour y conquérir le pouvoir.

Toujours à l'affut des derniers grands succès internationaux pour en offrir d'habiles variations locales, le cinéma de Hong Kong ne pouvait pas passer à côté du phénomène 80's que fut le Highlander de Russell Mulcahy (1986). Iceman Cometh en reprend donc en partie l'idée, celle de guerriers du passé s'affrontant à travers les âges jusqu'à notre monde moderne, et surtout l'imagerie notamment ces duels à l'épée sur fond de panoramas urbains. Le film est une tentative pour l'acteur Yuen Biao d'obtenir un succès au box-office hongkongais en solo et donc sans ses "frères" Jackie Chan et Sammo Hung, partenaires sur des réussites majeures comme Le Marin des mers de Chine (1983), Eastern Condors (1986), Shanghai Express (1986) ou Dragon Forever (1988). Il tentera d'abord cette émancipation dans des rôles plus sérieux et des œuvres sombres et dépourvues d'arts martiaux comme le thriller On the run d'Alfred Cheung (1988) sans succès. Iceman Cometh le voit donc revenir au pur cinéma d'action avec un habile mélange des genres entre comédie, fantastique et film de sabre. 

Le récit débute en pleine dynastie Ming où le garde impérial Ching (Yuen Biao) est sommé par l'empereur de mettre fin aux agissements de Fung San (Wah Yuen), son ancien condisciple et dangereux psychopathe adepte du viol. La confrontation est épique par son cadre incroyable (des montagnes enneigées), la férocité et la virtuosité des adversaires et surtout son issue sacrificielle puis que ne parvenant pas à terrasser Fung San, Ching décide de mourir avec lui dans une vertigineuse chute dans une falaise gelée. 300 ans plus tard, des scientifiques retrouvent leurs corps congelés mais un concours de circonstances les ramènent à la vie à Hong Kong. Là le film joue habilement de l'humour anachronique avec un Ching confronté aux particularités du monde moderne et malmené par une bienfaitrice peu recommandable, la prostituée Polly (Maggie Cheung). Avant son virage vers le cinéma d'action (on lui doit des réussites comme Dragon from Russia (1989) adaptation officieuse du manga Crying Freeman, ou le girls and gun cultissime Naked Weapon (1992), le réalisateur Clarence Fok œuvra autant dans le drame que la comédie et ce bagage rend très solide la caractérisation des personnages, les ruptures de ton et la drôlerie de la première partie.

Yuen Biao en grand naïf surpris et effrayé de tout ce nouveau monde qu'il découvre est parfait, tour à tour très touchant puis se vautrant dans le ridicule le plus hilarant - même si cela paraît improbable on soupçonnerait presque Jean-Marie Poiré d'avoir vu le film lors d'un gag repris plus tard dans Les Visiteurs (1993) où à l'instar de Jacquouille, Ching prend une cuvette de toilette pour un puits dont il peut boire l'eau. On retrouve aussi une Maggie Cheung dans sa seconde persona du cinéma hongkongais (la première est la jeune fille innocente et accessoirement potiche/demoiselle en détresse pour Jackie Chan, la troisième et plus connue en occident l'icône papier glacé des grands mélos stylisé de Wong Kar Wai), celle de la jeune fille du peuple gouailleuse, vénale et attachante qu'on retrouve A Fishy Story (1989), Comrades, almost a love story (1995), L'Auberge du Dragon (1992) ou Heroic Trio (1993). Ici elle est géniale en prostituée magouilleuse entraînant un Ching dévoué et amoureux dans ses affaires louches.

L'histoire travaille l'idée de caractère figés par la destinée, d'abord avec Ching maintenant sa droiture morale malgré les tentations du monde moderne, tandis que Fung San voit ses mauvais penchants exacerbés par les possibilités de ce nouveau cadre. Voyant que son vieil ennemi sévit encore, Ching se sent le devoir de le stopper ce qui va entraîner un nouvel affrontement spectaculaire. Wah Yuen également ancien condisciple de Yuen Biao à l'opéra de Pékin (avec donc Jackie Chan et Sammo Hung) compose un antagoniste étincelant de cruauté et de vice, son penchant pour le vol, le viol et le meurtre en font le parfait opposé à la candeur de Ching et l'acteur se délecte à endosser l'outrance du personnage. L'enjeu est ainsi moral, mystique (avec un artefact permettant de faire le voyage retour dans le passé) mais fonctionne avant tout dans sa veine sentimentale lors d'une magnifique scène où le nouveau sacrifice et la confession amoureuse de Ching pour sortir Polly des griffes de Fung San brise le cynisme de cette dernière, bouleversée. Elle devient dès lors une alliée et possible compagne dans le duel au sommet. Le film est vraiment bien construit puisque ce n'est qu'à partir de ce pic émotionnel et le fait que les personnages aient quelque chose de précieux à perdre, que les grands morceaux de bravoures arrivent.

Yuen Biao chorégraphie des scènes d'action mémorables, jouant des possibilités urbaines de ce monde contemporain comme cet étourdissant combat sur une voiture suspendue à une grue. La superbe photo de Poon Hang-San amène une vraie plus-value dans les atmosphères, qu'elles soient baroques et irréalistes (le rouge écarlate marquant l'ascendant maléfique de Fung San dans la scène de sacrifice) ou alors jouant du contraste entre affrontement ancestral et cadre moderne lors d'un très beau plan final où les guerriers se font face à l'épée avec en arrière-plan l'urbanité nocturne tout en néons de Hong Kong. C'est là que la parenté avec Highlander est la plus marquée mais le film de Clarence Fok vieillit bien mieux et se montre largement plus impressionnant. 

Après la pyrotechnie où les sabres se mélangent à l'arsenal militaire contemporain (mitraillettes, grenades et autre utilisés par le fourbe Fung San), on termine sur un féroce mano à mano martial où Yuen Biao peut étaler tout son bagage face à un partenaire à la hauteur avec un Wah Yuen tout aussi véloce. L'empoignade est brutale, douloureuse et constamment inventive, un vrai feu d'artifice final. Le film ne sera malheureusement pas le succès escompté à Hong Kong malgré les moyens, et Yuen Biao restera dans l'ombre de Jackie Chan et Sammo Hung. Iceman Cometh n'en reste pas moins une belle réussite et le préféré de Yuen Biao dans sa filmo, en dehors de ceux tournés avec ses célèbres partenaires.

Sorti en dvd zone 2 français chez Metropolitan mais pour les anglophones je recommande le beau bluray anglais et VOSTA édité chez 88 Films

jeudi 4 août 2016

Il était une fois en Chine - Wong Fei-hung, Tsui Hark (1991)

A la fin du XIXe siècle à Fa Shan, en Chine du Sud. Tandis que les puissances coloniales européennes et américaines s'y affrontent pour le contrôle du commerce maritime, les premiers signes d'occidentalisation commencent à percer dans la société chinoise. Dans ce climat politique tendu, Wong Fei-hung, docteur en médecine chinoise, maître de kung-fu et chef instructeur de l'armée du Dragon noir, est chargé par le commandant Lau de maintenir l'ordre durant les guerres qui éloignent ses troupes de la région, afin de sauvegarder ce qui reste de paix et de stabilité.

En créant sa société de production Film Workshop, Tsui Hark avait trouvé la formule magique du succès après des débuts compliqués. Jeune chien fou de la Nouvelle vague (au côté de Ann Hui, Yim Ho et quelques autres), Tsui Hark avait cherché à bousculer les genres et/ou les mœurs avec des films trop extrêmes et anticonformistes comme Butterfly Murders (1979) ou le très féroce L’Enfer des armes (1980). Devenu producteur malin et avisé, Tsui Hark fera désormais toujours passer ses velléités modernistes par le prisme d’un élément traditionnel de la culture et/ou du cinéma hongkongais. L’incursion dans le polar du Syndicat du Crime (1986) de John Woo use des codes film de chevalerie chinois, le conte Histoires de Fantôme Chinois (Ching Siu-Tung, 1987) allie la grâce originelle à un érotisme plus prononcé et une horreur outrancière et plus tard Green Snake (1993) et The Lovers (1994) amèneront féminisme et identité sexuelle confuse aux légendes d’origine. Ces rénovations cherchent tout autant à bousculer la tradition de ces sources dans leur facette littéraire que dans le souvenir figé de leurs premières adaptations cinématographique pour le public hongkongais. Le sommet de cette démarche, Tsui l’atteint avec la saga des Il était une fois en Chine où il s’empare de la figure de Wong Fei-hung.

Wong Fei-hung est un véritable héros chinois, médecin et maître d’arts martiaux célèbre pour sa droiture et soif de justice. Les informations rares tout comme l’absence de photos (celle qui circule étant en fait une photo d’un de ses fils lui ressemblant) auront contribués à laisser libre cours à l’imagination et donc du cinéma  pour se l’approprier dans les très nombreuses adaptations lui étant consacrés dès les années 40, quelques années après sa mort en 1924. L’acteur Kwan Tak Hing fut longtemps l’image la plus célèbre de Wong Fei-hung, redresseur de tort paternaliste dans plus de quatre-vingts cinq films de 1949 au début des années 80. Il vampirisera tellement le « personnage » que les autres tentatives les plus connues prendront une direction radicalement différente. Loin du père la morale de Kwan Tak Hing, Gordon Liu dans Le Combats des maitres (1976), ainsi que Jackie Chan dans Le Maître Chinois (1978) et sa suite tardive Drunken Master 2 (1994) jouent un Wong Fei-hung jeune chien fou immature et encore en formation. Tsui Hark opère une brillante fusion de toutes ses incarnations en réinventant le personnage sous les traits de Jet Li. Son Wong Fei-hung a pour lui la jeunesse et la maturité à la fois, impose une figure morale, d’autorité et de patriotisme tout en étant finalement toujours en apprentissage. Le scénario inscrit en fait au cœur des enjeux ce fameux rapport complexe à la tradition et modernité cher au réalisateur, à la fois pour la Chine et le symbole que représente Wong Fei-hung.

Le récit se déroule à la fin du 19e siècle qui voit les colons étrangers investir la Chine, prendre le contrôle de son commerce maritime et se partager sa péninsule. Le régime cède à leurs exigences par nécessité économique mais suscite la méfiance de l’armée, Wong Fei-hung étant en début de film chargé par un officier dissident de former des disciples en vue de se défendre contre les « étrangers ». Tous les personnages du film sont ainsi en quête d’identité, qui sera signifiée par le regard contrasté sur les intrus. Pour Wong Fei-hung c’est la méfiance tant il est témoin d’injustices au quotidien où il cherche à être un impuissant médiateur entre les autorités locales soumise, les colons arrogants et le peuple qui souffre. Cet ailleurs revêt un visage oppressant qui ne pourra être atténué que par Tante Yee (Rosamund Kwan), amie d’enfance de retour d’Angleterre et secrètement amoureuse de lui. Ses tentatives d’initier Wong Fei-hung à certains rites étranger sont sources de comédie et de doux moments romantiques (la frayeur causée par un appareil photo, les mesures prises pour un costume occidental) mais surtout de rapport de force tant notre héros ne peut séparer le bon grain de l’ivraie dans cette culture occidentale.

Tsui Hark évite le manichéisme, montre des étrangers corrompus (les industriels américains) et bienveillant avec le prêtre catholique, mais aussi des chinois fascinés et crédules (les appels à une migration aux Etats-Unis qui dissimule un esclavagisme larvé) mais aussi d’une xénophobie crasse envers ce qui est différents. Les pires et les méchants du film seront ceux qui choisiront les plus viles facilités des deux cultures pour leur réussite, que ce soit une milice locale racketteuse et pratiquant la traite des blanches ou le pendant inversé de Wong Fei-hung avec « Habit de fer » (Shi-Kwan Yen) maître d’art martiaux prêt à souiller son art pour s’enrichir. Dans cette idée, le personnage le plus intéressant sera Leung Fu (Yuen Biao, complice bien connu de Jackie Chan), jeune homme indécis ne trouvant pas sa place dans cette Chine schizophrène, voguant d’un camp et métier à un autre avant d’être pris sous l’aile de Wong Fei-hung.

Tsui Hark mène de main de maître ce scénario particulièrement riche dans une veine épique qui fait passer le spectateur par toutes les émotions. Jet Li est absolument impérial et trouve de loin son meilleur rôle, à la fois stoïque dans ses convictions et plus vulnérable dans ses émotions pour une belle alchimie avec la belle Rosamund Kwan. Les combats virtuose servent de fil conducteur à toute la montée en puissance épique, passant du trivial (la bagarre générale chez les occidentaux) au véritable ballet aérien sous la férule du chorégraphe Yuen Woo Ping. S’appuyant sur les compétences martiales hors-normes de Jet Li, Tsui Hark alterne le jeu sur la gravité irréel issu de ses wu xia pian (la trilogie Swordsman, sa relecture de L’Auberge du Dragon (1993)) dans son usage des câbles, avec la vélocité surhumaine des combattants assenant des rafales de coups dans les positions les plus impossibles. 

Le sens du chaos cher au réalisateur (et que l’on retrouvera dans le furieux The Blade (1995)) s’estompe pour une mise en scène plus lisible - qui permet de savourer la superbe direction artistique -, le montage aidant à faire passer les mouvements réellement irréalisable tandis que le découpage virtuose des manos à manos peut laisser place à des ralentis mettant en valeur la beauté de certaines passes. Le sommet est atteint avec un stupéfiant combat final où des échelles servent tout autant de marchepied que d’objet destructeur à Wong Fei-hung et son redoutable adversaire. L’acceptation de « l’autre » se fait même dans l’action avec ce moment discutable où Wong Fei-hung daigne faire l’usage d’une arme à feu. Au final un vrai grand classique du cinéma de Hong Kong qui remportera un immense succès et fera de Jet Li la nouvelle incarnation indélébile de Wong Fei Hung pour le public. C’est aussi le premier jalon d’une saga de six films dont la trilogie initiale toujours signée Tsui Hark constitue le sommet et prolonge les thématiques de cette brillante entrée en matière. 

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez HK Video

dimanche 1 septembre 2013

Le Marin des Mers de Chine - Project A ou ‘A’ gai waak, Jackie Chan (1983)



Hong Kong, début du XXe siècle. Les pirates rançonnent les mers. Dragon, jeune garde-côte turbulent, préfère démissionner plutôt que d'obéir aux nouvelles règles qui rattachent son service à la police. Avec son ami Fei, un voleur au grand cœur, Dragon décide de démanteler un réseau de trafic d'armes. Jackie Chan devant et derrière la caméra, réalise ce chef d'œuvre du ciné kung fu. Un classique indémodable...

Le Marin des mers de Chine constitue le premier grand classique cinématographique de Jackie Chan. L’artiste avait déjà effectué un chemin impressionnant jusque-là, échappant au destin de clone de Bruce Lee pour s’inventer son personnage bagarreur et casse-cou, plus humain que le Petit Dragon dans sa dimension comique. Si cette réinvention lui assoit un succès instantané et une grande popularité à Hong Kong et en Asie, Jackie Chan n’aura pas encore tourné un film à la mesure de son talent. Le Maître Chinois (1978) et Le Chinois de déchaîne (1978), ses deux collaborations avec  Yuen Woo-ping seront les plus belles réussites de cette première période mais en restent encore à des trames basique de kung-fu pian. Déjà tenté par une carrière internationale, il ira également se perdre dans des productions américaines avec Le Chinois (1980), L'Équipée du Cannonball (1981) où il n’est qu’un second couteau perdu parmi les stars ou encore Le Retour du Chinois (1983). 

Mis en confiance par le succès de ses premières réalisations (La Danse du Lion (1980) et Dragon Lord (1982)) c’est en étendant son ambition que Jackie Chan va signer son première vraie grande réussite avec Project A.  L’expérience américaine à défaut d’être concluante aura élargie sa vision du cinéma d’action et plus qu’un basique kung fu pian, Le Marin des Mers de Chine est une vraie comédie d’action et d’aventures échevelée.  La Golden Harvest accorde des moyens immenses à sa star qui signe un film d’époque à la reconstitution soignée et aux décors impressionnants, notamment les batailles maritimes. Il y développe également son emploi de flic sans peur et sans reproche qu’il retrouvera dans un cadre contemporain dès Police Story (1985) et ses suites où dans des œuvres plus aventureuses comme Crime Story (1993) de Kirk Wong, polar pur et dur.

Jackie convoque ses deux compères Sammo Hung et Yuen Biao dont les caractéristiques font osciller le ton du film en comédie pure et intrigue policière. Jackie Chan est ainsi un membre de l’unité des garde côtes dans la péninsule de Hong Kong du début du XXe siècle (et donc sous administration anglaise) en constante rivalité avec les policiers de terrain eux mené par Yuen Biao. On s’amuse ainsi de cette concurrence, les débraillés et fêtards garde côtes suscitant l’animosité des plus rigoureux policier et prétexte parfait à une homérique scène de bagarre dans un bar où va se croiser la route de Yuen Biao et Jackie Chan. 

On bascule ensuite dans la joyeuse comédie de régiment quand les garde côte se démantelés pour intégrer la police et subir ainsi la rude discipline de leurs anciens rivaux. Toute cette introduction plus légère aura donc servit à nous attacher aux personnages et tisser leurs liens tandis que le leur redoutable ennemi commun se dévoile en filigrane, les nantis corrompus au service du redoutable pirate Lo (Dick Wei). Le concours de Fei (Sammo Hung) ne sera pas de trop avec un personnage à la Han Solo (un rebondissement final reprenant directement celui majeur du premier Star Wars).

Un scénario simple et astucieux qui nous conditionne donc parfaitement avant que Jackie Chan ne déploie un crescendo d’action survoltée. On retiendra en particulier cette course poursuite rocambolesque qui multiplie les prouesses, notamment une poursuite à vélo à la chorégraphie époustouflante et bien sûr l’hommage de Jackie Chan à l’Harold Lloyd de Monte là-dessus ! (1923) lorsque suspendu à une horloge il effectue une de ses cascades les plus stupéfiantes (et le générique making-of met le frisson quant au risque encouru).

Le final à la James Bond est plus conventionnel mais bien amené avec un affrontement final furieux et où on aura précédemment savouré quelques moments de comédie cantonaise bien loufoque (souvent coupée dans les montages français d’ailleurs) avec son lot de quiproquos et de gags nonsensiques (le gag des mots de passe irrésistible). Immense succès à Hong Kong, le film ouvre une voie royale à Jackie Chan qui dans les années à venir étendra sa nature de trublion kamikaze dans des genres bien plus variés et connaîtra une suite en 1987. 

Sorti en dvd zone 2 français chez HK Vidéo