Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 17 mai 2022

Annihilation - Alex Garland (2018)


 Lena, biologiste et ancienne militaire, participe à une mission destinée à comprendre ce qui est arrivé à son mari dans une zone où un mystérieux et sinistre phénomène se propage le long des côtes américaines. Une fois sur place, les membres de l’expédition découvrent que paysages et créatures ont subi des mutations, et malgré la beauté des lieux, le danger règne et menace leur vie, mais aussi leur intégrité mentale.

Alex Garland signe avec ce Annihilation une des œuvres de science-fiction contemporaine les plus fascinantes. La personnalité singulière de Garland avait pu être appréciée notamment sur les films de Danny Boyle auxquels il contribua au scénario comme 28 jours plus tard (2002) ou Sunshine (2007), puis sur Never let me go de Mark Romanek (2010), magnifique adaptation du roman Auprès de moi toujours de Kazuo Ishiguro. On sent dans tout cela une appétence pour l’odyssée à la fois spectaculaire et intime servie par les sujets d’anticipation, et que l’on retrouvait également dans ses romans comme La Plage (adapté en 2000 par Danny Boyle) ou Coma. A force de graviter ainsi au cinéma en tant que scénariste et producteur, il finit par passer à la réalisation avec un captivant Ex machina (2014) où le questionnement existentiel intime du drame et plus philosophique de la science-fiction s’ équilibrent admirablement. 

Annihilation est une belle confirmation de tout cela à travers cette adaptation du roman éponyme de Jeff VanderMeer paru en 2014. Le phénomène surnaturel auquel se confrontent les personnages du film relève justement de cette dimension introspective et existentielle que poursuit Alex Garland. L’anomalie étrange gagnant du terrain et altérant la perception des personnages repose sur un effet miroir qui les renvoie à eux-mêmes tout autant qu’à l’inconnu. Alex Garland privilégie l’immersion sensitive aux explications, la psychologie des personnages s’inscrivant en pointillé tout au long du récit. Seules les motivations de Lena (Natalie Portman) semblent personnelles au départ, elle qui s’engouffre dans l’anomalie afin de trouver un remède pour guérir son mari. On comprendra peu à peu qu’une culpabilité plus profonde guide ses actions. Les autres protagonistes laissent deviner leur trouble au détour d’un dialogue, d’une dissimulation physique (Tessa Thomson masquant ses bras tailladés) ou au contraire d’un silence lourd de secret comme Ventress (Jennifer Jason Leigh). Volontairement ou pas, toutes verront leurs failles exposées au grand jour par cet environnement mimétique et mutagène à l’ADN humain certes, mais avant tout à sa psyché complexe. 

Alex Garland travaille dans une sensibilité très féminine pour montrer les personnages perdre pied. Les images entrevues de l’équipe militaire et masculine précédentes exposent une folie collective qui se sera traduite par la violence sanglante face à l’inconnu. C’est plus complexe avec cette équipe de femme où une seule crise débouchera sur une opposition physique, et que tout le reste mettra plutôt en corrélation un mental qui s’effrite avec les mutations de la faune et la flore environnante. La direction artistique est splendide, donnant un contour à la fois proche et étrange à cette forêt où plus l’on avance, plus les maux enfouis de chacune semblent fusionner de façon organique avec l’environnement. Tout cela passe par un habile mélange de pureté irréelle (la photo scintillante de Rob Hardy) et d’impureté où le monstrueux se dispute à l’inexplicable. La féérie inquiétante s’entremêle à l’horreur face à certaines créatures altérée, que ce soit un crocodile à dents de requins, des cerfs aux bois fleuris ou un rats géant marqués des ultimes râles d’une morte. 

C’est assez captivant et nous plonge dans un vrai dédale métaphysique et assez radical dans ses partis pris même si l’on peut regretter cette narration en flashback qui casse un peu l’immersion. Le mystère reste total quant à la nature, la personnification ou pas de l’anomalie, et de ses intentions. Absorber et transformer l’humanité, la remplacer façon bodysnatcher, ou alors s’agit-il d’un phénomène cosmique dénué de volonté supérieure ? Tout reste libre à d’interprétation et nous emmène vers une belle fin ouverte…

Disponible sur Netflix et sorti en dvd zone 2 français chez Paramount

mardi 19 janvier 2016

Les Huit Salopards - The Hateful Eight, Quentin Tarantino (2015)

Quelques années après la Guerre de Sécession, le chasseur de primes John Ruth, dit Le Bourreau, fait route vers Red Rock, où il conduit sa prisonnière Daisy Domergue se faire pendre. Sur leur route, ils rencontrent le Major Marquis Warren, un ancien soldat lui aussi devenu chasseur de primes, et Chris Mannix, le nouveau shérif de Red Rock. Surpris par le blizzard, ils trouvent refuge dans une auberge au milieu des montagnes, où ils sont accueillis par quatre personnages énigmatiques : le confédéré, le mexicain, le cowboy et le court-sur-pattes. Alors que la tempête s’abat au-dessus du massif, l’auberge va abriter une série de tromperies et de trahisons.

Huitième film de Quentin Tarantino, Les Huit salopards est une de ses œuvres les plus surprenantes et audacieuses. Le film constitue en apparence une sorte de digest Tarantinien où le réalisateur concentre divers éléments ayant fait le sel de sa filmographie : huis-clos en forme de jeu de massacre évoquant l’inaugural Reservoir Dogs (1992), le genre western irriguant toute sa filmographie à nouveau abordé après Django Unchained (2013), casting d’habitués (Tim Roth, Samuel L. Jackson, Michael Madsen, Zoé Bell) déclamant une logorrhée plus prépondérante que jamais et la référence culte qui va bien avec l’ombre du The Thing (1982) de John Carpenter planant dans l’atmosphère enneigée paranoïaque et les emprunts de la bande-son. De plus après la poursuite en voiture ultime ou le combat d’arts martiaux le plus virtuose entre autres, Tarantino se lance un nouveau défi technique avec un tournage dans le format monumental et oublié du 70 mm, le tout pour un récit se déroulant pour l’essentiel entre les quatre murs d’une cabane exiguë. Un programme qui sent bon l’autosatisfaction et qui laisserait penser que pour la première fois l’auteur se répète. Ces craintes vont assez magistralement voler en éclat. 

Depuis les années 2000 Tarantino aura entamé un passionnant cycle méta où il s’interroge sur le pouvoir du cinéma et sa capacité à nourrir nos pulsions primaires à travers la thématique de la vengeance. Kill Bill Volume 1 (2003) donne ainsi le versant le plus jubilatoire et référencé (films de la Shaw Brothers, chambarra au féminin de Meiko Kaji, films de yakuza…) de ce thème de la vengeance avant un retour sur terre plus désenchanté dans Kill Bill Volume 2 (2004). Sous sa légèreté, son hommage au slasher et son concept ludique, Boulevard de la mort (2007) constitue une vraie œuvre de transition où le film fait déjà du cinéma une arme contre une forme de tyrannie, le machisme. La testostérone motorisée et meurtrière incarnée par Kurt Russell après avoir décimé des victimes innocentes dans la première partie trouvait à qui parler avec les jeunes femmes dures à cuire et cascadeuse de la seconde, leur lien au cinéma en faisant des êtres aptes à  tenir tête au tueur.

Tarantino allait plus loin en vengeant les génocides et barbaries de la grande Histoire dans Inglourious Basterds (2009) et Django Unchained (2012) où les juifs et les esclaves prenaient une cathartique et jubilatoire revanche sur les nazis et les esclavagistes américains. Des grands succès où l’on accusait pourtant Tarantino de flatter les bas-instincts des spectateurs, quand bien même les indices d’un propos moins manichéen se laissaient deviner (la folie meurtrière du Bear Jew n’a pas exactement le même effet que la punition finale complice de Christopher Waltz dans Inglourious Basterds, et le méchant le plus retors de Django Unchained est un noir). 

Les Huit Salopards tout en concentrant dans une certaine épure tous les motifs Tarantinien va être à la fois une réponse, un prolongement et un pendant inversé du cheminement des œuvres précédentes. Dans des Etats-Unis post Guerre de Sécession, les circonstances vont réunir en pleine tempête de neige différents archétypes faisant office d’instantané du pays. Le chasseur de prime John Ruth « The Hangman » (Kurt Russell) est supposé représenter le bras impitoyable de la justice, lui qui doit son surnom à sa volonté d’amener ses proies bien vivantes au gibet pour qu’elle soient pendues en bonnes et dues formes. Le Major Marquis Warren (Samuel L. Jackson) ancien gradé de l’armée nordiste et érudit correspondant de Lincoln semble lui être un symbole d’un pays prêt à l’émancipation des noirs tandis qu’à l’inverse Chris Mannix (Walton Goggins) fils de renégat sudiste représente au contraire cette Amérique arriérée et raciste. 

Les trois protagonistes se rencontrent par hasard et partagent une diligence où au gré de la conversation, leur attitude (la brutalité de John Ruth envers sa prisonnière Daisy Domergue (Jennifer Jason Leigh)), la révélation de leur pédigrée (le tableau de chasse sinistre de Marquis Warren) et caractère (la bonhomie, l’accent sudiste chantant et la gouaille de Chris Mannix le rendant étonnamment sympathique) vont commencer à fissurer ces archétypes initiaux. Une fois coincés dans cette cabane, les personnages vont croiser un autre archétype avec le général sudiste Sanford Smithers (Bruce Dern) lui aussi tiraillé entre un passif sanglant et une certaine vulnérabilité par la quête de son fils disparu. Enfin, en lieu et place de la maîtresse d’auberge Minnie on trouvera trois mystérieux protagonistes figurants d’encore plus grossiers archétypes (le mexicain (Demián Bichir), l’anglais éloquent (Tim Roth) et le plouc taciturne (Michael Madsen)) possiblement complices pour faire évader Daisy Domergue.

L’aspect whodunit est rondement mené par Tarantino et sert d’argument pour nous introduire à une fable impitoyable. Délestée de cause et de personnages positifs pour la servir, la violence illustre ici la haine pure et simple d’une société américaine à vif. La tournure des évènements et les révélations rendront les protagonistes d’une monstruosité équivalente. Marquis Warren sous le maniement du verbe aura rendu la pareille d’une manière ignoble à la cruauté de l’homme blanc (l’ignominie étant psychologique ou concrète selon la véracité d’un saisissant flashback, l'éloquence suffisant à capter l'attention de l'assistance), changeant le regard sur lui pour finalement en faire un avatar dégénéré du si cool et chevaleresque Django du film précédent. Pire, cette vilénie s’avère nécessaire dans l’enfer que semble être cette Amérique pour l’homme de couleur, le MacGuffin de la lettre de Lincoln changeant le regard des supposés plus tolérants (voir la remarque cinglante d’un John Ruth désabusé). Tarantino fait voler en éclat son regard sur les victimes, l’ambiguïté latente dont il teintait ses « revanches » cinématographique n’ayant plus cours. 

Le racisme trouve une réponse abjecte avec Marquis Warren et toute velléité de féminisme s’estompe devant la véritable harpie qu’incarne une extraordinaire Jennifer Jason Leigh. Tout comme le « noir » perd son statut d’opprimé par sa propre monstruosité, la « femme » nous partage entre rire coupable et dégout face aux outrages qu’elle subit et le sadisme dont elle est capable. Cette approche frontale en forme de jeu de massacre recèle d’ailleurs plusieurs couches qui rendent le tableau plus sombre encore. Le chapitre quatre nous révélant les évènements précédant l’arrivée des voyageurs sèment ainsi le chaud et le (très) froid. On a la surprise de découvrir que la tenancière était noire tout en se souvenant d’un rebondissement ayant révélé sa haine des mexicains, le progressisme et le rejet de l’autre s’incarnant dans ce qui apparait pourtant comme le personnage le plus doux et innocent du film.

Le format 70mm dans les extérieurs majestueux évoque un monde vide et en désolation avec ce paysage neigeux et immaculé à perte de vue dont le seul bastion de vie est un terreau de haines insurmontables. Le score d’Ennio Morricone n’a rien de celui d’un western classique et n’existe que pour exprimer la tension sourde et les rancœurs, Tarantino empruntant certaines des pistes les plus inquiétantes et glaciales du maestro italien (et inutilisées par Carpenter) issues du score de The Thing pour traduire ce sentiment de déshumanisation et cette paranoïa. Le réalisateur en jouant sur les focales et la profondeur de champs unit ou divise les protagonistes au gré des évènements, sa caméra arpente le décor dont il fait une métaphore en miniature des conflits idéologiques et personnels qui se jouent. Personnage à part entière cet environnement s’étend ou se resserre pour figurer le fossé ou le lien profond de la haine qui imprègne la pièce et ces occupants. 

Le film s’avère particulièrement oppressant et déplaisant tout en montrant un Tarantino à son sommet stylistique. La musicalité des dialogues à travers le jeu sur les accents, l’emphase des joutes verbales et les gimmicks (la récurrence interrogative et menaçante Are you got it ?) sont un véritable délice pour l’oreille avec des interprètes à l’onctueuse éloquence comme Samuel L. Jackson, Walton Goggins et un Kurt Russel génial et tout en éructations agressives. Même une interprétation au premier abord faible célèbre en fait le génie de Tarantino avec un Tim Roth qui semble faire du sous Christopher Waltz par sa préciosité mais qui participe en fait au jeu de faux-semblant et à la théâtralité assumée de l’ensemble. Une théâtralité d’ailleurs célébrée dans le chapitre quatre qui se conclut en faisant endosser à chacun son rôle, en mettant littéralement la « scène » en place pour les nouveaux arrivants et le spectateur. 

C’est ce plaisir du conteur qui rend le film ludique en dépit de sa profonde noirceur, tel ce génial panoramique arpentant le décor lors de la scène du café empoisonné (clin d’œil évident à la légendaire scène du test sanguin de The Thing) où tout s’équilibre miraculeusement dans la tension : le jeu vicieux de Jennifer Jason Leigh, le mouvement savamment étudié de la caméra, le jeu sur la profondeur de champ avec les possibles buveurs du breuvage et l’explosion gore laissant éclater les macabres effets. C’est sans doute le film le plus violent du réalisateur, avec des débordements sanglants donnant dans la pure comédie noire outrancière mais figurant également un mal profond à expulser (d’ailleurs Tarantino ne recycle-t-il pas un autre thème de Morricone issu de L’Exorciste II (1977) de John Boorman ?) ou dans lequel baigner avec délice telle une Jennifer Jason Leigh aux allures de Carrie dans la dernière partie.

C’est à croire que la naïveté et la croyance qui guidaient les revanches cinématographiques, historiques et sociales de ses derniers films s’étaient brisées sur l’écueil de son engagement récent et bien réel contre les brutalités policières envers les noirs aux Etats-Unis. La société américaine à couteaux tirés du film n’est finalement qu’un reflet de celle d’aujourd’hui où le policier à la gâchette fébrile face au noir forcément dangereux, où ce noir naît dans la haine de l’uniforme et où la population revendique son droit à s’armer librement comme l’y autorise le 2e amendement. Le final cinglant fait d’ailleurs de cette violence le seul lien surmontant les clivages (puisque le symbole apaisé qu’était la lettre de Lincoln s’avérera factice), le noir et le sudiste raciste appliquant une justice sommaire avec une jubilation commune. Cette fois pourtant, Tarantino est indéterminé entre le bourreau et la victime quant au plus monstrueux. Un vrai grand film, déplaisant, rugueux et d’un profond pessimisme sur la nature humaine. 

En salle 

 

lundi 13 janvier 2014

The Spectacular Now - James Ponsoldt (2013)


Sutter est un adolescent brillant, drôle, charmant... et très porté sur la boisson. Son quotidien est chamboulé par sa rencontre avec la timide Aimee, une jeune femme totalement différente de lui.

Le teen movie et la touche « indé » se marient magnifiquement dans cette œuvre sensible et juste. Le film adapte le roman éponyme de Tim Tharpe nominé par la National Book Award comme meilleure livre de jeunesse en 2008. Le réalisateur James Ponsoldt se sera principalement approprié ce matériau originel en déplaçant l’intrigue en Géorgie alors que le roman se déroule en Oklahoma, imprégnant ainsi de ses propres souvenirs adolescents la trame du livre et notamment en attribuant au héros nombre de traits de caractère du jeune homme qu’il était alors.

C’est la voix-off narquoise de Sutter Keely (Miles Teller) qui nous accompagne en ouverture, l’adolescent nous faisant découvrir sa vie insouciante. Drôle, plein d’esprit et populaire, Sutter savoure chaque moment d’un quotidien oisif qu’il traverse avec un détachement amusé. Sans doute un peu trop puisque sa petite ami Cassidy (Brie Larson) lasse de cette désinvolture finit par rompre. Voulant fêter cette rupture dont il se fiche comme du reste, il va se réveiller le lendemain sur un gazon inconnu après une nuit de beuverie. C’est là qu’il va rencontrer Aimee  Finicky (Shailene Woodley) jeune fille de son lycée qui est en tout point son opposé. Discrète et studieuse, elle évolue dans une sphère bien éloignée du fêtard Sutter mais les deux vont pourtant sympathiser, notre héros se voyant en pygmalion qui va socialiser la timide Aimee.

On croit voir venir l’intrigue romantique adolescente convenue et ces rebondissements éculés mais on contraire le film n’aura de cesse de contredire nos attentes. Avant que la trame ne vogue vers des sentiers inattendus, la caractérisation des personnages pas tout à fait dans les clichés qu’il semble véhiculer nous aura mis la puce à l’oreille. Sutter sous son assurance semble constamment dissimuler une fêlure plus secrète qui ne se devinera dans un premier temps que par ce gobelet alcoolisé qu’il sirote en permanence, l’ébriété quasi permanente lui évitant de s’impliquer à son environnement de la plus futile (sa mère lui reprochant de ne pas avoir étendu sa chemise) ou la plus concrète des manière. 

C’est ainsi qu’il aborde sa relation avec Aimee mais la fraîcheur et la sincérité de celle-ci vont ébranler ce détachement apparent. Les solitudes des deux personnages se répondent et se complètent, dans une tonalité sentimentale charmante pour Aimee découvrant ses premiers émois amoureux et plus dramatiques pour Sutter placé face à ses contradictions.

The Spectacular Now est une œuvre représentative de la réalité des familles monoparentale, des enfants ayant appris à grandir dans des couples divorcés. Hormis le rôle de mère dépassée de Jennifer Jason Leigh, les parents sont donc ici en retraits et défaillants (la mère d’Aimee lui faisant effectuer sa tournée de journaux quotidienne),  aux jeunes livrés à eux-mêmes de réagir à cette situation selon leurs personnalités. On découvrira qu’Aimee a vécu également un drame personnel avec un père absent, mais sa force de caractère et la connaissance des raisons de cette disparition lui ont fait accepter les faits et c’est sereinement et avec assurance qu’elle envisage son avenir. 

A l’inverse le départ du père de Sutter est entouré de secret, il ne l’a pas revu depuis son enfance et sa mère refuse qu’il communique avec lui. Notre héros révèle ainsi par ce manque son angoisse et sa peur de l’avenir, expliquant son attitude immature face aux études ou ses relations. Le pygmalion n’est alors pas forcément celui que l’on croit, Aimee poussant Sutter dans ses retranchements. 

James Ponsoldt esquive avec brio les clichés, chacun des éléments précités se dévoilant dans une tonalité feutrée, sans élans dramatiques ni rebondissements forcés. Plus la relation devient sincère, plus les fêlures de chacun se devinent, le triangle amoureux annoncé tournant court avec l’ex Cassidy attachée à Sutter mais fuyant son influence néfaste. Une gravité surprenante traverse ainsi le film avec ces adolescents coincés entre l’enfance et l’âge adulte dans ce moment de transition (comme le Say anything de Cameron Crowe auquel on pense beaucoup, l’histoire se déroule en fin d’année entre bal de promo, remise des diplômes et futur choix d’université) où se dessine soi un avenir de tous les possibles soi des portes déjà fermées. 

La romance adolescente est une des plus belles vues dans un teen movie, Miles Teller et Shailene Woodley  exprimant avec une alchimie rare ce mélange de maladresse, de gaucherie et d’abandon qui s’expriment dans ces premiers émois. Miles Teller fonctionne dans les changements d’attitudes brusques, fendant l’armure indifférente de Sutter pour le meilleur et pour le pire, amoureux sincère ou autodestructeur. Shailene Woodley exprime elle une grâce inouïe, son regard tendre et aimant se faisant constamment apaisant. 

James Ponsoldt les saisit avec une vraie délicatesse comme cette scène de première fois tout en douceur et magnifiquement amenée. L’empathie est bien là et rend l’émotion d’autant plus forte lorsque les nuages s’amoncèlent lors des désillusions de la dernière partie. Mais là encore, plutôt que de jouer des clichés éculés, le réalisateur préfère conclure sur une fin ouverte, un regard incertain et nous laisser y croire. Un petit bijou.

En salle en ce moment 

lundi 1 avril 2013

La Chair et le Sang - Flesh and Blood, Paul Verhoeven (1985)


Au XVIème siècle, en Europe. Le seigneur Arnolfini et son fils Stephen, aidés de mercenaires, tentent de reprendre la ville dont ils furent chassés quelques années plus tôt. Trahis par Arnolfini, les soldats, dirigés par Martin, se rebellent, tendent une embuscade aux aristocrates et capturent la fiancée de Stephen, Agnès.

La Chair et le Sang est un film de transition dans la carrière de Paul Verhoeven. Plus vraiment en odeur de sainteté en Hollande après l’accueil critique et public glacial de ses deux derniers films  Spetters (1980) et Le Quatrième Homme (1983), le réalisateur a de plus en plus de mal à financer ses nouveaux projets dans une institution hostile et lasse de ses provocations. D’un autre côté Verhoeven n’est pas encore prêt à céder aux sirènes d’Hollywood et l’exil n’interviendra qu’un peu plus tard pour un mémorable Robocop (1987). 

Il choisira donc l’entre-deux avec Flesh and Blood, coproduction américano-européenne où justement il cherchera à croiser aventures à grand spectacle hollywoodienne et une provocation typique de ces œuvres hollandaises. L’équipe du film illustre aussi cette transition avec un casting dominé par son acteur fétiche Rutger Hauer, un scénario signé de l’habitué  Gerard Soeteman (avec qui il démarra déjà dans une série médiévale hollandaise Floris), Jan de Bont à la photo tandis que le tournage se fera en langue anglaise.

La Chair et le Sang propose une des plus saisissantes visions du Moyen Age, à ranger au côté des classiques barbares que sont Le Seigneur de la Guerre (1965) de Franklin J. Schaffner ou du chef d’œuvre méconnu de James Clavell La Vallée Perdue (1971). Le but de Verhoeven n’est pas de sacrifier à une rigueur historique sans faille (les anachronismes sont nombreux et assumés) mais de capturer une certaine idée de ce Moyen Age dont toute l’imagerie fantasmée se déploie ici : barbarie, pillage, obscurantisme religieux et peste bubonique. 

Grandement inspiré par l’ouvrage de référence de Johan Huizinga  L'Automne du Moyen Âge, Verhoeven situe ainsi son film à ce moment charnière où le Moyen Age s’apprête à basculer dans la Renaissance. C’est même l’enjeu principal de l’intrigue avec un triangle amoureux où une jeune femme hésite entre un rustre symbole de ce Moyen Age arriéré et un autre homme féru de science annonçant les avancées et le raffinement de la Renaissance. Martin (Rutger Hauer) chef d’une bande de mercenaire est trahi par le Seigneur Arnolfini après la prise d’une cité et décide d’enlever Agnès (Jennifer Jason Leigh) la fiancée de son fils Stephen (Tom Burlinson). 

Comme toujours chez Verhoeven la frontière entre le bien et le mal est ténue, difficile de distinguer les bons et les méchants au sens strict du terme, chacun recelant une facette sombre. Martin abuse ainsi d’Agnès lors d’une scène éprouvante mais en tombe réellement amoureux et s’avère la seul protection face à ses dangereux acolytes. Agnès manipule Martin sans s’avouer ses vrais sentiments pour lui tout en espérant être sauvée de ses griffes par le plus avenant Stephen. Ce dernier au départ montré comme érudit et ouvert sur le monde et ses progrès va également céder à ses bas-instincts et  des actions discutables pour retrouver sa fiancée.  Signe de cette ambiguïté, Verhoeven alterne constamment paillardise crasse et romantisme courtois.

Stephen et Agnès tombent amoureux et  s’embrassent sous les dépouilles pourrissantes de pendus dont les sécrétions ont fait pousser de la mandragore, la plante des amoureux. L’affreuse scène de viol cède ensuite à une étreinte langoureuse dans un bain entre Martin et Agnès.  Si Tom Burlinson (que l’on n’a pas trop revu par la suite) est un peu fade en jeune premier, Rutger Hauer impose une présence animale et menaçante tout en exprimant la fragilité de l’amoureux éperdu, Agnès matérialisant cette envie d’ailleurs loin de la fange et des batailles qu’il a toujours connu.  Jennifer Jason Leigh dans son premier rôle majeur étincelle de sensualité et d’ambiguïté. C'est par elle qu'on retrouve cette idée récurrente chez Verhoeven comme quoi le sexe peut être un instrument de pouvoir. Au départ agneau livrées en pâtures au loups elle va retourner la situation en dominant par la chair Hauer (au risque de troubler son propre coeur) et on retrouve bien évidemment cela dans la Catherine Trammel de Basic Instinct (1992).

On reconnaît le sens de l’excès typique de Verhoeven dans cet univers barbare où tout est toujours poussé un peu plus loin que chez les autres, avec des situations sexuelles et une violence exacerbées. Cette approche s’avère brillante lorsqu’il s’attèle à l’obscurantisme religieux et cette statue de Saint Martin qui guident les destinées des personnages et dont usera Rutger Hauer pour manipuler ses acolytes et se réserver Agnès. 

Entre le symbolisme chargée d’ironie (le pastiche d’iconographie religieuse avec Rutger Hauer tout de blanc vêtu et une roue faisant figure d’auréole dans un court plan) et le prêtre quelque peu hystérique joué par Ronald Lacey la charge est lourde et ne s’atténuera pas lors de la période américaine (rappelons que pour Verhoeven Robocop = Jésus Christ et qu'il tente de mettre sur pied sans succès depuis des années une biographie du Christ qui fait déjà frissonner les bigots). 

Pour un budget aussi restreint et un tournage mouvementé (où il se brouilla pour de longues années avec Rutger Hauer) le film offre un vrai grand spectacle, alerte et mouvementé où comme toujours l’ancien (l’assaut brutal d’ouverture) côtoie le moderne avec les inventions guerrière de Stephen inspirées de Leonard de Vinci. Sous la furie ambiante, Verhoeven sait aussi calmer le jeu durant quelques moment contemplatifs somptueux où l’inspiration picturale hollandaise saute aux yeux avec des compositions de plans inspirés de Lucas Van Leyden où pour les moments plus évocateurs d’analogie religieuse où l’on frise avec le surnaturel Jérôme Bosch.

Une grande réussite dont les écarts causeront malheureusement l’échec commercial mais prouverait à Hollywood la maîtrise de l’alliance du spectacle et de l’ironie de Verhoeven qui allait faire la passionnante carrière américaine que l’on sait.

Sorti en dvd zone 2 français chez MGM et récemment réédité dans un beau blu-ray plein de bonus passionnants.