Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Librement inspiré de neuf nouvelles et d'un poème de
Raymond Carver, "Short Cuts" et un voyage à travers le Los Angeles
des années 90, une fresque intimiste ou s'entremêlent les destins contrastés de
22 personnages aux prises avec les drames, les émotions, les plaisirs, les
surprises et les hasards de la vie quotidienne.
Après le succès de The Player (1992), Short Cuts
est l’autre grande réussite marquant le retour au premier plan de Robert
Altman. Il s’agit là d’une adaptation libre de neuf nouvelles et d’un poème de
Raymond Carver, auteur découvert par Altman durant un voyage en avion durant la
promotion de Vincent et Théo (1990). Il y voit immédiatement la matière
d’un film mais ne parvient pas à trouver les financements, qu’il n’obtiendra
que grâce au plébiscite critique et commercial de The Player. Short
Cuts représente la forme la plus parfaite du genre phare d’Altman, le film
choral. Il avait déjà exprimé cette veine dans des grands films comme Nashville
(1975) et Un Mariage (1978), mais Short Cuts par son
retentissement constitue vraiment le mètre-étalon du film choral, celui qui
influencera des réalisateurs majeurs comme Paul Thomas Anderson sur Magnolia
(1999) ou Alejandro González Inárritu avec Amours chiennes (2000).
Raymond Carver se prête particulièrement à l’exercice, tant
pour son parcours que par la matière de ses récits. Carver est un autodidacte qui
s’intéressa à l’écriture alors qu’il était déjà père de famille et naviguait
entre plusieurs métiers laborieux, effectuant en parallèle des études
universitaires. Cette condition précaire l’amène à privilégier l’écriture de
nouvelles plutôt que de roman exigeant un plus large investissement. Il se fait
ainsi maître du récit court par lequel il croise la brièveté et l’intensité
pour dépeindre le destin des gens modestes. Altman déplace le cadre de l’Oregon
des nouvelles de Carver à Los Angeles, pioche neuf récits dans trois recueils
de nouvelles (Would You Please Be Quiet, Please?, Where I'm Calling From,
What We Talk About When We Talk About Love et A New Path to the Waterfall)
auquel il va ajouter l’intrigue sur la chanteuse de jazz et sa fille violoncelliste
jouées par Annie Ross et Lorie Singer.
Le film s’ouvre sur le vol d’avions déversant sur LA un
insecticide destiné à éradiquer une mouche porteuse de virus. C’est par ce
biais invisible et abstrait que la caméra d’Altman nous immerge dans le
quotidien de 22 personnages dont les destins vont s’entrecroiser sur une
période de quelques jours. Un des aspects les plus impressionnants du film repose
sur la fluidité du montage. Altman lie les intrigues entre elles tour à tour
via une narration classique, mais le plus souvent par des raccords constamment
inventifs. Il peut y avoir une association d’idée formelle et sonore entre une
situation et celle qui lui succède par un raccord en mouvement, un contrepoint
ironique, la répétition d’un mot d’une séquence à l’autre mais avec un sens
différent. La caméra d’Altman virevolte dans les cadres ordinaires de la ville,
d’un diner à une banlieue pavillonnaire, d’un quartier chic à un
hôpital.
S’il y a un schisme social évident selon les points de vue
adoptés, Altman instaure une vraie porosité dans la complexité et les travers de
la nature humaine. Les couples en apparence les plus cabossés par la vie (Lily
Tomlin et Tom Waits) ne sont pas les plus prompts à se désunir en définitive.
Les plus fusionnels (Anne Archer et Fred Ward) peuvent être fragilisés par un
comportement égoïste (il sera question d’un cadavre trouvé durant une partie de
pêche).
Le drame le plus tragique pour une famille, la perte d’un enfant, peut
aboutir à un inattendu moment de fraternité (Andie MacDowell et Bruce Davison
endeuillés s’apaisant étonnamment auprès de leur tourmenteur) tandis que l’artificialité
du fantasme et du sexe revêtent des visages littéraux (le métier de maquilleur
de Robert Downey jr) ou matérialiste (Jennifer Jason Leigh et son lucratif
téléphone rose). Altman se fait observateur mais jamais moraliste, trouvant un
pan lumineux et une rédemption possible chez chacun, tel le père de famille
absent et adultère incarné par Tim Robbins.
L’expression et l’acceptation du mal-être semble être la clé
pour tout surmonter. Le couple bourgeois incarné par Matthew Modine et Julianne
Moore n’est qu’une surface vide jusqu’à l’aveu de tromperie qui les rongeait
depuis des années. A l’inverse Chris Penn semble être une bombe à retardement
exaspérée par le langage cru et détaché de son épouse répondant à ses clients
téléphoniques. La frontalité du conflit (littérallisé par le full frontal de Julianne Moore) est aussi réparateur que la retenue du mal-être et de la frustration sera destructrice pour Chris Penn. Le tremblement de terre final soude ou marque la bascule de
protagonistes sur la corde raide tout au long du récit, la terreur sismique
répondant à l’angoisse existentielle sous le constant et radieux soleil
californien. Le film sera un nouveau triomphe pour Altman qui va remporter le
Lion d’Or à la Mostra de Venise tandis qu’un prix d’interprétation récompensera
l’ensemble du prestigieux casting.
Lena, biologiste et ancienne militaire, participe à une
mission destinée à comprendre ce qui est arrivé à son mari dans une zone où un
mystérieux et sinistre phénomène se propage le long des côtes américaines. Une
fois sur place, les membres de l’expédition découvrent que paysages et
créatures ont subi des mutations, et malgré la beauté des lieux, le danger
règne et menace leur vie, mais aussi leur intégrité mentale.
Alex Garland signe avec ce Annihilation une des œuvres
de science-fiction contemporaine les plus fascinantes. La personnalité singulière
de Garland avait pu être appréciée notamment sur les films de Danny Boyle auxquels
il contribua au scénario comme 28 jours plus tard (2002) ou Sunshine
(2007), puis sur Never let me gode Mark Romanek (2010), magnifique adaptation
du roman Auprès de moi toujours de Kazuo Ishiguro. On sent dans tout cela une appétence
pour l’odyssée à la fois spectaculaire et intime servie par les sujets d’anticipation,
et que l’on retrouvait également dans ses romans comme La Plage (adapté
en 2000 par Danny Boyle) ou Coma. A force de graviter ainsi au cinéma en
tant que scénariste et producteur, il finit par passer à la réalisation avec un
captivant Ex machina (2014) où le questionnement existentiel intime du drame et
plus philosophique de la science-fiction s’ équilibrent admirablement.
Annihilation est une belle confirmation de tout cela
à travers cette adaptation du roman éponyme de Jeff VanderMeer paru en 2014. Le
phénomène surnaturel auquel se confrontent les personnages du film relève
justement de cette dimension introspective et existentielle que poursuit Alex
Garland. L’anomalie étrange gagnant du terrain et altérant la perception des
personnages repose sur un effet miroir qui les renvoie à eux-mêmes tout autant
qu’à l’inconnu. Alex Garland privilégie l’immersion sensitive aux explications,
la psychologie des personnages s’inscrivant en pointillé tout au long du récit.
Seules les motivations de Lena (Natalie Portman) semblent personnelles au
départ, elle qui s’engouffre dans l’anomalie afin de trouver un remède pour
guérir son mari. On comprendra peu à peu qu’une culpabilité plus profonde guide
ses actions. Les autres protagonistes laissent deviner leur trouble au détour d’un
dialogue, d’une dissimulation physique (Tessa Thomson masquant ses bras
tailladés) ou au contraire d’un silence lourd de secret comme Ventress
(Jennifer Jason Leigh). Volontairement ou pas, toutes verront leurs failles
exposées au grand jour par cet environnement mimétique et mutagène à l’ADN
humain certes, mais avant tout à sa psyché complexe.
Alex Garland travaille dans une sensibilité très féminine
pour montrer les personnages perdre pied. Les images entrevues de l’équipe
militaire et masculine précédentes exposent une folie collective qui se sera
traduite par la violence sanglante face à l’inconnu. C’est plus complexe avec
cette équipe de femme où une seule crise débouchera sur une opposition
physique, et que tout le reste mettra plutôt en corrélation un mental qui s’effrite
avec les mutations de la faune et la flore environnante. La direction
artistique est splendide, donnant un contour à la fois proche et étrange à
cette forêt où plus l’on avance, plus les maux enfouis de chacune semblent fusionner
de façon organique avec l’environnement. Tout cela passe par un habile mélange
de pureté irréelle (la photo scintillante de Rob Hardy) et d’impureté où le
monstrueux se dispute à l’inexplicable. La féérie inquiétante s’entremêle à l’horreur
face à certaines créatures altérée, que ce soit un crocodile à dents de
requins, des cerfs aux bois fleuris ou un rats géant marqués des ultimes râles
d’une morte.
C’est assez captivant et nous plonge dans un vrai dédale
métaphysique et assez radical dans ses partis pris même si l’on peut regretter
cette narration en flashback qui casse un peu l’immersion. Le mystère reste
total quant à la nature, la personnification ou pas de l’anomalie, et de ses
intentions. Absorber et transformer l’humanité, la remplacer façon
bodysnatcher, ou alors s’agit-il d’un phénomène cosmique dénué de volonté
supérieure ? Tout reste libre à d’interprétation et nous emmène vers une
belle fin ouverte…
Disponible sur Netflix et sorti en dvd zone 2 français chez Paramount
Quelques années après
la Guerre de Sécession, le chasseur de primes John Ruth, dit Le Bourreau, fait
route vers Red Rock, où il conduit sa prisonnière Daisy Domergue se faire
pendre. Sur leur route, ils rencontrent le Major Marquis Warren, un ancien soldat
lui aussi devenu chasseur de primes, et Chris Mannix, le nouveau shérif de Red
Rock. Surpris par le blizzard, ils trouvent refuge dans une auberge au milieu
des montagnes, où ils sont accueillis par quatre personnages énigmatiques : le
confédéré, le mexicain, le cowboy et le court-sur-pattes. Alors que la tempête
s’abat au-dessus du massif, l’auberge va abriter une série de tromperies et de
trahisons.
Huitième film de Quentin Tarantino, Les Huit salopards est une de ses œuvres les plus surprenantes et
audacieuses. Le film constitue en apparence une sorte de digest Tarantinien où le réalisateur concentre divers éléments
ayant fait le sel de sa filmographie : huis-clos en forme de jeu de
massacre évoquant l’inaugural Reservoir
Dogs (1992), le genre western irriguant toute sa filmographie à nouveau
abordé après Django Unchained (2013),
casting d’habitués (Tim Roth, Samuel L. Jackson, Michael Madsen, Zoé Bell)
déclamant une logorrhée plus prépondérante que jamais et la référence culte qui
va bien avec l’ombre du The Thing (1982)
de John Carpenter planant dans l’atmosphère enneigée paranoïaque et les
emprunts de la bande-son. De plus après la poursuite en voiture ultime ou le
combat d’arts martiaux le plus virtuose entre autres, Tarantino se lance un
nouveau défi technique avec un tournage dans le format monumental et oublié du
70 mm, le tout pour un récit se déroulant pour l’essentiel entre les quatre
murs d’une cabane exiguë. Un programme qui sent bon l’autosatisfaction et qui
laisserait penser que pour la première fois l’auteur se répète. Ces craintes
vont assez magistralement voler en éclat.
Depuis les années 2000 Tarantino aura entamé un passionnant
cycle méta où il s’interroge sur le pouvoir du cinéma et sa capacité à nourrir
nos pulsions primaires à travers la thématique de la vengeance. Kill Bill Volume 1 (2003) donne ainsi le
versant le plus jubilatoire et référencé (films de la Shaw Brothers, chambarra
au féminin de Meiko Kaji, films de yakuza…) de ce thème de la vengeance avant
un retour sur terre plus désenchanté dans Kill
Bill Volume 2 (2004). Sous sa légèreté, son hommage au slasher et son concept ludique, Boulevard de la mort (2007) constitue une vraie œuvre de transition où le film fait
déjà du cinéma une arme contre une forme de tyrannie, le machisme. La
testostérone motorisée et meurtrière incarnée par Kurt Russell après avoir
décimé des victimes innocentes dans la première partie trouvait à qui parler
avec les jeunes femmes dures à cuire et cascadeuse de la seconde, leur lien au cinéma
en faisant des êtres aptes àtenir tête
au tueur.
Tarantino allait plus loin en vengeant les génocides et barbaries de
la grande Histoire dans Inglourious Basterds(2009) et Django Unchained
(2012) où les juifs et les esclaves prenaient une cathartique et jubilatoire
revanche sur les nazis et les esclavagistes américains. Des grands succès où l’on
accusait pourtant Tarantino de flatter les bas-instincts des spectateurs, quand
bien même les indices d’un propos moins manichéen se laissaient deviner (la
folie meurtrière du Bear Jew n’a pas exactement le même effet que la punition finale
complice de Christopher Waltz dans Inglourious
Basterds, et le méchant le plus retors de Django Unchained est un noir).
Les Huit Salopards
tout en concentrant dans une certaine épure tous les motifs Tarantinien va être
à la fois une réponse, un prolongement et un pendant inversé du cheminement des
œuvres précédentes. Dans des Etats-Unis post Guerre de Sécession, les
circonstances vont réunir en pleine tempête de neige différents archétypes
faisant office d’instantané du pays. Le chasseur de prime John Ruth « The
Hangman » (Kurt Russell) est supposé représenter le bras impitoyable de la
justice, lui qui doit son surnom à sa volonté d’amener ses proies bien vivantes
au gibet pour qu’elle soient pendues en bonnes et dues formes. Le Major Marquis
Warren (Samuel L. Jackson) ancien gradé de l’armée nordiste et érudit correspondant
de Lincoln semble lui être un symbole d’un pays prêt à l’émancipation des noirs
tandis qu’à l’inverse Chris Mannix (Walton Goggins) fils de renégat sudiste
représente au contraire cette Amérique arriérée et raciste.
Les trois
protagonistes se rencontrent par hasard et partagent une diligence où au gré de
la conversation, leur attitude (la brutalité de John Ruth envers sa prisonnière
Daisy Domergue (Jennifer Jason Leigh)), la révélation de leur pédigrée (le
tableau de chasse sinistre de Marquis Warren) et caractère (la bonhomie, l’accent
sudiste chantant et la gouaille de Chris Mannix le rendant étonnamment
sympathique) vont commencer à fissurer ces archétypes initiaux. Une fois
coincés dans cette cabane, les personnages vont croiser un autre archétype
avec le général sudiste Sanford Smithers (Bruce Dern) lui aussi tiraillé entre
un passif sanglant et une certaine vulnérabilité par la quête de son fils
disparu. Enfin, en lieu et place de la maîtresse d’auberge Minnie on trouvera
trois mystérieux protagonistes figurants d’encore plus grossiers archétypes (le
mexicain (Demián Bichir), l’anglais éloquent (Tim Roth) et le plouc taciturne
(Michael Madsen)) possiblement complices pour faire évader Daisy Domergue.
L’aspect whodunit est
rondement mené par Tarantino et sert d’argument pour nous introduire à une
fable impitoyable. Délestée de cause et de personnages positifs pour la servir,
la violence illustre ici la haine pure et simple d’une société américaine à vif. La
tournure des évènements et les révélations rendront les protagonistes d’une
monstruosité équivalente. Marquis Warren sous le maniement du verbe aura rendu
la pareille d’une manière ignoble à la cruauté de l’homme blanc (l’ignominie
étant psychologique ou concrète selon la véracité d’un saisissant flashback, l'éloquence suffisant à capter l'attention de l'assistance),
changeant le regard sur lui pour finalement en faire un avatar dégénéré du si
cool et chevaleresque Django du film précédent. Pire, cette vilénie s’avère
nécessaire dans l’enfer que semble être cette Amérique pour l’homme de couleur,
le MacGuffin de la lettre de Lincoln changeant le regard des supposés plus
tolérants (voir la remarque cinglante d’un John Ruth désabusé). Tarantino fait
voler en éclat son regard sur les victimes, l’ambiguïté latente dont il
teintait ses « revanches » cinématographique n’ayant plus cours.
Le
racisme trouve une réponse abjecte avec Marquis Warren et toute velléité de
féminisme s’estompe devant la véritable harpie qu’incarne une extraordinaire
Jennifer Jason Leigh. Tout comme le « noir » perd son statut d’opprimé
par sa propre monstruosité, la « femme » nous partage entre rire
coupable et dégout face aux outrages qu’elle subit et le sadisme dont elle est
capable. Cette approche frontale en forme de jeu de massacre recèle d’ailleurs
plusieurs couches qui rendent le tableau plus sombre encore. Le chapitre quatre
nous révélant les évènements précédant l’arrivée des voyageurs sèment ainsi le
chaud et le (très) froid. On a la surprise de découvrir que la tenancière était
noire tout en se souvenant d’un rebondissement ayant révélé sa haine des
mexicains, le progressisme et le rejet de l’autre s’incarnant dans ce qui
apparait pourtant comme le personnage le plus doux et innocent du film.
Le format 70mm dans les extérieurs majestueux évoque un
monde vide et en désolation avec ce paysage neigeux et immaculé à perte de vue
dont le seul bastion de vie est un terreau de haines insurmontables. Le score d’Ennio
Morricone n’a rien de celui d’un western classique et n’existe que pour
exprimer la tension sourde et les rancœurs, Tarantino empruntant certaines des
pistes les plus inquiétantes et glaciales du maestro italien (et inutilisées
par Carpenter) issues du score de The
Thing pour traduire ce sentiment de déshumanisation et cette paranoïa. Le
réalisateur en jouant sur les focales et la profondeur de champs unit ou divise
les protagonistes au gré des évènements, sa caméra arpente le décor dont il fait
une métaphore en miniature des conflits idéologiques et personnels qui se jouent.
Personnage à part entière cet environnement s’étend ou se resserre pour figurer
le fossé ou le lien profond de la haine qui imprègne la pièce et ces occupants.
Le film s’avère particulièrement oppressant et déplaisant tout en montrant un
Tarantino à son sommet stylistique. La musicalité des dialogues à travers le
jeu sur les accents, l’emphase des joutes verbales et les gimmicks (la
récurrence interrogative et menaçante Are
you got it ?) sont un véritable délice pour l’oreille avec des
interprètes à l’onctueuse éloquence comme Samuel L. Jackson, Walton Goggins et
un Kurt Russel génial et tout en éructations agressives. Même une
interprétation au premier abord faible célèbre en fait le génie de Tarantino
avec un Tim Roth qui semble faire du sous Christopher Waltz par sa préciosité
mais qui participe en fait au jeu de faux-semblant et à la théâtralité assumée
de l’ensemble. Une théâtralité d’ailleurs célébrée dans le chapitre quatre qui
se conclut en faisant endosser à chacun son rôle, en mettant littéralement la « scène »
en place pour les nouveaux arrivants et le spectateur.
C’est ce plaisir du
conteur qui rend le film ludique en dépit de sa profonde noirceur, tel ce
génial panoramique arpentant le décor lors de la scène du café empoisonné (clin
d’œil évident à la légendaire scène du test sanguin de The Thing) où tout s’équilibre miraculeusement dans la tension :
le jeu vicieux de Jennifer Jason Leigh, le mouvement savamment étudié de la
caméra, le jeu sur la profondeur de champ avec les possibles buveurs du breuvage
et l’explosion gore laissant éclater les macabres effets. C’est sans doute le
film le plus violent du réalisateur, avec des débordements sanglants donnant
dans la pure comédie noire outrancière mais figurant également un mal profond à
expulser (d’ailleurs Tarantino ne recycle-t-il pas un autre thème de Morricone
issu de L’Exorciste II (1977) de John
Boorman ?) ou dans lequel baigner avec délice telle une Jennifer Jason Leigh
aux allures de Carrie dans la
dernière partie.
C’est à croire que la naïveté et la croyance qui guidaient les
revanches cinématographiques, historiques et sociales de ses derniers films s’étaient
brisées sur l’écueil de son engagement récent et bien réel contre les
brutalités policières envers les noirs aux Etats-Unis. La société américaine à
couteaux tirés du film n’est finalement qu’un reflet de celle d’aujourd’hui où
le policier à la gâchette fébrile face au noir forcément dangereux, où ce noir naît
dans la haine de l’uniforme et où la population revendique son droit à s’armer
librement comme l’y autorise le 2e amendement. Le final cinglant
fait d’ailleurs de cette violence le seul lien surmontant les clivages (puisque
le symbole apaisé qu’était la lettre de Lincoln s’avérera factice), le noir et
le sudiste raciste appliquant une justice sommaire avec une jubilation commune.
Cette fois pourtant, Tarantino est indéterminé entre le bourreau et la victime quant
au plus monstrueux. Un vrai grand film, déplaisant, rugueux et d’un profond
pessimisme sur la nature humaine.
Sutter est un
adolescent brillant, drôle, charmant... et très porté sur la boisson. Son
quotidien est chamboulé par sa rencontre avec la timide Aimee, une jeune femme
totalement différente de lui.
Le teen movie et la touche « indé » se marient
magnifiquement dans cette œuvre sensible et juste. Le film adapte le roman
éponyme de Tim Tharpe nominé par la National Book Award comme meilleure livre
de jeunesse en 2008. Le réalisateur James Ponsoldt se sera principalement
approprié ce matériau originel en déplaçant l’intrigue en Géorgie alors que le
roman se déroule en Oklahoma, imprégnant ainsi de ses propres souvenirs
adolescents la trame du livre et notamment en attribuant au héros nombre de
traits de caractère du jeune homme qu’il était alors.
C’est la voix-off narquoise de Sutter Keely (Miles Teller)
qui nous accompagne en ouverture, l’adolescent nous faisant découvrir sa vie
insouciante. Drôle, plein d’esprit et populaire, Sutter savoure chaque moment
d’un quotidien oisif qu’il traverse avec un détachement amusé. Sans doute un
peu trop puisque sa petite ami Cassidy (Brie Larson) lasse de cette
désinvolture finit par rompre. Voulant fêter cette rupture dont il se fiche
comme du reste, il va se réveiller le lendemain sur un gazon inconnu après une
nuit de beuverie. C’est là qu’il va rencontrer AimeeFinicky (Shailene Woodley) jeune fille de son
lycée qui est en tout point son opposé. Discrète et studieuse, elle évolue dans
une sphère bien éloignée du fêtard Sutter mais les deux vont pourtant
sympathiser, notre héros se voyant en pygmalion qui va socialiser la timide
Aimee.
On croit voir venir l’intrigue romantique adolescente
convenue et ces rebondissements éculés mais on contraire le film n’aura de cesse
de contredire nos attentes. Avant que la trame ne vogue vers des sentiers
inattendus, la caractérisation des personnages pas tout à fait dans les clichés
qu’il semble véhiculer nous aura mis la puce à l’oreille. Sutter sous son
assurance semble constamment dissimuler une fêlure plus secrète qui ne se
devinera dans un premier temps que par ce gobelet alcoolisé qu’il sirote en
permanence, l’ébriété quasi permanente lui évitant de s’impliquer à son
environnement de la plus futile (sa mère lui reprochant de ne pas avoir étendu
sa chemise) ou la plus concrète des manière.
C’est ainsi qu’il aborde
sa relation avec Aimee mais la fraîcheur et la sincérité de celle-ci vont
ébranler ce détachement apparent. Les solitudes des deux personnages se répondent
et se complètent, dans une tonalité sentimentale charmante pour Aimee
découvrant ses premiers émois amoureux et plus dramatiques pour Sutter placé
face à ses contradictions.
The Spectacular Now
est une œuvre représentative de la réalité des familles monoparentale, des
enfants ayant appris à grandir dans des couples divorcés. Hormis le rôle de
mère dépassée de Jennifer Jason Leigh, les parents sont donc ici en retraits et
défaillants (la mère d’Aimee lui faisant effectuer sa tournée de journaux quotidienne),aux jeunes livrés à eux-mêmes de réagir à
cette situation selon leurs personnalités. On découvrira qu’Aimee a vécu
également un drame personnel avec un père absent, mais sa force de caractère et
la connaissance des raisons de cette disparition lui ont fait accepter les faits
et c’est sereinement et avec assurance qu’elle envisage son avenir.
A l’inverse
le départ du père de Sutter est entouré de secret, il ne l’a pas revu depuis
son enfance et sa mère refuse qu’il communique avec lui. Notre héros révèle
ainsi par ce manque son angoisse et sa peur de l’avenir, expliquant son
attitude immature face aux études ou ses relations. Le pygmalion n’est alors
pas forcément celui que l’on croit, Aimee poussant Sutter dans ses
retranchements.
James Ponsoldt esquive avec brio les clichés, chacun des
éléments précités se dévoilant dans une tonalité feutrée, sans élans
dramatiques ni rebondissements forcés. Plus la relation devient sincère, plus
les fêlures de chacun se devinent, le triangle amoureux annoncé tournant court
avec l’ex Cassidy attachée à Sutter mais fuyant son influence néfaste. Une
gravité surprenante traverse ainsi le film avec ces adolescents coincés entre
l’enfance et l’âge adulte dans ce moment de transition (comme le Say anything de Cameron Crowe auquel on
pense beaucoup, l’histoire se déroule en fin d’année entre bal de promo, remise
des diplômes et futur choix d’université) où se dessine soi un avenir de tous
les possibles soi des portes déjà fermées.
La romance adolescente est une des
plus belles vues dans un teen movie, Miles Teller et Shailene Woodley exprimant avec une alchimie rare ce mélange de
maladresse, de gaucherie et d’abandon qui s’expriment dans ces premiers émois.
Miles Teller fonctionne dans les changements d’attitudes brusques, fendant
l’armure indifférente de Sutter pour le meilleur et pour le pire, amoureux
sincère ou autodestructeur. Shailene Woodley exprime elle une grâce inouïe, son
regard tendre et aimant se faisant constamment apaisant.
James Ponsoldt les saisit avec une vraie
délicatesse comme cette scène de première fois tout en douceur et
magnifiquement amenée. L’empathie est bien là et rend l’émotion d’autant plus
forte lorsque les nuages s’amoncèlent lors des désillusions de la dernière
partie. Mais là encore, plutôt que de jouer des clichés éculés, le réalisateur
préfère conclure sur une fin ouverte, un regard incertain et nous laisser y
croire. Un petit bijou.