Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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samedi 18 janvier 2025

Juste avant la nuit - Claude Chabrol (1971)


 Charles Masson, un père de famille et chef d'entreprise, trompe sa femme Hélène avec Laura... qui est la femme de son meilleur ami François. Les deux amants se retrouvent dans un hôtel parisien, où Laura pousse Charles à des jeux pervers. Un jour, alors qu'elle lui demande de faire semblant de la tuer, il l'étrangle pour de bon. François ne tarde pas à découvrir que sa femme le trompait...

Juste avant la nuit est un des derniers films de la période "pompidolienne" de Claude Chabrol, et propose justement un postulat voisin d'un des premiers films du cycle, La Femme infidèle (1969). Le film, adapté du roman The Thin Line de Edward Atiyah (roman déjà adapté précédemment par Mikio Naruse avec L'Étranger à l'intérieur d'une femme (1966)), revisite ainsi le postulat de La Femme infidèle en inversant plusieurs pièces de son puzzle pour un résultat assez différent. Chabrol réintroduit le couple bourgeois du film de 1969 avec Michel Bouquet et Stéphane Audran, et c'est cette fois l'époux qui s'avère infidèle mais qui de nouveau endosse la culpabilité d'un crime. Quand ce crime était à la fois une ardente preuve d'amour et une volonté de maintenir l'illusion de bonheur de ce vernis bourgeois, il s'agit là presque d'un acte manqué afin de le faire imploser dans un pur geste pulsionnel.

Chabrol façonne un vrai schisme entre la présence éteinte de Charles (Michel Bouquet) et justement la véritable vitrine d'épanouissement bourgeois de son environnement. Epouse aimante et attentive avec Hélène (Stéphane Audran), enfants vifs et tendres, maison à l'architecture moderne et à la topographie pensée pour une vie de famille épanouie, rien ne manque. C'est justement ce bonheur trop éclatant qui tiraille d'autant plus Charles rongé par la culpabilité de son acte, et Chabrol joue sciemment de la torpeur et de l'ennui dans l'illustration de ces moments trop radieux. 

Dès lors Charles va chercher volontairement à casser son jouet, par les aveux de son infidélité puis de son crime à Hélène, puis même à son meilleur ami François (François Perrier), mari de la victime. La réaction des intéressés est pourtant inattendue, amorphe et peu revancharde pour François, compréhensive et bienveillante pour Hélène. François est le concepteur de cette vitrine bourgeoise puisque l'architecte de la maison ultramoderne de Charles, tandis qu'Hélène est le "produit" phare de cette vitrine en maîtresse de maison idéale et enviée. La rancœur n'a pas sa place dans ce culte des apparences, ce que Charles en plein masochisme coupable ne peut concevoir.

Chabrol dans sa manière de filmer l'intérieur de la maison souligne la facticité des rapports qui s'y nouent. Il y a une sorte de texture de papier glacé publicitaire dans l'espace domestique, une maison témoin appuyé par la topographie moderne. Les joies d'une matinée de noël semblent presque forcées et jouées (du moins elle l'est par Charles), lors d'une scène Hélène a presque une vue de "cliente" dans la vitre d’une chambre donnant sur le salon, et la mine morne de Charles fait tache dans la perfection de la maison-témoin. Les confessions de Charles laissent entendre que le lâché prise de son crime lors d'un jeu érotique l'ont davantage laissé exprimer la réalité de son être que lors des moments heureux en famille. 

A l'inverse, les lits séparés du couple Charles/Hélène témoigne d'une sensualité plus éteinte malgré la sensualité et l'élégance toujours dégagée par Stéphane Audran. Cette dernière, faussement effacée durant une grande partie du film, est en fait le pendant du Michel Bouquet de Une femme infidèle puisque prête à l'impensable aussi pour maintenir les apparences. Mais quand Une Femme infidèle déployait un incroyable souffle romantique par la révélation et l'exécution de l'acte fatal, il se dégage ici une terrible froideur où l'on ne sait qui qualifier du plus égoïste. Michel prêt à tout briser pour sa paix intérieure, ou Hélène prête à le sacrifier afin de maintenir un train de vie et ces apparences. La réponse est sans doute à chercher dans la sous-intrigue montrant un employé abandonnant femme et enfants et volant la caisse pour goûter les joies de la romance avec une compagne plus jeune.

Sorti en dvd zone 2 français chez Paceonic Films

dimanche 20 octobre 2024

Les Biches - Claude Chabrol (1968)

Frédérique, riche bourgeoise parisienne oisive et insouciante, remarque un jour une jeune fille bohème, Why, qui dessine des biches à la craie sur le pont des Arts. Elle la séduit puis l'entraîne dans sa villa tropézienne. Elles y passent d'agréables moments, jusqu'au jour où Why tombe amoureuse d'un séduisant architecte, Paul Thomas. Frédérique, dans un accès de jalousie incontrôlable, décide alors de séduire Paul.

Les Biches est l'œuvre qui inaugure le cycle "pompidolien" de Claude Chabrol. Les prémices de ce jalon majeur de sa filmographie ont lieu en 1967 lorsqu'il va faire la rencontre du jeune producteur André Genovès. Les années précédentes avaient été assez chaotiques pour Claude Chabrol, entre insuccès commerciaux et commandes indignes de son talent (le diptyque d'espionnage parodique Le Tigre aime la chair fraîche (1964) et Le Tigre se parfume à la dynamite (1965), Marie-Chantal contre Dr Kha (1965) dans la même veine). Après une première collaboration avec André Genovès sur La Route de Corinthe (1967), l'association va s'officialiser, assurant une liberté créative et une sécurité financière à Chabrol (salarié et rémunéré par Genovès chaque mois pour l'ensemble de ses travaux d'écriture, préparation, tournage et postproduction sur chacun des films) qui va trouver un rythme de croisière et creuser une veine personnelle tout au long des treize films réalisés pour Genovès jusqu'à Nada (1975).

Bien que pure fiction, le film anticipe grandement des œuvres comme Violette Nozière (1978) et La Cérémonie (1995) inspirées de faits divers réels. Violette Nozière dépeindra un terrible parricide tandis que La Cérémonie revisité l'assassinat commis par les sœurs Papin, domestiques, sur leurs employeurs. Les Biches est une sorte de fusion avant l'heure des éléments de ces deux œuvres, traitant à la fois du ressentiment meurtrier envers des parents et/ou des employeurs bourgeois. La jeune bohème et vagabonde Why (Jacqueline Sassard) va en effet devenir la nouvelle tocade de la grande bourgeoise Frédérique (Stéphane Audran) qui l'emmène vivre avec elle dans sa villa tropézienne. Chabrol entretient une relative ambiguïté (tenant notamment sur la phonétique du titre qui prononcé lesbisch" en argot allemand signifie lesbienne) sur la possible relation lesbienne entre elles, la scène scellant leur lien le suggérant explicitement mais le reste du film l'évacue pour essentiellement traiter de l'emprise mentale et sociale de Frédérique sur Why. 

Les premiers moments de "l'idylle" à travers un montage guilleret sont contrebalancés par le score dissonant et inquiétant de Pierre Jansen laissant planer un climat de menace latente. L'élément perturbateur interviendra avec le séduisant architecte Paul (Jean-Louis Trintignant). Constatant l'attrait de celui-ci pour Why, Frédérique préempte le cœur de Paul en faisant jouer son rang social, notamment lorsqu'elle renvoie Why à son statut subalterne en lui demandant comme à une domestique de lui apporter une boisson durant une soirée chez elle. La candeur, l'inexpérience et effectivement cette infériorité sociale vont reléguer Why en arrière et tuer dans l'œuf le possible triangle amoureux quand le choix de Paul se fera pour son "égal", Frédérique. 

Passé la douleur de ce rejet amoureux, Why va intriguer pour faire partir les autres pique-assiettes de Frédérique et en garder l'exclusivité. Il s'instaure peu à peu un ménage à trois avec l'installation de Paul dans la villa. Le couple manifeste à Why une tendresse condescendante l'enfermant à son tour dans un statut de domestique, tandis qu'elle-même est confuse quant à la manière dont elle espère être traitée. Elle rêve d'être une alternative amoureuse plus jeune pour Paul par son mimétisme de l'allure et des manières de Frédérique, elle pense conserver les faveurs saphiques de Frédérique à travers quelques gestes de tendresse ambiguës. 

L'autorité douce et latente que le couple a sur elle reproduit une étrange manière de figure parentale aux yeux de la jeune femme, exclue des loisirs de Frédérique et Paul hors de la villa comme pourrait l'être une enfant mise de côté des sorties de ses parents. Chabrol navigue entre ces sentiments incertains et trouble par une atmosphère érotique parmi les plus explicites à ce stade de sa carrière. Stéphane Audran est filmée amoureusement par Chabrol dans toute sa sensualité lascive, totalement dévouée à séduire la figure de mâle qu'incarne Trintignant. 

Le réalisateur met en parallèle les ébats stylisés se déroulant dans leur chambre à coucher, avec l'écoute fébrile de ceux-ci par Why l'oreille collée à la porte. Elle est à la fois l'amante éconduite, la cinquième roue du carrosse, mais aussi la petite fille découvrant et épiant la vie sexuelle de ses parents. D'ailleurs au sex-appeal ravageur et "adulte" de Stéphane Audran, Chabrol oppose une caractérisation "enfantine" de Jacqueline Sassard pourtant déjà âgée de 28 ans. Alors que l'actrice avait été très tôt filmée comme un objet sexuel dans Guandalina de Alberto Lattuada (1957), elle est destituée de cette aura de séduction ici. Chabrol la restreint à des tenues en jean et basket, ou des ensembles masquant ses formes (à une scène en chemise de nuit près) ce qui participe à sa mise de côté, à la nature d'enfant qu'elle est supposée représenter aux yeux du couple. Cette infantilisation amoureuse est aussi sociale puisque dans une dynamique primaire et féodale des rapports patron/domestique, le dominant fait presque figure de parent pour son subalterne.

Ce n'est que dans les ultimes séquences que Why arbore une robe et allure féminine adulte, l'émancipation passant au propre comme au figuré par "tuer la mère". C'est du moins ce qu'elle se sent obligé de faire pour là aussi assumer un improbable croisement d'œdipe, de soumission patriarcale et sociale. Les niveaux de lecture sont multiples et fascinants dans un ensemble complexe, sensuel et vénéneux.

Sorti en dvd zone 2 français chez Opening
 

mardi 17 septembre 2024

Le Boucher - Claude Chabrol (1970)


 Dans un village du Périgord, la vie quotidienne des habitants cesse brusquement d'être tranquille. Des femmes sont égorgées. Par qui ? Le boucher, qui a fait les guerres d'Indochine et d'Algérie, semble devenir le suspect numéro un aux yeux de la directrice d'école, qui ressentait pour lui de tendres sentiments. 

Claude Chabrol signe avec Le Boucher un des sommets de son cycle "pompidolien". On retrouve ici les motifs des précédents films, l'envers de la paisible imagerie provinciale, la dimension criminelle, mais sous un jour plus trouble encore. La Femme infidèle (1969) ou Que la bête meure (1969) étaient des œuvres subtiles mais lisibles dans la manière dont Chabrol y déployait son dispositif. L'attaque du vernis bourgeois était explicite et l'ambiguïté régnait dans le fossé développé entre le point de vue des personnages et ce que Chabrol en laissait peu à peu réellement ressortir, le mépris de classe du héros vengeur de Que la bête meure, la flamme amoureuse renaissante du couple de La Femme infidèle sous le crime et l'adultère. Cela n'est pas aussi clair dans Le Boucher et d'autant plus fascinant.

Il est de nouveau question de différence de classe ici, à travers la relation nouée entre Hélène (Stéphane Audran) et "Popaul" (Jean Yanne), respectivement institutrice et boucher dans un petit village du Périgord. Un lien amical se noue le temps d'une table partagée durant un mariage, et les incite à se fréquenter plus souvent. Hélène par sa beauté et son allure élégante dégage une légèreté, une modernité qui dénote dans ce cadre provincial, mais surtout face à "Popaul". Quand Hélène semble avoir apporté d'un ailleurs "parisien" sa tranquille assurance, Popaul semble au contraire auréolé d'une lourdeur qui l'ancre dans son environnement natal. Le seul ailleurs qu'il connaisse, c'est le front de guerre arpenté durant ses 15 ans à l'armée, engagement qu'il s'est senti forcé de prendre pour ne pas dénoter avec tous les jeunes du village ayant effectué ce choix. Quand Hélène ramène de l'extérieur les souvenirs d'une douloureuse histoire d'amour lui faisant éviter toute nouvelle relation sentimentale, Popaul au contraire revient avec le traumatisme des horreurs du combat, des maux qu'il espère guérir en trouvant l'affection d'une femme.

Chabrol brasse les possibilités ouvertes pour cette relation à travers la caractérisation du "couple". Lorsqu'ils arpentent la ville côte à côté, la prestance gracile d'Hélène dénote avec la démarche pataude de Popaul. Lorsqu'ils commencent à se fréquenter, les approches de Popaul se font en offrant des quartiers de viande à Hélène qui quant à elle invite son ami à des sorties au cinéma en ville. La conversation badine d'Hélène dénote avec celle plus terre à terre d'un Popaul ressassant inlassablement sa douloureuse expérience de guerre. Le village est un refuge apaisant pour la jeune femme quand il s'agit de la prolongation de sa prison mentale et sociale pour Popaul - sa remarque d'avoir toujours été boucher, formé par son père, assigné comme tel à l'armée et reprenant l'affaire familial en rentrant au village.

La romance semble à la fois palpable et impossible, l'arrière-plan presque abstrait du village et la menace qui y plane paraissant constituer un obstacle indicible. Un serial-killer s'attaque aux jeunes filles de la région, la rumeur ainsi que la ronde des voitures de police jetant un voile trouble dans la quiétude pastorale. C'est justement lors d'un des moments les plus légers, une sortie de classe, qu''Hélène se confronte à l'horreur en tombant sur un cadavre, et va sombrer dans le doute en découvrant à proximité la preuve d'une possible culpabilité de Popaul. Dès lors le visage solaire et souriant de l'institutrice se fait anxieux et opaque, Chabrol distille une atmosphère paranoïaque dans son filmage du village (vue aérienne inquiétante en plongée, ruelle déserte), la bande-son glaciale de Pierre Jansen et certains lieux familiers à la topographie dévoilée innocemment en début de film qui deviennent lourds de menaces. 

Chabrol travaille ainsi la réminiscence des instants légers initiaux qui font désormais trembler Hélène, le visage de Popaul à la fenêtre de la classe prêtait à rire puis angoisse, ses appels depuis l'extérieur de l'école illuminait le visage d'Hélène et désormais le fige. Pourtant malgré cette peur, en dépit de ses doutes, elle a bel et bien dissimulé la preuve pouvant incriminer Popaul. On retrouve ici la zone grise chère à Chabrol, où Hélène était inaccessible pour un Popaul gentil prétendant balourd, mais qui soudain avec sa face meurtrière est désormais craint et protégé par celle finalement plus confuse et ambigüe dans ses sentiments pour lui. Il y a en partie une dynamique proche de La Femme infidèle, mais quand le couple longuement marié de ce dernier se redécouvrait par ce pas de côté criminel, l'attirance, la peur et la frustration qui guide le duo Popaul/Hélène est plus insaisissable.

Stéphane Audran livre une nouvelle prestation sidérante, faussement évidente au départ avec ce personnage lumineux et détaché, avant que paradoxalement les ténèbres viennent effriter son vernis insouciant et l'exposer à des émotions complexes - sidérant moment de mise à nu lorsqu'elle font en larmes en voyant ses soupçons sur Popaul pour un temps dissipés. Jean Yanne est à rebours de ses prestations "monstrueuses" chez Chabrol ou Pialat, sa bonhomie n'exposant pas un mâle dominant et repoussant, mais au contraire un être vulnérable submergé par son passé traumatisant. C'est toute la force de Chabrol de parvenir à créer l'empathie pour lui malgré ses actes, et par extensi11on faire partager le trouble d'Hélène, amoureuse fuyante et victime apeurée. Le final tragique et l'hypnotique conclusion muette observant une Hélène figée et le regard vide au petit jour renforce cette incertitude. Quels sentiments l'animent ? Le choc, le regret ou le soulagement ? Sans doute un peu de tout cela.

Sorti en dvd zone 2 français chez Opening

 

jeudi 22 août 2024

La Femme infidèle - Claude Chabrol (1969)

Charles est assureur, il a 40 ans et mène une existence bourgeoise avec son fils et sa femme Hélène. A 30 ans, Hélène est une belle femme qui ne travaille pas et semble s'ennuyer dans leur superbe villa. Bref, une vie de couple presque sans nuages. Un jour, Charles commence à avoir des doutes sur la fidélité de son épouse et engage un détective privé...

La Femme infidèle s’inscrit au sein de la filmographie de Claude Chabrol dans ce que l’on a appelé le cycle « pompidoliens » et comprenant Les Biches (1968), La Femme infidèle (1969), Que la bête meure (1969), Le Boucher (1970), La Rupture (1970), Juste avant la nuit (1971) et Les Noces rouges (1973). C’est à partir de ce cycle que le réalisateur développe son regard acéré et sa critique de la bourgeoisie, à ce moment-là plus spécifiquement associé à la France de Pompidou. Cette période est indissociable de la collaboration de Chabrol avec son épouse et muse Stéphane Audran qui joue dans tous les films à l’exception de Que la bête meure. La réussite mutuelle du couple se rejoint à ce moment là puisque cette série de films permet à Chabrol de renouer avec le succès commercial et critique après plusieurs échecs, tandis que Stéphane Audran, peu remarquée à ses débuts par son jeu d’une certaine spontanéité estampillé « Nouvelle Vague » va déployer à partir de là des interprétation plus froides et sophistiquées qui lui vaudront une vraie reconnaissance – tout en étant une véritable incarnation de cette femme « pompidolienne ».

Dans la première scène du film, lorsque Charles (Michel Bouquet) se voit conseiller par sa mère de perdre un peu de poids, il s’y refuse sous prétexte que le moindre changement dans son quotidien serait susceptible d’altérer son bonheur qu’il estime parfait. Toute la faillite future du personnage est résumée à ce moment-là. Une autre séquence s’avère déterminante lorsque le couple s’apprête à se coucher et que Hélène (Stéphane Audran), par son regard ardent et une pose alanguie dans sa nuisette sollicite implicitement Charles pour une relation sexuelle. Ce dernier ne le comprend pas et éteint la lumière, puis rate même une second fois le coche lorsque plus tard dans la nuit chacun comprend que l’autre est réveillé et que Charles passe à côté de l’attente de son épouse pour se rendormir. Chabrol laisse en tout cas bien voir la déception d’Hélène dans la pénombre de la chambre. Ce moment s’avérera déterminant lorsqu’on apprendra plus tard que la liaison adultère entamé par Hélène date des quinze derniers jours, et donc probablement de cette tranche de vie qui marque une rupture sourde dans le couple 

Davantage que la remarque sur sa ligne ou la frustration sexuelle, ces scènes nous font comprendre la satisfaction superficielle de Charles pour son bonheur bourgeois, une surface dont il se contente sans réellement se préoccuper des attentes d’autrui. Incapable d’empathie envers le dépit de son épouse, il ne découvre pas sa tromperie par l’observation d’Hélène mais par la suspicion progressive née d’éléments mineurs (un appel auquel elle ne répond pas, une réponse évasive sur le contenu de sa journée) qui grippent son tableau idyllique. Le constat d’adultère ne s’étant fait que par la surface et pas par l’intime, Charles ne cherche pas la confrontation avec Hélène et encore moins de reconstruire leur lien de manière commune. Non, l’idée est de rétablir l’image figée d’idéal familial bourgeois et pour cela, il faut éliminer l’importun qui brouille le tableau, à savoir l’amant. Chabrol marque la différence entre le mari et l'amant par le regard porté par chacun sur la sensualité de Stéphane Audran. Charles a d'elle la vision d'une beauté se fondant dans son idéal, mais pas ou plus comme une figure sexualisée. Dès lors Chabrol, dans l'espace de la chambre offre Hélène comme objet de désir au spectateur, mais hors du champs de vision de Charles. Au contraire, le réalisateur capture cette proximité charnelle et adopte le regard de Maurice Ronet qui lorgne avec envie la silhouette de Stéphane Audran en train de se rhabiller.

Il est intéressant d’observer que les seuls moments durant lesquels Charles joue le mari « moderne » et ouvert renforcent au contraire sa facette poussiéreuse et patriarcale. Lorsqu’il sort Hélène en boite de nuit, c’est une sorte de représentation de son ouverture d’esprit aux yeux de leurs amis, et lorsqu’ils rentrent chez eux, c’est lui qui sollicite et consomme ce rapport sexuel auquel il n’a pas su/voulu répondre quand il n’était pas de son fait. La confrontation avec Victor Pegala (Maurice Ronet), l’amant honni, est du même ordre puisqu’il se doit de faire croire qu’il a la main, qu’Hélène en voit un autre car il autorise une relation libre. La désinvolture de Victor va cependant lui faire perdre pied, Michel Bouquet jouant comme si les confidences goguenardes de l’amant ne l’atteignaient pas seulement moralement, mais physiologiquement, jusqu’à commettre l’irréparable. L’inspiration Hitchcockienne de Chabrol fait ensuite merveille pour accompagner tout le processus criminel de Charles, dans un registre froid et feutré des plus hypnotiques.

La pièce de puzzle manquante qui amènera une violente dispute familiale entre le couple et leur jeune fils est une véritable métaphore du vide de ce bonheur bourgeois et factice. Après la disparition de l’amant, il manque de nouveau quelque chose à Hélène, sombrant dans la dépression, mais aussi à Charles qui ne retrouve pas l’équilibre initial de son foyer. Cependant le drame criminel et le péril qu’il fait entrevoir par la présence insistante de la police va servir de pièce manquante pour exprimer implicitement ce que le couple n’a su se dire directement. 

Les dix dernières minutes, muettes, sont magistrales pour faire passer toutes cette gamme de sentiments. La découverte d’une photo révèle à Hélène que Charles demeure un époux ardent à sa manière, et Stéphane Audran exprime une satisfaction aussi ambiguë que vénéneuse dans son jeu froid tandis que la caméra de Chabrol accompagne ses pas. Enfin, Charles n’a jamais semblé aussi proche, aimant et en symbiose avec Hélène alors qu’un lent travelling arrière l’éloigne d’elle en caméra subjective, sans doute de manière définitive. Un exercice d’une subtilité et d’un brio rare, où Chabrol traverse tous les registres avec une grande réussite. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Opening
 

mardi 18 avril 2017

Mortelle randonnée - Claude Miller (1983)


Las, comme usé par la vie, Beauvoir, surnommé « l'Œil » par la pègre, travaille dans l'agence de détectives de Madame Schmitt-Boulanger. Des années auparavant, il avait une vie de famille et une petite fille prénommée Marie mais sa femme l'a quitté, emmenant avec elle leur fille qu'il n'a jamais revue et dont il ne conserve qu'une vieille photo de petite écolière. À l'occasion d'une enquête, il croise la route de Catherine Leiris, jeune femme instable d'une vingtaine d'années qui assassine et dévalise des hommes fortunés. Plutôt que de la dénoncer, « l'Œil » décide de la protéger et il va la suivre dans son périple meurtrier à travers l’Europe.

Mortelle randonnée sera l’occasion de reconstituer l’équipe gagnante de l’immense succès Garde à vue (1981) : Claude Miller à la réalisation, Michel Audiard à l’écriture et Michel Serrault pour l’interprétation. C’est au départ un sujet porté par Michel Audiard, séduit par le roman de Marc Behm dont il achète les droits puis se lance dans l’adaptation avec son fils Jacques Audiard pour leur première collaboration. C’est donc sans la contrainte ou la perspective concrète d’un projet que se fait l’écriture, le scénario étant imprégné de la noirceur de certains des derniers travaux d’Audiard (Mort d’un pourri (1977) ou Garde à vue justement). L’auteur a été en effet profondément marqué par la mort de son fils François dans un accident de voiture et ce deuil jamais cicatrisé imprègne tout Mortelle randonnée. Cette facette se verra appuyée lorsqu’Audiard confie le scénario à Michel Serrault ayant lui aussi perdu sa fille Caroline dans un accident de la route en 1977 - et là aussi un drame qui guidera ses choix vers des rôles plus sombres et ambigus. Claude Miller va apporter une part de mystère et de recherche formelle qui amènera une facette plus atmosphérique qui empêche le film de sombrer dans la pure veine dépressive.

L’intime se marie donc à la fiction par la manière fascinante dont le scénario et la mise en image dilue habilement le drame personnel des personnages. Dès la scène d’ouverture où L’œil (Michel Serrault) cherche sa fille sur une vieille photo de classe, la douleur et le manque se font ressentir. On les associe à la longue séparation du personnage de sa femme et sa fille mais logiquement au vu de son métier de détective il aurait sans doute pu aisément retrouver cette fille qui doit désormais avoir l’âge adulte. La manière obsessionnelle dont s’exprime ce manque dans l’attitude renfrognée et le soliloque à voix haute permanent de Serrault laisse donc deviner ce deuil plutôt que la simple distance. Néanmoins cette obsession intime va trouver un objet concret dans lequel s’exprimer quand dans le cadre d’une enquête, Serrault croise la route de la meurtrière caméléonne Catherine Leiris (Isabelle Adjani).

Celle-ci change d’allure, d’identité et d’attitude au fil des amants fortunés qu’elle détrousse et assassine dans un périple meurtrier et incertain à travers l’Europe. Là encore c’est le déroulement du récit qui laissera entrevoir les fêlures de Catherine qui s’enchâssent dans sa mythomanie. L’absence et la mort tragique qu’on devine de son père s’inscrit ainsi dans les rares confidences qu’elle livre à ses futures victimes. C’est le moment où le visage opaque et tout de séduction calculatrice s’estompe pour laisser voir le regard triste, la mélancolie de la fille paumée et solitaire. Cette « mortelle randonnée » est donc une manière de d’oublier et fuir son mal-être, tout comme Serrault en la poursuivant fait un transfert sur sa propre fille en âge d’être Catherine.

Claude Miller par les trous volontaire de sa narration (ellipses improbables, transitions déroutantes, effets de montage incongrus) nous plonge dans une ambiance rêvée fascinante où le visuel plutôt que le dialogue révèle la finalité du récit. La sophistication des images s’adapte ainsi constamment au nouveau personnage que s’invente Catherine, constamment contrebalancé par ses écarts sanglants. L’étudiante aux cheveux longs et à l’allure virginale est magnifiée par les lueurs de l’aube tandis qu’elle balance pourtant d’une barque le cadavre empaqueté de sa dernière victime. Plus tard la facticité publicitaire du cadre d’une cure thermale se révèle par un travelling marquant l’uniformité des figures féminines alanguies en maillot de bain noir. Là encore tout en arborant une même superficialité, Catherine se distingue par une folie intérieure qui n’explose que le temps d’un meurtre au rasoir lorgnant sur le giallo. Et à l’inverse le seul moment possiblement sincère lors de la romance avec le riche aveugle (Sami Frey) voit le raffinement de sa demeure opposée à une Catherine presque dénuée d’artifices, Pierre Lhomme baignant le visage aimant d’Isabelle Adjani dans une lumière diaphane.

Plus l’histoire avance, plus le poursuivant et la poursuivie s’enfonce dans le rôle qui les a conduit à cette situation. Michel Serrault comme pour compenser la protection qu’il n’a pu apporter à sa fille disparue qui son rôle d’observateur pour couvrir après coup tous les meurtres de Catherine. Lorsque la fuite en avant semble peut-être pouvoir s’arrêter, c’est lui qui provoquera plus ou moins volontairement les conditions du statu quo. Quand à Catherine, lasse de semer la désolation et la mort, elle semble comme rajeunir au fil du récit pour ne plus incarner que la jeune fille vulnérable et sans re(père)s et plus la vamp insaisissable. Sorti de quelques personnages truculents (le duo Guy Marchand/Stéphane Audran), le monde extérieur se fait de plus en plus artificiel et fantomatique pour ne plus laisser exister que cette connexion, implicite, télépathique et/ou concrète entre Isabelle Adjani et Michel Serrault. 

Les personnages finissent par tisser une interaction qui ouvrent des belles possibilités d’interprétations, notamment celle que l’un ou l’autre soit déjà mort et ait inventé son poursuivant/poursuivi pour préserver son équilibre mental. C’est une idée qui marque notamment la scène où ils brisent ensemble un barrage de police côte à côte. La séparation finale tragique n’est ainsi pas une acceptation du deuil mais une manière d’accompagner l’autre dans l’oubli et « rentrer dans la photo ». Le film sera malheureusement incompris à sa sortie et se verra reprocher son esthétique « publicitaire » marquée 80’s (Claude Miller délaissant cette voie formaliste pour revenir au récit intimiste par la suite) mais demeure un fascinant classique et une proposition singulière de film noir.

Sorti en bluray et dvd chez TF1 vidéo