Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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vendredi 4 avril 2025

Crazy Family - Gyakufunsha kazoku, Sogo Ishii (1984)


 Habiter une maison en banlieue, c'est enfin le rêve accompli pour la famille Kobayashi. Chacun à sa place : le père au travail, la femme au foyer, les enfants aux études. Mais l'arrivée du grand père constitue le petit grain de sable dans la machine...

Crazy Family apparaît comme une œuvre intermédiaire dans la filmographie du cinéaste japonais Sogo Ishii. On divise en général son œuvre entre ses débuts expérimentaux et punks marqués par des brûlots comme Crazy Thunder Road (1980) ou Burst City (1982), et une sorte de seconde carrière faites d’œuvres plus introspectives, éthérées offrant d’aussi fascinants objets que August in the Water (1995), Le Labyrinthe des rêves (1997) – le tout avant une nouvelle mue à l’orée des années 2000. Crazy Family se situe dans une forme d’entre-deux sur le fond et la forme. Après les tournages à l’économie et parfois autoproduits des premiers films, Crazy Family voit Ishii intégrer le giron de la Director Company. Il s’agit d’une société de production indépendante par et pour les cinéastes, un environnement plus collégial et créatif où les réalisateurs membres produisaient les films les uns des autres. Un Shinji Somai y signera son Typhoon Club (1985), Toshiharu Ikeda son incandescent La Vengeance de la sirène (1984), Kiyoshi Kurosawa y fera ses débuts avec Kandagawa Pervert Wars (1983). L’aide de ses collègues (Banmei Takahashi futur réalisateur de Door (1988) est notamment producteur) , l’apport de techniciens expérimentés, tout cela « professionnalise » en quelque sorte Sogo Ishii qui, tout en conservant la hargne d’antan, fait montre d’une maîtrise notamment narrative plus prononcée.

Le film s’ouvre sur l’installation triomphante de la famille Kobayashi dans une maison de banlieue. Les vues aériennes de cet espace urbain pavillonnaire seront les rares respirations d’une œuvre par ailleurs fort claustrophobe. L’emménagement dans cette maison après des années de sacrifices et de travail semble marquer une vraie fierté et aboutissement pour le père de famille (Katsuya Kobayashi), sans qu’il se doute que ce sommet personnel marquera plutôt l’implosion de la cellule familiale. Le film sort aux prémices de la bulle économique japonaise, dont les effets sur la population et plus spécifiquement la famille se fait sentir. 

La course à la réussite et la quête d’enrichissement distendent les liens familiaux, l’explicitation du terme burn-out se fait jour pour les travailleurs les plus ambitieux et acharnés, tandis que l’exigence extrême des parents envers les enfants entraînent certains faits divers sordides. Crazy Family capture tout cela mais n’est pas le seul film japonais de l’époque à le faire, puisque l’année précédente était sorti le magistral The Family Game de Yoshimitsu Morita (1983) - qui rencontrera d’ailleurs un succès commercial et critique plus grand que Crazy Family dont l’échec condamnera Ishii à dix ans de purgatoire. Si la satire du film de Morita joue sur un humour à froid glaçant et cherchant le malaise constant, celle de Crazy Family est plus explicitement grotesque et burlesque dans son traitement.

La quête de réussite du père se joue aussi dans une certaine image idéale qu’il se fait de la cellule familiale. Le début du film souligne la monotonie de sa condition de salaryman, et en retour le tableau familial ne se fond pas à la perfection qu’exigeait ses sacrifices. Il fantasme ainsi une sorte de maladie mentale contagieuse touchant sa famille et qu’il se doit de corriger. La caractérisation des personnages témoigne effectivement d’une certaine excentricité durant certaines scènes, mais sans que cela prête à conséquence. Masaki (Yoshiki Azizono) le fils aîné s’enferme de façon pathologique dans ses révisions d’exament d’entrée à l’université, Erika (Yuki Kudo revue ensuite dans Mystery Train de Jim Jarmusch) la cadette rêve de devenir une Idol (ce qu’était Yuki Kudo et ce qui se vérifie dans une scène de chant) ou catcheuse, et s’exprime encore comme une fillette malgré son entrée dans l’adolescence. Enfin la mère (Mitsuko Baisho) fait montre d’un tempérament extraverti bien éloigné des clichés sur la ménagère japonaise, notamment lors d’une scène de beuverie où elle entame un début de striptease. Le grand-père (Hitoshi Ueki ) viendra bientôt s’immiscer à cette joyeuse troupe.

L’atmosphère se fait ainsi de plus en plus étouffante au travers de ces membres dont la bizarrerie va se faire de plus en plus insupportable pour le père, jusqu’à l’explosion. La dernière partie du film exacerbe ainsi jusqu’à l’absurde les contours excentriques de la famille, tandis que le père jusque-là dépassé devient un véritable tyran. La maison se mue en espace mental et abstrait exposant la folie douce et les frustrations des Kobayashi. Sogo Ishii parodie génialement Shining de Stanley Kubrick le temps d’une intrusion musclée et armée détruisant une porte, et fait de l’habit même des membres de la famille l’extension de leurs névroses. 

Les objets domestiques (couteaux, casseroles) forment l’armure de la mère, la fille arbore une tenue entre la vamp trop jeune et la catcheuse, et le grand-père se rebiffe en reprenant la tenue militaire et les faits d’armes douteux qu’on lui soupçonne durant la Deuxième Guerre Mondiale. Sous l’excès rigolard, les affects les plus douteux sont convoqués comme l’inceste fraternel ou le parricide, dans une satire bien plus sombre et désespérée qu’il n’y paraît.

Le symbole de la réussite, la maison, paraît être aussi le point de départ de rupture des liens familiaux. L’épilogue onirique (préfigurant l'ambiance du Sogo Ishii des nineties) et utopique laisse augurer une porte de sortie par le renoncement au matériel, et à la vanité qu’il entraîne, pour retrouver la sérénité familiale. L’absurdité touchante de cette conclusion et l’explosion que l’on sait venir quant au capitalisme sauvage de la bulle économique offre un sommet d’ironie. Dès lors on comprend mieux pourquoi dans ce contexte Sogo Ishii ne reviendra que dix ans plus tard avec certains films soldant les comptes de la bulle dans leurs approches plus existentielles.

Sorti en bluray français chez Carlotta 

samedi 10 juillet 2021

Le Labyrinthe des rêves - Yume no ginga, Sogo Ishii (1997)


 Dans les années 1930 au Japon, Tomiko qui exerce la profession de receveuse de bus, est choisie comme équipière par Niitaka, un charmant jeune chauffeur de bus. La jeune fille l'observe avec méfiance, car son amie Tsuyako, la fiancée de Niitaka, est morte dans des circonstances mystérieuses. Selon une rumeur qui court, un conducteur de bus tuerait en série ses équipières en invoquant un accident de la route. Tomiko le soupçonne et jure de venger Tsuyako. Mais peu à peu, Tomiko tombe sous le charme du jeune homme.

Le Labyrinthe des rêves s’inscrit dans cette période des années 90 où Sogo Ishii délaisse le style expérimental et punk qui l’a fait connaître pour s’orienter vers une approche plus onirique et en apparence apaisée. Après un long hiatus de 10 ans (la difficulté à financer ses œuvres plus agressives expliquant aussi ce virage esthétique), Ishii reviendra donc pour signer des œuvres plus étranges et contemplatives comme Angel Dust (1994), August in the water (1995) et donc Le Labyrinthe des rêves. Dans une des dernières scènes de August in the water, Ishii faisait apparaître comme un clin d’œil le fils de Kyūsaku Yumeno, l’un de ses auteurs favoris et originaire comme lui de Fukuoka. C’était pour lui une manière d’établir le contact afin de pouvoir sur son film suivant adapter Yumeno. Le Labyrinthe des rêves transpose donc une nouvelle de l’auteur et s’applique à en reprendre le contexte des années 30, mais aussi quelques éléments stylistiques comme la narration en partie épistolaire. 

La condition féminine et notamment la bascule des jeunes femmes japonaise de leur condition soumise à une certaine émancipation est un des thèmes récurrents de Yumeno. Cela amène chez ces femmes une dualité au cœur de l’intrigue du Labyrinthe des rêves. Tomiko (Rena Komine) est précisément une de ces jeunes femmes modernes occupant le poste de receveuse de bus. Elle poursuit une quête vengeresse pour une amie séduite par un mystérieux et récidiviste chauffeur navigant entre les compagnies de bus où il séduit et assassine les receveuses. Sur ce postulat, Sogo Ishii ne pose jamais un climat de menace explicite alors que le coupable Niitaka (Tadanobu Asano) est rapidement identifié. Le réalisateur met en place une atmosphère flottante, répétitive et hypnotique tissant la boucle monotone des trajets de bus, leurs arrêts récurrents et leur paysage ruraux monotones. Dès lors l’exaltation de la vie « moderne » n’existe pas pour Tomiko et celles qui l’ont précédées, rendant grande la tentation de retrouver une place plus soumise auprès du séduisant Niitaka.

Alors que malgré les soupçons (le chauffeur meurtrier est une sorte de légende urbaine dans le milieu des compagnies de bus) on peut supposer que les autres femmes se sont voilé la face par amour, Tomiko diffère en sachant parfaitement la nature de l’homme dont elle partage la compagnie. Mais il y a dans ce danger quelque chose de grisant (et paradoxalement de liberté) à accepter volontairement de se mettre en danger auprès de Niitaka. Ishii reste constamment ambigu entre ce qui relève de l’attirance coupable de la jeune femme et la réelle et sournoise manipulation que met en place Niitaka pour la séduire.  La photo noir et blanc immaculée de Norimichi Kasamatsu instaure une tonalité trouble qui distord la réalité et la perception de Tomiko. Son attirance coupable la ramène à ses propres complexes sur lesquels Niitaka sait appuyer, mais qui ne se ressente que progressivement dans cette narration répétitive où la moindre variante traduit une bascule psychologique (Tomiko acceptant la cigarette que lui offre Niitaka, le fait qu’elle boive de l’alcool). Il y a en même temps une peur et une exaltation qui s’illustre dans la tension qui s’exerce à chaque entrée de tunnel du bus. 

On navigue là entre plusieurs registres, le suspense à la Hitchcock (qui s’y entend en amants ambigus) ou le mélodrame à la Naruse (pour les intérieurs étouffants). Seulement Ishii pousse tellement loin sa narration et ces atmosphères dans une veine dilatée et suspendue qu’il nous place dans un état d’hébétude correspondant à celui de Tomiko assujettie, consciente et volontaire pour aller vers sa fin tragique annoncée. Tout cela sert idéalement les tourments intimes de l’héroïne dans quelque chose d’étouffant à l’opposé de l’approche aérienne et new age du précédent August in the Water. Alors que la boucle fatale semble condamnée à se reproduire (le fameux passage de niveau sur ce chemin de fer) Ishii change cependant la fin du roman dans son film avec un épilogue qui laisse Tomiko à la fois « libre » tout en ayant cédé à son obsession amoureuse. Le réalisateur choisi d’en faire une femme complète avec ses contradictions au-delà des notions d’ancien et de moderne, de bien et du mal.

Sorti en dvd zone 2 français chez ED Dsitribution

samedi 6 février 2021

August in the Water - Mizu no naka no hachigatsu, Sogo Ishii (1995)

Après la chute de deux météorites, la population de la région de Fukuoka est, peu à peu, affectée par une étrange maladie. Ukiya et Mao sont amoureux d'Izumi, une championne de plongeon. Suite à une mauvais saut, Izumi tombe dans le coma - comme certains autre habitants de la région. A son réveil, elle développe des pouvoirs extra-sensoriels qui lui font comprendre que le monde est promis à la destruction à moins qu'elle ne s'interpose.

Après des débuts expérimentaux marqués par un style punk, Sogo Ishii effectue dans les années 90 un virage vers des œuvres plus mystérieuse, oniriques et apaisées comme Angel Dust (1994), Le Labyrinthe des rêves (1997) ou ce August in the water. Le film entrecroise le récit d'apprentissage adolescent avec un postulat mystico-fantastique et teintée de peurs apocalyptiques marquées par cette fin de XXe siècle. La région de Fukuoka est plongée dans un été caniculaire où se manifestent d'étranges phénomènes depuis la chute de deux météorites. Les sources d'eau se tarissent ce qui entraîne une grande sécheresse, tandis qu'un mal inconnu appelé la "maladie de pierre" qui transforme les organes en pierre frappe la population. C'est en cette période trouble que le jeune Mao (Shinsuke Aoki) rencontre une nouvelle élève, Izumi (Rena Komine) qui est aussi une aspirante championne de plongeon. Les joies et les peines de ce premier amour fragiles vont s'entremêler à cette atmosphère de fin du monde qui symbolise aussi la perte d'innocence.

Une sorte de destinée ou volonté supérieure plane d'emblée sur les personnages. Lorsque Ukiya (Masaaki Takarai) autre camarade de lycée amoureux d'Izumi veut mesurer ses chances avec elle, il ira consulter son amie Miki (Reiko Matsuo) férue d'astrologie voir la compatibilité de leurs signes. Cet élément trivial révèle pourtant une funeste perspective qui se révèlera exact pour Izumi qui tombe dans le coma suite à un incident de plongeon. La jeune fille déjà hypersensible en réchappe mais perçoit désormais son environnement très différemment. Sogo Ishii parvient brillamment à conférer à une éclatante esthétique estivale une atmosphère inquiétante. La menace est d'abord latente et incertaine quand sa caméra parcoure les rues de Fukuoka, s'attardant sur le ciment brûlé par le soleil, déformant l'image en longues focales pour accentuer l'effet de canicule et provocant la crainte sourde et inexpliquée avec les multiples images de quidams s'effondrant frappés par la "maladie de pierre" de plus en plus contagieuse.

Le réalisateur adopte ensuite un point de vue double, celui de Mao et de l'entourage d'Izumi témoins perplexes de la métamorphose de celle-ci, puis celui d'Izumi elle-même où à travers son regard on saisit cette perception nouvelle du monde qui l'entoure. Le jeu détaché et mutique de Rena Komine est le pivot de la rupture narrative et stylistique du film après une première partie teintée d'étrange mais où l'on en restait au récit adolescent candide. Symptômes de désordre mental suite au coma ou éveil à un nouvel état qui pourrait expliquer (et stopper) les phénomènes étranges alentours ? Le film laisse planer un fascinant mystère et si l'on penchera plutôt pour l'option fantastique, Sogo Ishii ne fait intervenir aucun élément formel explicitement surnaturel dans sa mise en scène. Tout est une question d'ambiance, faite de vues planantes sur les paysages, d'inserts sur la faune et la flore, auxquels la photo de Norimichi Kasamatsu donne un effet à la fois réaliste et halluciné. La bande-son qui mélange actualités alarmistes et musique synthétique flottante participe pleinement à ce sentiment d'angoisse et de rêverie.

Même quand vient l'heure des similis explications, le film demeure envoutant grâce à cette approche. Selon le moment de la journée (ou du récit) où l'on retrouve certains décors naturels, ceux-ci basculent d'un mysticisme animiste ancré dans le réel à une imagerie qui nous emmènent presque sur une autre planète. La pierre et les autels sacrés en forêt peuvent vues comme les vestiges d'un passé ancestral ou, une passerelle pour un ailleurs représentant le futur de l'humanité. Le dauphin, parmi les mammifères les plus intelligents et fascinants de par son moyens de communication, en devient donc un interlocuteur privilégié pour Izumi incomprise des humains.

La couleur du film varie progressivement du bleu de l'eau rattachée à la terre et l'humanité vers des teintes plus contrastées exprimant la dualité et le détachement progressif d'Izumi. On est happé de bout en bout et le récit onirique fonctionne tout autant que la romance (très chaste), jusqu'à une sublime scène d'adieu o l'aimée s'évanouit comme dans un songe avant de plus tardives et touchantes retrouvailles. Une œuvre envoutante qui fait finalement figure de pré Donnie Darko (2001) au Japon, peut-être que Richard Kelly a vu ce film, en tout cas les ponts thématiques (l'angoisse millénariste de fin du monde, la mélancolie adolescente) et visuels sont là.

Sorti en dvd zone 2 anglais et doté de sous-titres anglais et il semble que le film traîne en entier et sous-titré anglais sur youtube lien ci-dessous ne traînez pas !