Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mercredi 30 décembre 2020

Femmes au bord de la crise de nerfs - Mujeres al borde de un ataque de nervios, Pedro Almodóvar (1988)


 Actrice de doublage, Pepa vient de se faire plaquer par son amant et partenaire, Iván. Elle met le feu à son lit, pile des somnifères dans le gaspacho et… coup de sonnette : le propre fils d’Iván et sa fiancée, Marisa, viennent visiter l’appartement. Coup de sonnette : Candela, une amie, débarque, affolée — son dernier béguin, un terroriste, doit faire sauter un avion, justement celui que va prendre Iván avec sa nouvelle maîtresse. Coup de sonnette : Lucía, la femme d’Iván, surgit avec un revolver.

Femmes au bord de la crise de nerf est le film de la reconnaissance internationale pour Pedro Almodovar. Après une série de films plutôt sombres (Matador (1985), La Loi du désir (1986)), il s’agit du vrai virage d’Almodovar vers la comédie plus grand public, la provocation d’antan se faisant plus accessible, ce que confirmera Attache-moi ! (1989) qui suivra. Le film est un vaudeville moderne qui transpose librement la pièce de 1930 La Voix humaine de Jean Cocteau qui suivait le monologue téléphonique d’une femme délaissée par son amant. Almodovar reprend ce postulat à travers le personnage de Pepa (Carmen Maura), fraîchement quittée par Ivan (Fernando Guillén), ce dont lle ne se remet pas notamment lorsqu’elle apprend qu’elle est enceinte. 

Cherchant désespérément à joindre Ivan au téléphone, Pepa en apprend peu à peu sur la veulerie de celui qui partagea sa vie et qu’elle connaît en fait si mal. Les communications téléphoniques infructueuses constituent un fil rouge qui va introduire tous les principaux personnages et amorcer les quiproquos. Chaque figure féminine est également une victime de la tromperie des hommes, que ce soit l’ex-femme d’Ivan Lucia (Julieta Serrano), partagée entre jalousie et désir de vengeance, son amie Candela (María Barranco) séduite à son insu par des terroristes chiites (péripéties improbable pourtant inspirée de la vraie mésaventure d’une amie d’Almodovar).

On apprécie la mécanique du vaudeville qui dans un mouvement harmonieux conduit à la réunion de tous les protagonistes dans la demeure de Pepa, mais aussi la manière dont certains éléments en amont serviront le comique plus tard (le gaspacho gorgé de somnifère). Almodovar travaille le motif du faux-semblant à travers le métier de doubleuse de Pepa et ainsi le mensonge se devine et s’anticipe par une inflexion de voix. La dimension référentielle hollywoodienne si chère au réalisateur s’immisce là par l’usage d’un extrait du Johnny Guitar (1954), Pepa doublant Joan Fontaine se posant en équivalent réel de l’incandescente héroïne de Nicholas Ray.

Si le portrait de chaque héroïne fonctionne et émeut pris à part (Maria Barranco à fleur de peau est excellente) et ce même dans l’hystérie, un certain manque de liant empêche le comique et le mélo de fonctionner pleinement. Le château de carte du vaudeville savamment construit ne permet pas à l’emphase du rire ou de l’émotion de s’épanouir dans les situations et ce sont les actrices par leur énergie et abandon qui tiennent le film à bout de bras, Carmen Maura en tête. Almodovar peaufine encore sa formule qui sera parfaitement huilée dans Attache-moi, mais on décèle déjà les qualités des films suivants notamment l’utilisation remarquable du décor qui anticipe beaucoup ce qu’il fera dans Kika (1993) notamment. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez TF1 vidéo

 

vendredi 6 novembre 2020

Kika - Pedro Almodovar (1993)

Kika est une maquilleuse pour la télévision croquant la vie à pleines dents. Elle vit avec Ramón, un homme hanté par la mort de sa mère. Andrea, l'ancien amour de Ramón, est une présentatrice de télévision sans scrupules qui exploite le malheur des gens.

Attache-moi (1989) et Talons aiguilles (1991) avaient vu Pedro Almodovar non pas s’assagir, mais du moins se rendre plus accessible en amplifiant la part de mélodrame et de romanesque à travers ces deux films – ce que confirmera plus tard le virage Tout sur ma mère (1999). Kika constitue donc une belle réminiscence du Almodovar tapageur d’avant avec cette dose d’outrance et d’inattendu. Le scénario comme souvent sacrément dense oppose la fétichisation et l’obsession masculine face à la sensibilité et l’audace féminine. Les hommes sont faibles, manipulateurs et ambigus à la manière du jeune Ramon (Álex Casanovas) et de son trouble beau-père Nicholas (Peter Coyote). Ramon ne vit que dans le souvenir de la mort tragique de sa mère, ce qui en affecte sa relation aux femmes. Cet aspect est également problématique pour Nicholas dont la culpabilité sur cette mort plane tout le film.

Almodovar initie cette part sombre par la référence cinéphile qui anticipe toutes les tares des personnages masculins. La scène d’ouverture où Ramon shoote compulsivement un mannequin lors d’une séance photo est une réminiscence du Blow-up d’Antonioni (1966), plus tard ce même Ramon installe Nicholas dans une chambre où trône un poster de Le Voyeur de Michael Powell (1960) et les personnages regardent un extrait de Le Rôdeur de Joseph Losey (1951) lors d’une séquence. Tout cela constitue des éléments implicites auxquels s’ajoutent d’autre plus visibles (Ramon adepte de la photo même durant ses ébats) qui renforcent le manque de confiance que l’on a dans les figures masculines. A l’inverse les femmes, loin d’être montrées comme parfaites, sont cependant des livres ouverts d’émotions ce qui les rend immédiatement attachante. Almodovar ne sème aucun doute quant à leurs secrets dans sa narration, dans les dialogues crus qu’il leur attribue et dans le jeu même tout en emphase de son casting. La relation adultère de Kika (Verónica Forqué) est révélé au spectateur d’emblée et elle la confessera sincèrement à son homme par la suite. La liberté sexuelle de Juana (excellente Rossy de Palma) dans tout ce qu’elle a de spontané, parfois dérangeant et immoral (on parle d’inceste en toute décontraction) est admise par cette dernière le plus simplement du monde.

Par cette opposition de sensibilité, le film offre une mosaïque et un mélange des genres déroutant. On a en fil rouge un thriller whodunit, une critique de la télévision racoleuse (Victoria Abril génialement en roue libre) et une étude de mœurs où se déchaînent les amours contrariés. Dans ce cadre Almodovar ose absolument tout, notamment un long gag autour d’une situation de viol (qui ne passerait plus aujourd’hui), une alternance/mélange de grotesque et de pure noirceur où l’on ne sait si l’on doit rire où s’offusquer. L’évadé de prison obsédé sexuel symbolise totalement cela, personnage totalement ridicule dans les attitudes compulsives mais dont les agissements font rire jaune. Dans l’ensemble, les hommes poursuivent leurs petits désirs terre à terre dans des actions douteuse voire horrible quand les femmes aspirent à une liberté d’être plus universelle. 

La zone grise existe autour du personnage de Ramon plus faible de caractère que vraiment nocif (malgré une sacré révélation à mi-film sur lui) et de Victoria Abril certes indépendante mais à un prix moralement discutable. Almodovar façonne un film-monde où le réel n’existe pas vraiment, entre les reportages absurdes de l’émission de reality-show, les vues urbaines extérieures totalement factices à l’intérieur de l’appartement ou cette villa hors du temps et du monde qui laisse s’exposer les secrets et cadavres. Les femmes y sont en fait étouffées dans le fantasme masculin et tous les excès outrageants (le voyeurisme, l’inceste et le viol) d’Almodovar sont en fait là pour signifier cela (le frère violeur étant la personnification grotesque et monstrueuse de tout ces maux), le réalisateur estompant les artifices quand il faut capturer le sentiment profond de ses héroïnes (la réaction de Kika après son agression). 

L’horizon ne s’ouvre réellement que dans cette vue d’autoroute et de grand espace de la dernière scène. Kika aura peu avant arraché sa bague de fiançailles, et se sentira désormais libre de tracer son chemin libre de ses envies. 

Sorti en dvd zone 2 français chez TF1 vidéo

samedi 25 janvier 2020

La Loi du désir - La ley del deseo, Pedro Almodóvar (1987)


Cinéaste et écrivain à la mode, Pablo Quintero mène une vie sentimentale et sexuelle des plus agitées. Son caractère difficile indispose Juan, son amant en titre. Pablo se livre alors à une drague effrénée, au cours de laquelle il rencontre Antonio, un adolescent illuminé qui se laisse séduire par l’artiste. Parti en vacances chez ses parents, Antonio suggère à Pablo de lui écrire sous un pseudonyme féminin. Mais, excédé par les exigences agressives d’Antonio, Pablo décide de rompre avec le jeune homme. Celui-ci se rend dans le village andalou où Juan passe ses vacances et le tue.

La Loi du désir est une œuvre où Pedro Almodovar se trouve à la croisée des chemins entre ses velléités dramatiques qui culmineront dans ses œuvres des années 90/2000 et l’exploration des environnements à la marge de ses premiers films. Matador (1985) en ajoutant un brillant élément de thriller était parvenu à tenir cet équilibre qui ne fonctionne pas complètement dans La Loi du désir. La qualité et parfois le défaut d’Almodovar consiste en la densité de ses intrigues leur circonvolutions inattendues. Donc ici chaque partie prise séparément aurait pu donner une œuvre formidable mais se retrouve compressée par la multiplicité des directions narratives.

Les amours complexes de Pablo (Eusebio Poncela) cinéaste gay mélangeant réalité et fiction, préfigure la maturité en moins certains questionnements du récent Douleur et gloire (2019). La passion et la jalousie poussant jusqu’à une forme de folie apaisée ou fatale parcourt la filmographie d’Almodovar mais trouvait une fois de plus (et de nouveau en partie sous les traits du jeune Antonio Banderas) une meilleure expression dans Matador alors qu’ici la romance initiale et avortée de Pablo n’existe pas suffisamment pour introniser celle plus possessive et oppressante avec Antonio Banderas. Enfin la relation fraternelle entre Pablo et Tina (Carmen Maura), leur passé familial douloureux trop tardivement évoqué et ses conséquences sur la transsexualité de Tina, tout cela était suffisamment chargé pour tenir le film dans son entier. On a donc constamment une fulgurance d’émotion qui fonctionne dans chaque sous-intrigue prise séparément, mais qui s’annulent et ennuie mise bout à bout. 

Fort heureusement la galerie de personnages (Antonio Banderas entre ombre et lumière est formidable) et le brio de ces moments isolés montre un Almodovar toujours inspiré. On pense particulièrement au final, séquence de tension extrême qui bascule vers une délicatesse hors du temps et poignante. Un Almodovar trop dispersé mais qui n’en demeure pas moins attachant donc. 

Sorti en dvd zone 2 français chez TF1 Vidéo