Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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lundi 17 juin 2024

Le Château des amants maudits - Beatrice Cenci, Riccardo Freda (1956)


 Au XVIème siècle, François Cenci, seigneur cruel, vit dans un château avec sa femme, Lucrèce, sa fille, Béatrice et son fils, Giacomo, issus d'un premier mariage. Lucrèce, devenue la maîtresse de Giacomo, complote avec celui-ci l'assassinat de son mari. Tous deux laissent accuser à leur place Béatrice et celui qu'elle aime, l'intendant Olympio.

Tout au long de sa carrière, Riccardo Freda porta haut les couleurs d’un cinéma populaire porté sur l’évasion et l’imaginaire. Sa carrière traverse toutes les mues du cinéma d’exploitation italien où il se pencha avec talent sur tous les genres en vogue du moment. Il brille dans les films de cape et d’épée produits entre la fin du fascisme et l’après-guerre (Don Cesare de Bazan (1942), L’Aigle noir (1942), Le Chevalie mystérieux (1948), Le Fils de D’Artagnan (1949)), le péplum historique (Spartacus (1952), Theodora, impératrice de Byzance (1954)) ou mythologique (Le Géant de Thessalie (1960)), ainsi que le thriller urbain ou gothique (Les Vampires (1957), L'Effroyable Secret du docteur Hichcock (1962) et  Le Spectre du professeur Hichcock (1963)). Des années 50 au début des années 60, Freda atteint sans doute son pic d’inspiration, se posant avec d’autres réalisateurs comme Pietro Francisci ou Vittorio Cottafavi comme une belle alternative au néoréalisme et ses évolutions, prisées par la critique.

Le Château des amants maudits se pose, avec son adaptation de Les Misérables (1948) comme un projet ambitieux et prestigieux se prêtant parfaitement à sa fibre romanesque. Il s’agit d’une évocation de la figure controversée et tragique de Béatrice Cenci, jeune noble italienne qui défraya la chronique pour sa condamnation au crime de parricide au cour du XVIe siècle. Par l’aspect à la fois sordide, criminel et émancipatoire de son acte, elle inspira largement la fiction par la suite que ce soit la littérature chez Stendhal ou Alexandre Dumas (un roman pour le premier, une nouvelle chez le second), le théâtre, l’opéra et bien sûr le cinéma. Le film de Freda est le quatrième sur Béatrice Cenci, suivant deux adaptions muettes et une parlante (produite en 1908, 1909 et 1941) et précédant celle de Lucio Fulci sortie en 1969. La marge de manœuvre n’est pas forcément grande sur ce type de récit, et l’apport de Freda reposera davantage sur la tonalité de l’histoire et l’atmosphère visuelle.

Un des changements majeurs est ici de faire de Béatrice Cenci une innocente, ce qui orientera toute l’approche d’ensemble. En effet, fort de cette injustice annoncée qui se dessine progressivement, toute l’esthétique du film doit tendre vers une fatalité et tragédie qui se traduira essentiellement par l’image. Le scénario (coécrit entre autres par Jacques Rémy, père de Olivier Assayas) s’oriente de façon assez mécanique et grossière vers cette issue dramatique dans une construction où se multiplient les redites (Olympio s’enfuyant sans Béatrice malgré ses demandes, pour revenir la chercher deux scènes plus tard car l’intrigue nécéssite son implication dans la mort du père) et les trous (quelle raison justifie la reprise de l’enquête puis du jugement après l’abandon initial ?) pour parvenir au forceps du point A romanesque au point B de la réalité des évènements.

Ces écueils s’estompent fort heureusement en grande partie grâce à l’imagerie chatoyante du film. La reconstitution est soignée mais, tout dans la direction artistique semble nous plonger dans une rêverie, ou plutôt un cauchemar imprégné de la destinée funeste de Béatrice (Mireille Granelli) et ce dès la tonitruante scène d’ouverture où nous suivons sa fuite éperdue en forêt durant une nuit d’orage. Les cadrages et compositions de plans constituent des tableaux dans lesquels Béatrice apparaît figée dans sa beauté triste, écrasée par son sa tragédie en marche à la manière d’un modèle de peinture préraphaélite. Freda y travaille soit le vide opaque (le gris des murs du château puis de la géôle de Béatrice) symbolisant l’avenir tracé et bouché de l’héroïne, soit une surcharge de couleurs à travers les éléments de décors et les costumes symbolisant les sentiments tourmentés des personnages. 

La proximité et l’affection incestueuse de Francesco Cenci (Gino Cervi) envers sa fille dans sa chambre se voit ainsi auréolé en arrière-plan de teintes roses et vives romantiques en totale inadéquation avec la situation. Dans l’ensemble, plus la photo de Gábor Pogány se gorge de filtre et manifeste explicitement son artificialité, plus les émotions s’avèrent troubles et torturées. Les amours tendres et chaste entre Béatrice de Olimpio (Fausto Tozzi) se déroule ainsi dans de sompteux extérieurs naturels, en plein jour. Lorsque cet amour se nourrit de noirs desseins, ce sera lors d’une scène de retrouvailles nocturnes dans le château où, lorsque les blessures de Béatrice se révèlent progressivement dans l’obscurité, les instincts meurtriers et le désir de vengeance d’Olimpio s’accentuent.

Le propos va loin avec son double postulat incestueux, l’un contraint et inassouvi (Béatrice et son père), l’autre assumé et provocant (Lucrezia Cenci (Micheline Presle) et son beau-fils Giacomo (Antonio De Teffè)). Riccardo Freda pousse les situations aussi loin que le lui permet la censure, mais c’est bien de son approche baroque et de l’incarnation des acteurs que se distille le malaise et la provocation. A ce petit jeu Gino Cervi, brutal et concupiscent, ainsi que Micheline Presle, à la fois glaciale et languissante, qui s’en sortent le mieux. Le film parait vraiment bien plus nanti que son budget réel, par une science des trucages visuels qui confèrent une majesté baroque à des décors se partageant entre matte-paintings et véritables constructions. Chaque vision extérieure du château est d’un enchantement funèbre, une séquence nocturne nous exposant le Colisée est sidérante – Mario Bava, collaborateur régulier de Freda ayant apporté sa contribution non créditée à certains de ces moments.

Ces partis-pris culminent lors de la somptueuse séquence finale, celle de l’exécution de Béatrice. Ce travail thématique et sensoriel sur la couleur se traduit par la dominante rouge traversant ces ténèbres, travaillant une omniscience sanglante et morbide en se reflétant sur la hache du bourreau. Les plans en plongée de l’avancée vers l’échafaud exprime une vision supérieure, grandiloquente et fataliste de ce drame annoncé et enfin sur le point de se concrétiser – précédé d’une image tout aussi puissante et évocatrice d'Olimpio gisant et livrant son ultime message. A l’inverse, les comploteurs sont capturés dans un intérieur qui les fige et les renvoie à leur petitesse, leur impuissance. Le Château des amants maudits est une œuvre véritablement relevée par le talent de Riccardo Freda, qui livre là, du point de vu plastique, un de ses meilleurs films. 

Sorti en bluray français chez Gaumont

dimanche 26 mai 2019

Le Géant de Thessalie - I giganti della Tessaglia, Riccardo Freda (1960)


Roi de Thessalie, Jason part à la recherche de la toison d'or. Après avoir affronté une tempête, le navire des Argonautes accoste sur une petite île gardée par un monstre sanguinaire. Pendant ce temps, tout le monde convoite le trône de Thessalie ...

Maître du cinéma d’aventures italien durant les années 40, Riccardo Freda sut brillamment se renouveler avec la bascule des genres populaires de la décennie suivante. Il anticipe notamment la mode du giallo et du film gothique avec Les Vampires (1957). C’est cependant dans le péplum qu’il préfigure le renouveau du genre dans les excellents Spartacus (1953) et  Théodora,impératrice de Byzance (1954). Même si fantaisiste sur plusieurs points, les deux films s’inscrivent plutôt dans le pendant historique du genre. Entre-temps, Pietro Francisi a révolutionné le péplum italien (et du coup façonné une vraie identité face au péplum américain plus porté sur l’historique et le religieux) en l’orientant vers une dimension plus mythologique et fantastique avec son diptyque Les Travaux d’Hercule (1958) / Hercule et la Reine de Lydie (1959) où il fera du culturiste Steve Reeves une star. Si cette bascule est l’occasion de quelques fameux nanars, c’est surtout une possibilité d’emmener le péplum vers des territoires surprenants, notamment dans la série des Hercule avec un fascinant et gothique Hercule contre les Vampires de Mario Bava (1961) ou Hercule à la conquête de l’Atlantide de Vittorio Cottafavi (1961) avec sa réflexion eugéniste.  

Riccardo Freda cherche donc à rattraper ce wagon en réalisant Le Géant de Thessalie qui adapte l'épopée de Jason et ses argonautes avant le film de Ray Harryhausen qui sortira en 1963. Les scénaristes semblent ne pas avoir révisé leur mythologie grecque tant ça s'emmêlent les pinceaux. L'enjeu du voyage de Jason n'est donc plus de ramener la toison d'or pour reconquérir son royaume (du moins au départ) mais d'apaiser la colère de Zeus qui par mécontentement a plongé la Thessalie dans le chaos avec des éruptions volcanique quotidienne (qu'on ne verra jamais question de budget sans doute). En fait bien que gardant certains détails de l'histoire de Jason le film est surtout un décalque médiocre de l'Odyssée et plus précisément du Ulysse de Mario Camerini (1954, coproduction italo-américaine déjà sur ce registre mythologique) auquel il reprend des pans entier de séquences comme le passage avec les sorcières copié sur celui de Circé (et ce jusqu'à utiliser le même artifice avec la même actrice dans un double rôle comme Silvana Mangano qui jouait Circé et Pénélope) ou le final vengeur (seul moment un peu palpitant où Freda retrouve ses réflexe des films de cape et d'épée).

Sinon c'est incroyablement mou, cheap et mal joué. Roland Carey en Jason a le charisme d'une huitre et Massimo Girotti en Orphée, seul personnage intéressant sur le papier, est totalement transparent tandis qu’Alberto Farnese assure le minimum syndical en méchant. Cela n'arrive même pas à avoir le petit degré de naïveté qui donnerait du charme tant certains effet sont laids, voir l'affrontement avec un Cyclope (L'Odyssée encore) qui justifie son nom uniquement par l'œil sur son front, parce que sinon c'est un bon vieux recyclage de costume de gorille (Carlo Rambaldi qui annonçait la catastrophe de ses trucages sur le King Kong de John Guillermin (1976)). C’est donc bien raté dans l’ensemble et la relative bonne réputation du film chez les amateurs de péplum italien demeure étonnante. 

Sorti en dvd zone 2 français chez LCJ 

 Extrait


jeudi 27 octobre 2016

Maciste en enfer - Maciste all’inferno, Riccardo Freda (1962)


Loch Lake est un village écossais où, vers le milieu du XVIIe siècle, le juge Parris a condamné au bûcher Martha Gunt, vieille sorcière qu’il avait désirée en vain lorsqu’elle était jeune et belle. En mourant, la magicienne maudit le juge et tous ses descendants, ainsi que tous ceux qui ont assisté à son supplice. Un siècle environ s’est écoulé; très loin de Loch Lake, une jeune femme nommée Martha Gunt décide d’acheter le château qui domine le village maudit, pour y passer sa lune de miel. Inévitablement, lorsque la jeune Martha arrive à Loch Lake, les plus exaltés croient à une réincarnation de la sorcière. Arrachée par la populace des bras de son époux, elle est conduite au bûcher. C’est ici qu’intervient Maciste, un berger fort et généreux, qui sauve la jeune femme de la mort, mais non de la justice.

Durant son âge d’or des années 50,60 et 70, le cinéma bis italien su toujours s’approprier des grands genres (western, péplum, film gothique, polar) pour leur donner une touche latine, déviante et inventive qui les différenciait de leur équivalent italien. Lorsque l’exploitation de ces genres arrivait en bout de course commercialement comme artistiquement, cela pouvait donner des œuvres allant de la pantalonnade franchement ridicule au mélange le plus inattendu et inventif. Au sein du péplum certains films de la saga Hercule donnèrent ainsi d’inoubliables ovnis. Hercule contre les vampires (1961) croise ainsi le péplum et le film d’épouvante avec notre musculeux de l’Olympe affrontant Christopher Lee en personne (certes pas dans le rôle de Dracula mais l’association était volontaire) dans une véritable orgie formelle par un Mario Bava expert pour tirer n’importe quel matériau vers le gothique (la ressortie cet été de La Planète des Vampires où il invente la SF d’épouvante avant son descendant Alien l’a encore prouvé. 

Mieux encore, Hercule à la Conquête de l’Atlantide (1961) est un spectacle stupéfiant où cette fois le péplum rencontre la SF dans un récit croisant rien moins que L’Atlantide de Pierre Benoit, la parabole sur le nazisme et la fantasy. Si la saga des Hercule donna de grandes réussites tant dans le classicisme que dans les déviances précitées, la série de films consacrés à Maciste, l’autre surhomme du péplum italien, donnèrent le plus souvent des nanars oubliable. Néanmoins la curiosité domine avant de découvrir ce Maciste en enfer et son concept aussi génial qu’aberrant.

Cela débute comme un pur récit gothique fantastique façon Le Masque du Démon (1960, Mario Bava) sur la malédiction lancée par une sorcière avant d’être immolée sur le bûcher. Un siècle plus tard sa descendante et homonyme Martha Gunt (Vira Silenti) s’apprête à subir le même sort face à des villageois haineux et arriérés voyant en elle une réincarnation maléfique. Riccardo déploie un décorum stylisé et une atmosphère oppressante dans ce village écossais reculé avant de basculer dans le grotesque le plus total lorsque Maciste qui surgit pour en plein 17e siècle pour sauver la jeune femme en détresse. Aucun semblant d’explication pour justifier sa présence alors qu’il arbore toujours son look péplum, torse nu musclé et uniquement vêtu d’un pagne.

Hercule contre les vampires était un peu plus cohérent dans son mélange des genres, mais surtout beaucoup plus impressionnant et prenant. A aucun moment on ne se sent oppressé ici comme dans le film de Bava. L'inventivité de certaines épreuve de Maciste dans les enfers sauve un peu par leurs caractère bien outrancier, surtout que Freda sait parfaitement mettre le tout en valeur en dépit d’un budget qu’on devine minime (mais là aussi Bava avait réussi en faire quelques chose de mieux avec les même contraintes), aidé par les éclairages baroques de Riccardo Pallotini.

Parmi les meilleurs moments, Maciste traversant un décor infernal peuplé de figurants subissant moult supplices, le passage d'un immense portail en flamme et surtout Maciste résistant à lui seul à la charge d'un troupeau de vache. Mais ces instants sont trop épars et on s'ennuie ferme la plupart du temps. Il faut dire que Kirk Morris (qui décoche son 1er mot au bout de 40 minutes de film et qui n'en dira guère plus) n'aide pas à l'implication, aussi expressif qu’un parpaing – là où un Steve Reeves ou Reg Park imposait un charisme ou une certaine bonhomie sous les muscles. 

Sorti en dvd zone 2 français chez SNC/M6 vidéo