Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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dimanche 29 septembre 2024

La Fièvre de l'or noir - Pittsburgh, Lewis Seiler (1942)

Deux mineurs de fond, Pitt Markham et Cash Evans, rencontrent lors d'un match de boxe Josie, dite Pola, une ancienne fille de mineur. Markham tombe sous son charme et rêve d'un avenir ambitieux pour leur couple. Les deux hommes montent leur propre compagnie minière... mais avec la fortune, viendront les conflits.

 La Fièvre de l’or noir est le troisième film et dernier voyant Marlène Dietrich et John Wayne partager l’affiche (leur couple de cinéma ayant été constitué avec La Maison des sept péchés (1940)) et le second à reformer le triangle amoureux Marlène Dietrich/Randolph Scott/John Wayne après Les Ecumeurs (1942). Ces films participent à la relecture de la persona filmique de Marlène Dietrich devenant progressivement une authentique héroïne américaine. Les sept films de sa collaboration avec Josef Von Sternberg (L'Ange bleu (1930), Cœurs brûlés (1930), Agent X27 (1931) Shanghai Express (1932), L'Impératrice rouge (1934), La Femme et le Pantin (1935)) ainsi que ses premiers rôles hollywoodiens (Le Cantique des cantiques de Rouben Mamoulian (1933), Le Jardin d’Allah de Richard Boleslawski (1936)) avaient souvent associés l’actrice à une sorte de figure mystérieuse, excentrique et apatride dont l’absence de racines participaient au drame intime et sentimental de ces œuvres. Ayant un rapport amour/haine avec son Allemagne natale après la montée du nazisme, Marlène Dietrich renforce le lien à sa terre d’accueil en prenant la nationalité américaine en 1939. Ses rôles à l’écran et son attitude à la ville vont s’en trouver progressivement transformés. L’entrée en guerre des Etats-Unis la voit fortement contribuer à l’effort de guerre avec des actions pour récolter des bons du trésor, chanter pour les troupes américaines sur différents fronts européens. Jouer dans des films de propagande participe à cette démarche, et La Fièvre de l’or noir entre dans ce corpus.

Quelques éléments de la Marlène « aventurière » et ayant un certain vécu douloureux imprègnent le rôle de Pola, fille de mineur prête à tout pour s’en sortir. Elle est de nouveau au centre d’un triangle amoureux (comme dans L’Entraîneuse fatale de Raoul Walsh (1941) et Les Ecumeurs), les sentiments s’entremêlant une nouvelle fois au monde des affaires, gravitant autour de l’or dans Les Ecumeurs et l’industrie du charbon dans La Fièvre de l’or noir. Après avoir introduit avec drôlerie le duo d’amis mineurs Pittsburgh (John Wayne) et Cash (Randolph Scott) ainsi que leur quotidien rugueux, Pola est introduite en contrepoint glamour et socialement supérieur aux deux rustres durant sa première apparition. Le fait qu’elle soit entretenue par un escroc la ramène également à ses anciens rôles de paria, mais la révélation de son passé, de ses origines ainsi que l’émoi qu’elle éprouve durant le sauvetage à la mine vont l’ancrer à la fois en tant que prolétaire ET américaine. Dès lors le rapprochement va être possible avec Pittsburgh et Cash, et c’est la rage de réussir de la jeune femme qui va pousser les deux hommes à provoquer leur réussite afin de s’extraire de leur condition.

L’amour et l’amitié unissant le trio va exacerber leur audace et leur culot pour les mener au sommet de la réussite financière. Marlène Dietrich, à la fois victime et tentatrice dans nombre de ses rôles précédents, est cette fois une pure figure de droiture morale et c’est John Wayne qui va endosser la figure de séduction et d’ambition autodestructrice. L’acteur propose là une de ses meilleures interprétations, montrant la facette lumineuse puis sombre de ce mélange d’audace, de confiance et d’individualisme qui vous hisse vers les sommets mais finit par traîner plus bas que terre. Le sourire charmeur, la gouaille et le culot se font qualités attachantes dans la course à la réussite puis peu à peu une façade inhumaine et égoïste que Wayne traduit parfaitement dans son jeu et des dialogues cinglants. La désinvolture qui fera céder Pola à sa séduction est ainsi la même qu’il déploie lorsqu’il ose venir la solliciter le soir même de son mariage d’intérêt. De même, ses mauvais penchants sont désamorcés par son amitié pour Cash, mais la bascule du triangle amoureux en sa défaveur va briser leur amitié et faire perdre à Pittsburgh son garde-fou moral. Il y a certes d’énormes raccourcis dans le cheminement de la réussite matérielle des personnages, mais en maintenant les enjeux à une échelle purement humaine, les rebondissements les plus extravagants s’insèrent parfaitement.

L’introduction du film avait amorcé la veine propagandiste du récit, en révélant que le savoir-faire industriel des personnages contribuait désormais à l’effort de guerre avec la fabrique d’armes pour le front. La défense de la patrie sera en effet l’élément qui va surmonter les dissensions, à l’amitié virile ou tendre ravivée s’alternant de nombreuses images stock-shots d’usines dans lesquelles les petites mains montent les mitrailleuses et les avions, où triomphe le génie américain. C’est un peu trop sur des rails, surtout après l’ambiguïté intéressante qui auréolait Pittsburgh, le col bleu devenant tyran à son tour et briseur de grève. Cette union nationale lisse complètement les asperités du récit qui n’atteint pas les hauteurs de An American Romance de King Vidor (1944) duquel il se rapproche en partie. La Fièvre de l’or noir n’en reste pas moins un mélodrame prenant et plutôt réussi dans l’ensemble. 

Sorti en bluray français chez Elephant Film

mercredi 18 septembre 2024

Les Anneaux d'or - Golden Earrings, Mitchell Leisen (1947)


 À Londres, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le colonel Denistoun, des services secrets de Sa Majesté, reçoit une boîte contenant une paire d'anneaux en or. Dans un avion pour l'Allemagne, il raconte à Reynolds, un ancien correspondant de guerre, son périple de 1939. Une enquête avec un jeune officier sur un gaz asphyxiant l'a amené à la plus belle rencontre de sa vie...

Les Anneaux d’or est un agréable véhicule pour Marlène Dietrich, partageant ici la vedette avec un Ray Milland fraîchement auréolé de ses galons de star après le succès commercial et les récompenses individuelles (Oscar du meilleur acteur, Prix d’interprétation au Festival de Cannes) que lui a rapporté Le Poison de Billy Wilder (1945). Les Anneaux d’or représente en quelque sorte le chaînon manquant entre les mélodrames alarmistes dénonçant le régime nazi avant-guerre (Trois camarades (1938) et La Tempête qui tue (1940) de Frank Borzage)) et les fables/satires plus explicitement engagées (Le Dictateur de Charles Chaplin (1940), To Be or not to be d’Ernst Lubitsch (1942 mais tourné deux ans plus tôt) incitant les Etats-Unis à s’engager dans le conflit. La production en 1947 permet un ton plus léger et picaresque ne tombant pas dans le film de propagande, tout en rappelant sous le rire le contexte et les prémices de cette Allemagne nazie s’apprêtant à embraser le monde.

Mitchell Leisen retrouve ici un motif récurrent de sa filmographie, celui du personnage infiltré et « travesti » dans un milieu social différent du sien. Cela peut être un démuni expérimentant les plaisirs du monde des nantis (La Vie facile (1937), La Baronne de minuit (1939), La Duchesse des bas-fonds (1945)) ou à l’inverse un être « supérieur » retrouvant la flamme dans un environnement de plus basse extraction (La Mort prend des vacances (1934), L’Aventure vient de la mer (1944)). Leisen ajoute donc à cet argument la nature de film d’espionnage et d’aventures, cocktail qu’il avait d’ailleurs déjà tenté dans Arise my love (1940), œuvre qu’on pourrait partiellement ajouter au corpus évoqué plus haut concernant les films tirant la sonnette d’alarme avant l’entrée en guerre des Etats-Unis. 

Le transfuge et le travestissement est une question de survie pour le colonel Denistoun (Ray Milland) agent secret infiltré en Allemagne et qui, traqué, va rencontrer une aide inattendue en la gitane Liddie (Marlène Dietrich). Passé l’introduction avant le flashback laisse entendre que Denistoun était un officier psychorigide et froid avant l’expérience de la guerre, le début du film plus tendu confirme ce trait de caractère. Il a en effet du mal à sortir du cadre strict face à l’admiration que lui témoigne son partenaire Byrd (Bruce Lester) après leurs évasions d’une geôle allemande. L’exubérance et l’excentricité de Liddie va ainsi être l’occasion d’un choc de caractère avec Denistoun, pas dénué de quelques clichés assumés sur la communauté des gitans. Accent forcé, superstitions en tout genre, hygiène aléatoire, la mule est fortement chargée pour offrir un contrepoint comique idéal à la retenue british de de Denistoun.

Cette opposition est aussi formelle, le maquillage outré ainsi que les tenues luxuriantes de Dietrich s’ajoutent à son jeu expressif. Leisen rappelle son amour des actrices et son passé de décorateur dans la mémorable introduction du personnage, auréolé de mystère par sa seule voix chantée avant d’apparaître d’apparaitre dans toute son impudeur aux yeux de Denistoun. Le décor est théâtralisé à souhait tandis que la photo de Daniel L. Fapp souligne les traits métissés, le regard écarquillé et ardent de Liddie. Cette nature « autre » est appuyée de façon à marquer la surprise de Ray Milland, invité dans le monde de sa bienfaitrice quand, à l’opposé l’environnement de cette Allemagne nazie se fait plus hostile. Les circonstances vont forcer Denistoun à se grimer en gitan pour passer inaperçu, et être imprégné progressivement par cette identité d’adoption. 

L’amusante scène de transformation est une façon symbolique d’amorcer une mue le sortant de sa réserve anglaise, parfois non feinte par Ray Milland horrifié par certains artifices de jeu de Marlène Dietrich (la scène de repas de poisson), moins destinés à s’approprier son personnage qu’à signifier son mépris à Milland. Le contraste fonctionne en tout cas et Leisen rend indiscernables les dissensions de son casting dans la manière dont se développe la romance.  C’est en effet en expérimentant le rejet que subissent les gitans et parfois en reproduisant à son tour les clichés qui leur sont associés (le vol de poule) que Denistoun change peu à peu de regard sur Liddie. Nous restons dans une simplification tout hollywoodienne, notamment dans la description pittoresque du reste de la communauté gitane, mais la volonté bienveillante est là. L’ombre de l’oppression nazie sur les gitans plane sur le récit, en montrant déjà leur mise au ban de la société qui précède une authentique persécution.

Mitchell Leisen fait donc du monde des gitans, puis plus spécifiquement des moments intimes entre Liddie et Denistoun, un véritable cocon à l’abris des tumultes du monde. Dans cette idée la stylisation des espaces, les nuances de la photo et certaines atmosphères élégiaques s’éloignent du réel par une tonalité où l’humour du début s’estompe pour un romantisme plus prononcé. Le retour à une certaine noirceur dans la dernière partie nuance malgré tout ce regard uniforme sur l’Allemagne avec le personnage du professeur Krosigk (Reinhold Schünzel), dont le dilemme rappelle le tragique des œuvres de Borzage. Les Anneaux d’or, malgré quelques clichés et raccourcis, est donc sous son écrin romantique une piqûre de rappel réussie d’une sombre réalité récente.

Sorti en bluray français chez Elephant Films

vendredi 27 octobre 2023

La Maison des sept péchés - Seven Sinners, Tay Garnett (1940)


 Dans le Pacifique, Bijou, une chanteuse de beuglant, expulsée d’île en île comme un élément perturbateur de boîtes de nuit, où elle provoque régulièrement rixes et destructions de mobilier, échoue avec deux compagnons, à Boni-Komba où elle est engagée au « Seven Sinners ». Elle excite la jalousie de la fille du gouverneur dont les soirées sont désertées par les beaux officiers de marine. Une idylle naîtra bientôt entre Bijou et Dan Brent, jeune et fringant lieutenant de vaisseau.

La fructueuse collaboration de Marlène Dietrich avec Josef von Sternberg, fondatrice de la persona filmique de l’actrice, s’était achevé en 1935 avec La Femme et le Pantin. Marlène Dietrich trouvera dans les années suivantes des rôles où elle saura se réinventer comme Ange d’Ernst Lubisch (1937), des nouveaux genres à explorer comme le polar mâtiné de récit social et triangle amoureux de L’Entraineuse fatale de Raoul Walsh (1941) mais globalement on retrouve souvent une relecture paresseuse de la figure de séductrice aventurière blasée façonnée chez von Sternberg et dans les films de cette période (Le Cantique des cantiques de Rouben Mamoulian (1933)).  La Maison des sept péché entre dans cette catégorie, écrin aux numéros de charme et de chant de la star ici en vagabonde des tropiques passant d’île en île après avoir causé dégâts sentimentaux et matériels.

Le scénario joue sur trois registres plus ou moins convaincant pour la caractériser, notamment dans son rapport aux hommes qui l’entourent. Son présent passe par ses deux amis et laquais dévoués peu recommandables, l’ancien de la marine Finnegan (Broderick Crawford) et le pickpocket Sasha (Mischa Auer), son passé sulfureux la hante par la présence du menaçant et possessif Andro (Oskar Homolka) tandis qu’un possible futur heureux et respectable est envisageable avec l’officier de la marine Dan Brent (John Wayne). Le cadre de la boîte de nuit « Seven Sinners » laisse entrevoir toutes ces possibilités. C’est le monde du spectacle où elle est maîtresse, captivant les regards, jouant de sa féminité ou de son androgynie par ses costumes extravagants, déployant son talent et charme canaille au chant. 

C’est aussi un cadre de séduction plus ou moins vénale (ce n’est jamais dit mais l’on peu soupçonner qu’elle ait vendu ses charmes pour survivre lors de ses pérégrinations) dont elle est coutumière, comme le montre la scène où elle devient instantanément la coqueluche d’un groupe d’officiers le temps d’une partie de billard. Pourtant, les espaces plus isolés du « Seven Sinners » où elle n’a plus à se mettre en scène révèlent une femme plus vulnérable, en quête d’ailleurs comme la séquence romantique du blackout. 

John Wayne fraîchement starifié après le succès de La Chevauchée fantastique (1939) n’a pas encore la bonhomie mature et sûr de sa force qui le caractérisera par la suite (il n’y a qu’à comparer son autre romance avec une « femme de mauvaise vie » 20 ans plus tard dans Rio Bravo (1959) où la dynamique est très différente avec Angie Dickinson) et s’avère très attachant en jeune premier séduisant mais mal dégrossi. L’alchimie avec Marlène Dietrich fonctionne vraiment, ce qui conduira d’ailleurs Universal à les réunir dans deux autres productions, les westerns Les Ecumeurs (1942) et La fièvre de l’or noir (1942). 

Tay Garnett parvient par intermittences à distiller la science de son passé comique dans quelques moments burlesque, la beauté formelle du mélodrame dépaysant appréciée dans son somptueux Voyage sans retour (1932) et mettre en valeur le rapprochement d’un couple dissemblable (Voyage sans retour encore, Le facteur sonne toujours deux fois (1946). Mais tout cela ne fonctionne que par segment, le film manque de fluidité et d’un vrai nœud dramatique qui ne fonctionne ici que sur les acteurs - l'arrière-plan social du rejet de Dietrich par la haute société est trop superficiel. On peine à être réellement captivé de bout en bout malgré les qualités indéniables et le rôle de Marlène Dietrich ainsi que le postulat amène forcément à faire la comparaison avec les films de von Sternberg au détriment de La maison des sept péchés. Pas un mauvais moment, mais il manque définitivement quelque chose pour que la magie opère vraiment.

Sorti en bluray chez Elephant Films

mardi 24 mars 2020

Agent X27 - Dishonored, Josef Von Sternberg (1931)


A Vienne au début de la Première Guerre mondiale, Marie, une jeune femme qui a perdu son mari sur les champs de bataille, doit se prostituer pour survivre. Remarqué par le chef des services secrets austro-hongrois, elle est engagée pour servir son pays, en usant de ses charmes pour débusquer les espions adverses et obtenir des informations stratégiques. Parmi ses cibles, un officier russe avec lequel elle va entretenir une relation ambigüe.

Agent X27 est le troisième film de la mythique collaboration entre Marlène Dietrich et Josef von Sternberg. L’Ange bleu (1930) tourné en Allemagne au sein de la UFA fut le film de la révélation dans une œuvre dont la star était cependant Emil Jannings. Cœurs Brûlés (1930) introduisait Marlène Dietrich au sein du cinéma hollywoodien mais là encore il s’agissait avant tout d’un véhicule pour sa vedette masculine Gary Cooper. Agent X27 est donc la production qui va réellement poser les fondations du mythe Dietrich, au centre du premier contrat de trois films signés par l’actrice et Josef von Sternberg au sein de la Paramount. Le scénario est une évocation très romancée du destin de Mata Hari, espionne et séductrice à l’aura aussi sulfureuse que mythique ayant notamment exercé durant la Première Guerre Mondiale.

Le goût de l’exotisme et du rococo cher à Sternberg se prêtait bien à l’image de courtisane et aux talents de danseuse prêtés à Mata Hari. Le début du film surprend ainsi avec une stylisation au service du morbide ou s’entremêle l’érotisme (cette première image où Marie remonte ses bas) et la mort avec cette foule amoncelée devant un bâtiment où une prostituée vient de trouver la mort. C’est presque une forme de prophétie pour Marie (Marlène Dietrich) dont la séduction sèmera la mort, directement à ses victimes dupées ou indirectement (les inserts sur les scènes de guerre) suite aux informations qu’elle aura soutiré et transmise. Le récit apparaît ainsi comme une parenthèse où ce commerce de ses charmes peut avoir une valeur pour la nation (c’est un sursaut patriotique qui déclenche son recrutement par les services secrets) ou faire office de rédemption pour elle-même.
Ainsi le ton du film surprend avec cette amertume ressentie lors de certaines prouesse de Marie, comme lorsqu’elle démasque le traitre général von Hindau (Warner Oland).

Tout le côté badin et érotique qui précède dissimule de faux-semblants dans l’attitude, dans les objets à l’usage inattendu (cette cigarette contenant des informations). Le côté charnel est factice, et du moins s’il ne l’est pas il se doit d’être interrompu par le devoir de la nation. Cette facette sera nettement plus floue dans le duel que se livreront Marie et le lieutenant Kranau (Victor McLaglen étonnant dans ce registre séducteur). Ils défendent certes les intérêts de leur pays, mais leur affrontement représente un jeu de séduction ludique qui sous l’ironie (excellente apparition impromptue de Kranau dans la chambre de Marie) les humanise grandement. Le film bascule ainsi dans le serial d’espionnage aux atmosphères très différentes et où Marlène Dietrich fait véritablement office de caméléon. Entre la grâce sautillante de la scène de bal masqué et celle où elle est une femme de ménage dans une auberge logeant l’ennemi russe, il faut presque un temps pour la reconnaître, l’élégance mutine succédant au charme plus cru et agressif (et sans maquillage).

Les sentiments se devinent dans le refus d’en finir définitivement avec l’autre, le triomphe de l’un ou l’une appelant à des retrouvailles pour une revanche. Le travail formel de von Sternberg vise à façonner un cocon qui laisse exister cet entre-deux, notamment par l’onirisme qu’apportent les longs fondus enchaînés souvent vecteur de souvenirs où se mêle danger et plaisir (le chat bien évidemment). Seulement les enjeux de leur temps vont rattraper les personnages et la mort devra bien céder à l’un ou l’autre, dans la grande tradition des couples masochistes du cycle Dietrich/von Sternberg comme Shanghai Express (1932). C’est là le grand dessein de Marie, qui choisira de sauver son partenaire de jeu plutôt qu’une nation qui l’utilise et n’a jamais plus en elle que la prostituée qu’ils ont recrutée. L’écho entre le premier et le dernier geste du personnage au début puis à la fin du film, lorsqu’elle rajuste son bas, témoigne de cette conscience et affirme son individualité. 

 Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Elephant Films