Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 14 octobre 2025

Théorème - Teorema, Pier Paolo Pasolini (1968)

Un mystérieux personnage connu uniquement sous le nom du "Visiteur" fait son apparition dans la vie d'une famille milanaise bourgeoise typique. Très beau, très séduisant et très énigmatique, il va bouleverser l'existence de cette famille. Chacun s'éprend de lui à sa manière et, grâce à lui, va assouvir ses désirs sexuels les plus secrets et ainsi, prendre conscience de ce qu'il est réellement. L'annonce de son départ va contraindre, chaque membre de la famille à affronter ce qui était jusqu'alors dissimulé par les artifices de la vie bourgeoise.

Pier Paolo Pasolini signe une de ses œuvres les plus fascinantes et provocatrices avec ce Théorème. Pasolini rédige en mars de cette même année 1968 le roman éponyme avant d’en proposer la version filmée en septembre, sélectionnée à la Mostra de Venise où elle fera des remous. Le réalisateur y parvient à un fascinant équilibre entre allégorie, mysticisme et critique sociale. Le film marque l’évolution de regard du réalisateur, quittant la veine néoréaliste de certains partis-pris de ses premiers films en filmant une classe sociale plus élevée que les démunis de Accattone (1961) ou Mamma Roma (1962). Les maux des personnages de ces œuvres se jouaient à un niveau plus profond et existentiel que le seul dénuement matériel, et il en ira de même dans sa description de la déliquescence d’une famille bourgeoise milanaise.

Le choix de la ville de Milan n’est pas anodin, participant à la froideur qu’on associe à cette cité industrielle du nord de l’Italie. Les émotions n’y peuvent qu’y être figées, les sentiments refoulés, ce qu’exprime Pasolini par la teinte sépia baignant les premières minutes du film, avant que la couleur s’installe progressivement avec l’introduction du « visiteur » (Terence Stamp) au sein de la famille. L’évolution du regard de Pasolini est logique, lui qui observé les mues du pays passant du sinistre d’après-guerre au boom économique du début des années 60. Passée la simple survie, il est désormais question de s’interroger sur nos aspirations, le sens à donner à sa vie, et pour cela il faut transcender les archétypes, les codes sociaux auxquels l’on a été assigné. Quoi de mieux pour cela que de faire imploser la cellule familiale ?

Chaque personnage dans ses manques ou obsession représente justement un archétype, une fonction. Le visiteur va les démanteler un par un, par sa seule présence servant de véritable révélateur de la nature profonde de chacun. Lucia (Silvana Mangano) étouffe dans son rôle de matriarche et est frustrée sexuellement. Sa fille Odetta (Anne Wiazemsky) est figée dans une candeur enfantine la voyant idolâtrer de façon suspecte son père Paolo (Massimo Girotti). Ce dernier, accaparé par sa réussite financière à travers son usine, voit son corps affaibli le trahir peu à peu. Le fils Pietro (Andrés José Cruz Soublette) dissimule aussi un refoulé homosexuel qu’il compense par la dévotion à ses études. Il est également question de dévotion pour la servante Emilia (Laura Betti), n’existant que par sa nature subalterne et sa foi religieuse.

Le visiteur est un être à l’allure angélique, de passage, sans passé ni future. Le génie de Pasolini est de l’incarner à travers une beauté, une perfection qui fait perdre l’esprit à ceux qui le côtoient. C’est un miroir déformant qui les renvoie à leurs propres imperfections, aux contradictions et compromissions qui ont jusque-là dictées leurs existences. Il est à la fois le déclencheur de cette crise, mais aussi sa source d’apaisement éphémère. Pasolini installe certes des stimuli parfois très explicites (Emilia scrutant avec insistance l’entrejambe du visiteur), mais la frustration sexuelle n’est pas le cœur du mal-être de cette famille. C’est l’apaisement apporté par le visiteur qui repose sur ce leitmotiv, son regard doux, ses caresses et sa bienveillance passant par une proximité physique qui apaise. La métaphore christique est explicite, appuyée par la beauté immaculée de Terence Stamp.

Le visiteur a rendu conscient et palpable le mal-être, a forcé les êtres à admettre leur part d’ombre, mais tel le Christ doit repartir vers les cieux après avoir délivré son message. Pasolini capture ainsi l’enlisement de protagonistes ne pouvant retourner à l’illusion satisfaite de leurs existences, et multiplie les visions chocs. Tous les tabous, religieux, sexuels, exhibitionnistes, sont exposés, oscillant entre un mystique tangible, la folie et un irrépressible désespoir. Ces émotions contrastées contribueront à l’accueil surprenant du film, déclenchant notamment à la fois l’ire de l’église catholique, mais aussi l’éloge de sa branche plus progressiste qui lui décernera le prix OCIC (Office catholique international du cinéma). Pasolini, à travers l’observation des maux de ses contemporains, avait suffisamment touché juste pour susciter l’admiration, la reconnaissance et le rejet.

Sorti en bluray français chez Sidonis

vendredi 7 avril 2017

Moi, moi, moi, et les autres - Io, io, io, ... e gli altri, Alessandro Blasetti (1965)

Sandro (Walter Chiari) est journaliste à Rome. Il mène une enquête sur l'égoïsme de ces concitoyens, aidé par son ami Peppino (Marcello Mastroianni). Il côtoie divers personnages de la ville : une diva (Silvana Mangano), un politicien véreux (Vittorio Caprioli)...

Moi, moi, moi et les autres est l’avant-dernier film d’Alessandro Blasetti, véritable vétéran du cinéma italien qui aura traversé l’ère des « téléphones blancs » sous le fascisme, contribué à la naissance du néoréalisme avec  Quatre pas dans les nuages (1942) et de la comédie italienne sur Dommage que tu sois une canaille (1954). Moi, moi moi et les autres est pour lui une œuvre très personnelle où il s’applique à dénoncer l’égoïsme ordinaire à travers le personnage du journaliste Sandro (Walter Chiari). Sandro constitue en effet le double filmique de Blasetti dans le ton du film qui se partage entre regard ironique et amusé sur ce thème de l’égoïsme avec une dimension plus intime où le réalisateur alimente sa trame de nombreux éléments de sa vie.

On sent donc une démarche proche du Federico Fellini de Huit et demi (1963) mais malheureusement Blasetti n’en aura pas tout à fait la maestria visuelle et narrative dans sa tentative. Si la multiplicité des scénaristes est une tradition le plus souvent positive de la comédie italienne, elle atteint ici un excès - 11 scénaristes pour des participations plus ou moins importante dont les prestigieux Suso Cecchi D'Amico ou le duo Age-Scarpelli – qui témoigne de la volonté de Blasetti de brasser à tout va et de brouiller les pistes sur la facette autobiographique de son récit. Ce sera le principal problème de Moi, moi, moi et les autres, hésitant constamment entre le film à sketches thématiques très en vogue à l’époque - Les Complexés (1965) par exemple pour en prendre un autre explorant une tare humaine ordinaire - et donc la rêverie fellinienne. 

Le début du film très sautillant où Sandro observe plein d’ironie la vilenie ordinaire de ses congénères dresse plusieurs pastilles très amusantes que l’on pense voir creusée plus avant dans un sketch à part entière mais il n’en sera rien. C’est un même survol superficiel qui aura court en suivant le fil conducteur très lâche autour de Sandro où là aussi les situations arrachent quelques sourires - le quotidien conjugal avec son épouse jouée par une délicieuse Gina Lollobrigida – mais n’exploitent pas pleinement le sujet. De saynètes expédiées en personnages secondaires truculents mais trop en surface (hormis Marcello Mastroianni en meilleur ami lunaire et Silvana Mangano, le casting prestigieux n’a pas grand-chose à défendre) c’est donc l’ennui progressif qui domine faute d’ancrage comique ou intime consistant.

Alessandro Blasetti effleure pourtant par moment ce que Moi, moi, moi et les autres aurait pu être. Tout au long du film, Sandro critique certes les travers de ces concitoyens mais rappelle constamment qu’il ne vaut guère mieux – on y devine l’autodérision de Blasetti déjà manifeste dans Bellissima de Luchino Visconti(1951), satire sur l’univers de Cinecittà où il jouait son propre rôle, et ici avec ce générique où son nom se démultiplie et écrase celui des autres. Si cette facette ne fonctionne guère dans le registre comique à la construction trop succincte, dès que les situations se font plus incertaines, méditatives et on surtout le temps de s’installer, l’introspection peut enfin agir. On pense à cette scène où Peppino (Marcello Mastroianni) emmène Sandro en forêt observer un couple de vieillard traverser les bois mains dans la main. Sandro tout à ses préoccupations personnelles ne retient que la laideur et la pauvreté du couple tandis que Peppino plus sensible y décèle un amour intact à l’automne de la vie. Ce n’est que dans la dernière partie que sera ravivée cette vision car ramenée aux propres regrets de Sandro. Cet égoïsme lui aura fait fuir le vrai amour de sa vie avec une Silvana Mangano bouleversante. On dépasse enfin la vignette pour laisser la mélancolie s’installer, l’égoïsme n’en restant plus à son désagrément trivial mais pouvant bouleverser une existence.

Toutefois il ne faudrait pas complètement rejeter la dimension comique du film même si elle est très inégale. La scène où Sandro lors de l’enterrement de son ami s’interroge plus sur la graduation de sa tristesse (pleurer ou ne pas pleurer, là est la question) que sur le disparu est hilarante et abouti à une réaction si théâtrale qu’elle émeut toute l’assistance dans une savoureuse ironie. Walter Chiari, acteur doué quand il s’agit de jouer les types ordinaires - le très beau Il Giovedi de Dino Risi -  manque à la fois du génie comique et de l’intensité dramatique de la dream team de la comédie italienne (Vittorio Gassman, Nino Manfredi, Marcello Mastroianni, Alberto Sordi, Ugo Tognazzi) et peine à porter réellement le film sur ses épaules. Pas inintéressant donc, mais très inégal même si sa singularité sera récompensée - David di Donatello du meilleur réalisateur en 1966, Nomination au Ruban d'argent du réalisateur du meilleur film et au Ruban d'argent du meilleur sujet en 1967 – parallèlement à un échec public qui signe un peu la fin de carrière de Blasetti. 

Sorti en dvd zone 2 français chez ESC

samedi 3 août 2013

L'Or de Naples - L'Oro di Napoli, Vittorio De Sica (1954)


Instants de la vie dans la grouillante ville de Naples où Vittorio De Sica passa ses premières années. L'Or de Naples est composé de six épisodes inspirés des truculentes nouvelles de Giuseppe Marotta : Un clown squatté et exploité par un truand (Le Caïd), une vendeuse de pizza plutôt légère (Sofia) qui perd la bague que son mari lui a offerte (Pizza à crédit), les funérailles d’un enfant (Un enfant est mort), le comte Prospero B. invétéré joueur appauvri (Les Joueurs), l’improbable mariage de Teresa, une prostituée (Thérèse), et les exploits du « professeur » Ersilio Micci, vendeur prudent (Le Professeur).

Au moment où il réalise L'Or de Naples, Vittorio De Sica se trouve dans une impasse. Le mouvement néoréaliste touche à sa fin et pire, se voit fustigé pour l'imagerie misérabiliste et le pessimisme qu'il dégage à l'étranger d'une Italie encore en reconstruction. La Palme d'or promise à Umberto D au Festival de Cannes 1952 est ainsi bloquée par des pressions italiennes et Giulio Andreotti alors secrétaire d'état au tourisme et au spectacle accusera publiquement De Sica de trahison à la patrie par la vision qu'il donne du pays à travers ses films. Peinant désormais à trouver des financements pour ses projets et rencontrant les pires difficultés lorsqu'il les mène à bien (le remontage radical de David O Selznick de son beau Station Terminus croisant néoréalisme et mélo hollywoodien) De Sica devra se réinventer sans se renier s'il veut poursuivre son œuvre. 

L'Or de Naples, adaptation d'un recueil de nouvelle de Giuseppe Marotta lui en donnera l'occasion. Entouré de l'auteur de son fidèle scénariste Cesare Zavattini, le réalisateur offre en six sketches (cinq directement adaptés du livre et un récit original) une veine plus contrastée que la noirceur d'antan, la comédie s'entremêlant constamment au drame tout en gardant le regard si chaleureux et bienveillant envers les petites gens qui le caractérise.

Le Caïd

 Dix ans plus tôt, Don Saverio Petrillo (Totò) et sa femme Carolina (Lianella Carell) crurent bien faire en proposant l'hospitalité au caïd Don Carmine Savarone (Pasquale Cennamo) récemment veuf. Le problème, c'est qu'il n'est jamais reparti et impose désormais sa loi au sein du foyer, se faisant repasser ses chemises par Madame, prenant le meilleur siège à table et imposant ses goûts culinaires quand il ne reçoit pas ses amis douteux sur place.

Il y a là sans conteste matière à grosse farce mais De Sica reste dans la retenue, le rire naissant plus de la présence comique de Totò en chef de famille frustré et de l'imposante présence bourrue de Pasquale Cennamo en caïd sans gêne que des situations. On reste donc dans un registre feutré et quotidien de cette petite famille parasitée par un intrus tyrannique. Le salut semble à portée de main quand une maladie grave semble diagnostiquée au truand mais c'est bien l'union et l'amour de cette famille qui leur permettra de se débarrasser du gêneur dans un beau final.

Pizza à crédit

 Sofia (Sophia Loren) quitte les bras de son amant pour retrouver son mari pizzaiolo (Giacomo Furia) qui la croit à l'église. Problème elle a oublié sa bague chez son amant et fait croire à son époux qu'elle l'a égarée dans la pâte à pizza. Ils vont donc remonter la piste des pizzas vendues durant la matinée pour retrouver le bijou. Un sketch en forme d'ode à Sophia Loren plus gironde et malicieuse que jamais dans cet amusant vaudeville.

Grand moment lors de la mémorable séquence de deuil où le couple n'ose interroger le client joué par Paolo Stoppa qui vient de perdre sa femme. Le pathétique (Stoppa en faisant des tonnes en mari éploré) côtoyant la franche hilarité, que ce soit la gêne des époux où les outrances calculées de Stoppa menaçant de se suicider en se jetant par la fenêtre mais freinant son geste au dernier moment afin d'être retenu.

Un enfant est mort

Un des plus beaux sketches du film et un de ceux où De Sica a le plus mis de lui-même puisqu'il n'est pas directement adapté du recueil de nouvelle. Une mère (Teresa De Vita) enterre son enfant et l'on suit à travers les rues de Naples le cortège funèbre dans un silence pesant. Jetant des sciuscias (selon la coutume napolitaine voulant que le disparu distribue des bonbons à ses amis) sur son parcours, la mère attire bientôt tous les enfants du quartier autour du cortège, s'empressant de ramasser les friandises au sol.

Leurs activité rappelle à la mère accablée celle que n'aura plus celui qui est transporté dans un cercueil, l'émotion contrastée mélange la tristesse à l'allégresse de ces gamins qui arrache un sourire à l'endeuillée. De Sica atteint des sommets d'émotion avec cette courte histoire quasi muette avec laquelle il aurait souhaité conclure le film. Ce ne sera pas le cas et le sketch sera même coupé lors de la sortie française pour sa trop grande noirceur.


Les Joueurs

 Joueur invétéré, le comte Prospero B. (Vittorio De Sica) est serré de près par son épouse qui ne daigne pas lui donner un centime et à transmis le mot aux domestiques refusant de lui prêter de l'argent. Le malheureux en est réduit à jouer à la scopa (le fameux jeu de cartes rendu célèbre par L'Argent de la vieille de Comencini) avec le jeune fils de son gardien d'immeuble. Triste d'être enfermé au lieu de s'amuser dehors avec ses amis, le garçonnet n'en est pas moins un adversaire redoutable qui humiliera jusqu'au bout un De Sica furieux qui met en jeu toute ses richesses.

Le réalisateur est toujours aussi bon pour diriger les enfants avec ici un gamin espiègle et déterminé, la farce enlevée véhiculée par un De Sica cabot ayant toujours son contrepoint mélancolique avec ce le regard lointain du garçonnet observant par la fenêtre ses copains avec qui il préfèrerait être.

Teresa

Le plus beau sketch du film avec Un enfant est mort. Teresa (Silvana Mangano) est une prostituée qui s'apprête à quitter sa maison close et cette vie pour se marier. Un jeune homme riche (Erno Crisa) l'ayant remarquée mais n'ayant osée l'aborder l'a demandée en mariage via un entremetteur. La beauté juvénile et la candeur de Silvana Mangano illumine les séquences de mariage même si à travers la froideur du fiancé on devine un motif moins noble à ce mariage, ce qui se vérifiera par un terrible aveu final.

Silvana Mangano est absolument magnifique de dignité et de douleur contenue face à son humiliation, et la dernière scène où elle hésite à (paradoxalement) retrouver sa dignité en retournant à son ancienne vie et ironiquement se rabaisser par une respectabilité de façade est d'une intensité rare. On aurait presque aimé voir cette intrigue prolongée en long-métrage tant l'émotion est forte.


Le Professeur

 Don Ersilio Miccio (Eduardo De Filippo) tiens un bien curieux commerce, vendant des leçons de sagesse pour les problèmes quotidiens de ces concitoyens. Un sketch qui conclut le film sur le film sur une note plus légère grâce à la truculente prestation du dramaturge Eduardo De Filippo, tout en malice dans ses conseils et ses bons mots qui auront du mal à passer en vf (les variantes entre pernacchio et pernacchia pour les différentes manières d'imiter le bruit de la flatulence, traduit par le plus quelconque terme pantalonnade), ce sketch ayant également été supprimé lors de la sortie française.

Un brillant film à sketch pour un De Sica transposant son humanisme dans des sphères plus lumineuses (même s'il signera des comédies bien plus franches par la suite) et capturant à merveille l'atmosphère si particulière de cette ville de Naples qu'il connaît bien. Le générique nous aura indiqué que "l'or de Naples", c'était l'espérance et la patience, vertus qu'il n'aura cessé d'accorder aux personnages du film quelque soit le ton adopté.

Sorti en dvd zone 2 français chez Tamasa

Extrait

mardi 12 juillet 2011

La Grande Guerre - La Grande Guerra, Mario Monicelli (1959)

1917 – A l'heure où l'Italie s'engage aux côtés de la France dans le conflit mondial, deux soldats sortent du rang pour pratiquer la guerre buissonnière. Toujours en première ligne lorsqu'il s'agit de déserter le champ de bataille, Oreste Jacovacci (Alberto Sordi) et Giovanni Busacca (Vittorio Gassman) se distinguent dans l'art d'éviter les ennuis et de collectionner les aventures...

Après l’avoir progressivement initiée depuis le début des années cinquante dans ses réalisations pour le comique Toto, Mario Monicelli fur véritablement le fer de lance de la comédie italienne grinçante en 1958 avec Le Pigeon. Contexte réaliste, humour noir, personnages extravagants, tous les éléments qui feront de la comédie le genre roi de l’âge d’or du cinéma italien pendant plus de vingt ans, se retrouvent d’emblée dans ce coup de maître. A peine un an plus tard, Monicelli confirmait avec La Grande Guerre, tout aussi brillant et plus ambitieux encore.

Tout au long de La Grande Guerre, à travers les pérégrinations comique et tragique de ses deux héros, un autre film vient constamment à l’esprit, Le Bon, la Brute et le Truand de Sergio Leone. En effet, derrière les deux œuvres se cachent les mêmes auteurs : le légendaire duo Age & Scarpelli, grands auteurs de la comédie italienne et le nom moins fameux Luciano Vincenzoni, grand scénariste italien et collaborateur fidèle de Leone. On retrouve ainsi dans les deux films (surtout pour les séquences guerrières chez Leone) ce croisement de réalisme noir et oppressant nous plongeant dans l’enfer de la guerre et d’humour désopilant. Si Eastwood apportait un détachement tout américain et Eli Wallach toute la touche outrancière latine, Monicelli quant à lui fait appel aux deux acteurs parmi les plus cabots du cinéma italien, Vittorio Gassman et Alberto Sordi.

Surtout, les deux interprètes se sont spécialisés dans les rôles d’italiens fanfarons, lâches et idiots. C’est eux qui créent le décalage permanent entre farce pure et vrai film de guerre. On rit ainsi beaucoup au début du film notamment la première rencontre entre les héros où Sordi embobine Gassman en se faisant payer pour l'exempter de combat, alors que ce n'est pas en son pouvoir, et leurs retrouvailles musclées un peu plus tard suite à cette trahison. Nos deux couards ne sont que le reflet de la description qui nous est faite de l’armée italienne : aucune fibre patriotique, des soldats cherchant à en faire le moins possible (toutes les tâches permettant de quitter momentanément le front sont bonnes à prendre) et ceux motivés à prendre des risques se font rétribuer par les malchanceux désignés d’office pour les remplacer sur les missions dangereuses.

D’ailleurs, si Gassman et Sordi apparaissent comme deux électrons libres, les personnages secondaires sont imprégnés de cette tonalité néoréaliste encore très présente dans la comédie italienne. On pense au soldat Bordin joué par Folco Lulli, père de famille nombreuse prenant tous les risques pour envoyer un maigre complément financier aux siens. On trouve également la prostituée incarnée par Silvana Mangano (femme du producteur Dino De Laurentis) qui dans un premier temps donne dans l'excès de l’Italienne forte de caractère, notamment une hilarante scène où tout un régiment en rut se presse sous sa fenêtre pour ses faveurs. Ces deux personnages servent donc à humaniser Gassman et Sordi en ne les réduisant pas au seul ridicule comique. La relation entre Vittorio Gassman et elle s’avère ainsi très touchante, les aspects humoristiques (la séduction ridicule de Gassman, le vol de portefeuille par Mangano) rapprochant peu à peu leur solitude, notamment lorsqu’ils découvriront tout deux qu’ils sont nés de père inconnu.

Plus le récit avance, plus le ton se fait sombre et dramatique, chacun des retours des deux tire-au-flanc s'avérant de plus en plus culpabilisant quand il n’était que drôle jusqu’ici. Dino De Laurentis a accordé des moyens colossaux à cette production et Monicelli déploie nombre de séquences impressionnantes, à la violence saisissante, comme ce fulgurant assaut de tranchées qui ouvre le film. Les injustices pathétiques sont également légion : un messager se fait tuer à cause de l'intransigeance d'un gradé, l'obligeant à traverser un champ de tirs pour délivrer l'ordre autorisant les soldats à boire de l'alcool et manger du chocolat pour Noël...

Finalement, sous le comique apparent, La Grande Guerre est sans aucun doute le grand film européen sur la Première Guerre Mondiale où l'on devine l’écho à une débandade militaire italienne plus récente et nettement moins glorieuse. Le final sec et brutal où nos héros paieront cher leur ultime couardise appuie cette idée de façon magistrale, puisque paradoxalement la frontière avec l’héroïsme est fort ténue dans leur destinée. Ni pires, ni meilleurs, juste des hommes cherchant à survivre au milieu du chaos.

Sorti en dvd zone 2 français chez Seven 7 et évitez l'édition René Chateau qui comme souvent ne comporte que la vf.

Extrait

dimanche 22 mai 2011

Riz amer - Riso amaro, Giuseppe De Santis (1948)


Francesca (Doris Dowling) et Walter (Vittorio Gassman) sont un couple de jeunes délinquants. Ils viennent de dérober un collier de valeur dans un hôtel. Poursuivis par la police, ils se cachent dans un convoi de mondine en partance pour les rizières de la plaine du Pô. Francesca dissimule le collier que lui a confié Walter. Celui-ci, pensant passer ainsi inaperçu danse avec la jeune Silvana (Silvana Mangano) mais se fait repérer par les policiers et s'enfuit. Dans le train, Silvana est intriguée par Francesca et, pour l'aider, lui fait obtenir un travail de mondina clandestina (sans contrat).

Riz amer est un film charnière dans l’aventure néoréaliste. Le film sort alors que le genre s’apprête à entamer un lent déclin symbolisé par la défaite de la gauche aux élections en cette année 1948. Giuseppe De Santis, sans doute un des réalisateurs les plus engagés du néoréalisme (il fit partie de la résistance italienne en lutte contre Mussolini et l’Allemagne durant la Deuxième Guerre Mondiale) l’avait sans doute senti venir, tant avec ce troisième film il trouve l’équilibre parfait entre message et destins individuels.

Comme nombre de réalisateurs de l’époque, Giuseppe De Santis a débuté par la critique, plus précisément au sein de la revue Cinema. Là, son ancrage à gauche (notamment au sein du Parti communiste) l’amène à être un des premiers défenseurs d’un cinéma décrivant la réalité du prolétariat. Les paroles font bientôt place aux actes lorsqu’il collabore au scénario du Ossessione de Visconti qui l’engage même comme assistant. Sur le tournage se produit un fait anodin mais d’une importance capitale pour De Santis. Lors d’une séquence montrant le couple de héros arpenter la campagne, De Santis propose à Visconti de garder au sein de l’image en arrière plan les paysans effectuant les moissons. Visconti accepte et scelle là la profession de foi de De Santis.

En effet, le réalisateur applique à la lettre cette méthode sur Riz amer tout en se démarquant légèrement des canons néoréalistes. Dans la plupart des films néoréalistes première période, l’aspect documentaire et l’expression d’une certaine vérité primaient sur la dramaturgie classique. Le focus se faisait donc progressivement sur les personnages après s’être appliqué à dépeindre l’ensemble d’une communauté (ouvrier, paysans…).

Dans Riz amer, c’est exactement l’inverse et ce, dès la scène d’ouverture qui fait écho à la tentative d'Ossessione. Au premier plan, une pure intrigue de film noir où l’escroc Vittorio Gassman (son emploi odieux habituel se teinte d’une aura menaçante délestée du comique qui l’allègera à l’avenir) est traqué par la police au sein d’une gare pour le vol d’un collier précieux. Sur le point d’être capturé, il confie l’objet à sa petite amie Francesca (Doris Dowling) qui va se mêler pour un temps aux journalières en partance pour la récolte de riz dans la plaine du Pô. La fuite des deux héros aura en effet été entrecoupée d’images du départ massif de ses « mondines », ouvrières agricoles officiant chaque été à l’époque dans la région de la Lombardie notamment. L’arrière plan réaliste s’inscrit ainsi de manière diffuse avant de devenir un élément clé de l’intrigue principale. Point d’astuce narrative à y voir cependant, ce transfert du cadre et des enjeux obéit totalement à la thématique du film qui va voir le comportement de la fille de mauvaise vie Francesca transformé au contact des ouvrières.

L’idée du film sera d’ailleurs venue à De Santis et son scénariste Carlo Lizzani alors qu’eux mêmes assistaient à un des grands départs estivaux de ses travailleuses. La vision de cette grande procession féminine, unies, chantante et d’une beauté sans égale dans leur vigueur travailleuse les aura durablement marqué. C’est là qu’on saisit le brio de De Santis et sa démarche à contre courant. Tous les éléments extérieurs tendent à se mêler à cette inaltérable vision de communion collective des ouvrières. La trame policière devient une tranche vie du quotidien de ces femmes, la grâce du moment est privilégiée au rythme enlevé du début. Plus symboliquement, les rôles s’inversent entre la starlette américaine de série B Doris Dowling (recrutée pour attirer le public d’outre atlantique) et la vraie vedette révélée par Riz amer, Silvana Mangano. L’ouvrière soudainement objet de tous les regards et la « star » gagnée par les vertus de la vie en communauté, tout un signe…

Riz amer, en plus de cet éloge de la collectivité est aussi (et surtout) une belle ode à la féminité. Sans se délester de son aspect documentaire, la caméra de De Santis s’attarde amoureusement sur la beauté de ces femmes au travail. Leur dur labeur semble les magnifier, tant dans leurs formes engoncées dans leurs tenues de travail que la pâleur de leur jambe ou de leur visage radieux et marqué à la fois par l’effort. La photo d'Otello Martelli est irradiée de l’atmosphère estivale de la province de Verceil où fut tourné le film. Cette chaleur palpable intensifie les moments de tension telle cette très originale scène où ouvrières sous contrat et clandestines s’affrontent dans une joute chantée. C’est également cette même fièvre qui les accompagne lors des instants plus sensuels et apaisés, le languissant repos quand la pluie empêche de se rendre à la rizière ou durant les bains.

Cet aspect charnel trouve sa manifestation concrète à travers Silvana Mangano. C’est le chassé croisé de destin entre son personnage Silvana et Francesca (Doris Dowling) qui constitue le cœur du récit. Silvana fille du cru n’a connu que la misère et rêve de la grande vie tandis que Francesca lasse de suivre les arnaques de son petit ami trouve enfin paix et solidarité parmi les mondines. Le physique plantureux de Silvana Mangano, sa présence torride et la manière dont elle s’impose peu à peu dans le film affirment cette volonté d’émancipation. Bien avant Sophia Loren ou Gina Lollobrigida, elle imposa cette image de la star italienne charismatique aux formes généreuses. Le côté brut donne pourtant toute sa vérité à Silvana. C’est d’ailleurs ce qui détermina le choix de De Santis pour l’actrice qui trop maquillée et superficielle ne l’avait guère convaincu au casting. C’est en la rencontrant par hasard sans artifices alors qu’elle venait de traverser une averse qu’il pense tenir son héroïne. Sublime ironie, le producteur Dino De Laurentis sera le plus farouche opposant à l’engagement de celle qui sera sa fidèle compagne durant les quarante années à venir.

Moins important sur le papier, le rôle de Silvana s’étoffe donc à l’écran sans qu’une ligne de scénario ne soit changée, par la seule prestation fragile et torride de Silvana Mangano. Bien qu’un tel fait n’ait pu être calculé, il participe à la thématique du film, puisque Silvana Mangano exprime cet érotisme latent et Doris Dowling (au charme moins imposant mais tout aussi transcendé) la beauté s’affirmant au travail. Quand l’une se fond dans le bloc que constitue les mondines, l’autre n’a de cesse d’en sortir. Plusieurs séquences mettent en avant cette dichotomie. Le conflit entre travailleuses sous contrat et clandestines (ces dernières intensifiant le rythme de travail pour être bien vues) se résout quand toutes décident d’agir dans un intérêt commun, les premières exigeant que les secondes bénéficient du même statut.

Plus tard, l’union sacrée se fera lorsque toutes décideront d’aller travailler sous la pluie pour ne pas perdre de journée de travail, les clandestines gagnantes quoiqu’il advienne allant malgré tout rejoindre leurs amies sous les flots. Durant ces différents moments, Silvana Mangano est constamment en retrait ou absente à l’image, soit parce qu’elle est la cause du conflit (c’est elle qui entonne la première les chants contre les clandestines dans la séquence précédemment évoquée), soit parce qu’entre temps elle est devenue une fille perdue en s’acoquinant à l’infâme Vittorio Gassman. Au contraire, Francesca qui ne devrait guère se sentir concernée est à chaque fois au cœur de l’action durant toutes ces scènes, notamment celle du travail sous la pluie ou les clandestines agissent à son initiative. Cette logique trouve son aboutissement quand les mondines font corps autour de l’une d’elles, victime d’une grossesse prématurée, alors qu’en montage alterné Silvana cède au désir pressant de Gassman. Les regrets n’y feront rien et la séparation inéluctable dans cette image saisissante où Silvana poursuit sans réussir à les rattraper ses camarades transportant leur amie enceinte.

Ce jeu de miroir joue également dans les couples qui se font et se défont tout au long du film. Francesca délaisse peu à peu le manipulateur Gassman pour le soldat au cœur pur joué par Ralf Vallone (qui transpire l’authenticité pour son premier rôle à l’écran). Ce dernier au départ sous le charme de Silvana finira avec Francesca touchée par la sincérité et le respect qu’il lui témoigne. Dès lors, la suite inéluctable est prévisible. Celle qui aura avec modestie fait le chemin inverse d’un individualisme vain vers une plénitude et une paix intérieure en communauté s’en sortira. L’ambitieuse qui aura emprunté des chemins de traverse pour échapper à sa condition sera elle victime d’un terrible destin.

Affirmé comme cela, on pourrait croire à une implacable morale judéo-chrétienne mais il n’en est rien. On l’a dit, Silvana Mangano aura vampirisé l’idéologie servant le film et c’est bien de ses danses, ses sourires et ses pleurs dont on se souvient. Les erreurs et égarements s’avèrent au final plus touchants que l’illustration (réussie) de la cause rejointe par Francesca. Giuseppe De Santis l’a bien compris, puisqu’il s’attarde plus longuement dans les derniers instants sur les mondines jetant leurs grains de riz sur la dépouille de leur amie disparue.

Sorti en dvd zone 2 français chez Studio Canal

Extrait de la joute verbale chantée

vendredi 6 mai 2011

Dune - David Lynch (1984)


En l’an 10191 AG (Après la Guilde), une seule substance permet de voyager dans l’espace : l’Épice. Cette substance, la plus convoitée de l’univers, ne se trouve que sur la seule planète Arrakis, aussi appelée Dune, planète aride et hostile, couverte de sable. Le Duc Leto Atréides remplace ses ennemis, les Harkonnens, à la tête du fief d’Arrakis, et part s’y installer avec sa concubine Jessica et son fils Paul. Les membres de la Maison Atréides pressentent un piège, tendu par le baron Harkonnen, mais ils doivent obéir à la volonté de l’Empereur. Les Fremen, peuple indigène d’Arrakis et véritable maîtres du désert attendent la venue d’un Messie qui les délivrera. Se pourrait-il que ce soit Paul ?

Dune est sans doute l'un des films de David Lynch les moins considérés, y compris par l'intéressé qui s'est réellement trouvé avec son film suivant le magistral Blue Velvet. La méfiance envers Dune vient également du fait qu'il porte en son germe un des projets avortés parmi les plus influent du cinéma (on peut même étendre à la bd) de science fiction. En 1975, le réalisateur Alejandro Jodorowski avait en effet déjà envisagé une première adaptation. Lui-même artiste aux multiple compétences, il convoque pour ce faire des talents venus des horizons les plus divers d'une certaine culture underground. Un script adaptant de manière toute personnelle le livre est écrit tandis que rien moins que Moebius, HR Giger (futur créateur de la créature terrifiante de Alien), Dan O'Bannon sont conviés pour la création visuelle de l'univers ainsi que Salvadore Dali qui devait tenir le rôle de l'Empereur.

A la musique Pink Floyd et Magma son envisagés. Faute de financement le projet n'aboutira pas mais n'en est pas mort pour autant. L'ensemble de l'équipe artistique est recrutée quelques mois plus tard par Ridley Scott pour Alien avec la réussite que l'on sait grâce à l'apport de ces génies. Jodorowski quand à lui recyclera nombre d'idées dans ses bd notamment le cycle de L'Incal et surtout dans La Caste de Méta Barons où le passage où le Méta baron stérile use d'une goutte de son sang pour féconder son épouse reprend l'idée d'une séquence similaire entre le Duc Leto et Jessica pour enfanter Paul Atreides.

Il faudra donc le succès massif de Star Wars puis du premier film Star Trek pour que naisse une mode du space opera aboutissant à un nouveau projet de film Dune. On doit cette folie au producteur Dino De Laurentis qui entre le superbe Conan le barbare de John Milius et le décalé Flash Gordon de Mike Hodges était très porté les projets fantastiques risqués à l'époque. Le choix de David Lynch peut surprendre aujourd'hui mais après Elephant Man (nominé 8 fois aux Oscars) il était plutôt perçu comme un réalisateur grand public malgré le très inquiétant Eraserhead. Pour preuve il refuse même de mettre en scène Le Retour du Jedi que lui proposait George Lucas après s'être pris de passion pour le livre.

Mais que raconte donc ce Dune de Frank Herbert qui suscite tant de convoitise ? Le livre est en quelque sorte (même si le Seigneur des Anneaux plus orienté fantasy lui a ouvert la voie) le fondateur de la conception de livre univers dans la littérature de science fiction. Sorti en 1965, Herbert y développait à un niveau jamais vu un monde en son entier avec son histoire, ses conceptions et sa véracité tangible dans un cadre purement imaginaire avec force de détails. Mélangeant space opera, mysticisme, concepts religieux et grande aventure, Dune trouva son public grâce à des thématiques dans l'air du temps tel l'absorption de l'eau de la vie par Paul changeant sa perception de l'univers et qu'on peut bien sûr associer au consommation opiacées des hippies à ce moment là.

L'adaptation de Lynch sera un échec massif à sa sortie en salle mais malgré ses défauts reste un beau film. Le principal problème viendra du fait que le script (signé David Lynch himself) ne trouve jamais le juste équilibre entre le novice et le connaisseur de Dune. Malgré quelques options explicatives (la narration en ouverture avec Virginia Madsen plutôt réussie mais qui deviendra l'exemple de ce qu'il ne faut pas faire pour tout les futurs réalisateurs s'attaquant à ce type de projets, Proyas s'en mord encore les doigts pour le début de Dark City) le non lecteur est rapidement perdu dans le flot de noms farfelus et l'atmosphère étrange et lente portée par de grand conflits shakespearien ne comporte pas assez d'action pour s'y raccrocher.

Le fan de Dune quant à lui peut être assez décontenancé par certains choix bien que l'adaptation soit vraiment très fidèle. La fameuse ouverture sur Virginia Madsen est très bien vue puisque dans le livre son personnage la princesse Irulan ouvre tout les chapitres par des appendices sur ces mémoires apportant complément d'informations, il est donc judicieux d'en faire notre guide au départ. Herbert usait grandement du dialogue intérieur pour ses héros afin de faire ressentir leur émotion et un second degré de perception des situations. Lynch reprend cette idée qui a bien du mal à fonctionner à l'image et amène une lourdeur certaine. Le format de deux heures sacrifie des personnages essentiel du livre comme le professeur Kynes (joué par le grand Max Von Sydow) et si la première heure est plutôt bien équilibrée, dès l'arrivée chez les fremens on a l'impression que la découverte de leur moeurs par Paul, sa transformation en guide la rébellion se fait en un clin d'oeil.

La réussite de Dune tient donc grandement dans la direction artistique, les personnages extravagants et l'atmosphère mystique que parvient à instaurer Lynch. L'aspect film-univers se ressent parfaitement dans les trois cadres que parcours l'histoire, la planète Caladan berceau des Atreides paisible et baignant dans une douce nature, l'oppressant monde industriel des Harkonnens et bien sûr Arrakis (autre nom de Dune) lieux de toutes les convoitises. Kenneth McMillan obèse et purulent Baron Harkonnen est un extraordinaire méchant tandis que le débutant Kyle MachLachlan (futur acteur fétiche de Lynch) lui oppose grâce et pureté juvénile tout en détermination. Le casting est d'ailleurs assez prestigieux dans l'ensemble (dont un superbe Jurgen Prochnow en Duc Leto, Sting débutant en Feyd Rauta) de Laurentis plaçant même son épouse Silvana Mangano en pretresse Bene Gesserit.

Si Lynch est peu à l'aise dans l'action et que certains effets spéciaux supportent mal l'épreuve du temps, l'ambiance de Dune est unique en son genre. Le réalisateur offre des tableaux envoutant et hypnotique totalement intégré à la dramaturgie du récit et capte au plus près le ton onirique et mystique du livre. On retiendra cet incroyable voyage stellaire aux images fabuleuses et bien sûr Paul prenant l'eau de la vie par laquelle il va achever son cheminement spirituel annoncé dès le départ par le leitmotiv Le dormeur doit se réveiller.

Idées saugrenue sur le papier, la musique du groupe de rock FM Toto est une grande réussite (ils n'auraient vraiment dû faire que ça) tout à la fois électrique, symphonique et synthétique, exprimant tout le mystère et le souffle épique dégagé par les images. En prime Brian Eno signe le sublime morceau Prophecy accompagnant l'expérience de Paul dans ce qui est la meilleur scène du film.

Le final épique est des plus réussis avec l'assaut des vers (à l'esthétique discutable de Carlo Rambaldi) décimant les armées de Sardaukars impériales dans des cadrages impressionnant. Le meilleur est cependant pour la fin avec cette génial trahison du livre (à nouveau on peut imaginer que Proyas s'en est inspiré pour la fin de Dark City qui relève d'une idée proche) ou Paul définitivement devenu le Kwisat Haderach divinité omnisciente réalise l'impossible et fait tomber la pluie sur Dune. On peut se demander comment ils comptaient lancer les suites envisagées avant le bide avec pareille séquence, mais à l'écran cela donne une conclusion magistrale.

Dune connaîtra une seconde adaptation télévisée dans les années 2000, plus fidèle mais visuellement hideuses et sacrifiant au tout numérique. Une nouvelle version était envisagée jusqu'à il y apeu mais il semble que le projet soit tombé à l'eau. En attendant une autre vision, la magie du film de David Lynch nous suffit amplement...


Sorti en dvd zone 2 français dans une belle édition chez Opening