Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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samedi 19 février 2022

Le Journal d'une femme de chambre - The Diary of a Chambermaid, Jean Renoir (1946)


 Célestine, une femme de chambre, est engagée dans le château des Lanlaire, en Normandie. Elle va découvrir progressivement une maison et une famille pleines de secrets et de zones d'ombre, dans une atmosphère qui mêle amours, drôlerie, et arrière-fond politique d'un monde encore divisé entre les défenseurs d'une république naissante et ceux qui regrettent le monde passé, d'avant 1789. Les Lanlaire ne vivent que pour leur fils, Georges, gravement malade. Georges s'éprend de Célestine, et sa mère tente de les rapprocher.

Journal d’une femme de chambre est le quatrième film de la période américaine de Jean Renoir, moment compliqué pour le réalisateur qui a du mal à s’intégrer au système studio où il plusieurs de ses œuvres seront remaniées malgré lui. Journal d’une femme de chambre est à l’origine un sulfureux roman d’Octave Mirbeau fustigeant les mœurs bourgeoises avec férocité, notamment tous les travers rattachés à une sexualité perverse. Le contexte historique, la thématique sociale et la tonalité de lutte des classes s’inscrit parfaitement dans les thématiques de Renoir explorées dans des films comme La Règle du jeu (1939), La Grande Illusion (1937) ou plus tard Le Caporal épinglé (1962). L’idée de transposer le roman de Mirabeau trotte très vite dans l’esprit de Renoir dont le premier film Catherine (1924) en reprend déjà officieusement des éléments. Etant entré en possession des droits du livre durant son séjour hollywoodien, Renoir signe le scénario de son adaptation et démarche les studios sans succès pour le financement. Soutenus par ses amis le couple Burgess Meredith et Paulette Goddard, il va monter le projet sous forme de production indépendante grâce à l’apport de : Benedict Bogeaus. Ce dernier est un riche propriétaire immobilier qui souhaite se lancer dans la production et Journal d’une femme de chambre sera son premier projet – il se fera connaître plus tard en produisant les grands westerns de série de la dernière période d’Allan Dwan. 

Dans une œuvre comme La Règle du jeu, les mauvais penchants des maîtres se prolongeaient souvent dans le cercle de leurs domestiques. C’est également un des thèmes centraux du film où lors de la scène d’ouverture, une notion de hiérarchie sociale se joue avant même l’apparition des dominants officiels. Célestine (Paulette Goddard) est toisée telle une bête de somme par Joseph (Francis Lederer), le valet de maison, avant de l’emmener chez les Lanlaire, ses nouveaux patrons. C’en est trop pour Célestine qui défie le valet lorsqu’il rejettera Louise (Irene Ryan) nouvelle cuisinière ne présentant pas assez bien. Il devra les prendre toutes les deux où personne. Il cède étonnamment et fait naître chez Célestine le désir de s’élever à son tour pour ne plus subir l’humiliation des puissants. Elle fait paradoxalement preuve du même mépris de classe en rabrouant plusieurs fois Joseph, le qualifiant de valet indigne de la rabaisser.

La dimension sexuelle du livre est largement atténuée en faisant des nantis, que ce soit le capitaine Lanlaire (Reginald Owen) ou son voisin et antagoniste républicain le capitaine Mauger (Burgess Meredith) avec un traitement plus gentiment grivois que pervers. Célestine y semble constamment hésitante dans ses attitudes, oscillant entre la séduction intéressée et un mouvement de recul face au dégoût que lui inspire ses prétendants. Le comportement le plus révoltant viendra pourtant bien d’un personnage féminin, lors Mme Lanlaire (Judith Anderson l’inoubliable Mrs Danvers de Rebecca) offre littéralement en pâture Célestine à son très torturé fils Georges (Hurd Hatfield) pour le maintenir auprès d’elle. L’analogie au proxénétisme et à la prostitution dans la haute société est explicite, notamment lors de la scène où Mme Lanlaire pare Célestine d’habits de soubrette plus affriolants et susceptibles d’attirer le regard de Georges. Cette idée de porosité entre la dépravation des maîtres et des domestiques fonctionne à plein tant Célestine y trouve son compte et va joyeusement jouer son rôle. 

Les vrais sentiments s’en mêlent et vont bousculer ce constat pessimiste, mais le développement un peu trop rapide de la romance et le manque de charisme de Hurd Hatflield empêchent de pleinement adhérer à la romance. C’est donc surtout la satire qui fonctionne grâce à la prestation enjouée et sensible de Paulette Goddard mais aussi de l’arrière-plan social. Le roman d’Octave Mirbeau fut publié en 1900, en pleine Belle Epoque où l’idée d’un retour à la monarchie semblait désormais inenvisageable.  Ce monde aristocrate vit donc désormais dans une nostalgie morbide de leur grandeur passée, symbolisée par leur argenterie ressortie comme une relique bénie lors des funestes jour de fête nationale du 14 juillet actant le jour de leur chute. La possession de cette argenterie est l’acte qui définit la position de dominant. Célestine en fera un objectif avant d’être rattrapée par l’amour pour un homme de ce milieu qu’elle rejette, et c’est l’impitoyable Joseph (si le personnage perd la caractérisation antisémite du livre, sa raideur et violence névrotique ne masque pas l’analogie au nazisme) qui cèdera définitivement à la monstruosité en voulant se l’approprier. 

Malgré quelques scories narratives, Jean Renoir mène plutôt bien ces jeux de pouvoir et parvient enfin en embrasser une vraie fibre romanesque lors d’un remarquable et spectaculaire climax final durant une scène de foule. A compter dans les réussites de sa période américaine. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Sidonis

lundi 27 mai 2013

Le Fleuve - The River, Jean Renoir (1951)


Harriet, une jeune anglaise expatriée, vit avec son petit frère, Bogey, et ses trois sœurs cadettes dans une grande maison de la région de Calcutta en Inde. Son père dirige une manufacture de toile de jute tandis que sa mère s’occupe de la famille et attend un sixième enfant. Un jour d’automne, le capitaine John rentre de la guerre et vient habiter une maison voisine. Invité à une fête, il y rencontre Harriet, ainsi que Mélanie une belle métisse indienne et Valérie. Les trois jeunes filles vont toutes trois tomber sous le charme du bel étranger…

Le Fleuve était de son propre aveu son film favori de Renoir au sein de sa filmographie. On peut le comprendre tant dans la réussite de celui-ci s'entremêlent les satisfactions artistique et personnelles avec ce qui constitua une grande aventure humaine et une œuvre inoubliable. C'est un Renoir bien mal en point qui s'apprête à s'atteler au projet.

Le réalisateur n'a jamais vraiment réussit à s'adapter à Hollywood où il est installé depuis 1941 et vient même de voir résilier son contrat de deux films avec la RKO après la réalisation du seul La Femme sur la plage 1947) dont la production fut houleuse. Renoir pense pourtant trouver le projet qui pourra le relancer après avoir lu le roman de Rumer Godden The River. Les studios montrent pourtant peu d'intérêt tant le roman plutôt intimiste est dénué des éléments de l'Inde tel qu'ils la conçoivent au cinéma à savoir un exotisme marqué (éléphants, sorcelleries hindoue) et une tonalité de film d'aventures façon Les Trois Lanciers du Bengale (1935) ou Gunga Din (1939).

Le salut pour Renoir viendra de Kenneth McEldowney, riche entrepreneur à la tête d'un réseau de fleuriste désirant devenir producteur de cinéma. Pensant qu'un tournage à l'étranger serait plus avantageux, il se rend en Inde fraîchement décolonisée où il se met les notables locaux en poche, obtenant financement et avantage de tournages divers. Seulement il n'a pas encore de sujet de film et lorsque lui est recommandé le roman The River il découvrira que Jean Renoir en possède les droits. Il lui propose tout naturellement la réalisation, Renoir posant comme seule condition un tournage en Inde mais pour le reste en dehors des évidentes difficultés logistiques cette production sera une vraie libération après l'étau des studios Hollywoodien.

L'adaptation est coécrite par Renoir et Rumer Godden elle-même qui avait détestée la précédente transposition de ses écrits avec Le Narcisse Noir de Powell et Pressburger. Si l'intrigue du roman sera largement remaniée par Renoir, Rumer Godden est partie prenante de ses modifications de par sa connaissance de l'Inde où elle a grandi (The River étant en partie autobiographique) et où se déroule la majorité de ses livres. Le changement essentiel viendra en fait d'un Renoir tombé sous le charme de l'Inde. Privé en début de tournage de l'outil étouffant le son des très bruyantes caméras technicolor, le réalisateur en attendant décide de flâner et de filmer paysages, population et quotidien indien dans des images lorgnant plutôt sur le documentaire.

Dès lors le film se fait bien plus indien dans son atmosphère (alors que le roman quitte rarement la famille anglaise et leur demeure) avec l'ajout du personnage de la métisse Mélanie et une large place laissé au us et coutumes locaux, aux séquences purement illustrative nous imprégnant de l'authenticité de cette Inde même si vue à travers le regard occidental. Le film reprend sans les excès la thématique du Narcisse Noir où l'environnement sera un prolongement et/ou un déclencheur des sentiments profonds des personnages. Il est surtout plus proche de The Greengage Summer roman où Rumer Godden s'attarde aussi sur les premiers émois amoureux d'une adolescente (et dont Lewis Gilbert tirera une belle adaptation en 1961).

 Cette Inde foisonnante et aussi authentique que fantasmée servira donc ici de catalyseur émotionnel à un groupe de personnages. Les deux jeunes et inséparables amies Harriet (Patricia Walters) et Valérie (Adrienne Corri) se feront rivales pour les beaux yeux du capitaine John (Thomas E. Breen), vétéran de guerre échoué en Inde. Celui-ci cherche également sa place dans le monde, se sentant étranger partout du fait de son expérience du front et d'un handicap qu'il n'accepte pas puisqu'il est amputé d'une jambe.

Pour la métisse Mélanie (Radha Shri Ram), ce sentiment amoureux naissant s'accompagne aussi d'un trouble identitaire sur sa culture indienne et occidentale. Renoir fait baigner l'ensemble dans une langueur, légèreté et innocence qui sied bien au casting non professionnel (Radha Shri Ram ayant été recruté après un spectacle de danse auquel Renoir assista notamment) avec cette intrigue sans vrai pic dramatique (si ce n'est en toute fin) qui peut laisser parler le naturel notamment chez les plus jeunes plein de fraîcheur.

Ainsi comme dans tout bon récit adolescent, l'insignifiant est aussi le plus douloureux avec ces petits instants de cruauté (Valérie lisant le journal intime d'Harriet) et de désarroi tel la déception de ce premier baiser au terme d'une somptueuse séquence où les rivales traque l'objet de leur affection à travers la jungle. Le pays avec ses rites, ses fêtes et son bestiaire est autant un terrain de jeu pour les enfants (la joyeuse célébration du Diwali au début) qu'un espace immense où noyer sa mélancolie chez les adultes avec ces longs moments contemplatifs où l'on observe l'activité du Gange et les paysages à perte de vue.

Renoir s'était entouré de ses plus fidèles collaborateurs avec Claude Renoir à la photo et Eugène Lourié aux décors (tandis qu'un débutant admirateur de Renoir nommé Satyajit Ray fera partie de l'équipe et s'occupera des repérages) et, entre stylisation et authenticité le résultat à l'image est grandiose. Premier film en technicolor de Renoir, Le Fleuve est aussi une des plus belles illustrations du procédé, les couleurs saturées figeant les cadrages dans un voile de chaleur opaque et nuancé à la fois, faisant jaillir la vie de la faune foisonnante et exacerbant les envolées sentimentales par ses teintes marquées.

On est tout à la fois en surface et impliqué par les évènements, les aléas des personnages nous intéressant tout en empêchant pas cette activité grouillante de se poursuivre. C'est un cycle de la vie symbolisé par le final où une terrible perte est suivie d'une naissance sur laquelle s'achève le film. Universel et intimiste, Renoir nous promène sur les rives du Gange avec la photographie de cette Inde et de ses personnages à un moment charnière de leur vie. Une belle vision à l'influence immense sur d'autres films visitant ces mêmes terres comme Chaleur et Poussière (1982) de James Ivory et La Route des Indes de David Lean (1984).

Sorti en dvd zone 2 français et en blu ray chez Carlotta

lundi 27 août 2012

Le Caporal épinglé - Jean Renoir (1962)


La drôle de guerre a pris fin ; les soldats français sont prisonniers des Allemands. Parmi eux, Caporal, Papa et Ballochet, qui ne pensent qu'à une chose, s'évader.

Le Caporal épinglé est un film particulier dans l’œuvre de Jean Renoir puisqu’il constitue sa dernière réalisation pour le cinéma (Il finira sur des productions télévisées comme Le Testament du docteur Cordelier et Le Petit Théâtre de Jean Renoir). Le Caporal épinglé lui permet de renouer avec un genre (le film de guerre) dont les composantes (l’intrigue se déroulant dans un camp de prisonnier en temps de guerre) évoquent un de ses films les plus plébiscités, La Grande Illusion (1937). C’est d’ailleurs là l’espoir secret des producteurs lorsqu’ils lui confient l’adaptation du roman éponyme de Jacques Perret, qu’il refasse La Grande Illusion. Bousculant cette attente, Renoir s’avère au contraire provocateur dès son introduction où s’expose d’entrée un des motifs qui hante implicitement le film : la défaite française et la collaboration avec l’Allemagne.

Le Caporal épinglé s’ouvre en effet sur des images d’archives d’actualités présentant l’effondrement de l’armée française et la victoire allemande concrétisée par la venue d’Hitler pour la signature de l’armistice dans le wagon de Rethondes. Le film sera ainsi ponctué de stock-shots d’époque dont un lourd de sens montrant en montage alterné l’armée allemande défilant sur les Champs Elysées puis des images de la marche de prisonniers français rejoignant leur camp. Les thèmes abordés dans le film découlant intrinsèquement de ce contexte historique, Renoir fait le lien dès cette ouverture cinglante. La Grande Illusion était un film de vainqueur alors que Le Caporal épinglé sera celui du vaincu.

Avant de le constater dans le portrait fait de ces prisonniers de guerre, Renoir va exprimer cette idée visuellement, notamment par sa description des camps. Ces derniers sont une extension de l’état d’esprit et de la psychologie des prisonniers français. Dans la tradition du film de prisonnier inscrite dans l’imaginaire collectif surtout via les films américains (Stalag 17 de Billy Wilder (1953), La Grande évasion de John Sturges (1963)) Le Caporal épinglé reprend certes l’esthétique attendue d’un camp de prisonnier mais sans s’attacher à sa topographie dans les deux que nous traverserons durant le récit. Décrire précisément ces lieux (ce qui est le cas dans La Grande Illusion) a surtout son importance quand l’un des enjeux et rebondissement futur concernera une tentative d’évasion. Il y aura y en aura bien quelques-unes ici mais découlant plus du hasard que d’une réelle organisation.

On aura une vision étonnamment « vivable » de ces geôles lorsque Caporal (Jean-Pierre Cassel) sera transféré dans un semblant de village fermier loin de l’aspect étouffant et oppressant que l’on a dans ce type de film, les prisonniers bénéficiant même d’une relative liberté de circulation (ce qui fut effectivement une réalité historique). Le mépris et le peu de crainte de l’ennemi allemand transparait ainsi de manière sous-jacente : il n’y a pas grand-chose à craindre de ces français vaincu si facilement, on se contentera de les isoler et de se les rendre utile comme main d’œuvre.

Les captures d’évadés sont du coup plus risible qu’angoissante et humilient constamment les français : Caporal et Guillaume essayant de déplacer le lit du soldat allemand pour ouvrir la porte, Caporal et Papa (Claude Brasseur) se cachant dans un camion qui les ramènent directement au camp, la tentative de vol de papier dans un train se finissant nez à nez avec un soldat allemand… Loin de celle sophistiquée et au cordeau des classiques du film carcéral, la mise en scène de Renoir semble d’ailleurs aussi spontanée que les maladroites tentatives d’évasion de Caporal (la seule réussie jusqu’au bout étant totalement le fruit du hasard).

C’est ensuite par sa description des relations entre prisonniers français que Renoir va poursuivre sa démonstration. Les tensions naîtront des relations un peu trop privilégiées de Ballochet (Claude Rich) avec les allemands à travers ses petits trafics. Même s’il fait grassement profiter ses camarades des bénéfices de son commerce avec l’ennemi, cette situation est pour lui une forme de réussite sociale au point qu’il ne souhaite même pas quitter le stalag signifié par cette tirade cynique et antipatriotique.

La liberté ne se trouve pas toujours de l’autre côté des barbelés. A Paris je suis un esclave. Je me suis bâti un donjon au-dessus des insectes qui continuent leur lutte grotesque.

Ballochet pourrait être rapproché chez Renoir du héros du Crime de Monsieur Lange (1936). Tous deux se découvrent un talent (écrire des histoires de cowboy pour Lange, trafiquer pour obtenir nourriture boisson et produit de luxe dans le camp pour Ballochet) par lequel ils permettent à leur entourage de vivre dans des conditions acceptables (les ouvriers d’imprimerie conservent leurs emplois après la fuite du patron dans Le Crime de Monsieur Lange, les prisonniers mangent mieux dans Le Caporal). La différence se situe lorsqu’on voit à quoi engage ce don et où il mène son détenteur. Monsieur Lange remplace pratiquement le patron enfui, augmente travail et salaire des ouvriers par le succès de ses récits et apporte le bonheur à la communauté en la faisant évoluer et aller de l’avant.

Ballochet lui ne fait qu’installer ses camarades dans un confort factice l’autosatisfaction et l’individualisme. Les périodes différentes des deux films expliquent bien sûr ce fossé. Anticipant la société française du Front Populaire, Monsieur Lange prône la solidarité face à l’adversité quand le contexte de la défaite du Caporal épinglé montre des personnages en pertes de repères comme cette France brisée. Heureusement le tableau n’est pas totalement noir grâce au talent de Renoir pour dépeindre malgré tout de manière chaleureuse cette communauté masculine hétéroclite, le réalisateur laissant leur chance à de jeunes talents truculent comme Jean Carmet inoubliable Guillaume le fermier, Mario David alias Caruso le chanteur ou encore Guy Bedos en bègue.

C’est d’ailleurs de cette amitié que naît un certain motif d’espoir, en les hommes plus qu’en la victoire puisque la notion de patriotisme est totalement absente ici au contraire de La Grande Illusion. Renoir traduit cela par le sentiment d’abandon et de trahison des soldats par leurs dirigeants suite à la défaite, les dialogues attestant de cette perte d’illusions.

Les grands se foutent de nous, ils discutent le coup au champagne et nous laissent mourir moisis dans la merde.

C’est cette sensation qui mène les prisonniers français à l’individualisme où chaque acte à une motivation personnelle et annihile toute velléités de patriotisme.

Les honneurs et la gloire vont plus volontiers aux vivants qu’aux morts. (…) Faut que je me tire, la vie de barbelé me déprime.

Caporal (excellent Jean-Pierre Cassel) est symptomatique de cela, on ne ressent dans aucune de ses multiples évasions une motivation nationaliste (il n’est d’ailleurs pas indiqué à la fin s’il compte rejoindre la Résistance à son arrivée à Paris) tout comme les autres protagonistes croisés (l’ouvrier agricole dans une des dernières scènes du film préférant demeurer en Allemagne cultiver ses terres). Le seul semblant de revirement viendra notamment de Ballochet qui se rachètera tragiquement de ses errances. Si l’amour du drapeau ne peut plus vraiment lier ces hommes, l’amitié elle le pourra grâce à la relation forte que noue Renoir entre Caporal et Papa (Claude Brasseur). La différence sociale semble d’abord être une entrave à ce lien naissant, Brasseur se sentant inférieur notamment au moment de s’évader avec Caporal dont il craint une attitude autre à l’extérieur.

On va se retrouver dans notre petit coin, les riches avec les riches, les clodos avec les clodos (…). Ici ce n’est pas la même chose, un copain c’est un copain, la soupe c’est peut-être de la flotte mais au moins on la bouffe ensemble.

La conclusion où les deux amis se quittent mais décident de rester en contact à la joie (et la surprise) de Papa semble pourtant aller au-delà de ses clivages. L’amitié se fait ainsi plus forte que ces différences qui n’ont plus lieu d’être. Le message de Renoir apparaît ainsi plus optimiste que ce que le ton de l’ensemble du film laisse à penser. Le lien entre les classes n’apparaît plus impossible comme dans Le Carrosse d’or (1955) (entre Camilla et le roi), Le Crime de Monsieur Lange (les ouvriers et le patron véreux), Boudu sauvé des eaux (1933) (le clochard Boudu et la famille de bourgeois) voire même La Grande Illusion où Marechal et Boëldieu entretenait toujours une certaine distance (On est ensemble depuis des mois et on continue à se vouvoyer). Mieux elle constitue le dernier rempart et le seul futur possible d’une nation brisée.

Ma terre à moi, c'est là où est mon copain.

Avec son sujet encore douloureux pour la France d’alors, Le Caporal épinglé sera un échec en salle scellant la filmographie du « Patron ». Désormais on en retiendra surtout un grand film, un de plus, le dernier.

Sorti en dvd zone 2 français chez Studio Canal

Extrait

lundi 11 juin 2012

Elena et les Hommes - Jean Renoir (1956)


Elena Sorokovska, veuve en exil d'un prince polonais, est une jolie femme un peu extravagante, qui vit à Paris vers la fin des années 1880. Elle est persuadée qu'elle est faite pour aider les hommes célèbres à accomplir leur destinée : son talisman est une marguerite. Pour l'heure, elle s'intéresse à François Rollan, un général très populaire, dont le gouvernement cherche à étouffer l'influence....

Elena et les Hommes est le dernier volet de la trilogie théâtrale de Jean Renoir après Le Carrosse d'or et French Cancan. On devrait même plutôt dire trilogie de l'artifice puisque Elena et les Hommes contrairement aux autres films ne se déroule pas dans le monde du spectacle. L'artifice et la représentation naissent ici des jeux de l'amour et de la politique à travers le personnage d'Elena (Ingrid Bergman). Muse des temps modernes, elle s'est mise en tête d'aider des hommes talentueux dans leur ascension en leur offrant une marguerite, porte-bonheur grâce auquel ils accompliront leur destinée. Sa prochaine mission semble être François Rollan (Jean Marais) général très populaire en passe d'accéder à des responsabilités au gouvernement...

Ingrid Bergman incarne avec grâce et séduction ce personnage charmeur qui cache sous ses vertus chanceuse une vraie fragilité. Cette nature de porte-bonheur est également une protection derrière laquelle se dissimuler pour éviter tout engagement trop sérieux. Dès la scène d'ouverture l'appel d'une nouvelle âme à sauver sonne à travers le son d'une fanfare militaire à l'extérieur (et du passage du Général Rollan) alors qu'elle fait des gammes avec un prétendant musicien dont on apprendra vite qu'il a également réussit à son contact puisque ses œuvres vont être jouée à Milan. Plus tard elle fuira son mariage de nécessité avec un riche marchand de chaussure pour à nouveau aider Rollan.

Le symbole de cette peur est surtout le personnage d’Henri de Chevincourt (Mel Ferrer) qui la trouble d'autant plus qu'il n'a aucune ambition, qu'il ne lui réclame rien sinon son amour. On a ainsi de superbe scènes de séduction où se sentant prête à succomber, Elena s'évapore pour rejoindre des nœuds d'intrigues où elle retrouve son masque de manipulatrice. Ingrid Bergman enchante autant en femme-objet idolâtrée et détachée qu'en amoureuse apeurée fuyant ses sentiments et rayonne de beauté sous la caméra de Renoir qui la met merveilleusement en valeur. C'est bien dans cette nature que repose la théâtralité et l'artifice du film, et c'est bien lorsqu'il l'aura compris et jouera le même jeu que Mel Ferrer parviendra à gagner son cœur.

Elena rejoint en grande partie la Christine de La Règle du Jeu, également objet de l'attention des hommes qu'elle manipule. Les personnages ont la même volonté de contrôle de leur environnement et de leur émotions mais sont chacun rattrapé la réalité. L'issue est plus heureuse dans Elena et les Hommes, film plus ouvertement léger mais les deux femmes paient finalement de la même façon ce trait de caractère. En plus amusant, l'arrière-plan du marivaudage des subalternes passant le film à se poursuivre (le triangle amoureux entre Magali "Lolotte" Noël, Jean Richard et Jacques Jouanneau est bien tordant) évoque bien sûr aussi le souvenir de La Règle du Jeu.

L'arrière-plan politique est également fort grinçant avec ces ambitieux entrepreneurs forçant quelque peu le destin de Jean Marais, jouet soumis sans le savoir leurs commerce où plus symboliquement aux marguerite d'Elena qui force inconsciemment ou non les évènements. Le personnage de Rollan fut inspiré par le Général Boulanger qui ébranla l'équilibre de la Troisième République et bien que romancé, le script suit plutôt bien les évènements qui le mirent en position d'effectuer un coup d'état.

Le film est une splendeur visuelle de tous les instants retranscrivant bien cette imagerie des débuts de La Belle Époque. C'est un festival de couleurs, décors et costumes somptueux (Ingrid Bergman change de robe plus affriolantes les unes que les autres quasiment toutes les scènes) tandis que la légèreté associée à cette période retranscrit à travers cette bouillonnante séquence de défilée de 14 juillet où Renoir s'amuse de ce chassé-croisé chaotique ans la foule.

Les deux chansons de Leo Marjanne et Juliette Greco (et ici dans un rôle de bohémienne) Méfiez-vous de Paris et Miarka offrent pour la première de beaux intermèdes joyeux et la seconde donnera la séquence la plus romantique dans la magnifique conclusion où sous la dissimulation, les masques de l'amour tombent enfin. Peut-être pas tout à fait à la hauteur du Carrosse d'or et French-Cancan, mais très beau film.

Sorti en dvd zone 2 français chez Gaumont

Extrait

lundi 3 mai 2010

Les Bas - Fonds - Jean Renoir (1936)


Pépel est un voleur qui vit dans une pension des bas-fonds tenue par Kostileff, un recéleur. Il est aimé par deux femmes, deux sœurs, Vassilissa, une jalouse, dont il est l'amant et la pure Natacha, qui l'aime secrètement. Lors d'un cambriolage, Pépel est surpris par le propriétaire des lieux, un baron ruiné, chez qui les huissiers doivent saisir, le lendemain, tous les meubles. Les deux hommes sympathisent et deviennent amis. Afin d'échapper à la police qui a repéré ses trafics, Kostileff promet la main de Natacha au commissaire de Police qui a des vues sur celle-ci. Amoureuse de Pépel, elle ne peut s'y résoudre et refuse de revoir le policier.

Adapté d'une pièce de l'auteur russe Maxime Gorki, le film s'inscrit dans le cinéma du Front Populaire et symbolise également par les idées véhiculées l'engagement de Renoir au sein du parti communiste. Il en résultera d'ailleurs quelques décalages étonnant puisque l'intrigue entièrement transposé dans un contexte français parisien se voit finalement doté d'élément disparate ayant trait à la Russie (certains personnages, la monnaie en rouble) et au communisme après que Renoir ait sous la pression de ses amis communiste fait légèrement machine arrière en incorporant certains détail slave à son film.

Le film offre une certaine légèreté et une galerie de personnages pittoresque typique de Renoir et de ce qu'on pouvait voir dans le cinéma français de cette période. Cela n'atténue pourtant pas la réelle noirceur du cadre et de certaines figure sordides : le vieux Kostilef sous une bonhomie chrétienne qui cache un infâme tyran et usurier, sa femme qui ne vaut pas mieux et attendant de le voir mourir sans parler de la police corrompue à laquelle ils veulent livrer l'innocente Natacha (amoureuse de Gabin) pour obtenir ses faveurs. Sans doute porté par le contexte social euphorique de l'époque, le récit ne pousse pas plus loin cette facette glauque (au contraire de la pièce originale qui finit dans le drame complet) en dépit de certains moments éprouvant comme la raclée de Natacha par le couple néfaste.

Je ne sais pas si c'est une réelle influence de Renoir (pour le cinéma pas mal d'allusion à Chaplin comme la dernière scène faisant écho à celle des Temps Modernes) mais plus que la littérature russe on pense plus au Misérables dans un contexte moderne (pour le couple à la Thénardier) ou aux Mystères de Paris pour la description effrayante des bas fond mais aussi l'amitié entre Gabin et Louis Jouvet. Ces derniers entre le jeu réfléchi et pensé de Jouvet et celui à l'instinct et aux tripes de Gabin sont parfaitement complémentaires et complices (et une belle scène de rencontre qui scelle leur amitié lorsque Gabin vient cambrioler le Baron ruiné). Très intéressant donc et représentatif d'une époque avec ce happy end inattendu, sur une trame voisines quelques années plus tard il en sera tout autrement avec "Le Jour se lève" par exemple signe du changement d'humeur.


Trouvable facilement en zone 2 chez Studio Canalextrait