Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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dimanche 8 septembre 2024

Confidentiel - Marché sexuel des filles - (Maruhi) shikijô mesu ichiba, Noboru Tanaka (1974)


 Prostituée de dix-neuf ans au caractère bien trempé, Tome vend ses charmes dans les quartiers pauvres d’Osaka. Elle vit avec sa mère, qui exerce la même profession qu’elle, et son frère handicapé mental, seul être qui compte réellement à ses yeux. Afin de ne dépendre de personne, Tome prend la décision de travailler à son compte. Elle va pour cela devoir faire face aux menaces des souteneurs et de la concurrence…

Confidentiel - Marché sexuel est une œuvre s’inscrivant dans le courant du Roman Porno, productions érotiques du studio Nikkatsu qui entama ce virage à l’orée des années 70 afin d’enrayer la crise de spectateurs. Cependant, le choix du noir et blanc, la veine austère et arty du film rappelle davantage le cinéma Pink, première vague érotique du cinéma japonais des années 60 qui était plus explicitement politisée et expérimentale sous la férule de cinéaste comme Koji Wakamatsu, Masao Adachi… Noboru Tanaka, qui débuta au sein de Nikkatsu en tant qu’assistant de quelques fameux francs-tireurs tel Seijun Suzuki ou Shohei Immamura, se situe en partie dans ce sillage. Néanmoins, si la forme diffère de ses films les plus célèbres au sein du studio, pour le fond Tanaka fait montre d’un grand intérêt pour la condition féminine et notamment la figure de la prostituée. Le réalisateur apparaît comme une continuité d’un Mizoguchi par exemple, mais Confidentiel est aussi par son regard social une manière de poursuivre l’image rebelle et anticonformiste que pouvait avoir la prostituée dans le Japon d’après-guerre.

Le film joue constamment sur ces deux tableaux, la prostituée apparaissant à la fois comme un être brutalisé sous le joug des hommes dans une pure touche mélodramatique, mais aussi une marginale libre de ses choix, loin des carcans de la société capitaliste. Le casting du film représente un peu ces directions contradictoires. Meika Seiri incarnant Tome, l’héroïne farouche, traîne un passé sulfureux puisqu’avant d’entamer sa carrière d’actrice (dans du cinéma érotique ou des productions plus célébrées comme Le Cimetière de la morale de Kinji Fukasaku L’Empire des sens de Nagisa Oshima), elle fut une réelle travailleuse du sexe et hôtesse de bar. Malgré son jeune âge, elle dégage un certain vécu et quelque chose de précocement abimé qui fait transpirer une vraie authenticité à son personnage. A l’inverse Genshu Hanayagi jouant la mère de Tome est une intellectuelle et militante féministe célèbre au Japon. 

Dans le cadre du récit, Tome tente dans son activité de prostituée de s’affranchir de la tutelle des hommes et de ne pas avoir de proxénète, malgré l’insistance violente de certains à occuper cette position. Cette soumission apparaît au contraire comme une fatalité et un conditionnement social pour d’autres femmes, telle la mère de Tome ou Fumie (Junko Miyashita). La première s’avilit par pur dévotion à un amant qui la trompe, et Fumie ne semble pouvoir exister sans que l’autorité passive ou violente d’un homme s’impose à elle. Le traitement des scènes de sexe par Tanaka est en adéquation avec cette caractérisation. Tome s’y montre passive, détachée et ne semble qu’effectuer froidement son « métier », sa mère est au contraire la plus active et agitée pour satisfaire son client, alors que Fumie est plus ambigüe en subissant totalement les assauts masculins tout en y trouvant un plaisir discutable résultat de ce conditionnement - ambiguïté que prolongera brillamment l'actrice Junko Miyashita dans d'autres rôles chez Tanaka comme La Véritable histoire d'Abe Sada (1975), Bondage (1977), La Femme aux cheveux rouges (1979). 

L’histoire se déroule à Osaka et plus précisément dans le quartier de Naniwa, refuge des marginaux et populations démunies dont les burakumin et Zainichi coréens. Le noir et blanc dominant l’ensemble du film semble donc représenter l’impasse sociale de cet environnement pour les personnages féminins, qu’ils assument ou subissent leur condition. On pense à la réflexion qu’eut un Ettore Scola quand il réalisa son célèbre Affreux, sales et méchants (1976), à savoir que la dégénérescence d’un environnement déteint naturellement sur ses habitants et les entraînes dans un mimétisme, une spirale d’avilissement difficilement surmontable. Cela s’observe ici par la promiscuité sexuelle dérangeante, les relents d’inceste au sein de la cellule familiale, et la rivalité mère/fille tant charnelle que professionnelle où l’amant et le client s’intervertissent entre elles. Tanaka renoue ainsi avec la boussole morale incertaine d’un Shohei Imamura dont les personnages étaient tout autant affranchis des codes de bienséance dans des œuvres comme La Femme insecte (1963) ou Profond désir des dieux (1968).

S’il ne montre pas le pan presque joyeux de ces métiers du sexe comme il pouvait le faire dans son Nuits félines à Shinjuku (1972), Noboru Tanaka montre néanmoins que la condition de ses personnages repose autant sur des maux sociétaux (sexisme et conditionnement évoqués plus haut) qui sur une marginalité assumée. Lorsque le film passe en couleur durant les dernières minutes, c’est pour montrer un aperçu de la vie urgente, moderne et « normée » que représente l’urbanité plus opulente d’Osaka.

Cet instantané de réalité rappelle justement la scène finale de Nuits félines à Shinjuku montrant le décalage entre la fin de nuit des travailleuses du sexe et le début de journée des travailleurs ordinaires. Ce bref saut dans la normalité se solde par une perte tragique pour Tome, qui refuse la possibilité offerte de se fondre parmi le commun, et choisit de rester sur ses terres. Toute la dualité du propos repose d’ailleurs sur l’analogie faite plusieurs fois dans l’histoire entre la nature d’objet soumis de ces prostituées (la récurrence de la poupée gonflable), et la manière dont Tome endosse joyeusement et volontairement ce statut durant l’une des dernières scènes. 

Sorti en bluray français chez Carlotta

mardi 13 avril 2021

Nuits félines à Shinjuku - Mesunekotachi no yoru, Noboru Tanaka (1972)


 Masako est une prostituée qui travaille dans des bains du quartier de Shinjuku. Son quotidien est rythmé par ses sorties entre amies et son travail. La jeune femme entame une relation avec son voisin Makoto. Le jeune bisexuel s'est entiché d'une jeune femme, qu'il tente par tous les moyens de conquérir. Le trio s'embarque alors dans une relation dangereuse et sensuelle...

Nuits félines à Shinjuku est une œuvre qui déplace en quelque sorte dans le genre du Roman Porno et le contexte seventies les préoccupations d’un Mizoguchi sur la condition féminine dans des œuvres comme La Vie d'O'Haru femme galante (1951) ou encore La Rue de la honte (1956). Comme dans ce dernier, le film de Noboru Tanaka s’attache à la description du microcosme des travailleuses du sexe dans le quartier de Shinjuku à Tokyo. On suivra plus précisément les employées d’un soapland, établissements à la lisière infime de la prostitution où les clients viennent se faire laver (et plus si affinité par cette proximité physique) par des jeunes femmes. Tous ces oiseaux des nuits de Shinjuku sont partagés entre cette marginalité assumée et une volonté d’endosser une existence plus conventionnelle. 

Cette dualité s’exprime notamment par des relations de couples vouées à l’échec. La quête de normalité passe obligatoirement par un homme, mais qui ne constitue pas une séparation avec leur quotidien puisqu’il s’agira souvent de client protecteur, ou de types peu scrupuleux rattaché à d’autres vices de Shinjuku comme le jeu. Ces femmes sont condamnées à un vase-clos où leur vie, connaissances et même loisirs les ramènent toujours en ces lieux, du Kabukicho des plaisirs où elles travaillent au quartier de bar de Golden Gai où elles vont se détendre après leur service. Il y a donc ces femmes façonnent leur à travers leurs relations toxiques ou leur naïveté (Omitsu (Keiko Maki) et son client banquier), mais aussi les hommes, qu’ils soient revenus de tout et cynique en se complaisant dans leur situation ou ceux reniant ce qu’ils sont dans leur volonté d’intégration comme ce jeune gigolo gay tentant en vain une relation hétérosexuelle. 

Noboru Tanaka pose un regard à la fois cru et tendre sur ses personnages. Ce sont les rares scènes de jour qui font figure d’éclipse, d’exception dans un quotidien où le réalisateur rend totalement fluide dans la narration les apartés obligatoires de scènes de sexe dans le Roman Porno Nikkatsu. Elle se fondent dans la narration en tant qu’instants de « travail » presque dénués de réelle excitation (pour les protagonistes comme pour le spectateur) ou alors font figure d’apartés faussement libérateurs (et parfois baigné d’un surprenant onirisme) où les personnages s’enfoncent d’autant plus dans leurs conditions sociales et intimes tragiques. Le film est une vraie photographie du quartier de Shinjuku à cette période, et surtout de la frontière infranchissable que constitue le passage du jour à la nuit pour ses habitants. 

La dernière scène est emblématique de cela lorsque Masako (Tomoko Katsura) et Honda (Ken Yoshizawa) arpentent les rues au petit matin après avoir bu et fait l’amour toute la nuit. C’est presque physiologique, tels des vampires ils ne peuvent soutenir du regard la lumière du jour et de ses reflets sur les buildings. Alors que les premiers travailleurs émergent dans les rues, que grillages des commerces remontent, nos oiseaux de nuit s’effondrent de sommeil à même le trottoir. Une des grandes réussites de Noboru Tanaka, grand observateur de cette condition féminine dans ses films à venir au sein de la Nikkatsu comme La Véritable histoire d’Abe Sada (1975) par exemple. Le film bénéficiera plus tard d’un remake tardif tout aussi intéressant avec L’Aube des félines (2017).

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Elephant

samedi 30 avril 2016

L'école de la Sensualité - Kanno kyoshitsu: ai no technique, Noboru Tanaka (1972)

En proie à ses premiers émois sexuels, l'adolescent Isao rêve chaque nuit de son professeur d'éducation physique, la belle et vive Ikuko. Il finit par lui ouvrir son cœur mais elle repousse gentiment ses avances. Frustré, Isao invente toutes sortes de stratagèmes pour dégoûter Ikuko de son fiancé, professeur de chimie dans le même lycée. Comme ses plans échouent, il envisage une solution radicale. La catastrophe est imminente...

Noboru Tanaka signe avec L'école de la sensualité l'un de ses premiers Pinku Eiga au sein de la Nikkatsu. La tonalité de comédie lycéenne potache ne permet pas au film d'atteindre complètement le trouble de ses classiques à venir. Le film dépeint le désir dévorant du jeune Isao (Nobutaka Masutomi) pour son professeur d'éducation physique, la belle Ikuko (Mari Tanaka). Dès l'ouverture, cela permet au réalisateur de signer une séquence éblouissante dans l'expression des fantasmes de l'adolescent. La salle de classe devient le théâtre de ses ébats imaginaires, cet environnement participant aux jeux érotiques avec Ikuko nue se frottant au tableau de classe et voyant son corps pâle enduit de craie. On reconnaît à la fois l'esthétique crue et stylisée du désir chez Tanaka où une étreinte très bestiale baigne dans un écrin travaillé avec cette photo gorgée de filtre.

Isao va ensuite tenter divers stratagèmes pour séduire Ikuko et surtout la faire rompre avec son fiancé le professeur de chimie. Le scénario est assez paresseux pour dépeindre ces péripéties et c'est surtout par l’étude de caractères que Noboru Tanaka élève l'intérêt du récit. Contrairement à nombres de grandes icones du Pinku Eiga, Mari Tanaka n'incarne pas un personnage victime (une Naomi Tani, Junko Miyashita ou Asami Ogawa passent par un véritable chemin de croix pour assumer leur désir dans leurs films phare) symbole de la domination masculine dans la société japonaise, mais une femme assumant sa libido. L'aspect culpabilisant du sexe s'estompe à travers son personnage en parlant librement avec ses élèves, repoussant sans le brusquer les avances d'Isao. Cette sensualité sans complexe est à la fois implicite (Ce short et ce haut moulant laissant voir ses tétons qu'elle porte pour donner ses cours de volley) et explicite dans le total abandon lascif de ses étreintes avec son fiancé qu'espionnent en douce les élèves.

Le cadre contemporain et l'humour atténue un peu des thématiques que l'on verra avec plus d'intensité dans ses œuvres suivantes. Isao par ses manigances rend le fiancé d'Ikuko de moins en moins fiable à ses yeux et paradoxalement renforce leur attirance mutuelle, leur coït trouvant une intensité plus grande encore et filmée sur le vif par Noboru Tanaka. Cette excitation renforcé par l'incertitude annonce bien sûr le très anxiogène La Véritable histoire d'Abe Sada (1975) où il donnait une étouffante relecture du même fait divers ayant inspiré Oshima pour L'Empire des sens (1976). L'amour obsessionnel nourri de fantasmes et de voyeurisme d'Isao prépare également aux visions d'un Japon libre de ses perversions dans le cadre des années 20 sur La Maison des perversités (1976). Enfin le côté douloureux (Isao préférant la frustration tant qu'il n'a pas eu Ikuko plutôt que de suivre ses camarades chez une prostituée) et le plaisir transgressif de cette impossible romance élève/professeur développe déjà les idées de Bondage (1977) le biopic que Tanaka consacrera à l'artiste Seiu Ito.

Tout cela passe par le visuel plus que par la construction maladroite du scénario. Les scènes d'amours prennent un tour de plus en plus oniriques au fil du récit, comme pour nous faire douter que l'ensemble n'est pas une prolongation du fantasme d'ouverture et que nous nous trouvons dans l'esprit d'Isao. L'adversité semble rendre l'attirance irrépressible, Ikuko s'accrochant à la fois à son amant quand il est le plus vulnérable et cédant enfin à Isao alors que celui-ci a commis l'irréparable. Le plaisir semble reposer sur ce danger et cette transgression morale, Noboru Tanaka faisant apparaître symboliquement des flammes autour d'Ikuko et Isao lors de leur sensuel rapprochement qu'il filme avec une lenteur savamment calculée. Malgré le ton comique qui atténue parfois la portée dramatique et les quelques maladresse narratives, une œuvre très intéressante où s'exprime déjà tout le brio de Noboru Tanaka qui fera bien mieux par la suite.

 Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side

mercredi 3 juin 2015

Bondage - Hakkinbon Bijin Ranbu Yori: Semeru!, Noboru Tanaka (1977)

Peintre, dessinateur et photographe, Seiu Ito se passionne pour le bondage. Ses modèles : ses deux épouses et une prostituée, dont la ressemblance avec sa première femme l'entraîne dans une spirale sadienne.

Noboru Tanaka avait su montrer l’enchevêtrement dangereux et vénéneux liant le sexe, la douleur et la mort dans des œuvres aussi déroutantes que La Véritable histoire d’Abe Sada (1975) et La Maison des perversités (1976). Le réalisateur signe son film le plus abouti sur ce thème avec le bien nommé Bondage. Tanaka transpose en image les préceptes de l’artiste japonais Seiu Ito. Celui-ci fut un véritable chantre de la pratique du bondage à laquelle il consacra toute sorte de disciplines artistiques. D’abord la performance immortalisée par la photographie où il mettait en scène sa propre épouse ligotée dans les poses les plus diverses. 

Viendrait ensuite le rôle de précepteur avec des supports (photos, illustrations, cartes postales)  montrant toutes les formes que peut prendre l’art du bondage. Enfin il ferait office d’historien de la pratique (lui-même s’étant inspiré des mythes nés des annales judiciaire de l’ère Edo rapportant les punitions faîtes aux femmes) avec des ouvrages de références dont une Histoire illustrée populaire des crimes et châtiments célèbres au Japon.

Noboru Tanaka parvient avec brio à retranscrire cet esprit à la fois didactique, pervers et troublant dans Bondage. Sorte de portrait fantasmé de Seiu Ito (ici incarné par Hatsuo Yamaya), le film se fait l’illustration cruelle et passionnée du bondage. La narration nous livre ainsi deux visions. L’’une en flashback où l’on verra Ito expérimenter différente forme de sévices sur son ancienne épouse consentante. Montrés dans leurs crudités et violence sans explications, le sadisme des exactions interpelle et le plaisir ne semble exister que dans le regard concupiscent et fou de l’artiste. Le présent nous montre la rencontre entre Ito et sa nouvelle « disciple », Taé (Junko Miyashita).

Là encore c’est domination et la brutalité qui semble guider la pratique lors de la première expérience où Ito ligote et possède Taé. Un saisissant renversement s’opère lors de la scène où le choc et la stupeur de Taé se transforme en intense plaisir, la faisant passer en une étreinte fiévreuse de victime à partenaire idéale. Une nouvelle fois Junko Miyashita se montre d’une sensualité et abandon incandescent (obligé de se calmer avec la neige tomber à l’extérieur), littéralement transfigurée en une séquence saisissante.

Dès lors vont défiler les pratiques les plus douloureuses/exaltantes, Seiu Ito tenant alors son rôle d’initiateur à l’écran et en voix-off pour nous les expliquer en détail. On retiendra notamment celle de « la poulie » où Taé est suspendue par les cheveux et dans l’obligation de rester sur la pointe des pieds pour ne pas encourir d’horrible souffrance. Le visage de Taé où se lisent souffrance et plaisir et les expressions inattendues qui s’y révèlent constitue la recherche, le plaisir suprême pour Seiu Ito. 

Contrairement aux premières séquences ambigües, ce plaisir semble cette fois partagé avec des partenaires se complétant dans leur quête SM. Cette odyssée du plaisir et de la douleur n’a pas de limite, tant à l’écran que sur le tournage tant le don de soi de Junko Miyashita interpelle sur certaines scènes. On pense à ce moment où elle est plongée dans un lac gelé et surtout ce plan d’une sidérante beauté la montrant suspendue en kimono dans une lande enneigée sous le regard admiratif et aimant d’Ito. Le regard vide et en pure extase de Taé exprime bien le pur don de soi que constitue ce moment pour la jeune femme qui s’y oublie totalement. 

Si dans La Véritable histoire d’Abe Sada les corps des amants finissaient par les trahir à force d’excès, cette fois ce sera leur esprit. Taé perd ainsi la raison, cette démence semblant se prolonger à sa santé et lui permettant d’aller encore plus loin dans le plaisir du bondage, jusqu’à la mort en fait. La dernière partie révèlera alors tout le romantisme morbide qui unit le couple. Seiu Ito (qui aura toujours demandé l’autorisation à Taé d’aller plus loin) inflige avec un plaisir mêlé de mélancolie les différents outrages qui prennent un tour monotone. Il a bien compris que ce seront les dernières fois et qu’il devra bientôt dire adieu à son amour.

La mise en scène de Tanaka sait comme toujours capturer la furie du désir comme le lent et douloureux raffinement du bondage dans une réflexion plus proche de Georges Bataille que du Marquis de Sade. Il parvient réellement à élever la perversité au rang d’œuvre d’art par la beauté formelle du film et à sa compréhension du bondage, à la fois douloureux et joyeux sans être distant ni moqueur. Une approche parfaitement résumée par l’ultime séquence à l’humour noir très particulier. Le dépit de son amante défunte, Seiu Ito l’exprimera par le regret de ne pas avoir expérimenté de nouveaux sévices sur son cadavre. Un pur diamant noir et une des plus belles réussites de Tanaka. 

Sorti en dvd zone 2  français chez Zootrope

dimanche 19 avril 2015

La Maison des perversités - Edogawa Rampo ryōkikan: yaneura no sanposha, Noboru Tanaka (1976)

Tokyo, 1923. Goda, directeur d’une pension de la ville, est un homme seul et introverti qui trouve son propre plaisir dans l’espionnage de ses pensionnaires à travers des fentes de son plafond. Parmi eux, la belle Lady Minako, femme riche à l’érotisme brûlant, s’adonne à des pratiques diverses, allant de la masturbation avec des sabots à des relations acrobatiques avec des prêtres libidineux. Un jour, alors que la belle s’ébat avec un homme déguisé en clown, elle l’étrangle, se sachant observée…

L’univers singulier de Noboru Tanaka rencontre ici celui du célèbre romancier japonais Edogawa Ranpo. On sera ici plus dans la veine psychologique que purement policière d’Edogawa Ranpo, tout en gardant son sens de l’étrange et du mystère. Une approche qui sied parfaitement au sens du bizarre de Noboru Tanaka et qui offrira un pinku eiga des plus déroutant.  Tanaka, à l’image de son anxiogène La Véritable histoire d’Abe Sada explore une nouvelle fois le désir féminin de manière coupable et libérée à la fois. Dans le Tokyo des années 20, Minako (Junko Miyashita) est une riche jeune femme à l’imaginaire riche en fantasme. Pour les satisfaire elle se réfugie dans une pension où elle peut s’abandonner aux pratiques les plus troubles, aux situations les plus déroutantes -les autres pensionnaires n'étant pas en reste entre un prêtre défroqué ou une peintre à l'art très particulier. Comme souvent avec Tanaka l’érotisme prend des détours inattendus par la grâce de la mise en scène. 

La scène d’ouverture donne le ton avec cette chambre baignée dans une photo diaphane Minako habillée à l’européenne y cédant aux assauts d’un homme déguisé en clown. Comme dans La Véritable histoire d’Abe Sada (qui constitue avec Bondage (1977) et La Maison des perversités une trilogie où l’on retrouve Junko Miyashita) le désir féminin, même s’il doit se cacher pour s’exprimer pleinement est libéré et ce jusqu’à la folie. Noboru Tanaka se situe ainsi à contre-courant des Pinku Eiga de la Nikkatsu plaçant la femme en victime soumise des hommes ou faisant de cette émancipation féminine un véritable chemin de croix (les films sadomasochiste de Masaru Konuma et Naomi Tani, Harcelée (1976).  Le fait que le film se déroule à L'ère Taishō (1912 – 1926), une des périodes les plus libres du Japon (entre la confusion de l’ère Meiji qui précède et de celle militariste de l’ère  l'ère Shōwa qui lui succèdera) ne doit ainsi rien au hasard quant aux mœurs assumées des protagonistes et plus particulièrement des femmes.

Junko Miyashita excelle à exprimer l’abandon le plus lascif, le désir le dévorant. Ce sont les hommes qui se soumettront à ses volontés, volontairement réduit au rôle de spectateur face à ses excès. Cela donnera une des idées les plus folles du film (et typique du sens du grotesque d’Edogawa Ranpo) avec le chauffeur de Minako dissimulé dans un fauteuil et vivant au plus près les expériences de sa patronne – idée déjà exploitée dans Horrors of Malformed Men (1969) autre adaptation d’Edogawa Ranpo. Ce voyeurisme s’exprimera à plein avec Goda, le tenancier de la pension (Renji Ishibashi) observant depuis les combles les écarts de ses locataires par un trou au plafond. Ce sera une source de plaisir supplémentaire pour Minako qui remarquera le voyeur, instaurant un jeu curieux entre exhibitionnisme et voyeurisme façon Fenêtre sur cour (et préfigurant les écarts du Body Double (1983) de Brian De Palma). 

Le lien entre espionnée et espion restera implicite jusqu’à ce que la mort  s’invite, Minako étouffant un de ses amants lors d’une étreinte. L’amour retrouve une dimension morbide chère à Noboru Tanaka, Minako initiant Goda à l’expression de son désir transcendé en infligeant la mort. Le film part ainsi dans des directions surprenante, l’odyssée érotique mortelle nous invitant dans une sorte de rêve éveillé macabre où le réel (et la morale) ne reprend ces droit que dans la conclusion ambiguë. Le séisme de 1923 de Kantō est ainsi autant une sorte de punition divine face à tant de dépravation que l’expérience ultime du plaisir avec une mort imminente en plein acte. Noboru Tanaka est décidément un des auteurs les plus fascinants du Pinku Eiga.

 Sorti en dvd zone 2 français chez Zootrope

vendredi 27 mars 2015

La Véritable histoire d'Abe Sada - Jitsuroku Abe Sada, Noboru Tanaka (1975)

Dans les années 1930 à Tokyo, l'histoire vraie d'Abe Sada, une ex-geisha qui s'éprend de Kichizo, un restaurateur. Ils entretiennent dès lors des rapports amoureux et sexuels confinant à la folie.

La Véritable histoire d’Abe Sada est la première adaptation du fait divers des années 30 qui inspira à Nagisa Oshima son célèbre L’Empire des sens (1976). Dans le Japon militariste de 1936, Abe Sada et son amant Kichizo vécurent une passion amoureuse et érotique frénétique les coupant du monde extérieur et entraînant l’homme à bout force à la mort. Abe Sada scella ainsi le lien en tranchant le sexe de Kichizo, errant plusieurs dans les rues de Tokyo avant d’être arrêtée. L’Empire des sens est la transposition la plus connue de cette histoire qui provoqua un scandale au Japon puisque Nagisa Oshima y bafouait nombre de tabou locaux avec sa pornographie explicite et sa nudité frontale. Coproduction française, le film sortira en Europe bien avant le Japon où il sera largement coupé par la censure. Oshima dans ces œuvres antérieures était bien plus sous influence Occidentale que japonaise ce qui se ressent dans l’érotisme morbide de son classique où l’on décèle notamment les thématiques d’un George Bataille.

Sorti un an plus tôt, La Véritable histoire d'Abe Sada est un film bien plus ouvertement japonais. Du point de vue de sa production notamment puisqu’il s’inscrit dans le genre du pinku eiga et de la série des « roman pornos » de la Nikkatsu. Le film est donc moins ouvertement transgressif que le Oshima, appliquant le cahier des charges avec ces scènes de sexe intervenant à intervalles réguliers tout en dissimulant la nudité des acteurs. Cet état de fait ne signifie pourtant pas que le film est moins réussi et/ou intéressant que L’Empire des sens, au contraire. Sous les contraintes, le pinku eiga était un formidable terrain de jeu thématique et esthétique pour les réalisateurs les plus doués et nombre de grands films japonais des 70’s furent issus de ce genre peu « noble » mais grande matière à expérimentation. Noboru Tanaka est un des grands réalisateurs du pinku eiga et va offrir une version tout aussi inspirée et mémorable du fait divers.

Si dans L’Empire des sens on parlait de « corrida de l’amour » (titre japonais du film, Ai no korīda), la passion charnelle de La Véritable histoire d'Abe Sada correspond plutôt à une danse de la mort. Noboru Tanaka fait montre d’une épure narrative et visuelle impressionnante. Le passé, la rencontre et le déclenchement de l’amour fou de Kichizo (Eimei Esumi) et Abe Sada (Junko Miyashita) sont à peine esquissé, nous enfermant immédiatement dans la prison érotique de leur chambre d’hôtel. Tout rapport au monde extérieur est synonyme d’oppression (le Japon totalitaire et militarisé d’alors étant subtilement esquissé avec ces défilés d’uniformes dans la rue) et de conflit. Que Kichizo aille simplement se faire raser chez le barbier et Abe Sada le soupçonnera avec furie d’être retourné voir sa femme (initialement patronne d’Abe Sada). Qu’Abe Sada s’absente pour une course ou pour prendre un bain et Kichizo furieux pensera qu’elle a cherché à faire disparaitre l’odeur d’un homme.

Dans tous les cas la violence des disputes se poursuivra par des réconciliations fiévreuses entraînant les amants dans des étreintes les laissant à bout de forces. Le regard, la peau, le sexe, l’odeur et tout simplement le contact de l’autre est une drogue dont on ne peut se détacher trop longtemps sous peine de défaillir. La chambre devient à la fois un cocon et une prison où l’amour suffit à s’absoudre de tout besoin naturel, les plateaux et les boissons du service de l’hôtel étant à peine effleurées par le couple. L’appétit charnel maladif est ainsi assouvi avec force mais leurs corps semblent prêts à défaillir par ses excès, le couple trouvant la stimulation définitive par des jeux sadomasochistes. Le film malgré ses nombreuses scènes de sexe n’a ainsi absolument rien d’excitant au final. La caméra de Tanaka nous immerge dans un espace mental de folie amoureuse où les étreintes de corps épuisés s’entrecroisent plaisir et douleur comme au ralenti, où les visages expriment l’extase tout en prenant des rictus de souffrance.

Junko Miyashita est réellement impressionnante par l’abandon et la démence qu’elle dégage, le film adoptant (comme son titre l’indique) son point de vue tandis que Eimei Esumi est un amant dépassé mais si amoureux qu’il acceptera de suivre son désir jusqu’à son dernier souffle.
Noboru Tanaka nous offre une mise en scène épurée, tout en tableau fixe où la photo pâle et désaturée  de Masaru Mori magnifie la nudité d’une blancheur cadavérique du couple. Une pulsion de mort anime le couple et semble être la seule issue pour eux, l’orgasme ultime. 

Dès lors le drame final plane tout au long du récit avec une Abe Sada menaçant de son couteau Kishizo s’il osait la quitter. Lorsqu’il y sera contraint par la mort, la lame sera le seul moyen de les réunir à nouveau en offrant à Abe Sada une relique de son amant disparu. La dernière partie nous laisse ainsi enfin voir le monde extérieur à travers le passé et le présent désormais solitaire d’Abe Sada. Un traumatisme originel aura été la cause de cette recherche absurde du plaisir et qu’elle n’aura su résoudre que par l’amour, aussi sordide soit son issue. Une œuvre déroutante qui parvient à troubler avec autant de force que L’Empire des sens sans céder à ses excès.

Sorti en dvd zone 2 français chez Culte Underground

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