Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mercredi 29 janvier 2025

Black Sunday - John Frankenheimer (1977)


 Le pilote de dirigeable Michael Lander, qui a enduré les horreurs de la guerre du Vietnam, est devenu psychotique. Désireux de se suicider en grande pompe, il s'associe à la terroriste palestinienne Dahlia, qui prévoit d'utiliser Lander pour faire exploser une bombe lors du Super Bowl en faisant s'écraser son avion sur les gradins bondés. Alors que des milliers de vies sont en jeu, l'agent militaire israélien Kabakov fait équipe avec le FBI pour tenter d'empêcher le meurtre-suicide de Lander.

Black Sunday peut être vu comme un des derniers, si ce n’est le dernier réel coup d’éclat d’un John Frankenheimer qui par la suite rentrera tristement dans le rang, tant au niveau des faveurs du public que de l’inspiration artistique. Issu de cette génération de réalisateurs (Sidney Lumet, Arthur Penn) ayant fait leurs armes à la télévision sur des « dramatiques » laissant le temps et la marge de manœuvre pour expérimenter, Frankenheimer est identifié dès ses premières grandes réussites. Les heureuses rencontres (Burt Lancaster avec qui il tournera cinq films), l’inventivité formelle et l’audace de ses sujets le mettent sur les radars de la critique (notamment française). C’est notamment le cas pour une sorte de trilogie paranoïaque comprenant Un crime dans la tête (1962), Sept jours en mai (1964) et L’Opération Diabolique (1967). Tout en s’appuyant sur les tensions d’un Guerre Froide vivace,  Frankenheimer finissait par capturer un mal plus intérieur, par ses peurs activées (Un crime dans la tête) ou du moins stimulées par les menaces extérieures (Sept jours en mai), jusqu’à l’épure existentielle et désespérée du fabuleux L’Opération Diabolique. Les productions de la fin des années 60 et du début des années 70 contiendront encore leur lot d’excellents film, mais les divergences avec les studios (la sortie sabordée par MGM de Les Parachutistes arrivent (1969)) , les vedettes récalcitrantes (Gregory Peck sur Le Pays de la violence (1970)), les insuccès injustes (la fresque épique Les Cavaliers d’après Joseph Kessel), placent progressivement le réalisateur à la marge d’une industrie ne jurant plus que par la modernité d’Easy Rider.

Lassé des Etats-Unis, Frankenheimer s’imagine un destin à la Joseph Losey et s’installe à Paris, séjour durant lequel il signera le méconnu L'Impossible Objet (1973) exercice justement bien trop appliqué et déférent à ce cinéma européen auquel il aspire. Il va en partie se remettre en selle en réalisant French Connection 2 (1975), très solide suite du classique de William Friedkin. Ce sont certainement les aptitudes, connues mais rondement exploitées dans French Connection 2 (immersion documentaire, action filmée sur le vif) qui convaincront Robert Evans qu’il est l’homme de la situation pour adapter Black Sunday, premier roman d’un encore inconnu nommé Thomas Harris. Le projet est entamé alors que le contexte du conflit israélo-palestinien est dans un de ses moments les plus délicats, notamment la prise d'otages des Jeux olympiques de Munich. On imagine Frankenheimer creuser encore davantage les jeux de paranoïas et de faux-semblants de ses films des années 60, mais l’approche sera différente.

Frankenheimer était un vrai artiste politisé, les penchants progressistes de son cinéma se prolongeant dans la réalité puisqu’il eut la charge de réaliser les films promotionnels de la campagne de primaire de Robert Kennedy. Très lié à ce dernier, il l’aida à gagner en assurance face aux caméras et s’apprêtait à venir le chercher le soir où il fut assassiné par balles le 5 juin 1968. Cet évènement tragique ajouté au déconvenues professionnelles évoquées plus haut affectèrent profondément, Frankenheimer, dans sa vie personnelle (avec de longs épisodes d’alcoolisme et de dépression) et son art, notamment sur Black Sunday.

Par de nécessaires précautions (qui n’empêcheront pas les incidents en amont, durant et après le tournage, tout comme les controverses à la sortie), le film fait une forme de choix apolitique dans son approche. La narration avance en mettant en parallèle le projet terroriste de Septembre Noir et l’enquête du Mossad pour le contrecarrer. Plutôt que d’opposer les groupes et les idéologies, Frankenheimer observe les individus. Opération Diabolique avait ouvert chez le réalisateur une réflexion sur le mâle américain, sa place dans une société en mutation qui se prolongerait par l’immersion dans l’Amérique profonde de Les Parachutistes arrivent et Le Pays de la violence. Cela passait par l’interprétation de stars à la splendeur fanée dans ces trois films (Rock Hudson, Burt Lancaster et Gregory Peck), et le constat d’un supposé âge d’or révolu. Lander (Bruce Dern) est une figure bien différente, rattaché aux maux profondément contemporains de l’Amérique. Brisé par son expérience de prisonnier au Vietnam et trahi par des troubles de stress post-traumatique, Land est un être déclassé par son ancien corps d’armée, et déconsidéré par les institutions du pays censées l’accompagner – la cruauté du rendez-vous médical, entre le mépris d’une assistante et l’impréparation du médecin devant le suivre. La manière de retrouver sa dignité et prendre sa revanche consiste donc en le projet fou d’être à l’initiative d’un attentat de Septembre Noir sur le sol américain. Frankenheimer, qui fut par la suite longtemps attaché au projet Rambo, se montre clairement visionnaire sur ce thème avant qu’il ne devienne plus commun au sein du cinéma américain. 

La double narration est captivante en mettant dos à dos les individus, dans leurs errements comme leurs failles, à des instants décalés. La barbouzerie d’ouverture nous introduit Kabalov (Robert Shaw), agent du Mossad dont les états de services lui ont valu le doux surnom de « solution finale ». Durant l’opération, sa volonté va pourtant faillir au moment d’abattre Dahlia (Marthe Keller), membre de Septembre Noir à sa merci. Les révélations progressives sur le passé de Kabalov et Dahlia en font des personnages miroir, ce que souligne bien la mise en scène de Frankenheimer lors de leurs deux face-à-face. Dahlia est animée d’une rage, d’un ressentiment, d’une soif de sang et d’un fanatisme qui devaient certainement être ceux de Kabalov à ses débuts. Kabalov quant à lui témoigne d’une usure, lassitude, qui seront probablement ceux de Dahlia après 20 ans de campagnes sanglantes, sans avoir fait évoluer les choses. 

Frankenheimer fait habilement osciller notre empathie de l’un à l’autre, dans de superbes scènes introspectives (les confessions de Kabalov à l’hôpital, celles entre Dahlia et Lander) ou des moments d’action où le réalisateur nous pousse vers une jubilation coupable – la séquence durant laquelle Lander et Dahlia échappent aux garde-côtes. Cet humanisme est cependant mis à mal constamment lorsque chacun des deux camps renoue avec les méthodes les plus abjectes durant leurs pérégrinations. La joie démente manifestée par Lander après le test de sa bombe durant lequel il a sacrifié un innocent, l’indifférence à tirer dans la foule de Fasil (Bekim Fehmiu) durant une course-poursuite urbaine à pied, tout cela finit par sceller notre choix pour ceux privilégiant la vie dans le cadre du récit.

Après deux heures d’un pur récit d’espionnage rondement mené et captivant, Frankenheimer va amorcer le grand morceau de bravoure du film. Le montage d’une précision métronomique, le déluge d’action insensé et les visions dantesques (le dirigeable piquant du nez au-dessus d’une tribune de stade) mènent à un suspense haletant soutenu par le score anxiogène à souhait de John Williams. Quelques imperfections techniques ici et là ne sauraient remettre en question le sommet de tension de ce climax, lorgnant sur le film catastrophe et paradoxalement presque trop spectaculaire en comparaison du ton introspectif qui précède. Malgré toutes ses qualités, le film (dont l’originalité sera émoussée par la sortie quelques semaines plus tôt d’Un tueur dans la foule de Larry Peerce (1976) au sujet voisin) ne remportera pas le succès escompté et Frankenheimer ne se retrouvera plus aux rênes d’un projet aussi ambitieux. Les évènements du 11 septembre 2001 limiteront désormais les diffusions du film, l’irréalisme spectaculaire du moment de sa sortie étant désormais auréolé d’une authenticité visionnaire fort dérangeante. 

Sorti en bluray français chez Sidonis

samedi 2 septembre 2023

Bobby Deerfield - Sydney Pollack (1977)


 Bobby Deerfield est un jeune champion de Formule 1 méticuleux, ordonné et obnubilé par la victoire. Il assiste un jour à un accident dans lequel un pilote meurt et où un autre est gravement blessé. En lui rendant visite à la clinique, Bobby rencontre Lilian Romelli. Alors que le pilote respire la mort, la jeune femme éclate de vie.

Bobby Deerfield est une adaptation du roman Le ciel n'a pas de préférés d’Erich Maria Remarque, et s’avère une tentative de renouer avec le grand mélodrame hollywoodien dans ce contexte des années 70. Le film adopte un parti-pris plutôt audacieux avec une approche feutrée et tout en retenue pour susciter l’émotion. Il s’agit de la rencontre de deux solitudes qui masquent leur détresse intime de façon bien différente. Bobby Deerfield (Al Pacino) est un pilote de formule 1 chevronné qui propage le sang-froid nécessaire aux joutes du circuit dans sa vie personnelle en maintenant une distance glaciale avec sa famille et son entourage. C’est un être replié sur lui-même qui masque toute émotion derrière l’épaisseur de ses lunettes noires. Malheureusement un incident de course inexpliqué ayant coûté la vie à son coéquipier fissure sa cuirasse et éveille des angoisses qu’il ne peut résoudre par une explication concrète, une faille mécanique. Il va faire la rencontre de Lilian Romelli (Marthe Keller) une jeune femme qui à l’inverse masque sa vulnérabilité sous une attitude excentrique et imprévisible.

Une sorte de road-movie mélancolique en Italie rapproche et sépare alternativement ce couple qui n’en est pas vraiment un, la froideur de l’un et les facéties de l’autre offrant à chacun une forme de fuite empêchant un engagement plus sérieux. Le choix de la retenue est intéressant mais dessert le film en lui donnant un ton et une esthétique uniforme, sans qu’un lâcher-prise vienne rompre cette neutralité et servir l’évolution des sentiments des personnages. Il y a matière à comparaison avec le grand mélo de l’époque, Love Story de Arthur Hiller (1970) qui sur des éléments voisins bouleverse en assumant une certaine emphase dramatique. En remontant plus loin et également produit par la Warner, un classique comme Victoire sur la nuit de Edmund Goulding (1939) jouant sur les mêmes ressorts (une jeune femme malade au temps compté vivant une romance) trouvait quant à lui un bel entre-deux pour le mélange de tonalité feutrée et une certaine flamboyance. 

Mais là c’est comme si le contexte plus désabusé des années 70 (Love Story étant justement une exception) empêchait tout expression affirmée de l’émotion. On traverse de somptueux paysages italiens sans qu’une once de romantisme ne se ressente, l’opposition de caractères des personnages n’est presque jamais matière à des scènes marquantes, dans le drame ou la comédie – à l’exception du moment où Lillian provoque un attroupement en s’amusant de la célébrité de Bobby. Même les scènes de courses sont dépourvues de la moindre énergie et sentiment de danger, filmées avec une rare platitude. 

Si Marthe Keller parvient malgré tout à tirer son épingle du jeu, Al Pacino semble totalement éteint et la dernière partie où le malheur rattrape concrètement le couple nous laisse dans une indifférence polie tant rien n’a été ait pour nous impliquer davantage. L’alchimie entre eux est peu communicative, alors qu’en coulisse Pacino et Keller sont réellement tombés amoureux et furent en couple plusieurs années après le tournage. Peu convaincant donc, mais ce n’est que partie remise pour Sydney Pollack qui signera le grand mélo dont on le sait capable avec le somptueux et célébré Out of Africa (1985).

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

vendredi 28 octobre 2016

Les Caprices de Marie - Philippe de Broca (1970)

Marie, la ravissante fille de Léopold Panneton, patron du café et maire du village, doit se présenter à un concours de beauté local. Son père ne veut rien entendre. Sa mère, soutenue par d'autres habitants d'Angevine, prend sa défense. Marie hésite au moment de partir car elle aime Gabriel, l'instituteur, un garçon timide qui n'ose pas se déclarer. Elle est élue «Reine de la Mer», dans un petit port normand. Au même moment, un milliardaire installé sur son yacht apprend que sa quatrième femme l'a quitté et se met sur le champ en quête d'une nouvelle fiancée...

Les Caprices de Marie poursuit l'illustration truculente de la France rurale abordée par de Broca dans son trépidant Le Diable par la queue (1968). Dans ce dernier la ville s'invitait à la campagne avec le malfrat incarné par Yves Montand bientôt gagné par le charme rural et l'excentricité des autochtones. Les Caprices de Marie inverse le postulat avec la ravissante Marie (Marthe Keller) rêvant de quitter le village et d'explorer le monde, l'occasion se présentant peut être en participant à un concours de beauté local. De Broca va d'abord nous enchanter avec la langueur de cette vie où chaque plaisir du quotidien (une partie de pêche, un verre au soleil...) se fait au rythme des pérégrinations de Marie dont tous les villageois masculins sont amoureux. On s'amuse des personnalités hautes en couleurs, du père aux penchants gauchistes incarné par Jean-Pierre Marielle, François Périer en chef d'orchestre lunaire, Fernand Gravey en militaire retraité. La truculence des acteurs rend les personnages très attachant et donne un penchant plus naïf que libidineux à leur attachement pour Marie dont la jeunesse et la beauté avive leur tendresse plutôt que leurs sens.

Il n'y a que le seul célibataire du village, l'instituteur Gabriel (Philippe Noiret) qui semble résister aux charmes de Marie, où du moins ne pas l'afficher alors que c'est finalement celui dont l'attention compte le plus pour la jeune femme. La photo ensoleillée de Jean Penzer magnifie le superbe environnement rural dont en lui conférant une certaine facticité dans le choix des couleurs vives ornant l'architecture des demeures et créant ainsi un effet "maison de poupée". Philippe de Broca use de belles idées formelles pour signifier l'attirance des personnages, notamment cette magnifique scène où l'orchestre disparait pour ne plus laisser voir que Gabriel et son violoncelle aux yeux aimant de Marie lors du concert nocturne dans le kiosque du village.

Marthe Keller déjà si charmante dans Le Diable par la queue (premier film avec de Broca dont elle tombera amoureuse) allie ici séduction, désinvolture craquante et inconséquence féminine attachante. Philippe Noiret incarne un personnage au croisement de ses interprétations de La Vie de Château (1965, Jean-Paul Rappeneau) et Alexandre le bienheureux (1967, Yves Robert), tout en mollesse paisible imprégné de ce cadre campagnard. Seulement si Rappeneau force l'endormi à se démener et Yves Robert à se complaire dans sa paresse, Philippe de Broca reste dans l'entre-deux où l'on sent bien Gabriel amoureux, empoté mais aussi résigné face aux rêve d'ailleurs de marie qu'il ne veut pas contredire. Chez de Broca c'est toujours au rêveur de faire le chemin vers ceux qu'il aime (Les Jeux de l'amour et Le Farceur notamment) ou au contraire choisir de se perdre dans sa fantaisie perpétuelle (L'Amant de cinq jours (1961), Le Roi de cœur (1968), Un monsieur de compagnie (1964)...).

Le rythme du film avance ainsi en trois temps. D'abord celui du milliardaire américain Mac Power (Bert Convy), éreintant et tapageur. Il ne voit au départ en Marie qu'un objet destiné à en remplacer un autre (une nouvelle épouse destinée à éteindre les feux de la presse sur un ex volage) avant d'en tomber sincèrement amoureux en croisant enfin une femme non vénale qui lui résiste. Mac Power est un pendant des personnages extravagants incarnés par Jean-Pierre Cassel chez de Broca, le charme à la française étant remplacé par un sens du spectacle "à l'américaine" où il déploie son immense fortune pour impressionner et séduire Marie. Le deuxième temps est celui de Marie, charmée d'avoir enfin un prétendant aussi spectaculairement entreprenant mais l'héroïne sera constamment en attente, même dans l'imminence d'une cérémonie de mariage toujours retardée, espérant que Gabriel osera franchir le pas. C'est ce dernier qui donne le troisième temps, à la traîne au propre (la catastrophique course de vélo) comme au figuré quand il rate toute les occasions de se déclarer à Marie, le rythme propre à de Broca semblant toujours trop rapide pour la placidité du personnage.

On s'amuse beaucoup du choc des cultures, notamment un Marielle plus fier et franchouillard que jamais qui résiste tant bien que mal à l'outrance de Mac Power. L'erreur de ce dernier sera de vouloir par ses moyens s'approprier Marie et son environnement, source d'une folle comme seul de Broca est capable avec la rencontre physique entre le village français et l'urbanité new yorkaise. Les soirées mondaines, les boites de nuit hippie et les salles de boxe bruyante ne peuvent rivaliser avec les tranches de vie réjouissantes du début de film. De Broca reprend cependant le leitmotiv des deux films jumeaux que sont Le Roi de Cœur et Le Diable par la queue, le charme des excentriques finissant par opérer ici avec notre américain cessant soudain de s'agiter pour comprendre la vraie place de celle qu'il désire.

C'est au rêveur de prendre conscience et choisir, de Broca parvenant à délester "l'étranger" de son caractère caricatural (l'américain parlant fort, achetant tout et se croyant partout chez lui) pour le rendre plus attachant lors du beau final où Marie dépasse également ses aspirations superficielles. La principale qualité mais aussi le seul vrai défaut du film repose sur son rythme effréné (une ellipse en hélicoptère nous emmène du village à New York en un clin d'œil) inscrit les élans des personnages dans le mouvement perpétuel sans lourdeur psychologique mais qui empêche aussi de s'installer la mélancolie suspendue qui fait toute la force émotionnelle des grands films de de Broca. Cela n'en reste pas moins un opus enlevé, très original et injustement méconnu dans la filmographie du réalisateur.

 Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Gaumont

samedi 2 novembre 2013

Le Diable par la queue - Philippe de Broca (1968)


Dans un château délabré du XVIIe siècle, propriété d'une famille de nobles désargentés, on attire les touristes avec la complicité du garagiste local. Jusqu'au jour où arrivent un séduisant gangster et ses deux complices qui transportent le butin de leur dernier méfait. La famille de châtelains n'a aucunement l'intention de laisser passer une pareille aubaine et le gangster est-il vraiment si pressé de partir...

Tous les meilleurs films de Philippe de Broca voient leurs héros lunaires et excentriques se créer et évoluer dans un ailleurs fantaisiste représentant constamment une alternative à la réalité qui ne manque pourtant pas de les rattraper. L'expression la plus fameuse de ce motif est bien sûr Le Magnifique (1973) et son héros perdu entre fantasmes et réalité ou encore le Brésil de bd de L'Homme de Rio (1964). Dans Le Diable par la queue, cet ailleurs est représenté par un château du XVIIe siècle où subsiste de nos jours tant bien que mal une famille de nobles ruinés. Cette situation ne leur a en rien fait perdre de leur prestance et excentricité, comme le prouve leur manière de subsister dans leur demeure aussi prestigieuse que délabrée.

Avec la complicité du garagiste local (Xavier Gélin) amoureux d'Amélie (Marthe Keller) cadette de la famille, les voitures des rares voyageurs sont sabotées afin que ceux-ci se réfugient au château transformé en auberge. La dernière fournée va leur ramener un séducteur vantard (Jean-Pierre Marielle) et sa maîtresse récalcitrante, un groupe de nudiste allemand et surtout le baron César Maricorne (Yves Montand) faux noble et vrai escrocs en fuite après un hold-up.

Philippe de Broca crée un décalage constant entre le vestige du passé que constitue le château et l'agitation bien contemporaine qui guide ses habitants. Dans un premier temps on appréciera la présentation savoureuse que fait le réalisateur de cette famille d'allumés (qui rappelle celle tout aussi azimutée du Farceur (1961)) entre le comte à la nonchalance toute aristocratique (Jean Rochefort parfait), la malicieuse grand-mère (Madeleine Renaud), la très avenante et séduisante comtesse (Maria Schell), l'effacée et discrète Jeanne (Clotilde Joano) et surtout Amélie et son sex-appeal ravageur.

De Broca leur conserve cette langueur et port altier typique de leur rang à travers leur phrasé, leur maintien (Jeanne et ses poses mélancolique jouant du piano) tenues et respect des traditions (le dimanche matin tout le monde va à la messe bien évidemment). La rencontre avec leurs hôtes plus inscrits dans la réalité devraient donc créer un choc des cultures mais c'est tout l'inverse qui se produira.

La période de tournage en plein été et aussi ce moment de la vie de De Broca (qui vient d'épouser Marthe Keller et la magnifie comme rarement sourire éclatant, coupe à frange et minijupe) qui confère au film une joie de vivre et une légèreté irrésistible. C'est cet esprit représenté par ses nobles insouciants qui contamine progressivement tous les autres personnages du film.

Ce sera bien sûr le cas pour le malfrat joué par Yves Montand d'abord présenté sous un jour menaçant, tout de noir vêtu et taciturne. Afin de donner le change et échapper un temps à la police, il va donc se fondre dans le décor en y allant lui aussi de ses attitudes exubérantes, Montand s'en donnant à cœur joie dans un grand numéro de clown séducteur et beau parleur, forçant tous ses tics hâbleurs pour notre plus grand amusement.

Le charme des lieux et de ses occupants opère donc lors de merveilleuses séquences où l'imagerie ensoleillée, le brio du réalisateur pour mettre en valeur le château (le château de Fléchères dans le département de l'Ain) et la musique envoutante (évoquant bien cette insouciance du passé) de Georges Delerue offre de pur moments de grâce tel cette partie de chat dans le parc. De Broca sait également s'éloigner de ce registre contemplatif pour des élans plus boulevardiers hilarant dans le climat de séduction entre Yves Montand et Maria Schell (ou les essais infructueuses de conclure pour Xavier Gélin) et surtout les tentatives d'assassinat ratées afin de récupérer le fameux magot qui permettrait de restaurer le château.

Ce cadre est donc propice à libérer la fantaisie qui sommeille en nous, pour un temps ou pour de bon à l'image d'un Montand qui comprendra qu'il ne joue pas mais est enfin lui-même dans cette légèreté qu'il dégage (voir le moment où il rejoint les nudiste en riant après avoir manqué de se noyer). Une belle réussite au charme contagieux et pas dénué de la mélancolie typique de De Broca (Claude Piéplu étonnamment tragique dans le délire ambiant son dépit rappelant celui de Jean-Louis Maury dans Les Jeux de l'Amour) dans cet idéal de comédie populaire.

 Sorti en dvd zone 2 français chez Studio Canal

making of d'époque

dimanche 11 août 2013

Fedora - Billy Wilder (1978)


Fedora commence par la fin : on apprend la mort de Fedora en même temps que le héros, William Holden, un scénariste-producteur indépendant sur le déclin. Holden se souvient que, quelques semaines plus tôt, il avait tenté d'aller jusqu'à l'île où vivait recluse Fedora pour lui proposer de faire son comeback dans une nouvelle version d'Anna Karenine qu'il souhaitait produire. Mais, alors que Fedora, qu'il est arrivé à joindre difficilement, parce qu'elle vit entourée de gens étranges qui semblent l'isoler du reste du monde, voulait faire ce film, son entourage s'y est opposé et l'a empêchée de tourner.

En 1950 Billy Wilder réalisait avec Boulevard du Crépuscule un des films les plus cinglants sur Hollywood. Wilder alors en pleine gloire et au sommet de son art (succès d’Assurance sur la mort (1944) Oscar du meilleur film et réalisateur pour Le Poison (1945) et les années 50 seront plus triomphales encore) se penchait sur le destin des stars déchues du muet où une Gloria Swanson pratiquement dans son propre rôle y incarnait un fossile encore resté figé au temps de sa gloire. Le jeu théâtral et expressionniste d’une Swanson en représentation permanente en faisait un monstre plus à sa place dans le Hollywood moderne, ce que viendrait lui rappeler un William Holden en jeune loup aux dents longues et que chercherait à lui dissimuler les collaborateurs d’antan en caméo renforçant la vérité du récit (Cecil B. DeMille, Hedda Hopper, Buster Keaton…) ou un  Erich Von Stroheim en majordome revivant leur conflit de Queen Kelly (1929). Avec Fedora, Billy Wilder réalise le film jumeau de Sunset Boulevard en posant un même regard cinglant sur les rescapés d’un Hollywood disparu, bercé des lueurs du temps de leur splendeur.

Quelque chose a pourtant changé depuis le film de 1950, Wilder s’identifie désormais à ces fossiles d’un autre temps. Après un ultime triomphe avec La Garçonnière (1960), le réalisateur aura en effet passé deux décennies compliquées le plaçant progressivement à la marge. Lui qui sut si bien inscrire ses œuvres dans les goûts et attentes du public se trouvait désormais trop en avance sur son temps (l’audacieuse comédie adultère Embrasse-moi idiot (1964) ou la farce politique Un, deux, trois (1961)), en décalage (la romance adulte de Avanti (1972) et quand il pense réaliser son grand œuvre avec La Vie Privée de Sherlock Holmes (1970), le montage originel de 4 heures se voit mutilé par le studio, renforçant son amertume. Wilder verra donc le portes des studios se fermer lorsqu’il cherchera un financement pour Fedora et à l’image de son héros William Holden courant le monde pour trouver les fonds de sa prochaine production, cet avant-dernier film sera une coproduction franco-allemande.

Wilder placera beaucoup de son aigreur dans les dialogues de William Holden, fustigeant les « barbus » régnant désormais à Hollywood, ne jurant que par la jeunesse et réalisant leur film sans script. Holden est donc est producteur venu chercher le salut dans ce passé glorieux en cherchant à convaincre la star recluse Fedora (Marthe Keller) de retrouver le chemin des plateaux dans son nouveau projet, une adaptation moderne de Anna Karenine. Il ira pourtant de surprise en surprise lorsqu’il retrouvera l’icône dont beauté inaltérée est contrebalancée par un esprit tourmentée sévèrement réfréné par un entourage castrateur.

L’inspiration principale de Fedora est bien évidemment  Greta Garbo, star secrète et mystérieuse, aux prétendant(e)s innombrables prêts à se damner pur elle et qui entretint sa légende en se retirant au faîte de sa gloire pour ne plus reparaître publiquement. Wilder dans sa première partie montre le mythe s’effriter, la beauté physique est une illusion du passé artificiellement entretenue, mais l’égo démesuré qui en résulte souffre de ne plus être le centre de l’attention et des regards, créant des êtres monstrueux et inaptes une vie normale. 

Marthe Keller est un masque de cire désarticulé et dissimulé derrière chapeau et lunette ne la rendant que plus insaisissable est formidable (et avec le recul annonce dans son allure d’autres grands incompris reclus tel un Michael Jackson) et offre un contraste saisissant avec la véritable déesse aperçue dans les flashbacks mais déjà là aussi prisonnière de son mythe.

Fedora ne pourra retrouver son lustre que lors de son enterrement où elle pourra une ultime fois se mettre en scène et susciter l’admiration de son public. La deuxième partie du film écornera pourtant une nouvelle fois le souvenir par une révélation donnant une portée plus vaste encore. L’âge d’or Hollywoodien pensait avoir créé des Dieux modernes avec ses stars plus grandes que natures mais il a pour le pire engendré des monstres prêts à sacrifier leurs proches pour perpétuer une grandeur disparue. 

Wilder s’avère moins cinglant et corrosif que dans Sunset Boulevard, la lucidité se disputant au regret de ce qui n’est plus et dont l’émerveillement avait finalement sa part d’ombre. Wilder observait sa Norma Desmond avec la fascination d’un anthropologue, à l’inverse il regarde Fedora avec compassion car il partage son sort de fossile. Le film testament de Wilder dans lequel on préférera voir sa vraie dernière œuvre plutôt que le piteux Buddy Buddy (1981). 


Encore inédit en dvd hormis une onéreuse édition espagnole mais le film ressort en salle le 21 août dans une copie magnifique et devrait certainement être enfin édité par Carlotta dans la foulée.


dimanche 20 février 2011

Vertiges - Per le antiche scale, Mauro Bolognini (1975)


En Italie, dans les années 1930, le professeur Bonaccorsi, psychiatre réputé, mène des recherches sur la folie, dans l'asile où il travaille comme médecin, en Toscane. Il a trois maîtresses, Bianca (son assistante), Carla (épouse d'un collègue) et Francesca (épouse du directeur de l'asile). Une nouvelle venue, le docteur Anna Bersani, est là pour une période de stage ; très vite, elle s'oppose aux théories de Bonaccorsi...

Deux ans après Liberté mon amour, Bolognini poursuivait son étude des années fascistes sous un angle inattendu avec Vertiges. Inspiré des écrits du médecin Mario Tobino, le film nous plonge dans le quotidien d'une équipe médicale dans un asile d'aliénés.

A leur tête, on trouve Marcello Mastroianni, médecin-chef totalement investi et convaincu de trouver une explication "biologique" à la folie, et menant des recherches afin d'en détecter le germe. L'équilibre des lieux bascule dès l'arrivée d'une assistante universitaire jouée par Marthe Keller, à l'approche plus psychanalytique et freudienne. Son regard extérieur va mettre à jour les dysfonctionnements divers, notamment les rapports étranges qu'entretient Mastroianni avec les autres femmes en fonction dans l'asile. Sa supposée bienveillance est sérieusement remise en cause par diverses révélations et un comportement révélant au détour d'un dialogue "tous les syndromes de la schizophrénie".

C'est là le grand thème du film, celui d'une Italie malade où la frontière entre la folie et un esprit sain est plus ténue qu'il n'y paraît, l'isolement et la société de déséquilibrés mentaux finissant par être contagieux. Bolognini multiplie les indices tels le générique d'ouverture nous montrant une fête costumée où Mastroianni apparaît grimé au milieu de ses patients sans que l'on fasse la différence ; ou encore les malades en voie de guérison (même si les rechutes inattendues sont légions) assignés aux tâches ménagères. Mastroianni est brillant d'ambivalence et Bolognini offre trois superbes portraits de femme avec Marthe Keller, Françoise Fabian et Barbara Douchet, chacune figurant la droiture, la fidélité ou la décadence, vertus les plaçant sous le joug ou en opposition à Mastroianni.

Les seconds rôles sont superbes également, Pierre Blaise (inoubliable héros de Lacombe Lucien) en homme enfant lucide mais fragile et surtout une magnifique Adriana Asti en femme de chambre en demande maladive d'amour physique. Bolognini confère la même minutie à son asile (le film fut tourné dans un vrai asile, la présence des fous orientant la performance des acteurs) qu'aux décors d'époque plus chatoyants que ses autres films, l'extérieur étant à peine entraperçu pour un huis clos oppressant. La conclusion se fait d'ailleurs cinglante quand on quitte enfin les lieux : le discours vindicatif des tuniques noires apparaît à peine plus sensé que celui des fous qu'on a cotoyés tout le film. C'est pourtant bien celui qui régentera la politique du pays et le menera à sa perte...

Sorti en dvd zone 2 français chez Carlotta

Extrait avec un petit souci de son on dirait...