Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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dimanche 9 novembre 2025

Paranoïaque - Paranoiac, Freddie Francis (1963)

 Dans la campagne anglaise, Simon partage avec sa sœur la demeure ancestrale de leur famille. Décidé à profiter seul de l'héritage de leurs parents décédés, il cherche à la faire passer pour folle et à l'interner. L'apparition d'un homme mystérieux prétendant être Tony, leur frère décédé huit ans auparavant, va bouleverser ses plans.

En ce début des années 60, le studio Hammer va ajouter une corde à son arc dans ce qui constitue ses genres de prédilection, le thriller. Jimmy Sangster, scénariste vedette de la Hammer et à l’écriture de certaines de ses plus belles réussites gothiques (Frankenstein s'est échappé (1957), Le Cauchemar de Dracula (1958)), commence à éprouver une certaine lassitude face à la formule s’installant sur ce créneau. Le thriller est alors en train de se mettre à l’heure moderne avec les deux immenses chocs que seront Les Diaboliques d’Henri-Georges Clouzot (1955) et Psychose d’Alfred Hitchcock (1960). L’écriture de Sangster va alors s’orienter vers ces deux influences avec toute une série de récits à suspense en revisitant les éléments les plus marquants. L’excellent Hurler de peur de Seth Holt (1961) inaugure le cycle, suivit d’autres réussites comme Maniac de Michael Carreras (1963) ou Confession à un cadavre du même Seth Holt (1965).

Paranoiac appartient à ce courant et va reprendre de façon génialement outrée les gimmicks de Clouzot et Hitchcock. Formellement le noir et blanc est privilégié pour se démarquer des pétaradantes couleurs des films gothiques et instaurer un mystère plus inquiétant, mais le récit se déroule néanmoins dans un vieux manoir anglais n’estompant pas cette identité du studio. Les chocs graphiques et narratifs que furent la scène de douche et le twist de Psychose sont ici démultipliés et, à défaut de créer la même surprise et sidération, rendent le récit imprévisible à force de coup de théâtre. 

La santé mentale fragile d’Eleanor (Janette Scott) et l’appât du gain manifeste de son frère Simon (Oliver Reed) laisse croire à un récit de manipulation à cause de ses hallucinations où elle voit leur frère aîné disparu Tony ? Tout cela est désamorcé lorsque celui-ci (Alexander Davion) réapparaît bien vivant à la surprise générale. Le doute entourant sa véritable identité provoque des remous quand survient la question de l’héritage à partager ? La vérité est éventée rapidement et à défaut de complot une autre menace plus trouble se révèle.

Au vertige de ces poupées russes dont un seul mystère suffirait à nourrir un film entier, s’ajoute la dimension psychologique et torturée là aussi héritée d’Hitchcock et Clouzot. Le spectre de l’inceste plane à plusieurs niveaux, telle la tendresse trop insistante d’Eleanor envers Tony, celle plus implicite mais bien présente entre Simon et sa tante Harriet (Sheila Burrell), tout cela teintée d’imagerie religieuse culpabilisante. La vieille chapelle jouxtant la maison est ainsi à la fois le théâtre des troubles psychiques (Simon expiant une faute secrète à travers ses envolées d’orgue) et des menaces criminelles pesant sur les personnages, notamment avec une saisissant apparition nocturne masquée préfigurant le giallo. Freddie Francis, directeur photo vedette du cinéma anglais signe là sa quatrième réalisation et semble parfaitement s’épanouir dans le thriller psychologique. 

Les atmosphères se font délicieusement inquiétantes avec un travail sur l’obscurité qui dissimule autant un supposé danger surnaturel que les desseins et désirs coupables des protagonistes dont il sait capturer les regards anxieux, les attitudes ambiguës. L’interprétation participe à cette réussite, grâce à un Oliver Reed totalement halluciné en héritier psychotique et alcoolique (rôle de composition sur ce point), aussi inquiétant que pathétique dans ses excès, notamment une scène finale magistrale. Le scénario horrifiera la censure anglaise lors de sa présentation en amont, mais même avec les légers ajustements de Jimmy Sangster (la dimension incestueuse atténuée, la chapelle qui devient une bâtisse abandonnée pour atténuer le blasphème) la provocation est bien là et maintient Paranoiac dans sa volonté de thriller psychologique vénéneux.

Sorti en bluray français chez Elephant Films 

lundi 22 septembre 2025

Le Grand Inquisiteur - Witchfinder General, Michael Reeves (1968)

Angleterre, 1645. Tandis que la guerre fait rage entre les troupes républicaines de Cromwell et l'armée fidèle au roi Charles II, l'inquisiteur Matthew Hopkins et son redoutable assistant sillonnent les routes du pays, convoqués par les notables des villages pour mettre fin à l'activité de celles ou ceux qu'ils considèrent comme des sorcières et suppôts de Satan. Entre la potence et le bûcher, au terme d'abominables tortures, peu échappent à la sanction suprême. S'estimant au-dessus des lois, Hopkins commet l'erreur de s'attaquer à un prêtre et à sa nièce, dont le fiancé, un soldat, fait vœu de vengeance...

Le Grand Inquisiteur est une des productions Hammer les plus cultes et originales, dont la singularité doit beaucoup au talent de son jeune réalisateur Michael Reeves, véritable étoile filante qui mourra quelques mois après la sortie du film. L’horreur repose ici sur une réalité historique, et plus particulièrement une figure sulfureuse en la personne de l’inquisiteur Matthew Hopkins. Il s’agit d’un chasseur de sorcières ayant « exercé » durant la première révolution anglaise, et dont les méfaits lui valurent de rentrer dans la culture populaire locale. Le film adapte le roman éponyme de Ronald Bassett, spécialiste de la fiction historique. Cette base confère au récit un équilibre solide entre contextualisation historique et pure veine romanesque.

La scène d’ouverture montre ainsi crûment l’exécution par pendaison ordonnée par Matthew Hopkins (Vincent Price), la tonalité hallucinée et « folk horror » tenant au mélange d’ambiance rurale paisible et de violence frontale et hallucinée. Michael Reeves n’introduit aucune notion d’horreur surnaturelle, c’est la folie « normalisée » des hommes qui confère au film sa dimension à la fois excessive et retenue. Le réalisateur eu d’ailleurs maille à partir avec Vincent Price afin de le forcer à une prestation plus sobre que sur ses rôles dans les adaptations d’Edgar Allan Poe pour Roger Corman. 

Productrice de ces dernières et coproductrice avec Hammer de Le Grand Inquisiteur, la firme American International Pictures imposa Price alors que Reeves souhaitait Donald Pleasence. Ce registre retenu, sournois et calculateur rend cependant Hopkins plus glaçant encore, la démence venant de ceux réclamant ses « services » dans les villages visités, ainsi que de son répugnant complice John Steam (Robert Russell détestable à souhait) faisant office de bras armé.

Cette épure fait davantage du film un drame historique qu’un film d’horreur, mais comme souligné plus haut, la dichotomie entre la douceur pastorale et la monstruosité des exactions en font un spectacle assez unique. Cette souillure traverse également les victimes innocentes, tel le soldat valeureux Marshall (Ian Ogilvy) devenant progressivement une bête assoiffée de sang dans sa quête de vengeance. La douce Sara (Hilary Dwyer) subit également tout les outrages et voit clairement son équilibre mental vaciller dans l’éprouvante dernière scène – et un plan fixe mémorable au sein duquel se prolonge son hurlement. 

Les excès graphiques vont graduellement avec le sentiment d’impunité d’Hopkins. Reeves obéit à une certaine réalité historique du processus de torture de l’inquisition (la noyade dont le corps flottant ou non est supposé exprimer la présence de Satan), à la fois sobre dans la mise en scène et éprouvant dans la description crue des brutalités. Ivre de puissance et se sentant intouchable après tout ce à quoi il a échappé, Hopkins affirme donc explicitement et publiquement son sadisme avec une inquisition finale sur le bûcher cette fois précisément dépeinte et filmée avec emphase par Reeves.

Le film transcende sa nature de récit d’exploitation par l’allégorie politique évidente et intemporelle qui peut en être faite. L’exploitation des peurs, la paranoïa, l’opprobre et la persécution lancée sur autrui par malveillance, soif de pouvoir, cela pouvait évoquer le Maccarthysme à la sortie du film, d’autres firent un rapprochement avec la guerre du Vietnam. Décrié à sa sortie, le film a depuis gagné le statut de galon majeur des productions Hammer. On peut vraiment regretter que la disparition prématurée de Michael Reeves (âgé d’à peine 25 ans) l’ait empêché d’offrir d’autres propositions d’horreur au vu du talent déployé ici.

Sorti en bluray français chez BQHL

mercredi 27 août 2025

Les Étrangleurs de Bombay - The Stranglers of Bombay, Terence Fisher (1959)

En Inde, à la fin du XIXe siècle, une secte d'étrangleurs appelée les Thugs est la source d'enlèvements, de meurtres et de mutilations de voyageurs qui traversent les régions du pays sous leur influence. Les actes violents perpétrés par les membres de la secte ont pour but d'offrir des sacrifices rituels à la déesse indienne Kali. Un régiment britannique se lance alors aux trousses des tueurs, afin de les mettre hors d'état de nuire.

Les Étrangleurs de Bombay est une production Hammer s’appuyant habilement sur une réalité historique pour installer son récit à suspense. En l’occurrence il s’agit ici de la lutte de l’Empire colonial britannique contre la secte des Thugs en Inde. Certains éléments, comme l’introduction didactique ou encore l’épilogue citant de véritables officiers britanniques ayant dirigé cette lutte, tendent à inscrire le film dans une certaine véracité. Il n’y a par exemple aucune dimension explicitement fantastique ou d’éléments pulps qui feront plus tard le sel du nettement plus extravagant Indiana Jones et le Temple Maudit de Steven Spielberg (1984) mettant aussi en scène les Thugs.

Sans forcément aller jusqu’à lui attribuer un réalisme documentaire, les rituels et exactions de la secte correspondent dans les grandes lignes à ce que l’on sait de leur culte vénérant la déesse Kali. Terence Fisher prend le même soin dans la description du quotidien colonial. Le Capitaine Harry Lewis (Guy Rolfe), lui-même déconsidéré et déclassé dans le corps de l’armée malgré ses aptitudes, est ainsi par ce biais le plus préoccupé et en empathie envers la population locale. C’est lui qui, dédaigné par sa hiérarchie, finit par comprendre l’influence des Thugs en étant le confident de ses amis autochtones lui rapportant les enlèvements et disparitions mystérieuses parmi leurs proches. 

Le clivage de classe typique de la société anglaise se prolonge dans ces contrées lointaines et en mettant au ban le seul protagoniste bienveillant et ancré localement, empêche un individu tout en plaçant une communauté sous la menace des Thugs. Le scénario exprime frontalement la seule raison d’être du colonialisme, celle d’exploiter les ressources et une population à des fins capitalistes, générer des profits East India Company. Ce n’est que quand le profit commencera à être menacé que les lignes bougeront quelque peu.

Fisher étend son étude au système de caste indienne, l’absence d’entraide des locaux face à la menace s’y heurtant. Les plus pauvres en subissent les conséquences, tandis que les Thugs infiltrés sont issus des hautes castes. Il y a une certaine ambiance paranoïaque qui en découle et fonctionne assez bien, évitant le racisme sous-jacent (même si jouant sur cette tonalité pulp) que l’on pouvait malgré tout ressentir devant Indiana Jones et le Temple maudit malgré ses évidentes vertus divertissantes. Cette rigueur historique rend le film prenant, mais en freine parfois les pures vertus de frayeur. Terence Fisher tire son épingle du jeu par une violence surprenante, toute en sadisme et imagerie macabre. Les tortures inhérentes au culte de Kali et leurs conséquences sont dépeintes avec une frontalité à peine atténuée par les ciseaux de la censure anglaise horrifiée par le premier montage. 

Yeux crevés au fer rouge, tranchage de membres, découvertes de cimetières clandestins, rien ne nous est épargné et Fisher lui-même se surprendra à constater qu’il a sans doute eu la main lourde. La photo d’Arthur Grant s’équilibre entre les clair/obscur stylisé des scènes nocturnes inquiétantes, et des séquences diurnes rendant la moiteur palpable – même si de toute évidence le film n’a pas été tourné en Inde et que les extérieurs sont parcimonieux. Malgré une conclusion un peu trop expéditive, c’est en tout cas ce qui fait le sel de cette production gardant juste ce qu’il faut du cinéma d’exploitation pour privilégier une authenticité louable.

Sorti en bluray anglais sous-tiré anglais chez Powerhouse