Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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vendredi 7 novembre 2025

Mr and Mrs Bridge - James Ivory (1990)

 Kansas City, à la fin des années 1930. Walter et India Bridge vivent depuis longtemps selon des règles immuables. Avocat reconnu, Walter domine le couple, conformiste, autoritaire et pétri de principes. Si elle se plie à la volonté de son mari, naïve et infantile, India sent confusément qu'elle a raté sa vie. Walter en revanche éprouve de sérieuses difficultés à dompter ses trois enfants, à commencer par Ruth, belle, rebelle et indépendante. En épousant un plombier, Carolyn ne répond pas davantage aux attentes de ses parents que sa soeur. Quant à leur frère, Douglas, il s'engage prématurément dans l'armée. Inévitablement, les générations finissent par s'affronter, le vernis craque, la famille modèle explose.

Mr and Mrs Bridge est un projet de longue haleine poursuivit par le couple Paul Newman/Joanne Woodward, rendu possible par la rencontre avec James Ivory qui s’avérera le partenaire idéal pour le concrétiser. En 1959, Joanne Woodward tombe sous le charme du roman Mrs Bridge de Evan S. Connell lors de sa première publication. Le livre se faisait le portrait d’India Bridge, femme de la haute société de Kansas City durant les années 30/40, et observait sa difficulté voire son incapacité à faire face aux mues sociales en cours durant cette période. L’ouvrage se distinguait par sa construction très particulière, dépourvue de progression dramatique classique et plutôt construit en 117 brefs épisodes ou tableaux. Joan Woodward souhaite immédiatement en tirer une adaptation, initialement pour la télévision, mais sans pour autant jouer dedans car n’ayant pas encore l’âge mûr requis pour interpréter Mrs Bridge. Elle va se heurter à la réticence initiale de l’auteur, qui va d’ailleurs sortir dix ans plus tard une suite/variation avec Mr Bridge dépeignant les mêmes évènements mais en adoptant cette fois le point de vue du mari.

Le projet s’enlise durant de longues années jusqu’à la fin des années 80 où la rencontre avec James Ivory va permettre de le concrétiser. Rompu aux adaptations littéraires aussi ardues que prestigieuse, James Ivory sait également évoluer dans l’économie rigoureuse de sa collaboration avec le producteur Ismael Merchant et l’écriture ciselée de la scénariste Ruth Prawer Jhabvala. Le temps passant, Joanne Woodward a désormais l’âge requis et, avec le choix de fusionner les deux adaptations de Mr Bridge et Mrs Bridge, Paul Newman va à son tour endosser le rôle masculin et permettre de faciliter le financement du film. La construction en épisodes est conservée, conférant un rythme très particulier au film, n’évitant pas toujours l’ennui, mais lui conférant une indéniable singularité. Le récit est celui d’un choc, tour à tour social, culturel ou générationnel, mais se vivant toujours de manière feutrée et retenue. Tout change progressivement autour du couple formé par Walter Bridge (Paul Newman) et India Bridge (Joan Woodward) sans qu’eux n’évoluent fondamentalement, pour le meilleur et pour le pire.

Le couple incarne une certaine probité morale, à saluer ou à déplorer. Durant l’une des premières scènes, Walter se montre hermétique à la camaraderie grivoise et misogyne guidant parfois la masculinité de groupe. Un regard insistant sur les danseuses des Folies Bergères constituera son incartade la plus poussée durant un voyage à Paris, aussitôt avouée à sa femme vers laquelle son désir le ramène systématiquement, sans chercher l’aventure même quand elle s’offre à lui. Entre cette retenue et la pudibonderie WASP, il n’y a qu’un pas qui sera davantage franchit par India exclue très vite des confidences intimes de ses enfants. Les mœurs libres, l’expression coupable d’une libido naissante est un heurt pour elle tandis que Walter se montre au contraire plus compréhensif. Témoin des ébats de sa fille aîné avec un amant de passage, il passe l’éponge et lui donne les clés d’un début d’indépendance alors que la simple présence de photos érotiques dans les affaires de son fils Douglas (Robert Sean Leonard) met India dans tous ses états.

Ivory cherche avant tout à capturer la mentalité et les contradictions de la haute société américaine de cette période charnière. La droiture de Walter s’exprime dans l’expression de sa volonté, sa réussite, et le souhait de voir les autres, en particulier ses enfants, de faire montre de la même détermination. Ainsi ses œillères à lui sont avant tout sociales et politiques. Capable en tant qu’avocat de défendre un ouvrier estropié dans son emploi, il s’oppose au contraire au mariage de sa fille cadette avec un plombier – et manifestera son hostilité à l’idéologie communiste. Au contraire la compréhension d’India fonctionne par empathie de voir ses filles s’affirmer dans une existence plus exaltante que la sienne de seule mondaine au foyer, dévouée à sa famille. Elle va soutenir l’union de sa fille avec un homme de basse extraction, mais curieusement se montrer plus condescendante lorsque Douglas sortira avec une jeune femme n’appartenant pas à l’aristocratie dorée de Kansas City.

Avant l’inquiétante radicalité raciste et rétrograde dominant les Etats-Unis de Donald Trump, Ivory capture avec une grande justesse toute la complexité de la société américaine. L’humanisme déployé par un Clint Eastwood dans ses meilleurs films semble incompatible pour certains français avec sa fidélité au parti républicain, tout comme le propos vindicatif d’un John Carpenter dans Invasion Los Angeles corrélé à son amour assumé d’une société capitaliste. C’est toute cette nuance subtile que s’attache à dépeindre Ivory et la narration morcelée et sans éclat dramatique, si elle tend parfois à frustrer et provoquer l’ennui, constitue le parti-pris permettant de l’exprimer en profondeur. C’est sur ce point que repose le socle du couple India/Walter et les maintient ensemble malgré les conflits et la tension entre eux sous les dehors paisibles. D’ailleurs tous les protagonistes n’évoluant pas dans cet habile entre-deux sont ceux qui souffriront le plus des changements, qu’ils soient politiques, économiques ou sociétaux. L’oisiveté, la superficialité et le déclassement de son mari banquier conduit ainsi progressivement Grace (Blythe Danner), meilleure amie d’India, vers la dépression et le suicide.

Ivory a l’audace de désamorcer la dramaturgie jusqu’au bout, l’amorce d’un rebondissement enfin marqué débouchant sur la force tranquille de l’éternel recommencement avec le futur tout tracé dans l’ensemble des membres de la famille rentrant tous dans le rang. Sous son faux calme plat, Mr and Mrs Bridge est une œuvre plus radicale qu’il n’y parait, portée par les prestations magistrales de Paul Newman et Joanne Woodward, couple et partenaires complices devant et derrière les caméras.

Sorti en bluray chez BQHL 

lundi 25 mars 2024

Maurice - James Ivory (1987)


 Maurice et Clive s'aiment d'un amour chaste mais passionné. Pourtant, après l'arrestation pour outrage aux moeurs de leur ami Risley, ouvertement homosexuel, Clive craint d'être compromis dans la bonne société londonienne. Il renonce alors à son amour interdit, et épouse Anne...

Maurice est la pièce centrale de la trilogie d’adaptations que consacre James Ivory à E.M. Foster, se situant entre Chambre avec vue (1986) et Retour à Howards Ends (1991). Le roman éponyme de Foster fut écrit en 1913 mais publié bien plus tard en 1971 et à titre posthume un an après la mort de l’auteur. La raison est son sujet sulfureux puisqu’abordant explicitement l’homosexualité dans un récit largement autobiographique. Alors en pleine explosion de l’épidémie du sida et alors que les gays sont largement stigmatisés, Maurice est un œuvre salutaire dans une Angleterre à la longue tradition homophobe puisqu’il fut un des pays occidentaux à maintenir le plus tard les lois rendant l’homosexualité illégale, jusqu’en 1967 (et passible de peine de mort jusqu’en 1836). 

Maurice va donc dépeindre dans le contexte de l’Angleterre édouardienne les amours torturées entre Maurice (James Wilby) et Clive (Hugh Grant), deux jeunes hommes évoluant dans la bonne société anglaise. James Ivory met en parallèle l’éducation et les milieux respectifs des deux personnages pour signifier ce qui les rapprochera et les opposera. L’ouverture sur l’enfance de Maurice dépeint comme un adulte tente maladroitement d’expliquer « les choses de la vie » au garçonnet et se réfugie dans un charabia incompréhensible ainsi que la définition de la « norme » reposant sur l’amour d’un homme et d’une femme. Des années plus tard et désormais étudiant à Cambridge, Maurice forgé par cette éducation morale est une personnalité des plus conformiste. La rencontre avec Clive, les sentiments inédits pour lui qui en découlent, vont le faire basculer.

Le campus est un microcosme de la société édouardienne, mais aussi un refuge à cette dernière dans l’insouciance d’une jeunesse sans responsabilité. Maurice et Clive peuvent ainsi timidement se laisser aller à une certaine tendresse mutuelle, sans totalement comprendre ce qui leur arrive, ni savoir où cela va les mener. Le plus ouvert semble initialement être Clive, s’amusant de la pudibonderie de Maurice quad celui-ci ne s’offusque pas des omissions à l’ambivalence sexuelle de la culture hellénique dans les cours de leur doyen. Il y a une acceptation intellectuelle de l’homosexualité par Clive, que ce soit dans son principe ou même ses propres sentiments qu’il va finir par avouer à Maurice. Ce dernier, choqué le repousse dans un premier temps, ravivant toutes les protections de Clive soudainement très distant. Pour retrouver l’intimité et la confiance de son ami, Maurice surmonte ainsi ses clivages moraux pour assumer pleinement cet amour et finalement s’avérer le plus tendre et ardent des deux. Clive refusera cependant toujours de « consommer » cet amour, incapable lui de transcender dans son cas les carcans sociaux qu’induiraient son homosexualité. 

James Ivory ne juge jamais ses personnages et au contraire n’oublie jamais d’appuyer le contexte entourant cette romance avortée, notamment la répression policière et l’opprobre publique mettant au ban de la société un homosexuel démasqué, quel que soit sa position. La trajectoire inversée des deux héros est ainsi passionnante. Clive vit cette pression sociale presque physiologiquement en craignant la menace d’être découvert, s’effondrant pour renaître en personnalité conformiste rejetant son penchant et en se réfugiant dans le mariage. Maurice qui semblait le plus timoré des deux s’avère un être passionné sombrant dans de vifs tourments une fois rejeté. Les retrouvailles des personnages adultes sont paradoxalement dépourvues de toute tension sexuelle, de tout risque de rechute tant l’armure de normalité (Clive endossant dans son port, sa coiffure et ses costume « l’uniforme » du gentleman parfait) de l’un semble repousser l’émotivité à fleur de peau de l’autre. L’enjeu amoureux se déplace subtilement en y ajoutant une forme de réflexion sociale. 

Clive a des ambitions politiques et prône dans ses discours un intérêt pour les classes inférieures, tout en se montrant des plus condescendant et peu préoccupé au quotidien par le sort de ses domestiques. Par petite touche, Ivory montre que Maurice bien que forgé dans le même moule est capable de davantage d’empathie, notamment lors de la scène où il aide le garde-chasse Scudder (Rupert Graves) à déplacer le piano à cause d’une fuite au plafond. Ce simple geste amical en fait une figure moins cynique que Clive, ce que Scudder saura déceler en plus de l’orientation sexuelle commune. Au prix de nombreux atermoiements et hésitations, l’amour et l’acceptation de soi surmonte donc à la fois les barrières morales et sociales, éléments fondamentaux dans une société anglaise si marquée par les clivages de classe. Il est d’ailleurs intéressant que dans la VO, les protagonistes usent du terme « share » (partager en français) pour dire qu’ils ont couchés ensemble. Ce partage impossible de la classe dominante est aussi celui de Clive dans ses amours réfrénées - annonçant chez Ivory le Anthony Hopkins prisonnier des conventions de Les Vestiges du jour (1993).

Ivory reste allusif dans les situations (la probable absence de sexe dans le mariage de façade de Clive) et finement explicite par l’image (le final où Clive forge les barreaux de sa propre prison d’intégrité en refermant les volets de la chambre conjugale) pour émouvoir quant au sort de Clive, et ardent et sensuel par illustrer la libération physique et psychique qui découlent des amours de Maurice et Scudder. La dernière partie semble tendre vers la tragédie et au contraire le film (et bien sûr le livre) accepte une conclusion idéalisée, et presque de conte. A ceux qui trouverai cette issue naïve, il faut rappeler le passif filmique de l’homosexualité à l’écran. 

Les rares films progressistes et explicites sur le sujet comme Victim de Basil Dearden (1961) ou La Rumeur de William Wyler (1961) faisaient certes montre de compassion envers les gays mais définissaient leur penchant comme une sorte de malédiction leur promettant un destin tragique lors des conclusions. Maurice est donc un des premiers films grand public à ne pas montrer l’homosexualité comme une fatalité chez ceux qui l’assument, ce qui dû probablement toucher cette communauté dans le contexte encore hostile des années 80. 

Sorti en dvd zone 2 français chez MK2

mardi 10 mars 2015

Quartet - James Ivory (1981)

Marya et Stephan, jeune couple bohème, vivent dans l'insouciance du Montparnasse des années 20. Jusqu'au jour ou Stephan se fait arrêter pour recel d'œuvres d'art. Marya est alors recueillie par un couple de mécènes anglais, bien connu des milieux artistiques.

Quartet est une des œuvres qui amorce la reconnaissance critique en devenir de James Ivory, salué notamment par le prix d'interprétation d'Isabelle Adjani à Cannes (qui réussira l'exploit d'avoir un double prix d'interprétation féminine puisqu'elle est récompensée durant le même festival pour Possession). Le film adapte le roman Postures de Jean Rhys qui s'y inspirait en partie de sa propre existence dans le Paris des Années Folles. C'est un matériau idéal pour James Ivory qui y retrouve ses thématiques sur les rapports de classe et la soumission. Marya (Isabelle Adjani) une jeune anglaise d'origine créole mène une vie bohème et insouciante avec son époux Stefan (Anthony Higgins) jusqu'à ce que celui-ci se fasse arrêter pour recel d'œuvre d'art. Livrée à elle-même tandis que Stefan est condamné à un an de prison, Marya croit trouver une planche de salut quand les Heidler, un couple anglais formé de HJ (Alan Bates) et Lois (Maggie Smith) décide de la recueillir. Pourtant très vite un rapport malsain va s'établir entre les trois.

Le Paris romantique et flamboyant fantasmé de cette période n'existe vraiment que par intermittence et surtout au début du film. Dès l'installation du ménage à trois un lien sordide lie le couple et leur jeune protégée. La bienveillance de HJ n'avait pour but que de posséder (dans tous les sens du terme) Marya, tous cela avec l'assentiment de Lois. Marya après avoir tenté en vain de résister va finalement céder aux avances insistantes de HJ. Le scénario développe avec finesse l'issue inéluctable de cette cohabitation. D'abord par ce fameux rapport de classe, Marya livrée à elle-même n'ayant d'autre choix que de s'abandonner aux assauts de HJ. Son dénuement en fait une proie facile, d'autant que la connivence entre les époux la rabaisse sans cesse à sa condition où elle n'est finalement pour eux qu'un jouet, une sorte d'animal de compagnie dont ils finiront par se lasser (ce qui est arrivé à d'anciennes protégée comme on l'apprendra).

L'essentiel est de maintenir des apparences respectables derrières lesquelles les relations peuvent être plus libres. Le film est également captivant dans sa description sordide de la condition féminine. Toutes les femmes de l'histoire son dépendante d'un "maître", qu'il soit époux, amants ou client qui disposent d'elles à leurs guise. Sans cela, aucune carrière ou quelconque possibilité d'avenir, ce que l'on comprendra avec toutes les tentatives de fuites vouées à l'échec de Marya, la candeur et la vulnérabilité d'Isabelle Adjani ajoutant à ce côté enfant livré à lui-même. Le plus frappant est l'absence de rébellion de ces femmes face à ce destin, Lois acceptant et encourageant avec tristesse les écarts de son époux (magnifique Maggie Smith qui fait passer toutes nuances en silence et avec un détachement de façade).

Marya qui conjugue l'infériorité de sa classe et de son sexe va tomber bien plus bas, tombant finalement folle amoureuse de celui qui la tourmente tant. Isabelle Adjani développe finalement en parallèle de son rôle de Possession une autre expression de la folie, cette fois amenée par celle d'un monde qui ne lui laisse pas d'autre choix que cette soumission déguisée en amour passionnel. Elle semble toujours dominée, affaissée et assujettie par Alan Bates lors de leur scènes d'amours et lorsqu'elle daigne l'affronter on ressent plus une sorte de dépit résigné que de la vraie rébellion.

 Ivory et la scénariste Ruth Prawer Jhabvala renforce le côté passionné et torturé de ces rapports en comparaison du livre, HJ étant plutôt un anglais réfléchi pour lequel ce type de relation est normale au vu de son statut quand la prestation d'Alan Bates tutoie la démence par instant. De même Marya est nettement moins jolie que son équivalent au cinéma rendant naturel cette soumission alors que le drame est plus fort dans le film puisque même la beauté d'Isabelle Adjani ne pourra la sauver. C'est un thème au cœur de l'œuvre de Jean Rhys notamment son livre le plus connu La Prisonnière des Sargasses, sorte préquel de Jane Eyre où elle narrait le destin de la première épouse créole maudite de Rochester.

James Ivory instaure une atmosphère lente, oppressante et mortifère où l'on est bien loin des pétaradantes visions hollywoodiennes des Années Folles. La photo de Pierre Lhomme ajoute un côté terne et blafard qui jure avec l'inspiration impressionniste des compositions de plan d'Ivory, les scènes musicales montrent des danseuses momifiées et fantomatiques et la bande-son réinvente de façon plus contemporaine les deux titres de jazz interprétés par Armelia McQueen comme pour mieux s'éloigner des sons plus pétaradants et joyeux de l'époque. Les femmes restent les grandes perdantes jusqu'au bout et si rupture il y a, ce sera toujours pour tomber dans les griffes d'un nouveau "protecteur" à l'image du final glaçant. Pas le Ivory-Merchant le plus facile d'accès mais absolument captivant.

Sorti en dvd zone 2 français chez MK2
 

lundi 7 avril 2014

Les Vestiges du jour - Remains of the Day, James Ivory (1993)

En 1959, Miss Kenton écrit à son ancien chef, Mr Stevens, au sujet de la mort récente du maître de celui-ci, Lord Darlington, un comte anglais ; ils ont été tous deux à son service avant-guerre, elle comme intendante et lui comme majordome. Elle évoque également un scandale qui a éclaté après la Guerre ayant impliqué le comte. Afin d'aller rendre visite à Miss Kenton, Stevens obtient un congé de son nouveau patron, riche américain nommé Lewis qui a racheté le domaine Darlington. Chemin faisant, dans la limousine que Lewis lui a prêtée, Stevens repense au jour de 1936 où il a engagé Miss Kenton.

The Remains of the Day est certainement un des fleurons des productions Ivory/Merchant avec cette très belle adaptation du roman éponyme. Le récit narre l'introspection à laquelle procède le majordome Mr Stevens (Anthony Hopkins) alors qu'il s'apprête à retrouver Miss Kenton (Emma Thompson) avec laquelle il fut au service de Lord Darlington (James Fox) près de vingt ans plus tôt au milieu des années 30. Il se souvient de ce qui aurait pu être, de leurs désaccords et attirances mutuelles, sacrifiée sur l'autel de la dévotion à leur maître d'alors. Pourtant, tout au long de ces souvenirs Stevens se remémora un Lord Darlington engagé dans les grandes affaires du monde, aux intentions nobles peut-être mais aux alliances douteuses avec les ténors de l'Allemagne Nazie émergente dont il contribuera à rétablir l'éclat avec les conséquences que l'on sait. L'ensemble du récit questionnera ainsi la fidélité finalement vaine de Stevens, les occasions qu'il a manqué de vivre réellement plutôt que de s'oublier derrière un maître inapproprié.

Kazuo Ishiguro avait mêlé l'intime et la grande Histoire avec une subtilité rare dans son roman. Il narrait ainsi le tournant politique critique des années 30 qui vit l'Angleterre (et d'autres nations européennes) soutenir le rétablissement militaire de l'Allemagne désormais gouvernée par Hitler pour préserver la paix mais aussi par culpabilité suite à un traité de Versailles abusif. En Angleterre ce mouvement se fit par des lords anglais sympathisant du régime nazi, par conviction ou en étant abusés. Par ses origines, Ishiguro se sera souvent interrogé sur les choix qu'il aurait eu à effectuer s'il était né une génération plus tôt dans un Japon totalitaire et s'il aurait suivi le mouvement de fanatisme collectif qui animait le pays. En replaçant cette idée dans cette Angleterre des années 30, l'auteur la situait à une plus petite échelle en confrontant un pouvoir qui se perd avec Lord Darlington et ses accointances suspectes et un peuple s'interrogeant entre soumission aveugle et volonté propre représenté par le majordome Mr Stevens. James Ivory capture merveilleusement cela dans cette adaptation très fidèle où ces grands questionnements constituent un arrière-plan primordial mais diffus et où ce sera surtout la terrible histoire personnelle de Stevens qui nous touchera au cœur.

Les sentiments, la nostalgie et les regrets de Stevens ne peuvent s'exprimer qu'à travers le souvenir. Ivory ouvre donc le film sur un ensemble de fondu enchaîné où s'entremêle le domaine de Darlington déserté du présent (et désormais occupé par le un propriétaire américain Mr Lewis (Christopher Reeve)) avec l'effervescence du passé, ces réunions au sommet, l'agitation des domestique et surtout la présence de Miss Kenton. Le réalisateur reprend la structure du roman tout en l'allégeant (les rencontres du présent durant le voyage de Stevens son moins nombreuse tout comme ces observations du panorama naturel anglais dont un passage donne son titre au livre) avec ce voyage physique mais surtout intérieur pour notre héros.

Dans une sorte de métaphore entre colon et colonisé, Stevens est un masque sans émotion qui ne s'anime que pour satisfaire les attentes de Lord Darlington. Il excelle dans cette tâche où il croit contribuer à un grand dessein qui le dépasse mais où son maître va changer l'histoire pour le meilleur. L'arrivée de Miss Kenton comme intendante va bousculer ces certitudes et le confronter à ses manques. Ce sera d'abord ses carences relationnelles quand il s'avéra incapable de communiquer avec Miss Kenton dans le cadre de leur travail. Puis ses carences morales le montrant incapable de se révolter face aux dérives de Lord Darlington renvoyant deux servantes juives et enfin la carence amoureuse où malgré des sentiments réciproque il ne saura répondre à l'amour de Miss Kenton.

Ivory reste totalement dans la continuité d'Ishiguro qui est un écrivain de la retenue et de la suggestion, où le bouillonnement des personnages est nié par leur voix intérieure faussement stoïque (ce sera tout aussi vrai dans Never Let Me Go) mais trahi par de subtil détail dans leur réactions. Anthony Hopkins s'avère un bouleversant interprète pour exprimer cela. Le scénario de Ruth Prawer Jhabvala (reprenant le travail d'Harold Pinter pour une adaptation initialement destinée à Mike Nichols) agence ainsi des situations de plus en plus cruelles trahissant la coquille vide que semble être Stevens. Face au décès de son propre père il n'oublie pas de renvoyer le médecin à un invité souffrant d'ampoules aux pieds, il se range aveuglément derrière l'opinion de Darlington lors du renvoi des jeunes juives et n'arrive pas à retenir une Miss Kenton bouleversée et sur le départ qui n'attend qu'une réaction de sa part pour s'affairer à une énième réunion politique de Darlington.

Tout doit être sacrifié à l'atteinte de la dignité du grand majordome qu'il pense être, au soutien d'un maître qui en sait forcément plus et qui voit plus loin que lui (le scénario intégrant magnifiquement dans la narration toutes les envolées sur la définition d'un grand majordome prétexte à de passionnantes réflexions dans le livre et montrant la vision étriquée de Stevens). Le personnage aurait pu être détestable sans un Anthony Hopkins dont le phrasé distingué et impersonnel est constamment trahi par ce regard vacillant d'amour mais incapable d'être suivit par un mot ou un geste. Si l'on s'amuse des échanges revêches entre Stevens et Miss Kenton (comme des enfants l'amour ne pouvant s'exprimer que par le conflit), c'est par les timides expressions de son trouble qu'Hopkins bouleverse et rend ce majordome psychorigide si humain.

Toute manifestation affective ne passe que par l'angle froid du travail, d'un vous être très importante pour cette maison lancé pour la remercier de ne pas avoir démissionné ou ce moment terrible où il évoque un problème domestique alors qu'elle est en larmes suite à son attitude. Et parfois le temps d'un instant suspendu l'armure se fend dans la plus belle scène du film illustrant parfaitement leur relation. Miss Kenton taquine Stevens sur un ouvrage qu'il lit et ne souhaite pas lui montrer (un livre d'amour), elle s'agrippe à lui en retirant doucement le livre des mains tandis qu'il demeure immobile, l'observant fasciné et amoureux dans la pénombre sans pouvoir répondre à ce rapprochement. Emma Thompson, ardente, vindicative et lumineuse est absolument magnifique et le couple si troublant façonné par Ivory dans Retour à Howards End (1992) dégage toujours autant d'alchimie.

Le récit est d'autant plus cruel qu'en plus de ne pas (chercher à) comprendre les liaisons dangereuses de son maître, Stevens ne voit même pas à quelle point elles méprisent sa propre condition sociale, l'humilant le tant d'une scèn. Autant avec le personnage de Stevens que celui de Lord Darlington (excellent James Fox) le récit semble effectuer une transition deux générations. L'anglais flegmatique plaçant l'honneur avant toute chose quitte à se faire duper (Darlington avec les allemands, Stevens avec Darlington) et celui plus lucide voyant au delà de la surface représenté par le personnage de Hugh Grant, le virage étant annoncé par l'américain joué par Christopher Reeve (une idée renforcée par Ivory fusionnant en un seul personnage dans le film l'américain participant à la première réunion et celui possédant Darlington Hall à la fin) qui traitera judicieusement ces gentlemen pétris de bonnes intentions d'amateurs.

A l'échelle de l'Histoire cela causera le déshonneur de ceux qui n'ont pas su voir et laisser envenimer la situation jusqu'à l'explosion de la Deuxième Guerre Mondiale. A un niveau plus intime ce sera une vie gâchée et des regrets éternels avec l'ultime entrevue entre Stevens et Miss Kenton bien trop tard. Une fois de plus l'échange informel trahit le trouble de chacun et la détresse ne peut s'exprimer qu'une fois l'autre suffisamment éloigné avec les yeux baigné de larmes d'Emma Thompson emmenée par le bus et un Anthony Hopkins brisé et immobile sous une pluie battante et la superbe musique de Richard Robbins. Un grand film et une magnifique adaptation.

Sorti en dvd zone 2 français chez Sony

mardi 16 octobre 2012

Retour à Howards End - Howards End, James Ivory (1992)


Dans l'Angleterre du début du XXème siècle, deux jeunes femmes fort émancipées, Margaret et Helen Schlegel, vont se lier d'amitié avec une famille traditionnelle, les Wilcox. La modernité des deux sœurs va créer des tensions et des drames chez les Wilcox, mais leurs destins sont maintenant liés.

Après Chambre avec vue (1986) et Maurice (1987), Howard Ends est la troisième adaptation d'EM Forster que signe le trio James Ivory/ Ismail Merchant/Ruth Prawer Jhabvala. Après les amours contrariés par l'immaturité (Chambre avec vue) puis par la transgression de l'interdit (Maurice) le récit traite plus frontalement de cette opposition de classe déjà au cœur des deux précédent films. On suivra ici les destins liés de deux familles anglaises sous l’Angleterre edwardienne, les Schlegel et les Wilcox.

Les premiers de par leur parenté germanique via leur père font preuve d'une ouverture sur le monde et d'une modernité où s'illustre leur gout pour la littérature, la musique et une vraie curiosité envers leur semblable à travers les deux sœurs Margaret (Emma Thompson) et Helen (Helena Bonham Carter). Les Wilcox représentent eux une Angleterre plus traditionnelle et aristocratique, fermée sur elle-même. Les chemins des deux familles ne cesseront de se croiser sur plusieurs années dans un mouvement d'attirance et de répulsion toujours plus complexe et soulevant les grandes idéologies qui les oppose.

L'attirance concernera dans une échelle toujours plus intense les liens amoureux et amicaux noués avec une vraie sincérité et la répulsion naîtra elle des entraves sociales rendant l'union impossible. Chaque pas en avant se verra brutalement stoppé pour des conséquences allant en s'aggravant : de l'innocente romance entre Helen et Paul Wilcox naît un malentendu qui rafraîchira les rapports une première fois.

L'amitié entre Margaret et Ruth Wilcox (Vanessa Redgrave merveilleusement indolente et effacée) voit son symbole le plus fort étouffé lorsque le testament de cette dernière léguant sa propriété d'Howard Ends à son amie est détruit par sa famille. Ce sera enfin le mariage entre Margaret et le patriarche Henry Wilcox (Anthony Hopkins) qui s'avérera voué à l'échec. Quand le caractère ardent des Schlegel est constamment guidé par les élans du cœur, les Wilcox y répondent par une froideur bassement matérielle et égoïste.

 Le personnage fantasque d'Helena Bonham Carter ne pourra se résoudre à cette indifférence quand une Emma Thompson (superbe et récompensée par l'Oscar de la meilleure actrice) plus nuancée et touchante tentera sans y parvenir le compromis par amour. Ivory filme avec élégance et dans une superbe direction artistique ces mouvements contradictoire où son talent de narrateur évite un côté trop schématique (reproche que j'ai un peu sur Chambre avec vue) grâce à ses petits moments préparant aux entraves à venir (la rencontre à la gare qui empêche la première visite attendue de Howard Ends) où l'intensité des scènes de conflits comme celle vers la fin où Emma Thompson goutte douloureusement au refus brutal d'Anthony Hopkins pour une demande simple et sincère.

La fameuse demeure de Howard End au centre de tous les enjeux n'est finalement pas si visible que cela durant le film. Sa beauté n'est qu'entraperçue au début via les déambulations vaporeuse de Vanessa Redgrave ou plus tard Emma Thompson dans un mimétisme de mise en scène étudié pour Ivory. La nature environnante, le poids du souvenir de cette maison s'exprime sobrement et avec poésie  (tout comme les rêveries interdite par sa condition au personnage sacrificiel de Leonard Bates) mais les lieux sont finalement surtout les centres du drame et du compromis qui confère à la conclusion un esprit de statu quo et de résignation.


Sorti en dvd zone 2 français chez MK2

lundi 1 octobre 2012

Chaleur et Poussière - Heat and Dust, James Ivory (1983)


Les destins croisés d'Olivia Rivers et d'Anne, sa petite-nièce : la première, épouse d'un fonctionnaire en poste à Satipur, aux Indes britanniques, dans les années 1920, deviendra la maîtresse du Nawar local ; la seconde, après une désillusion amoureuse, quitte son emploi à Londres en 1982 et part en Inde, à Satipur, sur les traces de sa grand-tante, après avoir rencontré un survivant de cette première époque, Harry Hamilton-Paul...

Heat and Dust entame un formidable cycle créatif pour l'association liant le réalisateur James Ivory, son producteur Ismael Marchant et la scénariste Ruth Prawer Jhabvala réunis sous la bannière Merchant Ivory Production, leur maison de production. Le trio réunis depuis 1963 et le premier script de Ruth Prawer Jhabvala pour Merchant Ivory Production où elle adaptait son roman The Householder allait atteindre durant dix ans une reconnaissance publique et critique massive jusqu'aux Vestiges du jour (1993). Ruth Prawer Jhabvala adapte d'ailleurs à nouveau ici un de ses plus fameux romans avec ce Chaleur et Poussière paru en 1975 et pour lequel elle reçut le prestigieux Prix Booker.

Le ton du film se partage constamment entre un idéal de romanesque et un rêve, un fantasme de romanesque. Cette différence se fait à travers la double narration du film, contemporaine et d'époque, la première poursuivant sans cesse la seconde. Anne (Julie Christie), à travers les documents, témoignage et pèlerinage entamé sur place marche donc sur les traces de son arrière tante Olivia (Greta Scacchi) épouse d'un fonctionnaire en poste en Indes dans les années 20 et qui abandonna tout pour l'amour d'un prince indien. La narration offre un joli jeu de miroir entre les époques où si le mimétisme se fait par des même lieux traversés à 60 ans d'écarts, le ton diffère grandement. En 1920 l'héroïne est en opposition constante à son environnement. 

Quand l'aristocratie anglaise toise les indiens et leur culture du haut de leur condescendance coloniale, Olivia s'y sent comme un poisson dans l'eau et s'ennuie dans les dîners mondain auquel elle doit se soumette. Pétillante, fougueuse et débordant d'énergie ce pays est fait pour elle et c'est par elle qu'on le découvre vraiment à travers son regard émerveillé le temps de beaux moments comme la longue séquence de pique-nique. Cette séduction du pays se concrétisera progressivement à travers celle exercée par le Nawab (Shashi Kapoor) dont le charme, le bagout et le charisme la fera succomber.

La partie contemporaine ne manque pas d'attrait non plus grâce à la prestation pleine d'allant de Julie Christie. On y retrouve la vision bariolée de l'Inde mais sous un jour plus intimiste. Comme son ancêtre, Ann se sent en communion avec cette contrée mais elle n'a pas l'entrave raciale et de classe de son ainée et peut s'y épanouir pleinement. Pourtant ce qui peut être vu comme une avancée est en fait un obstacle.

La force de l'histoire d'amour d'Olivia venait de sa rébellion progressive envers son milieu et ses semblables, l'accomplissement de l'interdit magnifiant cette romance par le danger encouru. Ann court après ce genre de sensation suivant la route de sa grande tante mais son environnement est plus paisible, la proximité et les relations mixtes sont acceptées (à l'image du boudhiste occidental farfelu incarné par Charles McCaughan, le dialogue moquant ceux venant en Indes pour suivre un gourou) et lorsqu'elle s'abandonnera à une histoire avec son hôte Inder Lal (Zakir Hussain) leur jolie histoire n'atteindra jamais le souffle de celle du passé.

Le présent trop sage semble avoir perdu cette flamme qui animait une Inde pourtant montrée comme une poudrière dangereuse (le pays n'obtenant son indépendance que plus de 20 ans après les évènements du film) mais où la menace agit comme un stimulant au contraire d'un monde moderne endormi. D'ailleurs si l'Inde contemporaine et ses habitants paraissent idylliques, la vision du passée s'avère moins manichéenne avec notamment un Nawab soupçonné de complicité avec des voleurs pillant le village.

Ivory capture ces moments avec une grande élégance et sobriété, loin de la flamboyance affichée par un David Lean sur La Route des Indes au sujet proche. La narration prend son temps, explique calmement les tenants et aboutissants géopolitiques, la psychologie des personnages de manière à la fois très littéraire et poétique mais sans lourdeur grâce au brio et à l'inventivité du montage. On vogue ainsi d'une temporalité à une autre, le glissement se faisant par la réutilisation d'un décor, par l'incursion d'une voix-off dans le passé ou le présent (les entrevues entre Julie Christie et Harry Hamilton-Paul), la répétitivité de certains moments.

 La conclusion obéit aux deux tonalités exprimées tout au long de l'intrigue. Le passé fut douloureux mais vibrant et passionné, le présent est lui serein mais incertain avec cette ultime vision solitaire de Julie Christie. L'actrice y est formidable de douceur et de charme, pendant parfait d'une Greta Scacchi quasi débutante et au tempérament espiègle et séducteur inoubliable.

Sorti en dvd zone 2 français chez MK2

lundi 18 octobre 2010

Chambre avec vue - A Room with a View, James Ivory (1986)

Lucy Honeychurch, en voyage à Florence avec une vieille cousine, tombe amoureuse d'un jeune Anglais, qui comme elle a été témoin d'un meurtre. Mais, elle étant "convenable" et lui pas, elle rompt puis s'impose des fiançailles de convenances avec un autre.

Chambre avec vue concrétisait la consécration publique et critique de l'oeuvre de James Ivory après Chaleur et Poussière et The Bostonians. Ivory retrouvait un grand thème de ses précédents films avec les entraves sociales, culturelles et de races pouvant s'interposer dans les relations humaines notamment au centre de Shakespeare Wallah et Chaleur et poussière. Ces préoccupations rejoignent également celle de l'oeuvre de E.M. Foster adapté ici et présente dans La Route des Indes. Bien que n'ayant pas lu le livre je retrouve de ses aspect identifiable de l'auteur dans l'adaptation de David Lean pour faire le lien avec Foster et donc Ivory (ses collaborateurs réguliers d'origines indiennes le producteur Ismail Merchant et la scénariste Ruth Prawer Jhabvala renforçant l'authenticité) de cette volonté qui reprend ses réflexions dans le cadre d'une intrigue romantique.

Le récit est donc une suite de moment isolés dont se dégage progressivement par le ton feutré et les réactions des personnages l'idée générale. Tout se joue dans la sophistication de la mise en scène d'Ivory et des réactions insidieuses où le spectateur doit démêler le vrai du faux. C'est surtout vrai dans la remarquable première partie à Florence où en quelques courtes scènes, Ivory dépeint des rapports si guindés, menés par le paraître et la bienséance qu'il paraît toujours plus simple d'afficher le stricte contraire de ce qu'on pense ou désire (voir la réaction ridicule de la la chaperonne coincée Maggie Smith quand les Emerson se proposent d'échanger les chambres).

C'est le problème qui se pose dans la romance du film entre Julian Sand et Helena Bohnam Carter (toute jeunette, pimpante et précieuse ça fait drôle pour qui l'a découvert dans Fight Club ou certain Burton) dont l'éclat et l'intensité nous est dévoilé durant de très courts et beaux moments, une entrevue après une violente esclandre à Florence et surtout un magnifique et foudroyant baiser dans un champ d'herbe sous un soleil couchant. Ivory propose des vues somptueuses de Florence et de la nature alentours, jamais anodine néanmoins et faisant toujours sens dans l'intrigue (la réaction contradictoire de Lucy fuyant George en douce alors qu'il vient de la sortir d'une situation compliquée).

C'est dans la seconde partie en Angleterre que se dévoile les intentions de Ivory avec Lucy qui devra peu à peu se retirer ses oeillères et sa fierté pour accepter ce que lui dicte son coeur. Pour ça, il faudra en passer par un fiancé dont le raffinement et la sophistication confine au ridicule avec un Daniel Day Lewis cabotin à souhait mais assez drôle en précieux à la raideur coincée. Cette dernière est cependant moins prenante, le marivaudage finit par être légèrement lassant, le côté tout en retenue ne permet pas de savourer pleinement la romance (dont une conclusion tout en ellipse assez frustrante) et surtout révèle quelques défauts tel un Julian Sands finalement assez fade face à la pétillante Bonham Carter.

Un peu plus d'emballement, d'entrain et de chaleur pour montrer le changement chez son héroïne aurait été agréable, l'étude de moeur est brillante (là aussi les réactions de Day Lewis face à la moindre manifestation de "vulgarité" sont très bien vues) mais tout cela finit par manquer un peu d'émotion, la narration en chapitre plaisante au départ accentuant cette froideur au final. Ca me donne néanmoins envie de tenter les grands Ivory suivants que je ne connais pas.


Sorti en dvd zone 2 français chez MK2