Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

Pages

Affichage des articles dont le libellé est Lina Wertmüller. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Lina Wertmüller. Afficher tous les articles

mercredi 30 août 2023

Les Basilischi - I basilischi, Lina Wertmüller (1963)

Fils du notaire d’une petite ville du sud de l’Italie, Antonio, 20 ans, passe ses journées à s’ennuyer avec ses amis Francesco et Sergio. Les semaines et les mois s’écoulent, interminablement semblables, meublés des mêmes discussions et de la même absence d’activité. Pour satisfaire à la tradition familiale, Antonio poursuit des études de notaire à Bari, mais le jeune homme rêve d’ailleurs…

Les Basilischi est la première réalisation d’une Lina Wertmüller encore loin du génial style agressif, baroque et grotesque qui fera le sel de ses chefs d’œuvre à venir durant les années 70 : Mimi métalloblessé dans son honneur (1972), Film d'amour et d'anarchie (1973), Chacunà son poste et rien ne va (1974), Vers un destin insolite sur les flots bleus de l'été (1974) ou encore Pasqualino (1979). Les Basilischi semble avant tout être sous influence de Federico Fellini dont elle fut l’assistante sur 8 ½ (1963). Plus précisément, le film de Lina Wertmüller, avec ce récit de l’ennui et du dépit d’une jeunesse masculine dans une petite ville du sud de l’Italie, semble offrir une variation de Les Vitelloni (1953), un des premiers coups d’éclat de Fellini.

Les Basilischi pourrait être ainsi qualifié d’œuvre néoréaliste tardive, voire de néoréalisme rose avec ses accents de comédie, sa description des mœurs archaïques, moralisatrices et étouffante de ce village. La réalisatrice s’émancipe cependant de ce passif par une vision se délestant à la fois du côté cru et « documentaire » du néoréalisme, mais aussi du pittoresque du néoréalisme rose façon Pain, amour et fantaisie (1953). Il plane ici une mélancolie, une distance, mais aussi un regard acéré qui évoque plutôt le Pietro Germi de Divorce à l’italienne (1961), Séduite et abandonnée (1964) et Ces messieurs-dames (1966). Malgré un effet de loupe plus appuyé sur certains personnages, il s’agit d’un film choral posant un regard résigné sur une région, un lieu, une communauté et ses individus. La scène d’ouverture traversant les logis et exposant les familles et protagonistes que nous allons suivre, par son ironie désabusée, expose la fatalité médiocre de leur destin par de lents travelling amorçant le motif circulaire du récit.

Les plans d’ensembles et les vues en hauteur du village sont omniscients, mais dès qu’il s’agit d’adopter le point de vue d’un personnage, l’horizon est inexistant à l’image de leur avenir. Une grande partie du film réside dans l’errance où les jeunes garçons font le tour du village à pied, font une halte aux lieux de réunions habituels et rien d’autres. La mentalité timorée, la crainte du regard extérieur et inquisiteur d’un aîné vient tuer dans l’œuf le moindre risque d’heureux incident dans cette monotonie. C’est le cas lorsque Francesco (Stefano Satta Flores) décide après mille précautions et cérémonies d’aborder une jeune fille qui n’en demandait pas tant, mais qu’un simple rendez-vous galant se verra inlassablement reporté par prudence.

Lina Wertmüller étend ce schéma à toutes les strates de la vie des jeunes gens du village. Un projet de coopérative agricole est tué dans l’œuf par l’immobilisme et l’égoïsme local, échec amorcé implicitement quand le démarchage des participants suit le trajet et la boucle circulaire des habituelles marches de l’ennui. Il y a comme un conditionnement et une résignation à cette stagnation, à cet échec programmé où nos protagonistes se rebellent mollement et suivent les préceptes signant l’archaïsme du village – d’un côté le mariage arrangé et intéressé d’un fils aîné, de l’autre un grand frère autoritaire envers sa jeune sœur. 

La réalisatrice évacue cependant subtilement tout aspect de prison au sein de ce village et ses habitants. Un électron libre « extérieur » est capable de s’en extirper avec cette citadine mal mariée à un comte local et qui ne supportera pas la sinistrose ambiante. Mais pour ceux nés en ces lieux, le village tient de la geôle rassurante leur évitant d’affronter le monde extérieur, sa modernité, ces incertitudes et ces dangers – dont on se prémunit en ne bougeant pas, ou alors en revenant sur ses pas pour éternellement rêver de l’ailleurs. Une discussion politique perce à jour les penchants demeurés fascistes de certains, l’ignorance crasse d’autres quant au passé révolté de la région, traduisant un cloisonnement psychique et social plutôt que le déterminisme. Aucun jugement cependant dans le regard de Wertmüller puisque c'est précisément la corruption et les maux rencontrés hors de ce cocon qui constitueront les bases de la trilogie formée par Mimi métallo blessé dans son honneur, Film d'amour et d'anarchie et Chacun à son poste et rien ne va. Le spleen de la dernière scène et le retour de la voix-off traduit par le commentaire cette boucle de la monotonie tandis que la caméra reprend de la hauteur. Le panorama comme ceux qu’il abrite n’ont pas vocation à évoluer. 

Sorti en bluray français chez Carlotta

lundi 18 novembre 2013

Pasqualino - Pasqualino Settebellezze, Lina Wertmüller (1975)


Situé à l'époque de la Seconde Guerre mondiale, le film décrit la vie du principal protagoniste, Pasqualino, un minable mafieux, fanfaron, mais qui se révèle le dernier des lâches, un pleutre ignoble quand, déserteur de l'armée italienne parachuté en Allemagne, il est capturé par l'armée allemande et envoyé dans un camp de concentration. Pour sauver sa peau, il multiplie les actes de lâcheté et tente de séduire l'énorme matrone (Shirley Stoler) qui par ailleurs le méprise.

Pasqualino Settebellezze est un des films les plus célébrés (4 nominations à l'Oscar dont meilleur film, meilleur film étranger, meilleur acteur pour Giancarlo Giannini et meilleur réalisatrice pour Lina Wertmüller, une première pour une femme) de Lina Wertmüller et un de ses plus sombres et cinglant. Les films de la réalisatrice sont souvent des odyssées où des personnages idéalistes confrontés au monde réel (souvent représenté par la ville en opposition à la campagne) qui renoncent à leur cause par nécessité, cupidité et en tout cas par un vrai reniement d'eux même convoquant les maux de la société italienne d'alors (machisme, extrémisme, ambition). C'est le révolutionnaire de Film d'amour et d'anarchie (1973), l'ouvrier de Mimi Metallo et le groupe de travailleur de Chacun à son poste et rien ne va  (1974) ainsi que les amants de Vers un destin insolite, sur les flots bleus de l'été (1974) tous abandonnant amis ou amour par intérêt.

Tous ces personnages partaient en tout cas d'une cause noble ou révélait un bon fond à un moment où un autre, donnant une vrai touche mélodramatique à leurs transformation sous la couche satirique de Lina Wertmüller. La réalisatrice prend ici un contexte explosif (la montée du fascisme et la Deuxième Guerre Mondiale) et d'autant plus révélateur de l'instinct de survie avec un héros fondamentalement mauvais. Le générique sur fond de variété italienne accompagnant des images d'archives guerrière donne le ton, avec sa voix off opportuniste ponctuée de Oh Yeah! à toutes les idéologies possibles et imaginables.

 Le film s'ouvre sur la course apeurée de Pasqualino (Giancarlo Giannini) dans une forêt allemande où rodent les troupes ennemies. Soldat déserteur, il assiste dans sa fuite à l'horreur en marche (des villages entiers fusillés sans autre forme de procès) avant d'être capturé et emprisonnés dans un camp de concentration. Dès lors s'enclenche une narration en flashback où alternent les souffrances du présent au sein du camp et les causes passées ayant amené notre héros dans cet enfer. Pasqualino arbore dans ces flashbacks toutes les tares qui ne se révèlent que progressivement chez les personnages masculins de Lina Wertmüller, il n'a pas besoin d'être souillé puisqu'il est déjà une vraie pomme pourrie.

On découvre ainsi un homme brutal et machiste malmenant sa sœur qui a cédé à un homme douteux mais plus pour défendre l'honneur et la réputation de la famille que par préoccupation de sa sœur. Pasqualino est d'abord présenté sous un jour élégant, tiré à quatre épingle et observé avec envie par toutes les femmes croisées, choyé par sa famille (sa mère et sa nombreuse fratrie féminine) et craint et respecté dans les bas quartiers de Naples. Tout vole en éclat lorsqu'il devra mettre en pratique cette masculinité exacerbée. L'amant de sa sœur le repousse d'une chiquenaude (après une belle amorce de duel superbement filmée mais qui tourne court) et il ne le tuera que par accident après une attaque des plus lâches. Là encore au lieu d'assumer son acte et plaider le crime d'honneur si cher à cette Italie arriérée il optera pour la folie afin de survivre et être envoyé à l'asile pour échapper à l'exécution.

Ayant ainsi compris à qui nous avons affaire, nous allons voir comment Pasqualino va survivre à l'enfer du camp de concentration. A travers la caméra de Lina Wertmüller, le camp fait figure d'enfer quasi mythologique, espace clos sans lumière où les silhouettes frêles et anonymes des prisonniers se perdent et se confondent à perte de vue dans une photo grisâtre reprenant celle du final en cuisine de Chacun à son poste et rien ne va ainsi où les travailleurs perdaient aussi leur identité pour n'être que des pions dans le cycle de production. Pasqualino dans sa volonté effrénée de survie va alors franchir un cap décisif de cette déshumanisation en tentant de séduire l'imposante et impitoyable matrone du camp (Shirley Stoler célèbre pour son rôle dans Les Tueurs de la lune de miel).

Visuellement le film change de tonalité pour illustrer cette sordide séduction, faisant de l'espace des deux "amants un espace abstrait et hors du temps de soumission avec sa photo sombre au teintes verdâtres. Pitoyable et grotesque, ce rapprochement humilie surtout Pasqualino (Wertmüller avait déjà mis Gianinni aux prises à une partenaire aux formes imposantes dans Mimi Metallo) incapable d'être un "homme" même dans sa lâcheté et réduit à l'état de chien par Shirley Toller.

Comme souvent avec la réalisatrice, le héros vertueux ne vaut pas beaucoup mieux que ce qu'il combat et c'est d'autant plus vrai ici avec un être aussi méprisable que Pasqualino qui ira même plus loin dans la trahison dans un terrible final. Toute cette horreur se justifiera dans la dernière scène où un Giancarlo Gianinni brisé et le regard éteint déclare plus mort que vif Je suis vivant.

 Avec Pasqualino, Lina Wertmüller offre une escalade de plus en plus sombre et pessimiste à ses questionnements, le romanesque (Film d'amour et d'anarchie et Vers un destin insolite, sur les flots bleus de l'été) et la farce (Mimi Metallo) qui pouvaient donner un ton plus lumineux disparaissant grandement (mais étonnamment retrouvé dans le suivant D'amour et de sang (1978).

La réalisatrice manie avec un brio rare un sujet pourtant explosif (curieux de connaître les réactions à l'époque malgré le succès et les récompenses aujourd'hui le film ferait un scandale) et livre à nouveau un très grand film. Définitivement une des filmographies les plus impressionnantes et cohérente du cinéma italien des 70's.


Sorti en dvd zone 1 et en vo italienne mais doté de sous-titres anglais

Extrait

mardi 29 octobre 2013

Vers un destin insolite, sur les flots bleus de l'été - Travolti da un insolito destino nell'azzurro mare d'agosto, Lina Wertmüller (1974)

Rafaella, femme d'un milliardaire, tyrannise son entourage sur le yacht qui l'emmène en croisière. Un incident sur un dinghy conduit Rafaella et Gennarino, un de ses marins, sur une petite ile où il leur faut survivre et se supporter. Une véritable lutte des classes les oppose avant de céder la place à un amour passionné...

Lina Wertmüller signe son film le plus populaire et célébré avec ce magnifique Travolti da un insolito destino nell'azzurro mare d'agosto dont le titre aussi cocasse que poétique résume parfaitement la confusion de sentiments à venir. Lina Wertmüller s'était imposée comme une réalisatrice majeure au début des 70's avec une magistrale trilogie où se succédèrent Mimi métallo blessé dans son honneur (1972), Film d'amour et d'anarchie (1973) et Chacun à son poste et rien ne va (1974). Comédie, mélodrame, brûlot social et politique s'y mêlaient dans une fièvre démesurée sur un postulat creusant le même sillon : un provincial quittait sa campagne pour gagner la ville, animé de motifs aussi différents qu'échapper à la mafia (Mimi Metallo), commettre un assassinant politique (Film d'amour et d'anarchie) ou tout simplement gagner sa vie (Chacun à son poste et rien ne va). Dans tous les cas cette vie urbaine allait être source de désillusion et de souillure, révélant les pans les plus sombres de la personnalité des héros que ce soit le machisme ou le matérialisme ordinaire.

La réalisatrice renoue avec ces thèmes mais en renouvelant son inspiration, cette fois il ne s'agira pas de se perdre dans les tentations de la ville et de la civilisation mais au contraire de s'en détacher. Aux grande fresques des films précédents, on oppose cette fois un cadre restreint mais tout aussi bouillant de passions contrariées. En croisière sur un yacht, Raffaella (Mariangela Melato) épouse d'un milliardaire mène la vie dure au personnel de bord. Sa victime favorite, le marin Gennarino (Giancarlo Giannini) militant communiste à ses heures qui a eu le malheur de la fusiller du regard lorsqu'elle déblatérait une de ses grandes tirades capitalistes.

Aucune humiliation ordinaire et plainte futile n'est épargnée par la perfide Raffaella à un Gennarino enrageant en silence face à ces nantis hédonistes qu'il méprise. Comme à son habitude, Lina Wertmüller charge la mule à travers ces deux personnages dont la caractérisation condense toutes les oppositions morales, sociales et politiques déchirant la société d'alors, et italienne plus précisément. Gennarino est donc un homme, un militant communiste et issu du sud pauvre de l'Italie. Raffaella est-elle une femme, symbole de ce nord richissime et méprisant envers les plus pauvres.

Ces conflits jusque-là sournoisement exploités (Raffaella) ou contenus (Gennarino) vont pouvoir éclater avec force lorsque suite à un concours de circonstances, nos deux héros vont se trouver coincés ensemble sur une île déserte. Wertmüller laisse s'exprimer son gout de l'excès dans un hilarant sens de la farce. La milliardaire capricieuse va subir la terrible revanche de son ancienne victime bien plus débrouillarde dans cette contrée sauvage. Giancarlo Giannini en fait des tonnes en gros rustre qui va d'abord prendre un malin plaisir à narguer une Mariangela Melato affamée, les insultes fleuries et les coups volent dans ce théâtre sauvage prolongeant ce choc des cultures.

Le jeu va pourtant prendre un tour plus pervers lorsque tout ce ressentiment va générer un rapport dominant/dominé d'abord amusant puis assez dérangeant car nourrissant autant le mépris initial de Raffaella que le réel machisme de Gennarino. Gifles, corvées ménagères et servitude semblent ainsi répondre aux injustices de la première partie mais surtout punir la morgue de cette femme qui n'a pas su rester à sa place. Les deux protagonistes sont ainsi renvoyés dos à dos, Lina Wertmüller balayant ainsi toutes les idéologies d'un revers de la main, la malveillance bien humaine les rendant forcément utopiques. Tout cela était bien sûr déjà là dans les précédents films : l'ouvrier syndicaliste devenait un impitoyable contremaître une fois au sommet dans Mimi Metallo, l'anarchiste de Film d'amour et d'anarchie nourrissait finalement plus son égo que la cause et l'entraide des jeunes travailleurs de Chacun à son poste et rien ne va volait en éclat dès les premières sommes gagnées.

C'est en tirant cet affrontement vers l'abject (une tentative de viol) qu'à l'inverse la réalisatrice désinhibe définitivement ses deux héros (procédé réutilisé plus tard dans D'amour et de sang (1978)). Tous ce qui les oppose provient en fait de codes issus du monde moderne, de la civilisation et des codes sociaux qui l'animent.

Après avoir montrés tant de personnages se perdre dans cette ville tentatrice dans les films précédents, Lina Wertmüller va enfin montrer deux êtres se trouver dans l'isolation purificatrice de la nature dans une pure logique rousseauiste. La réalisatrice filme les scènes les plus sensuelles de sa carrière où les amants s'abandonnent enfin après nous avoir fait rire de leurs caricatures depuis le début.

Les silences dominent désormais dans les regards intenses qu'ils échangent et ce sentiment changeant s'exprime par la photogénie que leurs confère désormais Lina Wertmüller. Mariangela Melato (jamais aussi inspirée que chez Wertmüller passant de la godiche à la vipère ou la femme fatale avec un même brio) n'a jamais été aussi belle, le regard de Giancarlo Giannini plus ardent et le cadre de l'île jusque-là simple arrière-plan sans saveur prend des allures de jardin d'Eden à travers la photo somptueuse d'Ennio Guarnieri.

Le score psyché folk de Piero Pieccioni ajoute encore à ce sentiment de rêve éveillé où toutes les entraves morales s'estompent (exprimées par une demande très crue de Raffaella en pleine étreinte). D'ailleurs cette agressivité et tension ayant eu cours entre eux est toujours vivace dans leurs échanges corporels mais maintenant baignée de complicité charnelle qui change tout.

Loin de la farce initiale, le déchirement final est typique de Lina Wertmüller avec un retour sur terre cruel auxquels cet amour ne pourra survivre complètement. Magnifique et bouleversant final pour un grand film. Un remake à la sinistre réputation (pas vu) en sera tiré avec Madonna et le fils de Giancarlo Giannini reprenant le rôle de son père, on doute qu'il en effleure l'intensité.


Sorti en dvd zone 1 et dvd zone 2 anglais et doté de sous-titre anglais

Extrait

vendredi 12 juillet 2013

D'amour et de sang - Fatto di sangue fra due uomini per causa di una vedova (si sospettano moventi politic), Lina Wertmüller (1978)


 A l'aube de la seconde guerre mondiale, Titina, jeune femme sicilienne, perd son mari, assassiné par la mafia. Obsédée par d'éventuelles représailles, elle rencontre Spallone, de retour en Sicile après dix ans d'absence. Ce dernier s'éprend instantanément de la belle veuve qui ne résiste pas longtemps à ses avances. Dans le même temps, Nick, petit escroc revenu venger la mort de son cousin, tombe également sous le charme de Titina. Amour, jalousie et désir de vengeance, un cocktail qui va vite devenir explosif...

Lina Wertmüller croise à nouveau romanesque et politique avec ce grand mélodrame où elle orchestre la rencontre entre le couple mythique Marcello Mastroianni/Sophia Loren et Giancarlo Giannini, star de la génération suivante qui lui doit une grande part de son ascension. L'intrigue se déroule à une période charnière de l'Italie, quelques mois avant l'arrivée de Mussolini au pouvoir et sur la terre de toutes les passions et les extrêmes, la Sicile. Ce cadre sera le théâtre en miniature du destin qui attend le pays avec l'intimidation, la corruption et le machisme régnant en maître et brisant le destin de trois personnages anachroniques.

Titina (Sophia Loren) est une jeune veuve dont le mari a été tué par le tyran local pour avoir mené une grève de pêcheur. Vindicative et menaçant de se venger du meurtrier, elle est une anomalie parmi la communauté sicilienne soumise et obéissant à la loi du silence. Il en va de même pour Spallone (Marcello Mastroianni), activiste de gauche de retour au pays et dont la délicatesse sied mal à cet environnement. Enfin, Nick (Giancarlo Giannini) cousin du défunt exilé aux Etats-Unis et lui aussi à contre-courant par sa flamboyance et ses attitudes provocatrices dont une tonitruante première apparition en voiture jaune dénote dans ce très austère village sicilien.

Dans la trilogie que formait Mimi métallo blessé dans son honneur (1972), Film d'Amour et d'anarchie (1973) et Chacun à son poste et rien ne va (1974), les grands idéaux et les aspirations nobles des personnages finissaient au bout du compte par montrer leur vacuité. L'ouvrier valeureux de Mimi ressemblait dangereusement au oppresseurs qu'il dénonçait une fois arrivé au sommet, l'amoureux transi et terroriste en herbe de Film d'amour et d'anarchie servait plus sa gloire que la cause et la vie en communauté de Chacun à son poste et rien ne va révélait finalement l'individualisme et la corruption progressive du groupe de personnages. 

Lina Wertmüller semble au départ procéder de même ici : la veuve indomptable Titina cède finalement assez vite à la séduction de Spallone dont l'altruisme est un prétexte à sa libido affolée par les formes de Sophia Loren et tout le mystère dégagé par Giancarlo Giannini ne sert pas comme attendu une vengeance mais aussi une passion secrète pour Titina. La grande différence avec les autres films étant que lorsque les protagonistes se détachaient de leurs "rôles" c'étaient pour céder à des bassesses du commun dénonçant leur médiocrité. C'est tout l'inverse ici où notre trio part au contraire d'un cliché (la veuve sicilienne, l'activiste de gauche abscons, "l'américain" vantard) pour finalement révéler un libre arbitre s'affirmant dans ce beau triangle amoureux. Cette romance leur sert à apprendre de leurs erreurs, Lina Wertmüller revisitant de manière différente des situations de ces précédents films. 

Ainsi le machisme sous-jacent des personnages masculins se révélaient dans des éprouvantes scènes de violence allant jusqu'au viol, dans D'Amour et de sang toute situation suggérant un tel basculement est désamorcée, notamment avec un excellent Giancarlo Giannini s'arrêtant avant de commettre l'irréparable ayant compris son erreur ou plus tard acceptant finalement dignement la liaison de Sophia Loren et Mastroianni. C'est un peu comme si entre-temps Lina Wertmüller avait abandonné son pessimisme pour croire en l'humain et à sa possible et réelle bonté d'âme. C'est un espoir qui ne peut malheureusement qu'être isolé alors que les chemises noires envahissent bientôt le pays, cette singularité marginalisant nos héros et en faisant des victimes idéales du système. Le surgissement du camion chargé de fascistes dans le cadre naturel somptueux jette comme un voile de désespoir qui ne se démentira plus jusqu'au bout, les personnages secondaires et l'environnement du village est quasi abstrait (témoignant de l'uniformisation de pensée et de la peur de la population, symbolisée dès l'ouverture où Sophia Loren hurle seule sa rage dans les rues) pour placer le trio comme seul êtres vivants, seuls électrons libre face à la pensée unique. Contrairement à d'autres de ces films, Lina Wertmüller ne politise pas à outrance son propos pour n'affirmer l'opposition de Titina, Spallone et Nick que dans leurs amours libres. 

Tous trois sont magnifiquement contrasté et attachant dans leur contradiction (Titina ardente alors qu'elle se voudrait détachée, Spallone passe pour l'activiste parleur avant de révéler un vrai héroïsme et Nick le meurtrier fait office de sauveur) alors que le fascisme naissant est tout d'un bloc. Les trois acteurs sont au somment de leur art mais on saluera tout particulièrement une Sophia Loren magnifique, acceptant sa quarantaine entamée avec la même grâce que dans Une Journée Particulière (1977) et dégageant une sensualité de tous les instants (ce beau moment où elle se baigne sous le regard de Giannini). Lina Wertmüller les capture dans une mise en scène inspirée alternant le grandiose (les extérieurs siciliens sont somptueux et quelle photo de Tonino Delli Colli) et l'intime avec finalement pour l'essentiel une intrigue se déroulant dans la cabane austère de Sophia Loren. Quand le monde extérieur ose enfin se révéler c'est pour happer définitivement nos héros dans un tragique final qui les laissera pourtant plus unis que jamais.

Disponible en bluray français chez chez Elephant Film
 

dimanche 7 juillet 2013

Chacun à son poste et rien ne va - Tutto a posto e niente in ordine, Lina Wertmüller (1974)

Un groupe de jeunes Italiens du Sud, riches de leurs seuls rêves de fortune, vient s’installer à Milan. Adelina, Carletto, Gigi, Isotta, Sante et Mariuccia cherchent à s’intégrer dans la mégapole avec l’enthousiasme et la force de ceux qui n’ont rien à perdre. Mais leurs rêves ne vont pas tarder à se confronter à la cruauté de la grande ville et de la vie moderne.

Chacun à son poste et rien ne va conclu après Mimi métallo blessé dans son honneur (1972) et Film d’amour et d’anarchie (1973) une sorte de trilogie à la thématique et construction similaire qui contribua à consacrer Lina Wertmüller. Dénonçant tour à tour le machisme latent ou encore le retour de l'idéologie fasciste en Italie, ces deux films prenaient toujours comme postulat l'arrivée d'un provincial (incarné par Giancarlo Gianinni dans les deux cas) dans une grande ville (Turin dans Mimi metallo, Rome dans Film d’amour et d’anarchie) où une suite de désillusions et évènements dramatiques allaient le transformer. Alors que les autres films prenaient d'autres chemins passé cet argument de départ, Chacun à son poste et rien ne va l'approfondi au contraire avec ce récit choral narrant les hauts et surtout les bas d'un groupe de jeune gens venus chercher fortune à Milan.

Lina Wertmüller présente ces six protagonistes le temps d'une scène d'ouverture limpide avec les deux amis Carletto (Nino Bignamini) et Gigi (Luigi Diberti), la jeune et innocente sicilienne Adelina (Sara Rapisarda) ainsi que sa tante Issota (Isa Danieli) ou encore Sante (Renato Rotondo) amoureux transi de la belle vendeuse Mariuccia (Lina Polito). Le caractère de chacun et ses dérives futures sont déjà figés dans cette entrée en matière (Gigi qui par nécessité n'a aucun scrupule à garder la mobylette volée annonçant sa "carrière" à venir) mais le sentiment qui domine c'est à quel point cette ville de Milan trop grouillante, trop rapide et trop immense semble comme déjà noyer nos personnages comme le montre ces plans large lourd de sens où Carletto et Gigi évoluent tel des lilliputiens insignifiant dans le vaste paysage urbain.

Comme toujours chez Lina Wertmüller la tonalité comique va progressivement céder à la tragédie tandis que la vie citadine éreintante et ses besoins matériels croissant vont briser nos héros. Le groupe d'amis par solidarité et volonté d'économie va choisir de vivre en communauté dans un grand appartement mais de cet initiative collective va au contraire ressurgir le plus grand individualisme lorsque les codes de la vie urbaine seront plus ou moins assimilés.

Cette aliénation du monde moderne est montrée par étapes par la réalisatrice. Ce sera d'abord par le cadre du travail avec les divers jobs de fortune effectués par les personnages. La description quasiment documentaire des abattoirs ou des Halles alterne ainsi avec celle beaucoup plus stylisée d'une cuisine de restaurant dont l'activité frénétique et lobotomisante n'a rien à envier au travail à la chaîne des Temps Modernes de Chaplin.

Lina Wertmüller multiplie les travelling et mouvements de caméra pour sillonner cette cuisine s'agitant comme une fourmilière tandis qu'une photo brumeuse réduit progressivement (notamment lors de la dernière séquence du film) les travailleurs au rang de silhouette anonyme dont on ne distingue même plus le visage. La supposée solidarité entre travailleurs prend d'ailleurs du plomb dans l'aile au sein d'un tel cadre, faisant ressurgir les antagonismes régionaux nord/sud (scène hilarante où une serveuse balance un rageur piémontais de merde ! à un cuisinier avec bagarre générale qui s'ensuit) et dénonçant la vacuité des mouvements syndicaux.

Les personnages conservant la même innocence du début à la fin sont déjà condamnés. Carletto est ainsi témoin du capitalisme moderne dans ce qu'il a de plus cruel dans son travail (les femmes expulsées alors qu'elles ramassaient des fruits abandonnées aux Halles) où des refus d'Adellina de l'épouser car cela serait "anti économique" vu son maigre salaire. Les figure les plus tragiques sont celles du couple Sante/Mariuccia, le sicilien accumulant sans le vouloir une marmaille d'enfants plus adaptées à la vie en plein air de son pays que les appartements exigus milanais et tandis que son épouse s'affaiblit sous le poids des grossesses lui va littéralement se tuer à la tâche pour nourrir sa famille coute que coute.

A l'inverse pour les plus "débrouillards" les exigences de la vie urbaine sont rapidement assimilée, Adellina facturant le moindre service rendu dans la maison tandis que Gigi va bientôt découvrir les joies de l'argent facile dans le monde du crime. Ce changement d'idéologie trouve son prolongement dans la sophistication vestimentaire croissante, la sicilienne bigote coincée Adellina délaissant foulard et robe longue pour mini-jupe, teinture et coupe garçonne tandis que la tenue d'ouvrier poussiéreuse de Gigi laisse bientôt place au costumes tirés à quatre épingles.

Ceux ayant renoncés à tout ce qui nourrit la sociabilité et le contact humain (l'amitié ou la vie de couple) réussissent, ceux qui cèdent (Sante et Mariuccia) ou qui rêvent (Carletto) de ce modèle classique et dépassé verront leurs rêves brisés sur les rives du réalisme de l'impitoyable monde moderne. Le message est lourdement asséné par Wertmüller avec ce miroir déformant du couple voisin monstrueux se débattant dans l'insalubrité de leur logement.

Le titre trouve enfin son sens avec ce constat amer d'un monde moderne parfaitement ordonné mais où personne ne s'épanouit, réduit à l'état de pion sans volonté propre. Lina Wertmüller brasse sans doute trop large dans son étude (le fascisme latent avec l'attentat final, la spéculation immobilière viennent se greffer aux thèmes récurrents du machisme et de l'anarchie) et le film moins équilibré que Mimi Metallo. La force de ce casting typé et la façon insidieuse qu'a la satire de virer au mélodrame finit pourtant par nous emporter, à l'image de la dernière scène aussi poignante que cinglante où après s'être oublié le temps d'un bref instant suspendu, effectivement chacun va à son poste et ce même si rien ne va. .

Sorti en dvd zone  français chez SNC/M6 Vidéo