Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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Affichage des articles dont le libellé est Henry Hathaway. Afficher tous les articles
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jeudi 19 octobre 2023

C'est pour toujours - Now and Forever, Henry Hathaway (1934)


 Jerry et Toni, un couple d'arnaqueurs, vivent à l'hôtel depuis un bon moment. N'ayant aucune intention de payer les frais de leur séjour, Jerry a dans l'idée de vendre le droit d'adoption de sa fille Penny, née d'une précédente union. Mais lorsqu'il passe un peu de temps avec la petite fille, il tombe sous son charme et décide de mener une vraie vie de famille. Cependant, les habitudes ont la vie dure...

C’est pour toujours est une charmante comédie qui capture ses participants à des étapes très différentes de leurs carrières. Gary Cooper n’est pas encore devenu l’incarnation de « l’American hero » qu’établira Sergent York de Howard Hawks (1941) ou en plus proche Les trois lanciers du Bengale d’Henry Hathaway (1935). Il est une figure populaire oscillant entre le mélodrame (L’Adieu aux armes de Frank Borzage (1932), Après nous le déluge de Howard Hawks (1933), Soir de noces de King Vidor (1935), Peter Ibbetson de Henry Hathaway (1935) et la comédie notamment chez Lubitsch dans Sérénade à trois (1933) dont ce C’est pour toujours semble prolonge la figure d’attachante canaille globe-trotter, la dimension familiale prenant le pas sur la veine romantique. 

Carole Lombard ici dans un pur rôle dramatique n’a pas encore trouvé sa persona filmique sophistiquée et extravagante qui s’établira dans ses rôles à suivre comme Train de luxe d’Howard Hawks (1934), Jeu de mains de Mitchell Leisen (1934) ou Mon Homme Godfrey de Gregory La Cava (1936). C’est un des rôles qui participe à l’ascension de l’enfant star Shirley Temple et également l’un des films qui précède la mue d’Henry Hathaway vers les projets onéreux à la logistique complexe où sa rigueur en fera l’homme des studios.

Tout cela se bouscule un peu dans les tonalités du film démarrant dans la pure comédie en montrant les aptitudes et le quotidien d’escroc de Jerry (Gary Cooper) dans une existence dont sa compagne Toni (Carole Lombard) est lasse. Elle finit par le quitter pour un temps, ce qui va l’ébranler au moment de négocier l’abandon de ses droits sur sa fille d’un premier mariage, mais face à la bouille charmante de Pennie (Shirley Temple) il finit par accepter de s’en occuper et construire un semblant de cellule familiale classique. Tout tient vraiment au charme des acteurs, notamment l’alchimie entre Cooper et Temple où dès le premier contact, sans savoir qui est qui, la complicité naît. Pennie ravive l’attachement et le sens des responsabilités perdus par son père dans la bagatelle, et ce dernier par sa personnalité fantasque offre une figure paternelle joyeusement maladroite. Les gimmicks comme « Honor Bright » scellent un pacte d’honnêteté que l’ancien arnaqueur met un point d’honneur à respecter, et qui aura ses conséquences plus tard quand les mauvaises tentations referont surface.

La dualité de Jerry et l’amour sincère qui le lie à Toni sont aussi capturé avec une belle justesse. La scène où tout deux se quittent puis se réconcilient en renonçant chacun aux principes de vie ayant mené à cette possible séparation est un beau moment d’émotion où Hathaway fige la photogénie et la vulnérabilité palpable des acteurs est un grand moment. L’intrigue parait par la suite assez convenue mais les enjeux et protagonistes ont été posés avec suffisamment de force pour nous intéresser. Ainsi la déchirante découverte par Pennie du vol de collier de son père (mais surtout le fait qu’il lui a menti et brisé le « Honor Bright ») fend le cœur par les larmes de dépit de la fillette – larmes sincère d’une Shirley Temple dont les producteurs manipulateurs lui ont révélé avant le tournage de la scène le décès accidentel de Dorothy Dell, actrice dont elle s’était rapprochée lors d’un film précédent. Il y a une lente bascule de la comédie espiègle initial vers le mélo pas totalement assumé par le studio qui va couper la fin vraiment dramatique initialement envisagée (et tournée) pour celle du film offrant un bel entre-deux. Un jolie petite œuvre attachante et preuve de la versatilité sans failles d’Henry Hathaway. 

Sorti en bluray français chez Elephant films

dimanche 25 septembre 2022

Âmes à la mer - Souls at Sea, Henry Hathaway (1937)


 Taylor, un marin, a été contacté, en raison de son passé, par les autorités pour infiltrer le milieu des esclavagistes. À bord d'un navire, il a une altercation avec un sympathisant des négriers, à la suite de laquelle le bateau prend feu. Il organise l'évacuation et ordonne à l'équipage de sauter. La femme qu'il aime le dénonce alors...

Ames à la mer est une production Paramount pensée pour surfer sur le succès de Les Révoltés du Bounty de Frank Lloyd (1935). Tout comme ce dernier il repose sur un drame maritime réel, à savoir le naufrage du « William Brown » en 1841, drame qui vit Alexander Holmes un membre de l’équipage abattre des passagers afin d’assurer le maintien d’un canot de sauvetage. L’affaire donna lieu à un procès retentissant qui vit Holmes payer une amende et effectuer six mois de prison. Ces éléments occupent le début du film d’Henry Hathaway avec le procès qui débouche sur un long flashback, puis la fin où a lieu l’impressionnante scène de naufrage. Entretemps le scénario change les noms des protagonistes et s’autorise des détours plus romanesques dans ses péripéties et thèmes. 

Le film s’ouvre sur une impressionnante évocation de la traite d’esclaves avec une scène au sein d’un navire négrier. Hathaway filme frontalement la cale exiguë où s’entassent les malheureux, et la bande-son se baigne de leur chant tribal et funèbre jusqu’à ce qu’ils aient l’opportunité de se venger d’un capitaine sadique. C’est un drôle de cadre et une curieuse manière de caractériser Nuggin Taylor (Gary Cooper), le héros de l’histoire. L’érudition qu’il montre face à son ami plus rustre Powdah (George Raft) suffit pourtant à nous le faire ressentir comme extérieur à ces pratiques, ce que nous confirmera le récit. Nuggin est un farouche abolitionniste investissant les bateaux négriers pour libérer les esclaves. L’histoire ne développera malheureusement pas plus son passé et les motivations l’amenant à cet engagement, tandis que Powdah pourtant vrai esclavagiste même si exécutants est adoucit et rendu sympathique à la demande de George Raft qui avait initialement refusé le rôle – qu’il acceptera après avoir été suspendu par le studio. Le charisme des deux stars compense ces raccourcis/édulcorations et le récit, s’éloignant de ce sujet initial, va alterner entre romance et suspense.

Tout se joue lors d’un nouveau périple maritime vers les Etats-Unis où se jouent dans enjeux intimes et collectif. Nuggin poursuit sa croisade incognito en surveillant un officier anglais (Henry Wilcoxon) ayant l’activité secrète de négrier et dont notre héros va s’amouracher de la sœur Margaret (Frances Dee). Nuggin entaché d’une réputation douteuse factice se confronte à la lutte des classes ainsi que des préjugés face à un nanti corrompu. Hathaway s’appuie sur le charisme de sa star dont la beauté et la droiture qu’il inspire vaut tous les dialogues justificatifs, Margaret s’interroge mais ne doute jamais de lui à la manière du spectateur qui ne peut imaginer un Gary Cooper négatif. Le traitement est finalement plus intéressant pour Powdah également sous le charme de Babsie (Olympe Bradna), ancienne femme de chambre partie chercher fortune aux Etats-Unis. 

A travers eux Hathaway déploie un dessein plus collectif de ces passagers laissant leur passé, leurs maux et les inégalités qui les entravaient en Angleterre pour se racheter une virginité dans le Nouveau-Monde. On le ressent dans certains dialogues de Babsie, dans la manière qu’a Hathaway de filmer toutes les couches sociales du navire. Certains montages alternés annoncent très clairement le Titanic de James Cameron lorsque l’on passe du bal habillé et guindé des nantis aux danses plus libérées des couches pauvres du navire. La scène de naufrage participera aussi à ce sentiment de réminiscence mais tout cela reste plus survolé, est moins évocateur dans le film d’Hathaway qui file plus droit, parfois trop. Le film avait apparemment une teneur de prestige, plus épique, dans son objectif initial et l’exploitation commerciale qui devait en être faite. Le montage est finalement réduit à 92 minutes et s’avère plus alerte et direct pour le meilleur, mais manque de complexité dans ses évènements et la caractérisation de ses personnages pour le moins bon. 

Néanmoins le talent d’Hathaway pour croquer et rendre un protagoniste en un rien joue à plein avec les deux personnages féminins. Babsie est très touchante dans les aspirations modestes qu’elle vise aux Etats-Unis et trouve à travers Powdah une âme sœur propre à l’aimer et la soutenir. C’est d’autant plus touchant lorsqu’intervient le naufrage et son lot de terribles sacrifices où Hathaway mêle son impressionnant savoir-faire spectaculaire à une noirceur où il n’hésite pas à un mourir une enfant. La qualité de la séquence vient en partie des comme souvent velléités réalistes d’Hathaway qui sort des studios et filme les passages maritimes en extérieurs aux abords de l’île Catalina. Le film y gagne en immersion et le montage alterne habilement avec les intérieurs studio. Ce que le script rend parfois trop simplifié ou mécanique éclate donc dans le naufrage final et le fameux moment « héroïque » où Taylor abat certains passagers pour maintenir le canot de sauvetage. L’acceptation du récit trouve en contrepoint la brutalité assez frontale et choquante de Taylor telle qu’elle est filmée sans ambages par Hathaway. Cela donne donc un beau film d’aventures parfaitement à cheval entre la contrainte des conventions et l’audace de sa mise en scène. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Elephant Films

samedi 3 avril 2021

14 Heures - Fourteen Hours, Henry Hathaway (1951)


 Désespéré, Robert Cosick menace de mettre fin à ses jours en se jetant du haut d'un immeuble new-yorkais. La police, alertée, établit autour de l'immeuble un cordon de sécurité et tente de l'en dissuader. Charlie Dunningan parvient à entrer en contact avec le malheureux et cherche à dénouer la situation. Le temps passe et l'évènement prend de l'ampleur.

14 heures s'inscrit dans le courant des films noirs urbains et réalistes produits par la Fox entre la fin des années 40 et le début des années 50. Henry Hathaway avait d'ailleurs tourné dans ce courant Appelez nord 777 (1948) dont 14 heures partage le fait d'être adapté d'une histoire vraie (malgré le panneau d'ouverture annonçant que tout le récit relève de la fiction). Le script de John Paxton se base sur un article du magazine The New Yorker narrant comme nt le jeune John William Warde se jeta du 17e étage du Gotham Hotel de New York City en 1938 après avoir passé quatorze heures sur la corniche durant lesquelles le policier Charles V. Glasco tenta de le raisonner. Hathaway reprend le postulat en s'attaquant au défi d'unité de temps et de lieu et en cherchant à traduire l'arrière-plan urbain sans l'argument policier des autres films Fox.

S'il y a un mystère à résoudre, c'est celui qui pousse le jeune Robert Cosick (Richard Baseheart) à menacer de se jeter du haut de cet hôtel New Yorkais. Complexé et fébrile, il trouvera comme seul interlocuteur de confiance Charlie Dunnigan (Paul Douglas) policier en uniforme premier arrivé sur les lieux et qui saura prêter une oreille attentive au jeune homme. Hathaway distille une tension latente où le moindre soubresaut émotionnel menace de faire se jeter Robert dans le vite, et nécessite à la fois de converser avec des pincettes tout en essayant de trouver les causes du mal-être le poussant à cette extrémité. Au calme et à l'épure du dispositif sur cette corniche, Hathaway oppose le tumulte alentours entre les policiers cherchant une solution (le plus souvent mauvaise) d'en finir, la curiosité morbide ou compatissante des badauds, et la rapacité des journalistes qui y voit là une aubaine. Le réalisateur tient le tout dans un équilibre idéal, entre le brûlot façon Le Gouffre aux chimères, le mélodrame et la vraie tranche de vie où l'on découvre tout le microcosme gravitant autour de l'évènement. 

Cela va détourner plusieurs protagonistes de la trajectoire initiale de cette journée avec une rencontre amoureuse toute en candeur charmante, ou encore une réconciliation en pleine procédure de divorce. On aurait aimé que ce côté choral soit plus prononcé mais finalement la vie et ses maux s'avère toute aussi agitée sur les quelques centimètres qui sépare Robert du vide. Paul Douglas est excellent, dégageant une profonde humanité (cette colère qu'il ose exprimer malgré le risque de la réaction de Robert superbe moment) et est le seul point d'accroche dans un cirque où s'immiscent les opportunistes en quête de lumière. La situation extraordinaire révèle les caractères dans l'intime comme le public, avec ce personnage de mère abusive jouée par Agnes Moorehead ou un prêtre illuminé voyant en Robert un trophée plutôt qu'une âme à sauver. 

Henry Hathaway développe un vrai suspense au cordeau sur ce canevas mince avec une belle recherche formelle. On devine les décors studio sous les velléités réalistes mais habilement entrecoupés au montage d'inserts de vraies scènes de rues, les arrière-plans lors des séquences en hauteur sont particulièrement réussis (sans doute en rétroprojection) pour donner l'illusion de la vie urbaine suivant son cours. Le sentiment de vertige, de bascule dans le vide ne tenant qu'à un fil se ressent fortement lors de deux séquences haletantes. Bel exercice de style donc qui parvient à être aussi original que prenant. 

Sorti en dvd zone 2 français chez ESC

mercredi 24 juin 2020

Le Retour du proscrit - The Shepherd of the Hills, Henry Hathaway (1941)

Dans les Monts Ozark, Jim Lane est blessé par la police alors qu'il surveillait la distillerie clandestine de la famille Matthews. Il est soigné par un mystérieux étranger, Daniel Howitt (surnommé « Le Berger des collines »), qui souhaite s'installer dans la région. Sammy, la fille de Jim, lui conseille d'acquérir la ferme abandonnée des Matthews. Matt le jeune, dont est amoureux Sammy, en est l'héritier et attend le retour de son père, Matt l'ancien, pour venger la mort de sa mère, abandonnée malade avec son enfant, des années plus tôt.

The Shepherd of the Hills est une œuvre se situant entre le western et le drame rural, et qui pour Henry Hathaway est vraiment dans la continuité formelle et thématique de son excellent La Fille du bis maudit (1937). Le film est la troisième des quatre adaptions du roman éponyme de Harold Bell Wright, après les deux muettes de 1919 (celle-ci réalisée par l'auteur lui-même) et 1928, et avant celle plus tardive de 1964. Le film nous plonge dans une communauté montagnarde et rurale où la famille Matthews vit en paria. Trafiquants d'alcool de contrebande, les Matthews s'isolent de leurs congénères, persuadés d'être victimes d'une malédiction. C'est particulièrement le vrai pour Matt (John Wayne) hanté par la mort de sa mère disparue dans l'attente vaine d'un père parti durant son enfance. La malédiction tient à ce père absent et, élevé dans la haine par sa tante Mollie (Beulah Bondi), Matt se jure de le tuer s'il venait à croiser sa route. L'amour qu'il ressent pour Sammy (Betty Field) et l'arrivée d'un étranger bienveillant et mystérieux (Harry Carey) vont peut-être le dévier de cette destinée violente.

C'est le premier film en couleur d'un John Wayne qui a gagné ses galons de star depuis peu avec La Chevauchée fantastique de John Ford (1939). Il n'est pas encore cette statue du commandeur qui est John Wayne et dont le rôle doit se plier à sa personnalité (même si avec d'infinie nuances et variations bien sûr) et sa prestation est en tout point surprenante ici. Il incarne un être vulnérable et torturé, un homme-enfant qui maintient avec entêtement les haines entretenue pas une jeunesse meurtrie. La dualité entre sa bonté naturelle et la violence qu'invoquent ses démons (bien entretenue pas sa famille dégénérée) amène l'acteur à se montrer fragile comme rarement, sa force et son charisme s'exprimant réellement quand il est apaisée, lorsqu'il se contient.

C'est une forme de passage de témoin que de voir Harry Carey (le secret est vite éventé) jouer son père, on sent Henry Hathaway conscient de cela dans chaque séquence où il les filme ensemble. Dans l'intrigue la filiation et surtout la destinée tragique passée et potentielle (Harry Carey ayant laissé sa famille car il avait tué un homme et était en prison) constitue l'écho entre les deux personnages, et de manière symbolique le mythe du western à son crépuscule Harry Carey (immense star western de l'ère muette) laisse la place à celui en devenir avec John Wayne. La sensualité sauvage et la candeur de Betty Fields (qui rappelle la Sylvia Sydney de La Fille du bois maudit) parvient cependant à s'imposer entre les deux icônes, caution morale et amoureuse pour Matt et possibilité pour Carey d'incarner une figure paternelle présente.

Formellement Hathaway se plie au point de vue de ses personnages, avec des décors jouant de la pénombre inquiétante dans les clairières isolées pour appuyer les tourments et superstitions de chacun. La bienveillance de Harry Carey semble comme libérer les rancœurs et décloisonner l'environnement sauvage où se déploie un technicolor tout en nuances pastel et textures éthérées dans la photographie de Charles Lang. Les compositions lors des plans d'ensemble sont de somptueux tableaux en mouvement, traduisant par la seule image l'emphase et le questionnement intime des protagonistes, notamment le duel final.

Le film n'égale cependant pas la réussite de La Fille du bois maudit, la faute à un remontage du studio (le premier montage de deux heures étaient d'après les témoignages splendide) qui perd certains personnages de vue ou du moins expédie leur cheminement (Beulah Bondi réduite à une mégère vociférante, son passif n'existant que par les dialogues des autres). On devine plus où moins qu'il manque des éléments qui empêche l'intrigue d'être plus fluide. Bien dommage car le potentiel était là pour figurer dans les sommets d'Hathaway mais en l'état cela reste un très joli film.

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Sidonis mais sous un nouveau titre "Prisonnier de la haine"

mercredi 23 janvier 2019

La Pagode en flammes - China Girl, Henry Hathaway (1958)

Johnny Williams, photographe américain, arrive à s'évader d'une geôle japonaise avec le Major Bull Weed, grâce à l'aide de l'amie de ce dernier, surnommée Fifi. Ils arrivent à Mandalay, où se trouve une base d'aviateurs américains, les "Tigres volants", opérant pour le compte des Chinois. Il tombe amoureux d'une femme - Haoli - qui se révèle être une chinoise luttant pour son pays.

China Girl est un film de propagande de curieuse facture par son étonnant mélange des genres. Tourné alors que les Etats-Unis sont déjà engagé dans la Deuxième Guerre Mondiale, la construction et la thématique du film s'inscrit plutôt dans celles des films qui poussaient plutôt à l'entrée en guerre du pays. Le récit dépeint ainsi la prise de conscience de l'individualiste Johnny Williams (George Montgomery), photographe américain coincé dans une Chine occupée par les japonais.

Toute la gouaille et le panache du personnage s'inscrit dans cet individualisme, plus important qu'une quelconque conscience politique même quand il refuse les avances des autorités japonaises qui souhaitent acheter ses services. Cela donne une dimension héroïque au personnage dans l'haletante scène d'évasion d'ouverture puis un aspect plus antipathique dans ses interactions avec les tigres volants (aviateurs américains opérant pour les chinois). Cette dualité s'exprime plus particulièrement dans le rapport avec la chinoise Miss Young (Gene Tierney) où sa séduction désinvolte n'opère pas sur la noblesse d'âme de la jeune femme. C'est précisément cette romance qui amorce l'éveil de Williams.

Le cadre du récit à la frontière sino-birmane déploie donc une intrigue d'espionnage apparentant le film à Casablanca (1942). Mais la fêlure qui rendait le personnage de Humphrey Bogart si attachant et vulnérable est absente chez Williams, et naîtra plutôt à l'issue de l'histoire. Néanmoins Hathaway différencie bien cet égoïsme simple de la fourberie de l'agent double incarné par Victor McLaglen. La photo de Lee Garmes tisse de brillantes nuances pour accompagner les jeux d'espions alors que la dévotion de miss Young s'accompagne d'une imagerie immaculée, notamment lors du final dans l'école. La très spectaculaire conclusion s'inscrit ainsi dans le pur film de guerre et le drame qui va s'y jouer achèvera d'humaniser notre héros.

Les bonnes intentions n'empêchent cependant pas un grand nombre de clichés faisant la part belle aux américains sauveurs. Les japonais sont fourbes et barbares (l'exécution massive en ouverture) et les chinois offre une résistance plus philosophique (le père de Miss Young lisant un poème aux enfants lors du bombardement) tandis qu'il faudra attendre l'éveil de Williams (et symboliquement des américains désormais engagés) pour un affrontement armé, victorieux et héroïque face aux japonais. L'émotion fonctionne néanmoins dans le rebondissement final tragique et China Girl demeure une œuvre intéressante et typique de son contexte.

Sorti en dvd zone 2 français chez Fox 

vendredi 9 septembre 2016

Appelez Nord 777 - Call Northside 777, Henry Hathaway (1948)

En 1932 à Chicago, un policier est tué lors d'un cambriolage d'une épicerie. Frank Wiecek et Tomek Zaleska sont arrêtés et la justice prononce à leur encontre une peine à perpétuité. Onze ans plus tard, la mère de Frank, convaincue de l'innocence de son fils, lequel n'a jamais cessé de la clamer, passe une annonce dans le Chicago Times, demandant que des éléments nouveaux soient communiqués et offrant 5 000 dollars de récompense. Le rédacteur en chef du journal demande au reporter P.J. McNeal de mener sa propre enquête sur cette affaire...

Appelez nord 777 s'inscrit dans le courant réaliste du film noir ayant alors cours à la Fox et pousse même le bouchon plus loin en transposant un réel faits divers et ses conséquences. En 1932 en pleine prohibition la bataille entre la police et le crime organisé est à vif, engendrant la mort de nombreux policier. Lorsqu'à Chicago un policier est abattu lors du cambriolage d'une épicerie, il s'agit de rapidement faire justice et trouver un coupable, ce dont sera victime Joseph Majczek et son supposé complice Theodore Marcinkiewicz. Ce n'est qu'après 11 ans de détention et une enquête du Chicago Times qu'ils seront innocentés et libérés sans que les vrais coupables n'aient été retrouvés.

Henry Hathaway maître de cette approche réaliste (notamment avec le précédent et excellent Le Carrefour de la mort (1947)) suit l'ensemble avec un sérieux de tous les instants. L'absence de musique, la voix-off façon bulletin d'information et le montage rigoureux dresse donc le contexte initial et saisi la manière dont la machine judiciaire va broyer l'innocent Frank Wiecek (Richard Conte). La plus insignifiante contradiction dans la déposition suffira à donner à l'opinion le coupable qu'elle attend. Onze ans plus tard le journaliste McNeal (James Stewart) fleure l'article lucratif en remontant la piste d'une petite annonce de la mère (Kasia Orzazewski) de Wiecek, convaincue de l'innocence de son fils et cherchant des témoins pouvant l'innocenter. McNeal aborde d'abord le sujet avec détachement et dans un traitement sensationnaliste, avant de réellement s'impliquer quand il sera convaincu à son tour de l'injustice.

Henry Hathaway annonce les films-enquêtes à la manière du récent Spotlight avec une narration sèche et dénuée du moindre effet de dramatisation. L'émotion ne se manifeste que dans une même expression d'authenticité, que ce soit la poignante première rencontre avec la mère s'épuisant en ménage ou la réaction sobre et cinglante de Wiecek face au traitement de l'information de McNeal qui expose sa famille. Hormis cela le récit déroule méticuleusement tous les hauts et les bas de l'investigation traversée de tâtonnement et quête d'indice laborieuse. Les environnements parcourus par McNeal participent également à cette volonté de réalisme, avec pour certains les lieux du fait divers d'origine à Chicago. On pense notamment aux scènes dans le vrai pénitencier de Joliet et surtout aux séquences urbaines quasi documentaires pénétrant dans les bars tenus et remplies par la communauté émigrantes polonaise.

La probable manipulation policière et les obstacles rencontrés par McNeal ne feront pas l'objet d'une menace et suspense malvenus, servant essentiellement à souligner l'acharnement de McNeal magistralement interprété par James Stewart. Henry Hathaway s'efface au service de son sujet, la vraie tension ne se ressentant que dans le final où l'on touche au but et qui ne rend l'exploit que plus fort par l'audace technique amenant la preuve espérée. Une œuvre qui engendrera une grande descendance dans sa célébration de l'exaltation journalistique dans ce qu'elle a de meilleur.

Sorti en dvd zone 2 français chez Carlotta

 

samedi 1 novembre 2014

La Fille du bois maudit - The Trail of the Lonesome Pine, Henry Hathaway (1936)


Lonesome Pine. Un coin perdu de l'Amérique sauvage où deux familles, les Tolliver et les Falin, se livrent un combat ancestral. Cette haine a été jalonnée de nombreuses morts, de part et d'autre. Un jour, Jack Hale, un ingénieur, vient construire une voie ferrée à travers le pays. Il trouve une conciliation avec les deux clans, qui lui permettent de traverser leur territoire respectif afin d'y poser les rails du futur chemin de fer. Mais Hale est un homme instruit qui amène avec lui les mœurs de la ville dans cette région où les hommes sont restés sauvages et illettrés et où le progrès n'a pas pénétré. Des tensions se font bientôt jour au sein de chaque famille, tensions qui vont les précipiter dans une tragédie dont chacun sortira anéanti.

La Fille du bois maudit est une des réussites méconnue de la prolifique carrière d'Henry Hathaway. Le film est la quatrième adaptation du roman The Trail of the Lonesome Pine de John Fox Jr. (paru en 1908) après celles muettes de 1914, 1916 (signée Cecil B. DeMille) et 1923) et sera une des premières productions hollywoodienne en Technicolor. Le film traite d'un des thèmes emblématiques du western, celle de la fin de l'ère des pionniers pour une bascule vers la modernité représentée ici par l'arrivée du chemin de fer. La tradition est ici synonyme de proximité et d'amour familial dans la description chaleureuse de la famille Tolliver mais aussi d'une perpétuation de la justice armée à travers le conflit ancestral qui les oppose à leur voisin les Falin.

Le film s'ouvre sur une fusillade opposant les deux familles et le scénario ne cherche pas à expliquer l'origine de l'antagonisme tant les deux parties semblent mutuellement fautive sur la longueur. Les hommes semblent être les moteurs de ce cycle de la violence quand les femmes doivent en souffrir, que ce soit la matriarche aux traits usés incarnée par Beulah Bondi et bien sûr la jeune fille impétueuse et sauvage jouée par Sylvia Sidney. Les premiers se complaisent dans leur démonstration de force à l'image d'un Henry Fonda aux traits durs et au regard glacial quand les femmes sont condamnées à ne jamais dépasser leur condition.

Les magnifiques extérieurs et la profondeur de champ filmée par Hathaway dès les premières minutes semblent pourtant nous dire qu'il y a plus à vivre, que notre regard et connaissance peuvent nous porter plus loin que cet insignifiant conflit local. Cet ailleurs sera représenté par Jack Hale (Fred MacMurray), un ingénieur venu apporter le chemin de fer dans la région et qui devra concilier avec la haine des deux familles.

Pour le benjamin des Tolliver Buddie (Spanky McFarland) il représente un monde inconnu fait de machines et d'invention qui élève son regard et l'incite à se cultiver, de même pour June auquel s'ajoute un désir pour cet homme élégant et cultivé bien loin des rustres qui l'entoure. Cette confrontation avec l'extérieur fera comprendre aux locaux leur ignorance (l'épisode du chèque que personne ne sait lire) et d'un côté les incitera à s'élever quand de l'autre il renforcera le repli sur soi. Ce sera le cas pour Dave (Henry Fonda) dont ce refus se mêle à la jalousie qu'il éprouve pour Hale dont l'aura éloigné June de lui. Il n'en faudra pas moins pour que la guerre recommence et menace les progrès à venir.

Le film est visuellement somptueux, Hathaway multipliant les vues majestueuses de cette contrée sauvage dont le Technicolor donne des allures féériques. Les teintes pastels et automnales sont assez éloignées de l'usage plus agressif du Technicolor qu'on verra à Hollywood à l'époque (le pétaradant Robin des Bois (1938) de Michael Curtiz en tête et sur lequel officie aussi le directeur photo W. Howard Greene présent ici, son travail sur le Hathaway se rapprochant du Brigand bien-aimé (1939) de Henry King) et évoquerait plus l'usage qui en sera fait dans le cinéma anglais. L'environnement prend ainsi un tour à la fois sauvage et stylisé, représentant parfaitement les hésitations de Sylvia Sidney entre nature et culture.

Elle dégage une érotisme et une sensualité palpable qui annonce la Jennifer Jones de La Renarde (1950) mais exprimant plus la candeur que la provocation dans l'expression de son désir. Fred MacMurray en amoureux qui s'ignore sous couvert d'éducateur offre une prestation subtile dont il a le secret et Henry Fonda en laissant progressivement son armure guerrière s'effriter est formidable. La dernière partie exacerbe ainsi les passions et les haines, la paix ne pouvant être rendue possible que par des pertes tragiques et absurdes faisant enfin prendre conscience au protagoniste e l'impasse où ils se trouvent. Les deux magnifiques chansons et leitmotiv du film Twilight on the Trail et The Trail of the Lonesome Pine (la première fut même nommée à l'Oscar) font ainsi autant office de renouveau que de nostalgie d'un monde amené à disparaitre.

Sorti en dvd zone 2 français chez Universal

jeudi 3 juillet 2014

Niagara - Henry Hathaway (1953)

Ray et Polly Cutler sont en séjour à Niagara Falls. Ils font la connaissance de George et Rose Loomis, un couple au bord de la rupture. Rose annonce la disparition de son mari aux Cutler et a la désagréable surprise de reconnaître à la morgue le cadavre de son amant...

Niagara est le film qui met définitivement sur orbite la carrière de Marylin Monroe à Hollywood. L’actrice avait auparavant su se faire remarquer par sa présence sensuelle dans Eve (1950) de Mankiewicz, Quand la ville dort (1950) de John Huston et également se montrer sous un jour comique dans Chérie je me sens rajeunir (Howard Hawks, 1952) comme dramatique sur Troublez-moi ce soir (Roy Ward Baker, 1952). Niagara la voit enfin se placer en tête de distribution, les circonstances ayant jouée en sa faveur. Anne Baxter se désiste ainsi au profit de Jean Peters et James Mason (sa fille ne souhaitant pas voir son père mourir une fois de plus à la fin d’un film) à celui de Joseph Cotten.

Les remplaçants sont d’excellents comédiens mais pas réellement de grande star et du coup le scénario évoluera pour mettre de plus en plus en avant le personnage de Marilyn.
On remarque largement cette orientation où un banal récit d’adultère et de vengeance se voit relevé par son cadre flamboyant (les chutes du Niagara bien sûr) et la présence vénéneuse de Marylin. Alors que son sex-appeal se popularisera surtout dans le registre de la blonde ingénue attachante (Sept ans de réflexion (1955), Certains l’aiment chaud (1957), il est étonnant de voir que son premier vrai succès sera dans un rôle négatif et mémorable de femme fatale.

Epouse d’un homme instable et désespérément amoureux, Marilyn Monroe incarne ici une femme manipulatrice et détestable qui va monter un stratagème complexe afin d’éliminer l’encombrant mari et fuir avec son amant. Seul obstacle à ses projets, le couple voisin  de son bungalow et plus particulièrement Polly (Jean Peters) qui va découvrir son double visage adultère. Rien de bien original donc si ce n’est que Henry Hathaway met toute sa mise en scène au service des formes de Marylin. Sa première apparition témoigne autant de l’attrait que de l’hypocrisie du personnage avec cette pose lascive dans son lit avant de faire semblant d’être endormie lors du retour de son époux dans la chambre. 

Hathaway s’entendit merveilleusement avec Marilyn et contribua en partie au mythe en lui suggérant notamment sa fameuse démarche dandinée qu’il saisit dans un long plan fixe où il la suit avançant jusqu’au fond du cadre, nous plaçant dans une sorte de vision subjective du mâle incapable de détacher le regard de cette créature de rêve. Hathaway joue là-dessus dans ce registre agressif et voyant (cette robe rose criarde et des plus moulantes) mais sait faire preuve de plus de subtilité pour signifier l’emprise de Marilyn comme ce moment où une Jean Peters plutôt avenante allongée et en maillot de bain se voit surplombée par l’ombre de Marilyn hors-champ avant que son apparition effective ne l’éclipse complètement.

Le scénario n’aura pas complètement su s’adapter à cette donne puisque l’on a presque l’impression que le film dure une demi-heure de trop avec le personnage de Marilyn absent de la dernière partie où la prestation torturée de Cotten et une Jean Peters trop lisse ne suffisent pas à maintenir l’intérêt en dépit d’un climax en bateau plutôt intense au bord des chutes. Le film s’est donc conclut avec la mort flamboyante de Marylin dans la salle des cloches d’une église, Hathaway déployant une mise en scène virtuose et expressionnisme où les jeux d’ombres, le décor extraordinaire et la vue en plongée quasi divine offre une scène de meurtre absolument fabuleuse. 

Henry Hathaway fort satisfait d cette collaboration cherchera à retravailler avec Marilyn sur son film suivant, L’Ange Pervers adapté de Somerset Maugham. Darryl Zanuck patron de la Fox y mettra son veto (Kim Novak jouant finalement le rôle) et enterrera par la même occasion la promesse de rôles plus complexes pour Marilyn qui avait pourtant montré qu’elle en avait l’envergure. Niagara sera en tout cas un grand succès que confirmera l’actrice quelques mois plus tard avec Les Hommes préfèrent les blondes (1953) d’Howard Hawks.

Sorti en dvd zone 2 chez Fox