Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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vendredi 8 janvier 2016

Nous ne vieillirons pas ensemble - Maurice Pialat (1972)

Jean, qui est réalisateur, vit avec sa femme Françoise, mais depuis plusieurs années, il réside le plus souvent chez sa maîtresse Catherine (Colette, dans le livre). Pour des raisons professionnelles (tournage d’un film), Jean propose à Catherine de l’accompagner en Camargue, afin qu’elle assure la prise de son. La conduite de Jean est odieuse et après une scène inqualifiable, ils se réconcilient cependant, avant de rentrer à Paris. Ainsi commence un cycle invivable de disputes suivies de réconciliations.

Il aura fallu près de six ans à Maurice Pialat pour signer ce second film après L'Enfance nue pour lequel il reçut pourtant le prix Jean-Vigo. Il réalisera uniquement entretemps pour l'ORTF la série La Maison des bois. Pialat devra son salut à l'ambition de Jean-Pierre Rassam, beau-frère de Claude Berri et aspirant producteur. Il pense pouvoir produire une œuvre majeure en mettant dans les meilleures conditions un cinéaste de talent et jette donc son dévolu sur Maurice Pialat qu'il rencontra via Claude Berri car compagnon de la sœur de ce dernier, Arlette Langmann. Rassam offrira à Pialat un budget conséquent et un casting de vedette avec Jean Yanne et Marlène Jobert pour cette tumultueuse romance où le réalisateur adapte son roman autobiographique où il narrait la fin douloureuse d'un amour vécut entre 1960 et 1966 avec une certaine Colette.

Nous ne vieillirons pas ensemble nous dépeint donc un amour destructeur qui se délite au bout de six ans de tumulte. Dans un premier temps, nous découvrons la manière dont les humeurs changeantes de Jean (Jean Yanne) mettent à rude épreuve la sensibilité de sa compagne Catherine (Marlène Jobert). Leur longue histoire repose sur un équilibre fragile puisqu'il forme un couple illégitime (Jean étant resté marié) mais c'est bien le caractère irascible et brutal de Jean qui est cause de cette instabilité. La carrure imposante et le ton bourru de Jean Yanne s'impose ainsi à la frêle Marlène Jobert au travers de divers scènes à la violence physique (l'altercation dans le marché), verbale (l'incroyable dépréciative dans la voiture) et psychologique où elle sera toujours plus bousculée et humiliée. En dépit de ce rapport conflictuel, ces deux-là semble pourtant incapable de se séparer. Jean repoussera et quittera Catherine pour toujours mieux la rattraper et celle-ci ne s'éloignera jamais suffisamment, pour mieux l'attendre quand viendra l'heure du repentir. L'ensemble du film reproduit ce schéma, dans des proportions toujours plus douloureuses qui finiront par signer l'éloignement définitif du couple.

Violemment chassée de la chambre d'hôtel qu'ils occupaient en Camargue, Catherine attend donc son homme en faisant mine d'avoir raté son train tandis qu'il revient la chercher sans un mot d'excuse. Jean Yanne (Prix d'interprétation masculin à Cannes en 1972) est extraordinaire pour exprimer la goujaterie et le caractère infantile de ce personnage (et donc double filmique de Pialat qui ne se ménage pas dans ce portrait), tout aussi maladroit, penaud et pathétique quand il cherchera à se faire pardonner sa brutalité initiale. Il forme une trajectoire inversée avec Marlène Jobert, passant de la soumission muette à la rancœur tenace et poursuivant ainsi cette romance sans issue.

L'actrice est tout aussi intense dans ce mélange d'amour éperdu et d'admiration qui lui fait tout supporter (l'intensité de son regard alors qu'elle est écrasée du mépris verbal de Jean dans la scène de la voiture) puis l'indifférence froide envers cet homme qu'elle ne peut totalement oublier durant la seconde partie. La précarité de la relation repose sur les environnements où évolue le couple jamais inscrit dans un réel quotidien, vadrouillant toujours en voiture et ne s'arrêtant que dans les moments creux du weekend, que dans les espaces éphémères vacanciers (plage, maison de campagne, chambre d'hôtel). Dès lors cette instabilité s'inscrit dans cette alternance de rares moments de bonheur apaisés et de terribles explosion de violence, une amorce d'intention bienveillante basculant dans une crudité inattendue (Jean venu rejoindre Catherine à la campagne et ayant un geste scandaleux pour vérifier qu'elle ne l'a pas trompé).

Le cycle rupture/réconciliation semble de plus en plus fragile et traduit par la mise en scène immersive de Pialat. Au départ les échanges les plus brutaux comme les plus doux sont filmé sur le vif souvent en plan-séquence et au fur et au fur et à mesure de la séparation effective le couple est séparé à l'image. L'agression verbale dans la voiture cadre Jean et Catherine dans le même plan mais quand plus tard Catherine lui rendra la pareille dans une autre scène de voiture, Pialat les filmera en champ contre champs pour signifier le fossé qui les sépare désormais. Autre idée subtile, la composition de plan lorsque Catherine semble quitter définitivement Jean en sortant de sa voiture. Par deux fois, Pialat cadre Jean Yanne dans la voiture tandis que l'on distingue la silhouette de Catherine à l'extérieur s'éloignant lentement, regardant derrière elle, attendant et espérant presque que son amant sortira du véhicule pour venir la chercher - ce qui arrivera dans les deux scènes.

Le réalisateur inverse le schéma lors de la dernière entrevue (où l'on ne distingue plus les visages des amants), filmant l'intérieur de la voiture depuis l'arrière où l'on distingue la silhouette de Jean tandis qu'à l'extérieur Catherine s'éloigne le pas rapide et lâche à peine un regard furtif. Elle n'attend plus rien de cet homme qui l'a tant déçue a décidé d'avancer (l'intrigue laissant deviner que même matériellement il n'était guère plus rassurant), une émancipation (sentimentale mais aussi intellectuelle comme le montre en filigrane l'évolution de ses lectures) signifiée par le superbe plan final où on la voit nager radieuse. Jamais sans toi ni avec toi, voilà qui résumerait bien ce grand film qui sera le premier succès public de Maurice Pialat.

Sorti en dvd zone 2 français chez Gaumont

vendredi 30 octobre 2015

Dernier domicile connu - José Giovanni (1970)


Marceau Léonetti, policier compétent et énergique, décoré de la Légion d'honneur pour acte de bravoure, arrête par hasard le fils d'un avocat influent qui conduit en état d'ivresse, mais ce dernier promet de se venger. Quelques mois plus tard, l'avocat retourne complètement les faits en décrivant Léonetti comme violent et incompétent. Afin d'étouffer l'affaire, Marceau est muté dans un petit commissariat de quartier. Il y rencontre Jeanne, nouvelle auxiliaire de police, avec qui il fait équipe pour enquêter sur des petits délits dans les cinémas. Entretemps, la hiérarchie de la police a un problème difficile : retrouver pour un procès qui doit débuter dans 10 jours un témoin important disparu depuis plusieurs années. En désespoir de cause, ils soumettent le travail à Marceau en lui faisant croire qu'il s'agit d'un travail de routine peu important. Ce dernier commence alors avec Jeanne une enquête pratiquement désespérée. La seule piste : le dernier domicile connu du témoin...

Belle adaptation par José Giovanni d'une série noire de Joseph Harrington. L'histoire dépeint l'association improbable entre vieux flic endurci mis sur la touche suite à une injustice et une jeune fliquette jouée par une Marlène Jobert débutante. Tout deux sont chargé de manière officieuse de retrouver quelques jours avant un procès un témoin capital insaisissable depuis 5 ans. Le film réussit avec brio exactement là où le 3e Inspecteur Harry échouait lamentablement dans son association entre une bleue et un dur à cuire. Marlène Jobert paraît un peu trop naïve et empotée au début, mais finalement sa sensibilité à fleur de peau permettra de résoudre quelques situations difficile (de manière comique de par son physique attrayant où plus subtile par son tact féminin).

L'autre gros point fort directement issu du roman de Harrington est la description fastidieuse du boulot de flic. Le début amuse lorsque le duo traque les pervers dans les cinémas de la capitale, mais le tout devient captivant avec le souci quasi documentaire de montrer le travail de longue haleine que constitue la recherche d'un individu. Longues marches forcées dans tout Paris, même questions répétée jusqu'à plus soif à des quidam peu avenant et méfiant envers la police, consultation de registres imposants tout y est... Même si les héros vont retrouver leur homme en un temps record, la procédure pour y parvenir aura été détaillée comme rarement au cinéma.

L'attachement insidieux qui se crée avec le témoin traqué est également très bien vu à travers le regard tendre que posent sur eux les personnes interrogée. L'empathie des enquêteurs pour cet homme et sa petite fille devient également celle du spectateur, si bien que quand ils apparaissent finalement on ne leur veut que du bien. Belle galerie de seconds rôle notamment un Michel Constantin redoutable en homme de main adepte du coup de poing américain qui s'offre un beau mano à mano en pleine rue avec Ventura (impeccable comme toujours) offrant le seul vrai moment d'action du film qui réussit néanmoins à être passionnant de bout en bout.

Sur le fond, on est loin du Pacha de Lautner, autre grand polar policier sorti à cette époque où le flic était tout puissant. Le ton se fait réaliste et austère avec des personnages qui tâtonnent et doute, mais surtout la police est sacrément égratignée, entre Ventura sacrifié au début pour satisfaire les exigences d'un avocat au bras long et surtout une conclusion amère où l'affaire est résolue mais au pris d'une terrible perte. Le score de François Roubaix est hypnotique à souhait et accentue l'ambiance toute particulière de l'oeuvre.

Dvd zone 2 chez Studio Canal


Bande annonce

dimanche 13 janvier 2013

Le Voleur - Louis Malle (1967)



Les aventures de Georges Randal, devenu voleur par défi envers son oncle et tuteur qui l'a dépouillé et envers sa cousine Charlotte, qui l'a délaissé.

Unique collaboration entre Jean-Paul Belmondo et Louis Malle, Le Voleur constitue un des films les plus remarquables du réalisateur. Le Voleur s'ouvre sur une scène de cambriolage très éloignée des vertus de tension et de suspense associé aux films traitant des exploits de monte en l'air et Jean-Paul Belmondo glacial n'évoque en rien le fantasme du voleur aristocrate et charmeur à la Arsène Lupin. Dans cette introduction, notre hors la loi inspecte la rue d'un côté puis de l'autre, escalade un muret, brise méthodiquement une serrure et inspectera méticuleusement toute une nuit la maison vide où il s'est introduit pour évaluer la valeur de chaque objet qui s'y trouve. Point de glamour ou de panache, on suit un professionnel en plein travail ce qu'appuie cette phrase cinglante de Belmondo en voix-off.

Il y a des voleurs qui prennent mille précautions pour ne pas abîmer les meubles, moi pas. Il y en a d'autres qui remettent tout en ordre après leur visite, moi jamais. Je fais un sale métier, mais j'ai une excuse, je le fais salement...

Ce vol méthodique servira de fil rouge au présent tandis que l'intrus Georges Randal (Jean-Paul Belmondo) nous narre la façon dont il en est arrivé là. Le film adapte le roman éponyme de Georges Darien paru en 1897. L'auteur était connu pour ses penchants anarchistes et son mépris des grandes institutions érigées par la société que sont la politique, la religion ou l'armée, opinions qu'il exprima dans ses différents ouvrages comme Biribi, discipline militaire (inspiré de son séjour dans le camp disciplinaire du même nom en Tunisie pour insubordination).

Le Voleur est plus particulier dans son œuvre par le mimétisme qu'il entretien avec la vie mystérieuse de Georges Darien. Il disparait entre 1891 et 1897 pour sillonner l'Europe et revient avec le manuscrit du Voleur sous le bras entretenant ainsi le fantasme que les aventures de son héros Georges Randal sont les siennes puisque pour les opinions radicales cela ne fait aucun doute. Louis Malle entretient cette idée dans son adaptation puisque lui-même issu de la grande bourgeoisie il ne manquera pas de l'égratigner dans nombre de ses films comme Les Amants (1958).

La dénonciation de l'hypocrisie et superficialité de cette bourgeoisie se fait ici par étape. Ce sera tout d'abord durant les scènes d'enfance où les tirades moralisatrices de l''oncle Urbain tuteur de Georges (Christian Lude) se verront contredite dès l'ellipse qui suit où à l'âge adulte on constate qu'il dilapidé l'héritage de son neveu. George amoureux de sa cousine Geneviève Bujold voit cette dernière lui échapper pour un mariage richement doté et par dépit va briser les fiançailles en dérobant les précieux bijoux de la famille de l'époux. Là c'est la révélation, Georges détaché de tout et vivant dans l'ennui jusqu'ici a trouvé sa voie. A travers la formation et la maîtrise de cet art du vol de Georges le film fait défiler son lot de rencontre savoureuse (Julien Guiomar génial en abbé escroc) où s'opposent constamment le monde des malfrats et celui de la bourgeoisie.

 On découvre ainsi la remarquable organisation des voleurs, vraie société souterraine partageant planques, informations sur les coups potentiels et vraie solidarité pour les complices en difficulté ou en cavale. C'est tout l'inverse de l'univers des nantis où les rombières fauchées (Françoise Fabian) communiquent moyennant pourcentage des informations sur les demeures bien loties et vide, les épouses légères s'avèrent toutes disposées à repartir avec celui venu les dépouiller (Marie Dubois parfaite en rouquine sophistiquée et dépravée) sans parler des portraits grotesque de certains comme cet industriel belge sacrément ridicule.

Hormis quelques séquences jouant de l'urgence (une course poursuite où les cambrioleurs découvrent à leurs dépens les premières alarmes domestiques) chaque vol sert donc surtout à se moquer de la bêtise des bourgeois comme ce vol/déménagement en plein jour où Belmondo fait fuir un curieux en l'invitant à les aider. Cette France de la fin du XIXe est un cadre propice aux idées libertaires et à l'anarchie comme en témoigne le parcours de Georges Darrien et cet aspect est évoqué dans le récit avec la rencontre de certains voleurs à la vision plus vaste que leur seul larcins et souhaitant dynamiter le système comme la remarquable séquence où Belmondo croise la route de Charles Denner, voleur et activiste qui finira mal.

C'est ces idées qui finissent par causer le déclin et la dangerosité du métier, mais pas pour George Randal uniquement préoccupé par l'adrénaline de son prochain vol. Malgré ce détachement, l'intrigue en fait tout de même une froide et impitoyable figure de justice avec une scène de deuil et de succession d'une cruauté saisissante même si la victime ne l'a pas volé. Jean-Paul Belmondo est absolument parfait, séducteur et tout en retenue, idéalement mis en valeur par Louis Malle qui en dépit de la belle reconstitution estompe tout éclat trop appuyé aux cadres luxueux traversé pour une vision volontairement terne de cette superficialité. Remarquable!

Sorti en dvd cez MGM

Extrait

dimanche 11 mars 2012

Alexandre le bienheureux - Yves Robert (1967)

Alexandre est cultivateur dans une petite ferme française, mais sa femme le pousse à bout de force en lui imposant chaque jour une liste de travaux démesurée. Devenu brutalement veuf, il éprouve un grand soulagement et se sent libéré de son labeur : il décide de s'accorder un repos qu'il juge mérité, afin de prendre le temps de savourer la vie. Son comportement sème rapidement le trouble dans le petit village par l'exemple qu'il donne, et une partie des habitants décide de le forcer à reprendre le travail. Mais ils échouent, et Alexandre commence à faire des émules, qui s'essayent comme lui à la paresse.

Yves Robert signe avec Alexandre le bien heureux une magnifique ode libertaire à l'oisiveté et au rêve. On est au fond pas très éloigné sur le fond du Boudu sauvé des eaux de Renoir. Dans ce dernier un feignant notoire et heureux de l'être (Michel Simon) se voyait rattrapé par la normalité d'une existence domestique classique avant un magnifique pied de nez final. Yves Robert ne raconte pas autre chose, même si la structure est différente et que le cadre rural offre d'autres possibilités. Contrairement à Boudu, Alexandre (Philippe Noiret) ne connaît que par brèves intermittences les joies du farniente tant sa rugueuse épouse lui mène la vie dure.

L'hilarante première partie du film fonctionne ainsi au rythme des claquement de doigt de "La Grande" sortant constamment notre héros de ses rêveries dans un quotidien à l'organisation millimétrée (câlin du soir compris) où il est quasiment réduit au rang de bête de somme (Tu m'as épousé par ce que j'étais le plus fort !).

Françoise Brion entre regard bleu séduisant, ses traits sévères et ses attitudes militaires est parfaite et offre une opposition de choix à un Noiret dépeint comme un gros ours à la bonhomie contrariée. Yves Robert multiplie les gags et les astuces narratives (l'armoire bloquée un an) pour souligner l'existence sans joie d'Alexandre et les quelques moments de respiration sont d'une poésie décalée brillante comme lorsqu'il s'arrête de travailler pour observer les oiseaux.

Malgré de timides tentatives de rébellion envers son épouse tyran (génial gag avec le talkie-walkie) c'est le sort qui libèrera Alexandre lorsqu'il deviendra veuf. C'est alors un autre film qui débute, plus lent, bucolique et chaleureux lors qu'Alexandre décide enfin de tout arrêter, se reposer et vivre enfin pour lui. Là encore Yves Robert truffe le film d'idées ludiques (la demeure d'Alexandre truffé de gadget lui évitant de quitter son lit), la plus grande étant un extraordinaire personnage de chien (sûrement le héros canin le plus charmant avec celui du récent The Artist) à l'expressivité incroyable. Compagnon indéfectible, "homme" à tout faire et toujours partant pour les amusements, le chien sera également le seul clairvoyant et l'élément déclencheur lorsque la réalité voudra rattraper Alexandre.

Le film se pose ainsi en défi à la normalité, aux responsabilités qui en découlent et au fardeau qu'elle constitue. Les autres agriculteurs auront bon employer les stratagèmes les plus extravagants pour tirer Alexandre de sa torpeur (la fanfare nuit et jour grandiose !) au fond ils ne rêvent que de faire de même.

Philippe Noiret qui obtenait là enfin un premier rôle majeur prête merveille sa nonchalance et son regard lunaire à cet ours paisible qu'est Alexandre. Marlène Jobert en double fainéant au féminin excelle également de candeur ambiguë alors que les seconds rôles regorgent d'habitués passé et à venir d'Yves Robert : Jean Carmet, un tout jeune Pierre Richard, Jean Carmet ou encore un savoureux Paul Le Person en Sanguin.

Boudu refusait la prison domestique par un beau plongeon final, Alexandre fera de même par un "non" vibrant avant de disparaître dans le paysage campagnard ensoleillé de l'Eure-et-Loir dont Yves Robert aura su si bien filmer la langueur.

Sorti en dvd chez Studio Canal


lundi 21 février 2011

Les Mariés de l'An Deux - Jean-Paul Rappeneau (1971)


Pour avoir tue un baron trop empressé auprès de Charlotte, sa femme, Nicolas Philibert a dû fuir en Amérique, où il a fait fortune et rencontré une riche héritière qu’il désire épouser. Il revient donc en France, où la Révolution entre-temps a éclaté, afin de retrouver Charlotte pour lui demander de divorcer.

Après le succès public et critique de son premier film La Vie de château (pour lequel il reçut le prix Louis Delluc), Jean Paul Rappeneau voit grand. Souhaitant frotter sa patte tourbillonnante à un contexte plus ambitieux, il s’attèle (épaulé par Claude Sautet) au scénario des Mariés de l’an II et souhaite y confronter un personnage extérieur aux multiples tableaux offerts par le contexte agité de la Révolution française. Le déclic quant aux tribulations de son héros se fera lors de recherches historiques, au détour d'une peinture montrant des couples faisant la queue pour divorcer à la mairie, ce droit étant inauguré avec le régime révolutionnaire. Après moult péripéties en amont (Julie Christie envisagée au côté d’un Warren Beatty enthousiaste finalement aux abonnés absents) et pendant le tournage (en Roumanie avec une équipe inexpérimentée, un dépassement des délais, une mésentente Jobert/Belmondo), Rappeneau se sortira de tous les écueils pour délivrer son film le plus abouti et spectaculaire.

Les Mariés de l’an II constitue en quelque sorte dans la filmographie de Rappeneau le deuxième volet d’une trilogie entamée par La Vie de château et conclue par Bon Voyage. Dans ces deux derniers films, le réalisateur s’appliquait à dépeindre une période historique française mouvementée, entraînant ses personnages dans un grand récit romanesque. Le souffle de l’aventure et le déferlement des péripéties n’entament cependant en rien la rigueur et la vérité de la description du cadre. Ainsi Bon Voyage, un des rares films à se dérouler dans une France de 1940 en pleine débandade, qui dépeignait avec lucidité la confusion du moment qui allait aboutir au régime pétainiste. Se situant durant la même période, La Vie de château montrait l’indolence et le détachement de la noblesse rurale face à la situation dramatique du pays. La comédie, l’aventure et le rythme effréné viennent heureusement toujours tempérer la noirceur de la toile de fond, en partie autobiographique pour Rappeneau qui fut témoin enfant de ces événements.

Il en va de même avec Les Mariés de l’an II qui nous fait remonter plus loin dans le temps à l’époque de la Révolution. Sous le regard détaché de Belmondo, on découvre donc un pays à feu et à sang rongé par les oppositions idéologiques. L’arrivée en barque du héros sur la côte nantaise laisse voir une jonchée de cadavres flottants. Plus tard, ce sera une ville de Nantes rongée par la famine où règne la suspicion d’un complot royaliste qui sera montrée. Suspicion qui entraîne procès et condamnation arbitraires comme va le découvrir à ses dépends Belmondo. Sans parler des décisions scandaleuses comme refuser du blé au peuple sous prétexte qu’il est douteux car provenant d’un supposé royaliste. Tout cela s’observe sous le trait d’un humour décapant (l’avocat de Belmondo qui, pour le défendre, l’enfonce encore plus pour bien paraître, grand moment comique) mais la virulence du propos demeure. La description de la noblesse réfugiée en campagne, détachée des réalités et à l’arrogance hautaine intacte sont tout aussi cinglantes. Volontairement, Rappeneau ramène les travers qu’il dénonçait dans les deux autres volets de sa trilogie au temps de la Révolution, puisque de tout temps les vraies personnalités se révèlent quand souffle le vent du chaos et de la tourmente.

L’influence fondamentale du cinéma américain sur Jean Paul Rappeneau, largement visible dans La Vie de château se révèle dans tout son éclat avec Les Mariés de l’an II. Du propre aveu du réalisateur, il tenta de marier l’ampleur des westerns et films d’aventure d'Anthony Mann et le timing comique de Lubitsch. Objectif atteint, Rappeneau s’avére clairement sans égal pour offrir de la screwball comedy à la française et de l’aventure trépidante. Déjà en tant que scénariste, son écriture avait largement contribué à la vitesse et au ton picaresque de L’Homme de Rio. Durant le tournage compliqué du film, le producteur Alain Poiré tenta à de nombreuses reprises de faire couper certaines séquences du script pas forcément indispensables à l’avancée de l’intrigue. Refus poli mais déterminé de l’intéressé, maniaque de ses écrits, et pour cause. Chez Rappeneau, le scénario et le découpage (ici réalisé en amont pour le film entier) sont les partitions d’une symphonie trouvant son accomplissement dans la mise en image. Derrière le vent de folie de chacun de ses films repose une horlogerie suisse méticuleusement préparée, un château de carte qui s’effondre si l'on en retire le moindre élément. En ce sens, Rappeneau se rapproche des plus grands maîtres de la comédie (genre exigeant s’il en est malgré les apparences) puisqu’un Wilder, un Sturges ou un Lubitsch ne procédaient pas autrement.

Cette science du rythme se manifeste de diverses manières dans le film, à commencer par sa concision étonnante (1h35 à peine !) au vu de l’enchaînement infernal de péripéties et de retournements de situation. Rendue imperceptible par Rappeneau, l’absence de vrais morceaux de bravoure jouant sur les cascades de Belmondo (qui entrait dans sa grande période casse-cou « Bebel ») peut étonner. A chaque fois que l’occasion se présente pour le héros de mettre en valeur ses facultés physiques (grand argument publicitaire de ses films de l’époque), le réalisateur joue de l’ellipse.

Le début du film où Philibert emprisonné à plusieurs reprises, va ainsi constamment jouer de l’ellipse pour ses évasions. L’usage du montage est des plus inventifs, comme lorsque Georges Beller le dissimule dans une armoire avant son exécution. Revenu le chercher, le meuble est vide. Vient ensuite cette séquence où Belmondo est enfermé seul dans un bureau d’où il observe de la fenêtre un jardin de roses.

Un zoom avant en vue subjective nous rapproche de plus en plus des fleurs quand soudainement une main surgit dans le plan pour en arracher une Il s’agit de Philibert qui poursuit tranquillement sa route, sans que l’on ait vu son escalade et sa descente depuis la fenêtre. Le fait d’y assister aurait ralenti l’intrigue et ne présentait pas d’autre intérêt que spectaculaire, inutile de s’y attarder(J'ai essayé de montrer le cheminement de la scène montré sur les 4 dernière captures).

Tout le début du film fonctionne ainsi sur ce ton alerte où nous sommes alimentés en informations sur le contexte, les personnages (la voix off truculente et si particulière de Jean-Pierre Marielle fait merveille), emmenés d’un lieu à un autre en un temps record. Ce n’est que lorsque l’enjeu principal reposant sur les retrouvailles entre Charlotte et Nicolas se joue que le film daigne ralentir. Alors qu’on avait à peine pu savourer la reconstitution fastueuse auparavant (superbes costumes de Marcel Ecoffier), Rappeneau offre le plus beau moment du récit avec la fête clandestine chez les nobles cachés en campagne. Tout se marie idéalement sans le moindre dialogue : la grâce de la mise en scène accompagne la danse endiablée des nobles, le cache-cache et le jeu de regards entre Belmondo et Marlène Jobert, le tout porté très haut par la musique romantique de Michel Legrand qui signait là un de ses meilleurs scores.

Les courses-poursuites, coups de griffes et gifles entre le couple vedette ne sont pas oubliés par la suite mais s’inscrivent dans une temporalité moins bousculée. C’est seulement là, lorsque la dramaturgie l’exige que le spectaculaire peut s’inviter. On aura ainsi droit à un duel à l’épée magistral entre Belmondo (forcément à son aise après le Cartouche de De Broca) et deux assaillants (l’équilibre entre les fracas des armes et la musique de Legrand est une nouvelle fois soufflante de précision), puis face au marquis ténébreux joué par Sami Frey.

L’ironie peut alors s’estomper et les sentiments exploser, lorsque Charlotte si distante jusque-là fond littéralement lorsqu’elle pense Belmondo mort, oubliant ses rêves de noblesse pour courir au chevet de son homme. Le rapprochement final sur fond de bataille épique fonctionne de la même manière, le cadre chaotique du combat entre les armées française et anglaise servant d’obstacle à la réunion du couple (une hilarante scène de divorce en mairie avec un Bebel ahuri étant venue détendre l’atmosphère entre temps).

Pour ceux qui ne voient en Rappeneau qu’un cinéaste de la frénésie, l’autre histoire d’amour du film vient apporter un cinglant démenti. Même s’il leur réserve un beau moment intime dans un arbre, Philibert et Charlotte ne s’aiment que dans le conflit (l’hilarante scène finale appuyant définitivement ce fait). Plus romanesque, scandaleuse et littéraire, la passion interdite entre les frère et sœur joués par Sami Frey et Laura Antonelli (qui pour l’anecdote sera en couple avec Belmondo suite au film) offre une vraie grâce dramatique et mélancolique au film. Objectivement pas indispensable pour le récit (Alain Poiré voulut une nouvelle fois jouer du ciseau à ce sujet) mais fondamentale à l’équilibre du film.

Leur ultime scène offre une vraie mélancolie suspendue, les montrant chevaucher côté à côte et échanger le regard complice et triste des amants maudits. Le Rappeneau futur, moins cadencé et plus intériorisé de Cyrano et du Hussard sur le toit (le beau etsous-estimé Tout feu tout flamme ayant annoncé le revirement on en recause bientôt ici) se dessine déjà dans ces instants.

Sorti dans une magnifique édition collector chez Gaumont