Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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Affichage des articles dont le libellé est Tetsuya Nakashima. Afficher tous les articles
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vendredi 13 février 2026

World of Kanako - Kawaki., Tetsuya Nakashima (2014)

Fujishima, ancien flic violent et alcoolique, a perdu son job et sa famille le jour où il a tabassé l'amant de sa femme. Poussé au divorce et devenu depuis agent de sécurité, il est sous médocs pour tenter de calmer ses pulsions. Il n'a plus vu sa famille depuis plusieurs années jusqu'au jour où son ex-femme l'appelle en lui disant que leur fille Kanako, désormais au lycée, a disparu depuis quelques jours. Fujishima découvre vite que sa fille, qui pourrait presque passer pour un ange à première vue, cache en fait une face beaucoup plus sombre...

Tetsuya Nakashima signe une de ses œuvres les plus sombres avec ce World of Kanako, et parvient de nouveau à se réinventer. Le réalisateur se plaît dans nombre de ses films à osciller entre passé douloureux de ses personnages adultes et le futur incertain de ceux plus juvéniles. Dès lors par sa narration il place les deux en miroirs, les jeunes voyant dans leurs aînés la crainte de ce qu’ils pourraient devenir, les aînés saisissant chez les jeunes le moment durant lequel leur trajectoire a dévié. 

C’était notamment le principe du flamboyant mélodrame Memories of Matsuko (2006), mais surtout de Happy-go-lucky (1997), premier long-métrage du réalisateur. Dans ce dernier, les flashbacks des parents venaient s’insérer dans le récit au présent de leur progéniture dans une tonalité douce-amère loin des excès à venir de Nakashima. World of Kanako par du même principe mais en inversant le point de vue.

Contrairement à Memories of Matsuko, c’est cette fois le Fujishima (Kōji Yakusho), le parent adulte, qui part sur la piste du passé sulfureux de sa fille volatilisée, Kanako (Nana Komatsu). C’est donc cette fois à l’adulte au destin déjà brisé de reconstruire le portrait, de résoudre le mystère de son enfant, soit une dynamique à la fois semblable et différente de Happy-go-lucky. En effet, plus le récit avance plus Fusjishima est horrifié de ce qui se révèle de la personnalité de sa fille et cela conduit à sa propre remise en question, à interroger sa responsabilité dans les agissements du « monstre » qu’il a engendré. Nakashima travaille une construction de film noir façon Laura d’Otto Preminger, mais à l’aune du Japon des marges, et du monde des adolescents torturés.

On quitte l’onirisme dépressif de Memories of Matsuko pour lorgner dans le sordide total, dans des bas-fonds peuplés de drogués, de jeunes gens névrosés, d’adultes démissionnaires. Koji Yakusho livre une prestation tout en excès brutaux, son personnage ayant déjà tout perdu fonçant vers le danger avec une furie kamikaze. L’objet de fascination demeure cependant Nana Komatsu dans le rôle de Kanako, figure d’ange mais instincts de démon prête à plonger dans les abysses les inconscients ayant le malheur de tomber sous son charme – elle fait véritablement figure de yokai moderne. 

Nakashima filme les flashbacks la mettant en scène avec une grâce immaculée, une imagerie presque clichée de l’adolescence japonaise qu’il fait vriller par d’éprouvants sursauts de cruautés dans lesquels se greffent les gimmicks kawaii des mangas ou des réseaux sociaux. Le présent accompagnant l’enquête du père est plus explicitement chaotique dans son filmage, dans la continuité de la personnalité imprévisible de celui-ci. A termes, la quête n’est plus seulement de retrouver l’absente, mais de reconstituer le puzzle de qui est Kanako, d’interroger la part de soit existant dans cette créature. Moins chatoyant que d’autres opus du réalisateur par sa nature rugueuse (même le très hargneux Confession (2010) qui précède avait au moins pour lui l’élégance du thriller), mais un des plus fascinant.

Sorti en bluray français chez Spectrum Films

vendredi 6 février 2026

Confessions - Kokuhaku, Tetsuya Nakashima (2010)

Yuko Moriguchi a arrêté de vivre depuis que sa petite fille de quatre ans, Manami, a été retrouvée noyée dans la piscine de l’école où elle enseigne. D’après le rapport de police, il s’agirait d’une mort accidentelle. Mais l’institutrice n’est pas dupe et suspecte deux de ses jeunes élèves…

Tetsuya Nakashima a l’habitude de naviguer entre l’amertume des adultes et la mélancolie des adolescents pour creuser le sillon thématique des espoirs déçus des uns, et de l’avenir incertain des autres. Kamikaze Girls (2004) et Memories of Matsuko (2006) avait représentés un virage tonal et formel majeur dans l’exploration de ce thème. La dimension introspective et retenue des inauguraux Happy-Go-lucky (1997) et Beautiful Sunday (1998) s’estompaient complètement pour laisser place au trop-plein d’effets, de couleurs et d’émotions exacerbées de Kamikaze Girls et Memories of Matsuko. Cet excès servait un propos lumineux et une veine bondissante pour servir les émois des jeunes filles hyperlookées de Kamikaze Girls, quand au contraire il nous noyait dans la dépression de la quinquagénaire de Memories of Matsuko.

Confessions (adapté d’un roman de Kanae Minato, autrice également de Shokuzai brillamment adapté par Kiyoshi Kurosawa) procède aussi d’un parti-pris radical, mais de manière inversée aux deux films précédents. Cette fois la noirceur du sujet se conjugue à la dévitalisation des images, l’excès repose cette fois sur le profond nihilisme des péripéties, tandis que adultes et adolescents sont cette fois sur un pied d’égalité dans un même désespoir. La longue scène d’ouverture nous soumet à un électrochoc comme l’on a rarement l’occasion de l’expérimenter aussi tôt dans un film. 

Yuko Morigochi (Takako Matsu), professeur de collège tente de s’adresser tant bien que mal à sa classe bruyante et dissipée. Elle va soudain capturer leur attention, non pas en leur annonçant son départ prochain de l’établissement, mais plutôt en en révélant les raisons. Quelques semaines plus tôt, sa petite fille de cinq ans est décédée d’un supposé accident dans l’enceinte du collège, mais a en réalité été assassinée par deux élèves de la classe. Les élèves stupéfaits n’en sont pas au bout de leurs peines, puisque Yuko va désigner les deux coupables et exécuter une vengeance plus psychologique que physique dont nous garderons la surprise.

Où aller après une aussi sidérante entrée en matière ? La professeure vengeresse disparait un temps du récit et nous laisse observer les conséquences des évènements, pour la classe et plus particulièrement les deux coupables dont l’un, Naoki (Kaoru Fujiwara) se terre désormais chez lui, terrifié, tandis que l’autre Shuya (Yukito Nishii) assume ses actes et continue de venir en cours – les deux n’étant pas menacés puisque leur culpabilité ne peut pas être prouvée. Plutôt que de séparer en deux niveaux de récits (Happy-Go-Lucky) ou en deux œuvres différentes (Kamikaze Girls et Memories of Matsuko) les maux adultes et adolescents, les traumatismes précoces qui nous forgent et les erreurs tardives qui nous figent, Nakashima choisit d’entremêler les deux. 

Chacun des deux assassins juvéniles tient ses terribles actes futurs à une relation maternelle trouble. Pour Naoki, nous verrons seulement que sa mère (Yoshino Kimura) trop protectrice l’a gâté et couvert aveuglément au point d’encore le défendre face à Yuko lorsque sa responsabilité sera avérée. C’est au contraire l’absence de sa mère qui détruit Shuya. Scientifique de génie ayant mis de côté un avenir prometteur pour fonder une famille, elle n’a jamais pardonné à son fils d’avoir dévié sa trajectoire et éteint ses ambitions. Elle va donc l’abandonner, et Shuya de mettre son intelligence au service de desseins criminels et nihiliste dans l’espoir d’attirer l’attention de sa mère.

Le récit distille avec fluidité cette somme d’informations à travers une narration justement construite sous forme de confessions des différents personnages, déployés en voix-off dans une suite de flashbacks. Il y a la confession frontale et poignante de la professeure en ouverture, celle dans le pur déni de la mère de Naoki, et également celle glaçante d’un Shuya mégalomane et dans la seule détestation du monde qui l’entoure. Nakashima installe une atmosphère proprement étouffante, nous enfermant dans des lieux clos (salle de classe, demeure familiale irrespirable) où surnage la photo bleutée, neutre et métallique de Masakazu Ato. Le réalisateur, en ces prémices de l'émergence des réseaux sociaux, prolonge le geste de Shunji Iwai dans All About Lilly Chou-chou (2001) en capturant le web comme espace cathartique et destructeurs des maux adolescents, tout en décrédibilisant les clichés de figures positives de fiction comme ce professeur à la bonne volonté vaine façon GTO. 

Les rares respirations s’incarnent par le filmage de ciel partant de la grisaille printanière au semblant de couleurs crépusculaires, exprimant l’hésitation du réalisateur entre cette noirceur totale et un vague espoir. Le trop-plein mélodramatique de Memories of Matsuko laisse place à son pendant versant nihilisme ici, comme si les personnages devaient descendre dans les tréfonds des abîmes, tout perdre, pour très incertainement se reconstruire. Le climax nous laisse d’ailleurs dans cette expectative par l’interprétation que l’on en fera. La vengeance y est assouvie jusqu’à la dernière goutte, mais l’épreuve aura peut-être enfin éveillé une conscience chez la victime/coupable, libre de renaître ou de s’autodétruire définitivement. La trajectoire est presque inversée par rapport aux œuvres précédentes, le traumatisme de l’adulte pouvant remettre l’adolescent perdu sur les rails.

Sorti en bluray anglais doté de sous-titres anglais chez Third Window Films

lundi 2 février 2026

Memories of Matsuko - Kiraware Matsuko no isshô, Tetsuya Nakashima (2006)

 Sho Kawijiri, jeune célibataire, apprend le décès d'une tante jusque-là inconnue, Matsuko, morte près de la rivière de son domicile. Sur la demande de son père, complètement indifférent à la mort de sa sœur, il se rend dans l'appartement pour faire le ménage. Au fil des rencontres et des témoignages commence le récit de la vie calamiteuse d'une femme japonaise issue du baby-boom, à la fois maladroite, naïve et d'une beauté transcendante.

La destinée capricieuse, les rêves d’ailleurs et les espoirs déçus constituent les thèmes centraux des premiers films de Tetsuya Nakashima. Happy-go-lucky (1997) et Beautiful Sunday (1998) étaient des œuvres mélancoliques naviguant entre l’enfance candide et le renoncement de l’âge adulte à travers des atmosphères introspectives et réalistes. Kamikaze Girls (2005) marque une bascule tonale et formelle en capturant l’énergie adolescente par le prisme vestimentaire, et une esthétique bariolée amenant au cinéma le stylé plus outrancier adopté par Nakashima dans ses travaux publicitaires et clippesques. En suivant l’amitié de deux jeunes filles hors-normes, Nakashima atténuait le spleen pour privilégier l’énergie contagieuse de personnages assumant leur différence.

Memories of Matsuko apparaît comme un accomplissement idéal où toutes ces approches ne fot plus qu’un dans un mélodrame flamboyant. Les héroïnes de Kamikaze Girls s’affirmaient par la singularité de leurs looks singuliers et représentaient l’émergence d’une jeunesse libérée, aspirant à un style de vie sortant des carcans sociaux devenus vains avec l’effondrement de la bulle économique des 90’s et sa course à la réussite. Le jeune adulte Sho (Eita Nagayama) est en quelque sorte dans la même position, lui qui a décidé de vivre à Tokyo pour embrasser une carrière de musicien. 

Alors que celle-ci piétine et qu’il vient de se faire larguer par sa copine, il va découvrir la destinée tragique de Matsuko, une tante qu’il n’a jamais connue et venant de mourir assassinée. Il va ainsi, au gré des rencontres, remonter le fil du passé et de la personnalité de la disparue. La norme qu’assume de rejeter la jeune génération dans les précédents films de Nakashima, la malheureuse Matsuko (Miki Nakatani) n’aura de cesse de tenter de s’y plier, en vain. D’une enfance solitaire et sans affection à une vie adulte aux innombrables drames et déception, Matsuko voit les bonheurs « ordinaires » de la femme japonaise se refuser à elle sans cesser de les poursuivre.

Dans cette idée, Nakashima assume l’esthétique totalement artificielle du film pour nous plonger dans la perception du monde de Matsuko. Les rares moments de complicité avec son père doivent être noyé dans un déluge de couleur durant une scène de spectacle, l’espoir de retrouver un amour perdu transforme un séjour en prison en flamboyante comédie musicale, les métiers les plus sordides (hôtesse de soapland, prostituée) sont auréolé d’une euphorie pop à contre-courant. Matsuko a un besoin incessant et vital de constamment réenchanter une réalité qui l’oppresse, de se figurer à sa manière ce bonheur qui se refuse à elle. 

Le passif de Nakashima fait forcément merveille ici, l’amenant à déployer autant d’atmosphères que les humeurs changeantes de Matsuko. Le spectre hollywoodien est bien là quand l’extase ou le désespoir débouchent sur une esthétique baroque revisitant les ciels rougeoyants d’Autant en emporte le vent (1939), de Duel au soleil (1947) ou des Douglas Sirk les plus flamboyants photographiés par Russell Metty. Les dérapages vers la comédie musicale convoquent également ce classicisme à travers un onirisme lorgnant sur Le Magicien d’Oz (1939), mais des sons plus modernes s’invitent aussi comme un r’n’b frénétique. 

Miki Nakatani qui mena une carrière d’Idol avant le cinéma navigue parfaitement au sein de ces ruptures de ton, les performances vocales et dramatiques formant un tout das les refuges artificiels de Matsuko. Ce vide affectif la conduit toujours vers des hommes brutaux et narcissiques ayant repéré une personnalité non pas faible, mais dévouée et prête à aimer à n’importe quel prix pour peu que l’on daigne lui accorder l’attention qui lui a tant manquée.

Lorsque sa beauté abîmée par la vie l’éloignera de la perspective de relation amoureuse, même toxique, Matsuko va régresser dans l’idolâtrie d’un chanteur de boys band. Memories of Matsuko est vraiment l’ode aux bizarres, aux excentriques incompatibles avec les règles strictes de la société japonaise, que ce soit notre héroïne ou ses compagnons de route (une amie entamant une carrière dans le porno, un jeune yakuza) dans un déterminisme qui ne dit pas son nom. C’est par ce bien que la connexion entre Sho et sa défunte tante pourra se faire, lui se délestant de son égoïsme ordinaire pour s’inspirer de ce modèle tragique d’empathie et faire de sa propre différence un atout. Total, excessif, outrancier et magique, Memories of Matsuko est tout cela et plus encore pour nous offrir un immense mélodrame et un poignant portrait de femme.


 Sorti en bluray français chez Spectrum Films