La destinée capricieuse, les rêves d’ailleurs et les espoirs déçus constituent les thèmes centraux des premiers films de Tetsuya Nakashima. Happy-go-lucky (1997) et Beautiful Sunday (1998) étaient des œuvres mélancoliques naviguant entre l’enfance candide et le renoncement de l’âge adulte à travers des atmosphères introspectives et réalistes. Kamikaze Girls (2005) marque une bascule tonale et formelle en capturant l’énergie adolescente par le prisme vestimentaire, et une esthétique bariolée amenant au cinéma le stylé plus outrancier adopté par Nakashima dans ses travaux publicitaires et clippesques. En suivant l’amitié de deux jeunes filles hors-normes, Nakashima atténuait le spleen pour privilégier l’énergie contagieuse de personnages assumant leur différence.
Memories of Matsuko apparaît comme un accomplissement idéal où toutes ces approches ne fot plus qu’un dans un mélodrame flamboyant. Les héroïnes de Kamikaze Girls s’affirmaient par la singularité de leurs looks singuliers et représentaient l’émergence d’une jeunesse libérée, aspirant à un style de vie sortant des carcans sociaux devenus vains avec l’effondrement de la bulle économique des 90’s et sa course à la réussite. Le jeune adulte Sho (Eita Nagayama) est en quelque sorte dans la même position, lui qui a décidé de vivre à Tokyo pour embrasser une carrière de musicien. Alors que celle-ci piétine et qu’il vient de se faire larguer par sa copine, il va découvrir la destinée tragique de Matsuko, une tante qu’il n’a jamais connue et venant de mourir assassinée. Il va ainsi, au gré des rencontres, remonter le fil du passé et de la personnalité de la disparue. La norme qu’assume de rejeter la jeune génération dans les précédents films de Nakashima, la malheureuse Matsuko (Miki Nakatani) n’aura de cesse de tenter de s’y plier, en vain. D’une enfance solitaire et sans affection à une vie adulte aux innombrables drames et déception, Matsuko voit les bonheurs « ordinaires » de la femme japonaise se refuser à elle sans cesser de les poursuivre. Dans cette idée, Nakashima assume l’esthétique totalement artificielle du film pour nous plonger dans la perception du monde de Matsuko. Les rares moments de complicité avec son père doivent être noyé dans un déluge de couleur durant une scène de spectacle, l’espoir de retrouver un amour perdu transforme un séjour en prison en flamboyante comédie musicale, les métiers les plus sordides (hôtesse de soapland, prostituée) sont auréolé d’une euphorie pop à contre-courant. Matsuko a un besoin incessant et vital de constamment réenchanter une réalité qui l’oppresse, de se figurer à sa manière ce bonheur qui se refuse à elle. Le passif de Nakashima fait forcément merveille ici, l’amenant à déployer autant d’atmosphères que les humeurs changeantes de Matsuko. Le spectre hollywoodien est bien là quand l’extase ou le désespoir débouchent sur une esthétique baroque revisitant les ciels rougeoyants d’Autant en emporte le vent (1939), de Duel au soleil (1947) ou des Douglas Sirk les plus flamboyants photographiés par Russell Metty. Les dérapages vers la comédie musicale convoquent également ce classicisme à travers un onirisme lorgnant sur Le Magicien d’Oz (1939), mais des sons plus modernes s’invitent aussi comme un r’n’b frénétique. Miki Nakatani qui mena une carrière d’Idol avant le cinéma navigue parfaitement au sein de ces ruptures de ton, les performances vocales et dramatiques formant un tout das les refuges artificiels de Matsuko. Ce vide affectif la conduit toujours vers des hommes brutaux et narcissiques ayant repéré une personnalité non pas faible, mais dévouée et prête à aimer à n’importe quel prix pour peu que l’on daigne lui accorder l’attention qui lui a tant manquée. Lorsque sa beauté abîmée par la vie l’éloignera de la perspective de relation amoureuse, même toxique, Matsuko va régresser dans l’idolâtrie d’un chanteur de boys band. Memories of Matsuko est vraiment l’ode aux bizarres, aux excentriques incompatibles avec les règles strictes de la société japonaise, que ce soit notre héroïne ou ses compagnons de route (une amie entamant une carrière dans le porno, un jeune yakuza) dans un déterminisme qui ne dit pas son nom. C’est par ce bien que la connexion entre Sho et sa défunte tante pourra se faire, lui se délestant de son égoïsme ordinaire pour s’inspirer de ce modèle tragique d’empathie et faire de sa propre différence un atout. Total, excessif, outrancier et magique, Memories of Matsuko est tout cela et plus encore pour nous offrir un immense mélodrame et un poignant portrait de femme.
Sorti en bluray français chez Spectrum Films








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