Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

Pages

vendredi 16 janvier 2026

Les Tueurs de la lune de miel - The Honeymoon Killers, Leonard Kastle (1970)

 L’Amérique des années 1950. Solitaire et obèse, l’infirmière Martha Beck tombe littéralement dans les bras de Raymond Fernandez, un gigolo doublé d’un escroc. S’ils se marient, ils se gardent bien de le révéler, se présentant comme frère et sœur aux veuves esseulées et vieilles filles qu’ils sélectionnent dans les petites annonces. Leur plan est simple : dépouiller leurs proies et les réduire définitivement au silence. Motivés par le seul objectif de se faire eux aussi une place au soleil, Martha Beck et Raymond Fernandez sillonnent les États-Unis pour mieux passer entre les mailles des filets tendus par la police…

Inspiré d’un authentique fait divers qui défraya la chronique dans l’Amérique d’après-guerre, Les Tueurs de la lune de miel est une proposition unique en son genre dans sa description d’un couple de serial-killer. Il s’agit d’une production indépendante de Walter Seiber, novice souhaiter se lancer au cinéma. Faisant part à un ami nanti de ses ambitions, il trouve en lui un mécène pour transposer ce récit avec la modeste somme de 150 000 dollars. Seiber va solliciter son ami Leonard Kastle, metteur en scène de théâtre, pour effectuer les recherches sur l’affaire et en définitive écrire le script malgré son inexpérience. Seiber va engager un jeune et débutant Martin Scorsese à la réalisation, mais ce dernier, trop lent, pas assez impliqué et plus porté sur l’exercice de style, est renvoyé a bout de quelque-jours. Son assistant Donald Volkman ne faisant pas davantage l’affaire, c’est Leonard Kastle qui va se lancer dans le grand bain grâce à sa connaissance parfaite du script et de la direction souhaitée.

Les adaptations de faits divers et le portrait de grands serial-killers est déjà alors en vogue au sein du cinéma américain avec des œuvres comme L’Etrangleur de Boston de Richard Fleischer (1968), De sang-froid de Richard Brooks (1967) ou Bonnie and Clyde d’Arthur Penn (1967). Seiber et Kastle cherchent cependant à s’éloigner de la stylisation du Fleischer, de la trop grande empathie selon eux de Brooks pour les tueurs, et du glamour dégagé par le casting d’Arthur Penn. Le budget resserré est paradoxalement un atout, l’esthétique étouffante reposant sur cette économie précaire, et les partis-pris radicaux ne pouvant être remis en question par un grand studio. 

Kastle effectue certes quelques changements et/ou omissions dans la vie des « personnages » (la mère de Martha Beck dans le film se substituant à ses enfants abandonnés, la suggestion que le premier meurtre de Raymond Fernandez intervient après sa rencontre avec Martha, la manière dont ils seront capturés par la police) mais se montre dans l’ensemble rigoureusement fidèle à la chronologie des terribles évènements. Ses choix sont en tout cas au service de son approche, montrer une criminalité conduite par une folle passion amoureuse et érotique.

Au départ, Raymond (Tony Lo Bianco) et Martha (Shirley Stoler) ne correspondent mutuellement pas à leur quête amoureuse respective. Martha, femme au physique ingrat et en surpoids, est de surcroît fauchée et n’entre pas dans le canon des victimes que Raymond escroque dans ses séductions épistolaires par agence matrimoniale. Raymond quant à lui est un vieux beau dégarni, et dont les penchants frauduleux l’éloignent de l’amant idéal. Pourtant, après s’être démasqué mutuellement naît entre eux une véritable passion, qui va conduire à une association bancale pour poursuivre la méthode d’arnaque de Raymond, désormais affublé de sa « sœur » lorsqu’il rend visite à une de ses prétendantes épistolaires.

Le tournage sur le vif ainsi que le noir et blanc blafard installe une immersion clinique et repoussante offrant un visage angoissant des bourreaux, mais aussi de leurs victimes. Le film est une cinglante critique de l’American Way of Life. Raymond et Martha commettent leurs crimes pour supposément se construire un quotidien classique et radieux avec leurs gains, mais se déchirent dès qu’ils se confrontent au quotidien WASP classique avec ces banlieues pavillonnaires faisant office de prison dorées. Quant aux victimes, chacune tente de reconstruire une cellule familiale classique par l’ajout artificiel d’un époux, d’un père pour prévenir la solitude ordinaire, assouvir un désir sexuel coupable sans un compagnon officiel, maquiller une grossesse hors-mariage par une union improvisée. Cet ensemble bancal fait régulièrement déraper les arnaques de notre couple pas assez cynique ni méthodique. Martha ne peut masquer sa jalousie face à la proximité de Raymond avec ses « épouses », ce dernier semble de son côté un peut trop jouir de la situation quand la cible est relativement séduisante.

Le schéma se répète entre approche, crise de jalousie et départ, mais glisse progressivement dans l’escalade meurtrière. Les morts sont d’abord accidentelles, presque des dommages collatéraux, avant de devenir un réel modus operandi faisant basculer l’ensemble vers une violence frontale et des situations profondément dérangeantes où personne n’est épargné. Le directeur photo Oliver Wood (débutant aussi mais qui fera une belle carrière hollywoodienne par la suite) est pour beaucoup dans l’atmosphère suffocante du film, amenant froideur et détachement face à l’horreur se déroulant sous nos yeux. Le meurtre particulièrement brutal de la veuve bondieusarde Jane Fay (Mary Jane Higby) est à ce titre glaçant, tout comme dans un autre registre celui hors-champs de Delphine Downing (Kip McArdle) et de sa fillette. Entre la soudaineté du premier et la nature méthodique du second, on assiste véritablement à la transformation du couple d’arnaqueurs maladroits à serial-killers impitoyables.

L’authentique et bancale passion amoureuse et charnelle du couple se conjugue à la nature viciée de leur quête tout comme celle de leurs victimes, un bonheur traditionnel façonné par le mauvais bout. Celui du seul argent pour les criminels, celui des apparences pour les victimes pas épargnées non plus dans leurs travers – voir les « croutes » religieuses dont la pieuse Jane Fay s’empresse de décorer son nouveau nid conjugal. La fin du chemin meurtrier ainsi que le sort final du couple entretient d’ailleurs ce mélange de malaise, de romance et d’ironie, achevant de faire de Les Tueurs de la lune de miel une réussite unique en son genre – ce sera la seule réalisation de Leonard Kastle. 

Sorti en bluray français chez BQHL 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire