Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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dimanche 28 mai 2023

Following - Christopher Nolan (1998)


 Bill est un jeune écrivain qui, par curiosité, prend des inconnus en filature dans les rues de Londres. Ses maladresses et son manque de rigueur lorsqu'il cherche à trop s'approcher de ses sujets le conduisent à être repéré et à être lui-même suivi par Cobb, un cambrioleur psychopathe, sophistiqué et risque-tout. Cobb persuade peu à peu Bill de sauter le pas entre filer et entrer par effraction dans les maisons des personnes qu'il suit.

Premier long-métrage de Christopher Nolan, Following est une œuvre recélant déjà tous les motifs du réalisateur. Passionné très tôt de cinéma, Nolan s’exerce dès l’adolescence à la réalisation de court-métrage en 8 mm, et poursuivra des études de littérature à l’University College de Londres, tout en profitant du matériel (caméra 16 mm, banc de montage, pellicule) pour se former et signer d’autres court-métrages sur son temps libre. Ses études terminées, il végète en réalisant des vidéos d’entreprises, tout en voyant les portes se fermer dans le financement des scénarios qu’il propose. Il va donc prendre les choses en main en réalisant Following à l’économie (un budget d’à peine 3000 livres) sur un tournage qui va s’étaler sur un an chaque week-end. Cette production à l’économie va inaugurer la maniaquerie dont il ne se départira pas dans les blockbusters à venir, par exemple en faisant de rigoureuses répétitions en amont avec ses comédiens afin qu’ils bons dès les premières prises et permettent ainsi d’économiser de la pellicule.

La force de Nolan, c’est de plaquer un « high-concept » sur des genres emblématiques qu’il va soumettre à ses obsessions. Inception (2010) est un film de casse auquel s’applique un argument de SF, Dunkerque (2016) un film de guerre dépeignant une grande bataille selon une narration déconstruite, la trilogie Batman (2005, 2008, 2012) des films de super-héros situés dans un environnement réaliste. Following ne fait pas exception puisque s’avérant un film noir assumant ses archétypes (manipulations, femme fatale) tout en étant porté par ce fameux « high-concept » qui le démarque du tout-venant. Bill (Jeremy Theobald) est un aspirant écrivain sans but qui va chercher l’inspiration dans une curieuse occupation, suivre des inconnus dans la rue. Dérogeant assez vite aux règles rigoureuses qu’il s’est imposé dans cet exercice, il va être repéré par l’un d’entre eux, le charismatique Cobb (Alex Haw) qui va l’initier à un « jeu » plus périlleux encore, faire suivre la filature du cambriolage des appartements des quidams dont on aura observé le quotidien.

Le bagout de Cobb, le petit frisson de danger des cambriolages et la matière littéraire de chaque larcin (et autant d’intérieurs et personnalités différentes à analyser chez les victimes) grisent rapidement notre héros qui ne voit pas l’implacable piège se refermer sur lui. Nolan complexifie ce beau postulat en introduisant la narration fragmentée à venir de ses films (et plus particulièrement Memento (2000)) avec plusieurs niveaux temporels de récits dont les indices nous guident vers le grand retournement final (là un motif plus spécifique à Le Prestige (2006)). L’allure vestimentaire, la coupe de cheveux et la nature de sa relation avec Cobb (amitié dominant/dominé puis rupture consommée) nous permet de faire la différence entre ces temporalités. 

La maîtrise du montage alterné pour créer une dynamique surprenante et captivante dans cette narration brille déjà à l’état brut, avant les cathédrales narratives virtuoses de Inception, Interstellar (2014), Dunkerque et Tenet (2020). Le travail sur le sound-design qui contribuera au ton de ses films (notamment son travail avec le compositeur Hans Zimmer) est déjà repérable dans la bande-originale de David Julyan qui recherche l’exploration d’une atmosphère mystérieuse ou d’un sentiment de confusion à travers ses compositions, mais pas réellement un thème ou une mélodie marquée. 

L’essai est assez brillant et, à la manière de Memento (ou d’un Pulp Fiction (1994) pour comparer avec un autre genre de narration éclatée), tout l’intérêt du film tient à cette construction très originale (même si un montage chronologique de Memento existe en bonus du dvd) où tout se prête à servir les grands thèmes de Nolan. La froideur et le sentiment de maîtrise des personnages est bousculé par leurs sentiments, qui en fait les artisans de leur réussite ou de leur perte. Tout comme dans ses meilleurs films à venir, Nolan parvient, à une moindre échelle certes, à dépasser l’exercice de style et la grande horlogerie implacable pour rendre le tout incarné et touchant, notamment grâce à une interprétation sans faille (on peut même regretter de ne pas avoir revu ou si peu ensuite les comédiens amateurs mais très charismatiques Jeremy Theobald et Alex Haw). Un beau et prometteur galop d’essai qui emmènera Nolan loin de la grisaille anglaise et vers les sirènes d'Hollywood dès le film suivant.

Sorti en dvd zone 2 français chez Film Office

mardi 20 mars 2018

Christopher Nolan, la possibilité d’un monde - Timothée Gérardin


Personnalité majeure à avoir émergé du cinéma à grand spectacle américain 20 dernières années, Christopher Nolan a enfin droit à un vrai ouvrage analytique à travers la plume incisive de Timothée Gérardin. Nolan se présente au fil d’œuvres de plus en plus monumentales comme une sorte de grand architecte au service de concepts complexes et d’une approche solennelle sollicitant autant l’intelligence que l’attention du spectateur. 

L’auteur entrecroise ainsi tous les pitch « high concept » du réalisateur pour démontrer la manière dont il permette d’embarquer le spectateur dans ce qui doit toujours constituer une expérience filmique singulière – l’attachement profond de Nolan à la salle du cinéma, au format à grand spectacle que sont le 70 mm et l’IMAX en témoigne. L’économie de moyen de l’inaugural Following (1998) oblige le réalisateur à des procédés formels et narratifs radicaux qui reposent sur une volonté de manipuler le spectateur en lui faisant partager le point de vue altéré de son héros manipulé à travers un fétichisme des objets et un montage tour à tour explicatif, efficace et transcendant. Dans Following cela part d’une fâcheuse habitude de son héros apprenti romancier et dans nombre de ses films à venir, un handicap/trauma/faille du protagoniste principal déterminera la nature de l’usage de ces procédés présents dès ce premier film. L’amnésie antérétrograde du héros de Memento (2000) autorise ainsi la narration à rebours du film, l’insomnie d’Al Pacino dans Insomnia sa dimension cotonneuse, sans parler de la volonté de vengeance du Bruce Wayne de Batman Begins (2005), la rivalité et le deuil du Prestige (2006) ou la culpabilité d’Inception. Ce mal originel rend les protagonistes d’autant plus maniaque et rigoureux à dompter leur environnement qui s’avèrera toujours traitre et les soumettant à un adversaire qui les manipule (la conclusion de Memento, le tueur d’Insomnia (2002) la véritable identité de Ra's al Ghul voir le pouvoir de L’Epouvantail dans Batman Begins). Timothée Gérardin définit ce désir inassouvi de contrôle à travers des motifs récurrents qui peuvent être sensitif (les tatouages du héros de Mémento pour maintenir le souvenir de sa femme) ou rattaché à des objets (les objets conservés par le cambrioleur de Following, le totem d’Inception, les polaroïds de Memento encore, la panoplie de gadget de Batman) mais peuvent là aussi s’avérer trompeur. Le sentiment de toute puissance peut également guetter le héros avec la technologie d’espionnage collectif mise en œuvre par Batman dans The Dark Knight (2008) et la quête du tour propre à défier son rival pour Angier dans Le Prestige.

La notion de point de vue altéré est ainsi une manière pour Nolan de nous introduire à des concepts sortant du tout venant du blockbuster dans un mélange constant de rigueur et de ludisme, d’un profond sérieux et d’un appel à l’aventure et aux mondes inconnus. Timothée Gérardin voit dans les univers visités par Nolan un mélange de réalisme et d’évasion où la rigueur de l’explication (les rêves enchâssés d’Inception, les trous de vers d’Interstellar (2014)) laisse à imaginer des possibilités immenses soumises à des règles qui ne demandent qu’à être bouleversées. Le désordre n’est donc jamais loin dans les architectures méticuleuses de Nolan ce que souligne l’auteur avec l’agent du chaos qu’est le Joker dans The Dark Knight, les irruptions de l’inconscient de Cobb qui perturbent la mission d’Inception. Timothée Girardin souligne la manière éminemment symbolique dont s’orne ce désordre en creusant le prisme social et politique de tous les méchants de la trilogie Batman, notamment la manière dont celle-ci redéfini de façon verticale la gestion de l’espace de Nolan. Les scènes où Batman domine la ville appuie cette idée entre Batman Begins et The Dark Knight voire même le type de véhicule utilisé passant de la batmobile au batpod puis au batwing arpentant les airs dans The Dark Knight Rises (2012). Pour appuyer le côté social, le méchant Bane supposée guide des sans-grades vit puis surgit littéralement des profondeurs par lesquels il va aspirer un stade de football dans une des scènes les plus spectaculaires de The Dark Knight Rises.

Un des aspects les plus passionnants du livre concerne la dimension profondément humaine de l’œuvre de Nolan et des préoccupations de ses personnages. On voit souvent en lui un cinéaste cérébral et froid quand les drames personnels marquent tous ses personnages et où la quête aussi vertigineuse soit-elle visent un but profondément intime. Les enchevêtrements narratifs et les visions grandiloquentes donnent une dimension insondable et épique à un espoir aussi simple que retrouver ou sauver sa famille (Inception et Interstellar), l’odyssée pliant ou raccourcissant la notion de temporalité. L’émotion d’Interstellar naît des décennies et du décalage séparant Cooper de sa fille, la force de l’amour surmontant (dans une notion tout aussi irrationnelle que logique) cette impossible distance et Inception fonction selon la même idée et s’achève (de façon ambigüe certes) selon un même apaisement. Le montage de Nolan se soustrait alors de ses vertus explicative/roublarde pour viser une véritable transcendance multipliant les points de vues dans des conclusions puissantes. Le tournant est Interstellar où se conjugue destin individuel et collectif, où sauver la terre équivaut à sauver sa famille. Cela nous emmène vers le stupéfiant Dunkerque (2017), œuvre la plus radicale de Nolan où l’individu s’estompe au profit du collectif de l’héroïsme anglais et où le montage alterné vise à de pures vertus sensorielle dans une sécheresse narrative, de dialogues, de lieux et de situations amenées à se rejoindre dans cette même idée de transcendance. 

Ce ne sont que quelques éléments épars tirés de l’analyse passionnante de Timothée Gérardin dont la précision, l’originalité et la rigueur font honneur à un des cinéastes contemporains les plus audacieux et créatifs.

Edité chez Playlist Society

dimanche 25 décembre 2016

Interstellar - Christopher Nolan (2014)

La planète Terre se meurt par trop de pollution et de gaspillage des ressources naturelles. Cooper est un ancien de la Nasa. Veuf et soucieux de l'environnement, il essaie de mener une vie normale auprès de ses enfants à la campagne. Pendant ce temps, les autorités ont découvert un tunnel cosmique qui permettrait de trouver une nouvelle planète, susceptible d'accueillir les humains. Cooper doit laisser sa famille et prendre les commandes d'une navette. Dans ce voyage périlleux en dehors de la galaxie, il est accompagné par deux autres explorateurs, Brand et Doyle.

La cultissime fin ouverte d’Inception (2010) et sa toupie à la rotation incertaine avait ouvert la brèche. Christopher Nolan, maître des architectures narratives complexes, ne s’aventurant dans les mondes de l’imaginaire que pour mieux les rationaliser – l’artifice expliqué du final de Le Prestige (2006), Batman et son arsenal militaire dans la trilogie Batman Begins (2005), The Dark Knight (2008) et The Dark Knight Rises et même les rêves ramenés à une manipulation à la Mission : Impossible dans Inception – esquivait l’enchâssement géométrique parfait qui le caractérise pour laisser place à l’incertitude, et donc à l’émotion. S’abandonner à cette émotion était jusque-là synonyme de dérèglement mental chez Nolan, que ce soit la vengeance éternelle du héros de Memento (2000), Marion Cotillard ne distinguant plus la réalité dans Inception ainsi que les agents/victimes du chaos de The Dark Knight avec le Joker et Double-Face.

L’émotion à fleur de peau et la rigueur scientifique se croisent ainsi dans l’épopée SF d’Interstellar pour un Christopher Nolan enfin prêt à se mettre à nu. Au départ destiné à Steven Spielberg, le script du projet est confié à Jonathan Nolan qui en échange quelques idées avec son frère Christopher dont il ressent le vif intérêt pour le sujet. Lorsque Spielberg se désiste Christopher Nolan saute sur l’occasion, unissant la Paramount et Warner à la production en réécrivant entièrement le script avec Jonathan. Contre toute attente, la première mouture avec Spielberg était plus sombre et spectaculaire tandis que l’habituellement cérébral Nolan va y intégrer cette candeur et suspension dont le réalisateur d’E.T. n’est plus totalement capable aujourd’hui. 

Dans un Terre tarie de ses ressources et plongée dans une poussière permanente, le rêve a laissé place à la seule survie, le génie au sens pratique, le visionnaire au quotidien terne au point de renier les exploits scientifiques passés – les livres scolaires faisant des missions Apollo une supercherie. Ce constat, Cooper (Matthew McConaughey), ancien de la NASA, n’a jamais pu l’accepter et seule sa fille Murphy (Mackenzie Foy) semble partager sa curiosité. Des mystérieux signaux vont pourtant guider Cooper et Murphy vers une mission secrète de la NASA visant à explorer de nouveaux mondes possibles pour l’humanité avant l’extinction de la Terre. La séparation est déchirante et inéluctable mais Cooper promet à sa fille de revenir de son voyage, quoiqu’il en coûte.

Christopher Nolan part d’une base scientifique méticuleuse pour dépeindre son épopée, ne cédant pas au futurisme facile tant dans sa vision de la Terre agonisante (ramenant l’homme au fermier ordinaire que dans celles des engins spatiaux demeurant dans l’esthétique contemporaine associée aux dernières avancées de la NASA. La mise scène s’inspire grandement du classique L'Étoffe des héros (1983) de Philip Kaufman, où le spectaculaire ne se départit jamais de cette approches réaliste. Hormis quelques plans d’ensemble où l’on n’aura pas ressenti un tel vertige de l’immensité spatiale depuis le 2001 (1968) de Stanley Kubrick, le réalisateur s’accroche au point de vue humain durant les scènes d’explorations et les différents morceaux de bravoure, la caméra littéralement agrippée à la carlingue du vaisseau. 

Ce choix se concrétise avec un usage minimum des effets numériques qui ne servent qu’à amplifier une logistique essentiellement « en dur », y compris le vertigineux final. Les principes du trou noir permettant de passer dans l’autre galaxie où se trouvent les potentielles planètes hôte partent également des travaux du physicien Kip Thorne. La forme, les préceptes et les effets de ce trou noir sont ainsi un habile mélange de connaissance et de suppositions scientifiques que Christopher Nolan plie à la dramaturgie de son récit, plus spécifiquement la notion tangente du temps. Tout comme dans Inception la nature ordinaire des rêves visités n’en rendait que plus stupéfiantes les irruptions folles du subconscient, Nolan dans sa vulgarisation scientifique nous emmène vers un extraordinaire qui n’en sera que plus tétanisant.

Dès les premières scènes, ce questionnement entre sentiments humain et rigueur scientifique s’entrecroisent et s’opposent. C’est une gravité altérée qui fera office de signal et de guide vers la mission pour Cooper et Murphy, car comme le soulignera un dialogue seule cette gravité peut s’affranchir de temps et d’espace. Pourtant lors du moment fatidique de choisir entre la visite de deux planètes, Amelia Brand (Anne Hathaway) privilégie l’une d’entre elles car s’y trouve l’homme dont elle est amoureuse. L’autre notion capable également de s’échapper aux notions de mesures classiques est bien plus irrationnelle, c’est l’amour. Nos voyageurs stellaires ne s’accorderont jamais tout à fait au même moment dans ce qui les anime.

Cooper n’a que le retour et revoir sa famille en tête lorsqu’ils seront piégés sur une dangereuse planète à la marée éternelle quand Amelia privilégie la mission quitte à les mettre en danger. A l’inverse la froide logique et la rancœur de Cooper détermine la visite d’une planète glacière inhospitalière alors que Brand était appelée par ses sentiments. Aux antipodes l’un de l’autre, deux protagoniste symbolisent cette dichotomie. En privilégiant la survie de l’espèce plus que tout, le professeur Brand (Michael Caine) condamne arbitrairement la Terre quant à l’inverse, le Docteur Mann (Matt Damon dans un rôle jumeau de Seul sur Mars (2015)) confronté à l’immense solitude stellaire cause tout autant la perte de l’Homme par pur égoïsme.

D’un bout à l’autre de la galaxie se joue pourtant une réconciliation sur lequel repose le salut de l’humanité. La rancœur et le sentiment d’abandon de Murphy (Jessica Chastain) se conjugue à la culpabilité de Cooper, le voyage stellaire patine et les décennies s’écoule sur Terre où la fillette devient femme. Christopher Nolan bouleverse en faisant mesurer l’écart de distance et temps par écran interposé, la réponse ou son absence brisant le cœur des personnages. La Terre ne peut être sauvée qu’en renouant le dialogue entre le père et la fille, et cela passe par cette fameuse harmonie entre le cœur et la science. C’est finalement aussi le cheminement de Nolan le cartésien, le maître du labyrinthe, vers le mélodrame réclamant un abandon et une mécanique moins huilée au service de l’émotion. 

La résolution a beau enchâsser parfaitement les mécanismes de l’intrigue, elle repose sur principe si aventureux et abstrait que seule la force de cet amour filial permet de l’accepter, de le comprendre et en fait de le souhaiter. Nolan pousse à leur paroxysme ses tentatives de montage alterné du Prestige, The Dark Night et surtout Inception aux temporalités et niveaux de réalité différents dans Interstellar, plus seulement au service d'une virtuosité narrative ou de suspense mais pour un climax émotionnel puissant. L’hypothétique bienfaiteur céleste guidant les évènements n’est rien d’autre que cette force de l’âme humaine capable de plier le temps et l’espace. Le score fabuleux de Hans Zimmer capture à la fois l’ambition et l’intimisme du sujet par sa grandiloquence (les envolées d’orgues sur les scènes spatiales décuplent la force évocatrice des images) habitée et presque religieuse. Après un poignant épilogue en forme de retrouvaille, Christopher Nolan fait dépasser à l’Homme ce statut de survivant où il était engoncé pour lui redonner ses ailes de conquérant avec l’envol final de Cooper.

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Warner 

lundi 18 août 2014

Inception - Christopher Nolan (2010)

Dom Cobb est un voleur expérimenté – le meilleur qui soit dans l’art périlleux de l’extraction : sa spécialité consiste à s’approprier les secrets les plus précieux d’un individu, enfouis au plus profond de son subconscient, pendant qu’il rêve et que son esprit est particulièrement vulnérable. Très recherché pour ses talents dans l’univers trouble de l’espionnage industriel, Cobb est aussi devenu un fugitif traqué dans le monde entier qui a perdu tout ce qui lui est cher. Mais une ultime mission pourrait lui permettre de retrouver sa vie d’avant – à condition qu’il puisse accomplir l’impossible : l’inception. Au lieu de subtiliser un rêve, Cobb et son équipe doivent faire l’inverse : implanter une idée dans l’esprit d’un individu.

Après l’immense succès de The Dark Knight (2008), brillant deuxième volet de sa vision de Batman, Christopher Nolan voyait enfin l’opportunité de réaliser Inception. Fasciné par le monde des rêves et les possibilités narratives et visuelles qu’il offre, Nolan travaille au script du film depuis dix ans mais la Warner l’aura laissé s’aguerrir sur des productions d’envergure avant de lui donner les clés de cet ambitieux projet personnel. Cela laissera le temps au réalisateur de peaufiner son concept au final bien éloigné du film d’horreur qu’il envisageait au départ. Nolan est le cinéaste cartésien et cérébral par excellence et la fantaisie, l’étrangeté et l’imprévisibilité du monde des rêves semblent bien éloigné de son univers. Il va ainsi insérer cette thématique du rêve dans deux genres associés à des cadre plus réalistes, le film de casse et celui d’espionnage façon Mission : Impossible. Le rêve prend ainsi un tour plus concret associé à ces deux éléments où le héros Dom Cobb (Leonardo Di Caprio) est un spécialiste pour façonner une illusion à ses victimes où il peut s’immiscer dans leur subconscient durant leur sommeil pour subtiliser des secrets. 

Les dérapages onirique sont ainsi limités puisque l’objectif est de dissimuler à la cible qu’elle rêve et de donner au songe l’illusion de la réalité. L’imagerie plus étrange et inattendue ne peut surgir que si les manipulateurs se laissent submerger par leurs émotions et font vaciller l’illusion pour se faire démasquer par leur cible. L’équilibre entre ce réalisme, cette maîtrise et ce contrôle face à un dérèglement psychique bien humain, c’est justement une des grandes thématiques de Nolan. L’organisation minutieuse du héros amnésique de Memento (2000) n’est qu’un voile perpétuel masquant un deuil inconsolable. Sa vision de Batman joue justement entre l’aspect hyper technologique et réaliste de son arsenal et celui purement terrifiant et surnaturel du personnage pour ses ennemis, The Dark Knight voit le Joker détruire l'ordre rétablit par le super héros. Dans Inception, le remord et la culpabilité de Dom Cobb viendront mettre à mal l’aspect froid et technologique appliqué au principe.

La première partie est une longue introduction servant à poser toutes les règles de ce cadre du rêve pour nos voleurs onirique. La spectaculaire scène d’ouverture donne notamment une idée du potentiel possible de l’illusion où Cobb et son équipe vont carrément enchâsser deux rêves pour voler un secret industriel au magnat Saito (Ken Watanabe). Cobb va pourtant se voir proposer par sa cible un défi inédit : ne pas voler une idée mais au contraire en insérer une dans le subconscient, soit une inception. Forcé de recruter une équipe de virtuose Cobb déroule donc notamment les possibilités à la nouvelle venue et architecte du rêve Ariadne (Ellen Page). Nolan reprend les motifs narratifs du premier Matrix (1999) où le dialogue et le jeu sur l’environnement apprennent le fonctionnement de l’univers. 

Là aussi le concret se dispute à l’irrationnel avec cette vision de l’architecture parisienne littéralement pliée en deux par la force de l’esprit, avant qu’un rappel à l’ordre nous informe que ce genre de prouesses réveille l’attention de l’individu piégé et les défenses de son inconscient rendant soudainement hostile tous les figurants/projections humaines du rêve. La menace principale de la mission pointe ainsi en filigrane à savoir le fantôme de Mal (Marion Cotillard) la femme décédée qui ne cesse de hanter les profondeurs du subconscient de Cobb. Nolan parvient sous cette sophistication à donner un vrai aspect ludique (également dans des éléments comme les totem où la chanson d'Edith Piaf ingénieusement utilisée) à travers la présentation de l’équipe et de l’élaboration du plan où l’on retrouve ce fameux plaisir du caper movie à une échelle différente. 

Ellen Page nous sert de référent réfléchi et ingénu en découvrant cet univers avec le spectateur, Joseph-Gordon Levitt de maître ès science et calcul, Tom Hardy d’illusionniste de génie (Martin Landau dans Mission Impossible en gros) et d’homme d’action tandis que Leonardo Di Caprio est le chef, l’organisateur de cette somme de talent mais aussi un facteur imprévisible par son esprit perturbé. L’enjeu est plus grand encore pour Cobb puisque la réussite de la mission pourrait lui permettre de rentrer au Etats-Unis et revoir ses enfants.

Bien évidemment dès le lancement de la mission et l’incursion dans l’esprit du riche héritier Robert Fischer (Cillian Murphy), tout vole en éclat et notre fine équipe va devoir improviser dans l’urgence pour atteindre son but. Après nous avoir si longuement posé le fonctionnement du cadre de l’action, Nolan en teste les limites pour ses personnages aux abois et renforce la tension. Mourir dans un rêve n’est pas fatal et provoque simplement le réveil ? Impossible cette fois tant l’on est drogué pour s’enfoncer au plus profond du songe et où la mort provoquerait un long sommeil équivalent au coma pour la victime. De plus, aller trop loin dans le rêve rend plus forts les démons du subconscient où ils sont tapis et Mal va ainsi provoquer bien des dégâts. Nolan passe à la fois par le dialogue et par une esthétique qui se disloque pour traduire ce sentiment. On a parfois reproché à Nolan sur ce film la nature peu imaginative de ses visions de rêves.

Cela est pourtant justifié par le postulat (ne pas laisser deviner à la victime qu’elle rêve justement) et surtout ne rend que plus fort le surgissement de l’irrationnel. Si les gardes fous du subconscient façon hommes de mains surarmés manque de folie, ce train surgissant soudainement en pleine ville, ce corridor oubliant toute les règles de gravité ou dans un registre plus léger Tom Hardy imaginant une arme plus destructrice que Joseph Gordon Levitt, tout cela montre le dérèglement d’un monde en apparence maitrisé. Plus l’on va loin dans le songe, plus l’imagerie se fait décomplexée, Nolan faisant jouer sa fibre cinéphile. 

La bagarre en apesanteur rappelle évidemment Matrix, la forteresse enneigée et les poursuites à ski lorgne vers le James Bond de Au Service Secret de sa Majesté (1969) et l’intérieur du coffre-fort contenant la catharsis de Robert Fischer évoque la chambre du final de 2001, l’Odyssée de l’espace (968). On sent une vraie jubilation et un plaisir de narrateur communicatif dans la façon dont Nolan fait déraper le récit et laisse éclater son imaginaire.

Dès que l’on aborde le thème du rêve dans la fiction, le principal questionnement repose sur la différence possible ou impossible à faire entre réel et illusion. C’est un thème central dans les œuvres ayant influencées Nolan comme Matrix donc, Dark City (1998) ou Paprika (2007 et dont des pans entier sont évoqués par Inception). Nolan trouve sa force et originalité en se délestant de toute vertu philosophique et pompeuse pour essentiellement jouer sur le facteur émotionnel. Di Caprio, à fleur de peau et torturé est parfait pour véhiculer cela. 

Cobb n’est pas seulement rongé par le spectre de sa femme disparue, mais par la responsabilité qu’il a dans cette mort et c’est cette culpabilité qui rend ses interférences si dévastatrices. Marion Cotillard dégage à merveille cette folie et séduction, sorte de femme fatale obsédante dont la passion pourtant sincère est synonyme de chaos. Elle est l’incarnation concrète et le fil conducteur de l’expression d’un esprit torturé et on s’étonne de la cohérence de Leonardo Di Caprio qui incarnera la même année un personnage souffrant de la même problématique dans le formidable Shutter Island de Martin Scorsese.

En dépit des frontières en apparence bien établies, Nolan perturbe notre perception bien plus en amont tout au long du film. Dès la première expérience, il nous est rappelé qu’un rêve n’a pas forcément de début ou de fin, que le temps qui s’y écoule est totalement différent de celui de la réalité. C’est du coup l’exact principe d’un film et de ses ellipses nous emmenant d’un lieu/moment à un autre et qui rendra chaque transition suspecte. Quelle différence entre les agents protecteurs du subconscient et les hommes de mains d’entreprise nébuleuse qui traque Cobb dans la réalité ? 

Certains dialogues pourtant imprimés dans le trauma de Cobb s’avère initialement prononcés par d’autres l’ignorant dans le film (« Don't you want to take a leap of faith? » lancé par Saito précédent le « I'm asking you to take a leap of faith » prononcé par Mal lors de son traumatisant suicide), la géographie incertaine du récit et de certain personnage (Michael Caine à la fois à Paris et aux USA et enjoignant mystérieusement à Cobb de revenir à la réalité…). 

Deux perceptions et interprétations courent ainsi tout au long du film, chacune résolue par la catharsis de Cobb lorsqu’il s’enfoncera dans les limbes de son esprit (seul déception du film d’ailleurs on imagine mal un monde aussi commun créé à sa guise et sans entrave par un esprit humain) enfin affronter Mal et surmonter sa douleur. Tout d’abord la trame principale et ce happy-end idéal qui se suffit à lui-même. Et puis l’idée que l’ensemble du film était un rêve et que l’inception consistait à résoudre le traumatisme de Cobb et le faire sortir du monde des rêves. Dans les deux cas, Nolan nous laisse dans une merveilleuse expectative avec cette toupie qui tourne, tourne, prête à tomber, ou pas… Vertigineux mais jamais prétentieux car profondément intimiste sous sa grande machinerie, Inception est une œuvre passionnante et la plus grande réussite de Christopher Nolan. 

Sorti en dvd zone 2 français et blu ray chez Warner