Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mercredi 13 janvier 2021

Midi, gare centrale - Union Station, Rudolph Maté (1950)

Lorna Murchison, dont le père possède une importante fortune, est enlevée par des kidnappeurs qui espèrent obtenir, en échange de la jeune fille, qui est aveugle, une importante rançon. Mr Murchison est prêt à obéir aux ordres des ravisseurs mais la police découvre le drame. La gare centrale est dès lors sous une constante surveillance...

Midi Gare Centrale est un film noir mené tambour battant et d'une grand originalité. Le point de départ résulte d'une suite de hasards et coïncidences qui nous amènent à une situation inattendue. La police se trouve avoir un coup d'avance sur une affaire d'enlèvement et va observer à distance les criminels pour préserver la victime, une jeune aveugle. L'autre point essentiel est le théâtre de ce jeu de de dupe entre police et kidnappeurs, la gare centrale de Los Angeles. 

Une remarquable épure et efficacité narrative (le long mystère autour des criminels avant de comprendre qu'il est question d'enlèvement) introduit la situation, mais aussi ce cadre de la gare. Rudolph Maté fait exister ce lieu de passage par l'image avec différents types de voyageurs ou individus louches qui y transitent surveillés de près par l'unité de police de la gare menée par William Calhoun (William Holden). C'est une manière limpide de caractériser les personnages en situations mais aussi de parfaitement dessiner la topographie de la gare qui aura son importance quand les évènements s'accélèreront. 

Le film progresse d'une tonalité froide et méthodique (côté policier comme criminel) vers une émotion plus appuyée. Ce côté froid atteint des sommets lors d'une brillante scène de filature dans le métro (qui préfigure grandement le French Connection (1971) de William Friedkin), presque 10 minutes de traque muette où l'on est jamais perdu dans les intentions et suspicions de chacun. Le professionnel glacial incarné par Holden est cadré par son acolyte plus truculent que joue Barry Fitzgerald, cette alliance étant nécessaire face au mémorable méchant qu'impose Lyle Bettger. Son sadisme et sa brutalité envers sa jeune otage est assez choquants pour l'époque, tout en laissant deviner une meurtrissure passée qui en fait un être prêt à tout.

Face à pareille ordure, la police va aussi franchir la ligne rouge plusieurs fois (incroyable scène d'interrogatoire musclé) un des fils rouge du récit est l'équilibre à trouver pour Holden entre sa détermination froide et une certaine forme d'empathie. Cet aspect est mieux amené lors des interactions avec Barry Fitzgerald que le semblant de love interest du témoin jouée par Nancy Olson assez fade. C'est mené tambour battant dans une économie de temps typique des films noirs sans fioritures d'alors et culmine lors d'une mémorable course-poursuite finale où l'on a rarement été aussi satisfait de voir le méchant en prendre pour son grade. Une vraie petite pépite du film noir. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Sidonis

vendredi 24 novembre 2017

Sabrina - Billy Wilder (1954)


Dans leur fastueuse résidence de Long Island, les Larrabee, richissimes industriels, emploient une importante domesticité à laquelle ils n'accordent pas, hors des questions de service, la moindre attention. Or, la délicieuse fille du chauffeur, Sabrina Fairchild, est éperdument amoureuse de David, l'enfant terrible et volage de la famille, qui ne la remarque même pas. Pour tout à la fois la guérir de son amour impossible et lui donner un métier, son père envoie Sabrina étudier la cuisine à Paris. À son retour, deux ans plus tard, Sabrina, transformée, fait sensation...

Billy Wilder s’offre un joli conte moderne avec cet ultime film réalisé au sein de la Paramount – les concessions du studio au marché allemand en censurant le contenu de Stalag 17 (1953) auront eu d’une collaboration de douze ans. Sabrina est le film qui éloigne Wilder des sujets sombres (Assurance sur la mort (1944), Boulevard du crépuscule (1950), Le Gouffre aux chimères (1951) et donc Stalag 17 ont précédés et même La Scandaleuse de Berlin (1948) sous sa nature de comédie avait également un contexte assez dramatique) pour l’emmener vers la plus franche comédie dans ses œuvres suivantes. Le film adapte la pièce Sabrina Fair de Samuel Taylor, grand succès théâtral de l’année précédente. Taylor sera d’ailleurs un temps impliqué dans le script du film mais quittera le navire suite aux grands changements effectués par Wilder qui collaborera alors avec Ernest Lehman. Sabrina contribuera à asseoir la popularité d’une Audrey Hepburn fraîchement révélée et oscarisée avec Vacances Romaines (1953), la star montante étant néanmoins entourée d’un casting prestigieux avec William Holden et surtout Humphrey Bogart à contre-emploi romantique.

Il sera beaucoup question de rêveries et de lutte des classes dans ce Cendrillon moderne. Sabrina, modeste fille de chauffeur admire ainsi de loin les fastes de l’existence des Larrabee employeurs de son père. Elle est surtout en pamoison devant David (William Holden), le séducteur et fêtard fils aîné de la famille qui n’a pas un regard pour elle. Ce fossé social et sentimental se signale en deux temps dès la splendide scène d’ouverture. Ce sera d’abord par cette image de Sabrina juchée sur une branche d’arbre observant un bal mondain donné par les Larrabée où David s’adjuge une nouvelle conquête féminine. La composition de plan tout comme la photo exprime ce fossé infranchissable avec Sabrina dans l’ombre et en avant-plan tandis que les lumières de la fête et les silhouettes des convives se distingue en arrière-plan. Le deuxième temps sera plus douloureux encore quand David rejoignant sa belle du jour sur un terrain de tennis la remarque à peine. On a là un adulte indifférent face à une adolescente empruntée dans sa tenue et ses attitudes, dont le rang comme jeunesse empêchent d’être remarquée. Cette tocade adolescente (et donc plus douloureuse et intense) emmènerait presque Sabrina vers des extrémités plus grave sans l’intervention de Linus (Humphrey Bogart), déjà plus attentionné sous ses airs froids.

Deux ans plus tard, tout change avec une Sabrina devenue une jeune femme élégante et pleine d’assurance après des études à Paris. Là encore l’illusion joue mais de manière inversée avec un David désormais sous le charme mais poursuivant une belle de plus sans reconnaître la jeune fille qu’il a tant croisée. Le schéma se reproduit alors de manière plus perverse avec un Linus sachant mieux voir la personnalité de Sabrina et ses attentes. Seulement le clivage social demeure, amené par des dialogues et personnages caustiques (le père Larrabee joué par Walter Hampden) côté nantis mais aussi résigné chez les pauvres à travers cette philosophie du père chauffeur par cette phrase :

I like to think of life as a limousine. Though we are all riding together, we must remember our places. There's a front seat and a back seat and a window in between.

Sabrina demeure une négligeable fille de chauffeur pour la famille Larrabee, dépasse ce statut pour des raisons superficielles chez David et n’existera vraiment qu’aux yeux de Linus. Wilder montre un monde des nantis où l’union (le mariage arrangé de David pour un pacte financier) comme la séparation se font pour des motifs financiers et amène une ambiguïté lorsque Linus occupe Sabrina pour mieux l’éloigner de David en espérant trouver un « arrangement » satisfaisant. Humphrey Bogart était le second choix de Wilder après le refus de Cary Grant mais s’avère une idée de casting parfaite par son tempérament plus rugueux. Peu à l’aise de ce registre sentimental, Bogart mena la vie dure au réalisateur durant le tournage mais c’est justement ce côté raide, cette difficulté à exprimer ses sentiments qui font toute la richesse du personnage de Linus. Wilder appuie sur la répétitivité de son quotidien, de la métronomie de ses directives à sa secrétaire donnée depuis le téléphone de sa voiture, de sa manipulation froide et calculée de ses interlocuteurs. 

Tout cela vole en éclat au contact de Sabrina, le charme et la sincérité de celle-ci fendant constamment la carapace de Linus durant leur entrevue. Elle apprend peu à peu à voir au-delà des apparences charmeuses, il découvre un intérêt autre que les affaires. Tant que le jeu reste innocent en vue de la conquête/recadrage de David, tout cela reste innocent à travers de belles séquences intimistes (la balade en bateau) mais le trouble arrive quand les deux se découvrent des sentiments en contradictions avec leurs fantasmes et objectifs. L’émotion s’amorce magnifiquement dans la prestation fragile d’Audrey Hepburn et Bogart est parfait de tristesse contenue quand il est ramené par sa simple allure (en replaçant son chapeau, en reprenant son attaché caisse et son parapluie) à son tempérament austère quand David réapparait.

Wilder multiplie les réminiscences, qu'elle soit culturelles pour le spectateur (l'arrivée triomphante de Sabrina au bal qui rappelle bien sûr Cendrillon), narratives (les deux scènes du cours de tennis illustrant l'impossibilité ou l'amorce d'une romance) et visuelles. Ainsi ce que l'on espère sans pouvoir l'atteindre s'observe toujours de loin, avec Sabrina évidemment sur sa branche d'arbre mais également pour Linus regardant avec mélancolie le départ des bateau depuis la vue imprenable de son bureau. Le beau final (redonnant une belle consistance au personnage superficiel d’Holden) transcende alors ces clivages  vers une destination où ils n’ont plus lieu d’être pour les amoureux, Paris. 

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Paramount 


mardi 16 février 2016

Boulevard du crépuscule - Sunset Boulevard, Billy Wilder (1950)

Norma Desmond, grande actrice du muet, vit recluse dans sa luxueuse villa de Beverly Hills en compagnie de Max von Meyerling, son majordome qui fut aussi son metteur en scène et mari. Joe Gillis, un scénariste sans le sou, pénètre par hasard dans la propriété et Norma lui propose de travailler au scénario du film qui marquera son retour à l'écran, Salomé. Joe accepte, s'installe chez elle, à la fois fasciné et effrayé par ses extravagances et son délire, et devient bientôt son amant.

De ses balbutiements à ce début des années 50, Hollywood aura connu bien des mutations pour maintenir intact son attrait, du faste du cinéma muet des années 20 à la révolution du parlant en passant par la rutilance du technicolor. Ces basculements se seront fait par la grâce d’artistes de talents et bien évidemment de stars alors élevées au rang de déité en ces heures où le septième art était le divertissement le plus populaire. Pour préserver son éclat et faire sa mue au fil des décennies, l’industrie hollywoodienne aura dû sacrifier ses icônes désuètes pour en élever d’autres, possédant désormais une histoire faire de gloires et de destin brisées. C’est sur ce le poids de ce passé que se penche Billy Wilder avec Sunset Boulevard et c’est ce qui fait l’originalité du sujet, Hollywood s’étant déjà penché par la fiction sur ses coulisses mais le plus souvent en s’inspirant d’une réalité contemporaine comme avec What price Hollywood (1932) de George Cukor ou Une étoile est née (1937) de William A. Wellman. 

L’acuité du regard de Billy Wilder viendra à la fois de son statut d’étranger observant avec une certaine distance le manège hollywoodien, celui de l’ex scénariste ayant connu les vaches maigres et gravit lentement les échelons et enfin celui du réalisateur à succès ayant désormais la hauteur d’observer ce qui l’a précédé. Le point de départ viendra de son coscénariste Charles Brackett imaginant une vedette oubliée du muet souhaitant faire son comeback. S’y ajouteront bientôt des éléments plus retors avec la relation avec un homme plus jeune, l’entremêlement entre fiction et réalité hollywoodienne avec le casting de Gloria Swanson et  Erich von Stroheim ainsi qu’un regard cruel et quasi documentaire avec un tournage dans les vrais studios Paramount et un guest de Cecil B. DeMille dans son propre rôle.

Tout ce croisement de drame, d’ironie et de cruauté est contenu dès l’ouverture où Joe Gillis (William Holden) commente de manière sarcastique sa propre scène de crime et observe son cadavre flottant dans une piscine. Il nous contera donc ce qui l’a conduit à ce moment fatal, Wilder retrouvant (l’emphase, le mystère et l’étrangeté en plus) la narration distanciée en voix-off de son classique du film noir Assurance sur la mort (1944). Scénariste fauché, sans inspiration et aux abois, Joe Gillis en fuyant ses créanciers échoue après avoir crevé un pneu dans une villa fantomatique situé sur Sunset Boulevard. Les lieux s’avèreront certes êtres habités mais n’en contiendront pas moins des spectres du passé avec la gloire oubliée du muet Norma Desmond (Gloria Swanson). 

Celle-ci ne vit que dans le souvenir de sa magnificence passée qu’elle maintient avec un intérieur tenant autant du musée que du mausolée entièrement à sa gloire. Les photos, objets et le luxe d’un autre âge lui maintient l’illusion de sa grandeur, son valet Max (Erich von Stroheim) entretenant la chimère en écrivant de fausses lettres d’admirateurs. Après avoir jadis dompté les hommes par sa beauté et son prestige, c’est en vampirisant un Joe Gillis démuni que Norma va déployer son emprise. 

Gloria Swanson déploie l’expressivité et l’outrance théâtrale d’un jeu hérité du muet mais teinté d’un malaise et d’une folie où son personnage semble constamment se regarder, en perpétuelle représentation sans jamais laisser poindre un éclair de lucidité. Wilder use d’ailleurs d’une lumière surexposée et de composition de plan issues du muet pour capturer le personnage dans son monde intérieur, le retour au réel se faisant par un plan d’ensemble désamorçant l’effet, la photo ténébreuse de John F. Seitz ou par un champ contre champ sur le regard consterné d’un interlocuteur. Le réalisateur rend même concret ce dispositif lors de la scène où Norma Desmond retourne sur un plateau de la Paramount. 

Un vieil éclairagiste la reconnaît et braque son projecteur sur elle, attirant une nuée d’admirateurs comme au temps de sa gloire. Seulement en parallèle on découvrira que Norma ne doit se retour qu’à un besoin accessoire et non pas pour un nouveau rôle. Le moment est pathétique, le projecteur s’éteignant et les fans s’éloignant alors que se révèle la supercherie, maintenant Norma dans un fantasme qui ne doit surtout pas être estompé – superbe face à face avec Ceci B. DeMille usant du décor de Samson et Dalila (1950) qu'il vient de terminer.

Tous les protagonistes s’accrochent à une obsession qui n’a que finalement peu à voir avec l’art. Norma est désormais un pantin narcissique rendue folle par l’adulation d’antan, Max un esclave sans volonté si ce n’est d’entretenir l’éclat bien éteint de celle dont il fut l’époux et le metteur en scène et ne pouvant survivre à sa muse. Wilder pousse d’ailleurs loin le mimétisme avec le réel puisque Gloria Swanson fut en partie responsable de la déchéance d’Erich von Stroheim qu’elle fit renvoyer de Queen Kelly (1929), dont on voit un extrait dans Sunset Boulevard lorsque Norma Desmond se projette ses anciens succès. Partagé entre démence et lucidité quant à sa décrépitude, Norma tient donc Joe par le bienfait matériel et le chantage affectif. Le cynisme résigné et la pitié de celui-ci s’estomperont pourtant au contact de Betty Schaefer (Nancy Olson) le ramenant à des sentiments purs et à l’inspiration artistique. C’est un être encore en construction et hésitant, regardant encore vers l’avenir quand d’autres s’accroche anxieusement au passé. 

Toute l’imagerie du film oscille ainsi dans cet entre-deux. L’atmosphère se fait presque gothique et oppressante dans la villa de Norma Desmond, sinistre vestige et personnage à part entière tandis l’illusion hollywoodienne se conjugue au présent dans la romance naissante entre Joe et Betty qui arpentent de nuit les ruelles factices du studio Paramount. Ce sont finalement les fantômes du passé, les monstres qu’Hollywood à façonné par sa capacité d’oubli qui vaincront lors d’un final désormais légendaire où Norma Desmond retrouve les feux des projecteurs pour de mauvaises raisons. All right, Mr. DeMille, I'm ready for my close-up… Deux décennies plus tard et à son tour du côté des fossiles, Wilder donnera une superbe variation de ce classique avec Fedora (1978).

Sorti en dvd zone 2 et bluray chez Paramount

 

lundi 15 février 2016

Les Cavaliers - The Horse Soldiers, John Ford (1959)

En pleine guerre de Sécession, le colonel Marlowe et son détachement de cavalerie nordiste se lancent dans un raid de sabotage en territoire ennemi. Durant le voyage, Marlowe s'oppose régulièrement au médecin militaire. Dans un périple, ils sont obligés d'emmener avec eux une aristocrate sudiste qui pourrait menacer le succès de la mission. Un autre antagonisme naît entre Marlowe et la Sudiste. Après maintes péripéties, ils arrivent à saboter la principale voie ferrée, à brûler train et coton. Poursuivis par les Sudistes, ils font tout pour leur échapper...

Les Cavaliers constitue une sorte de chaînon à la fois isolé et pouvant tout à fait s'ajouter à la célèbre trilogie de la cavalerie (Le Massacre de Fort Apache (1948), La Charge héroïque (1949) et Rio Grande (1950)). Ce qui l'en détache, c'est l'absence de continuité avec un John Wayne incarnant un tout autre personnage que le Kirby York dont on suivait la carrière militaire tout au long de la trilogie et surtout la période qui traite de la Guerre de Sécession. Grand connaisseur du conflit, Ford aura longtemps caressé le dessein de signer un film évoquant le sujet et ce n'est qu'en fin de carrière qu'il en aura l'occasion avec Les Cavaliers. Malheureusement, un tournage tumultueux (où il fut marqué par la mort accidentelle de son ami cascadeur et collaborateur de longue date Fred Kennedy) et un échec commercial en fera un opus peu estimé par Ford et la critique d'alors. Un constat assez injuste tant le film s'avère un opus passionnant et à la hauteur de la trilogie de la cavalerie dont il partage l'humanisme et le regard contrasté sur l'uniforme.

Le scénario de John Lee Mahin et Martin Rackin transpose les hauts faits du colonel H. Grierson qui en 1863 mena une brigade derrière les lignes ennemies, afin de détruire le maximum de matériel et de moyens de transport et de susciter une diversion aux manœuvres d'envergure du Général Grant sur d'autres fronts. John Wayne incarne dont le personnage renommé colonel Marlowe et le début du film nous le montre se faire confier cette périlleuse mission. La dureté nécessaire à mener à bien pareil périple transparait immédiatement à travers les attitudes du personnage, renforcées lors qu'on inclut à son régiment le Major Hank Kendall (William Holden), médecin militaire qui constitue son exact contraire. Au pragmatisme militaire rigoureux de Marlowe s'oppose donc constamment l'humanisme détaché de l'enjeu de Kendall et ce dès les préparatifs où Marlowe s'arrangerait volontiers d'emmener ses hommes de confiance quel que soit leurs santé quant Kendall s'y opposera. Une différence qui se confirmera dès la première anicroche sur le terrain lorsque Kendall quittera ses blessés pour aider une femme noire à accoucher, un ralentissement impensable pour Marlowe.

Alors que l'on s'attend à cette opposition binaire tout au long du récit, le scénario va s'avérer bien plus subtil. L'ajout forcé de Hannah Hunter (Constance Towers) à la compagnie va ainsi bouleverser le rapport de force. Celle-ci incarne au départ une sorte de cliché de la South Belle, tout à la fois par ses manières précieuses forcées et surtout sa haine farouche des yankees nordistes. Forcé d'enlever cette teigne toute prête à les trahir, Marlowe est forcé d'atténuer sa rudesse au contact de cette présence féminine même s'il lui en fera voir de toutes les couleurs lors de divers moments comiques. Si Kendall s'amuse de cette dame encombrante, Marlowe se montrera plus gêné et emprunté face à une Hannah constamment haine et indignée. Ford tisse ses différences qu'il illustre d'abord dans des péripéties sans conséquences où le regard des uns sur les autres sera progressivement changeant, Hannah étant surprise par l'attitude roublarde et digne à la fois de Marlowe face à deux déserteurs sudistes.

Dès lors durant des vrais moments de tension les déchirements n'en seront que plus intenses avec notamment un combat homérique et sanglant dans la ville de New Station. Les conséquences dramatiques du carnage marquent tout autant Hannah découvrant les horreurs de la guerre que Marlowe qui sous la nécessité de la manœuvre souffre du bain de sang qu'elle a nécessité. C'est un moment poignant où les personnages échappent à leurs camp respectif, Hannah brisée mais consciente que les conséquences auraient été tout aussi dramatique en cas de victoire sudiste et Marlowe ayant le triomphe amer et fendant l'armure avec une confession touchante.

Ford parvient donc tout autant à célébrer les valeurs de l'Union que le panache du sud (l'attitude des soldats sudistes feignant la reddition avant l'arrivée des troupes à New Station) tout en en dénonçant les travers. L'attitude obtuse puis digne dans la défaite d'un ancien compagnon d'arme de Kendall laisse ainsi un sentiment ambigu quant à la fierté sudiste qui laisse admiratif tout en interrogeant sur son fanatisme. On aura la même interrogation durant l'attaque des cadets d'une école militaire sudiste, des enfants envoyés dans une attaque désespérée où l'humanisme de Marlowe les sauvera en préférant battre en retraite plutôt que de décimer ces soldats en culottes courtes mais bel et bien armés.

Ford offre toutes les variantes possibles à ses morceaux de bravoures dont la mise en scène se plie tout à la fois à l'émotion du moment qu'aux contingences de la mission en cours. On a ainsi un vrai film d'aventures où l'on savourera l'habile montée de suspense et une magistrale gestion de l'espace quand l'instinct et la rigueur de Marlowe qui agence dans l'urgence ses soldats de manière stratégique alors qu'un ennemi inattendu déferle lors de la bataille de New Station. A l'inverse une certaine poésie et une dimension épique nimbe l'assaut des jeunes cadets, l'avancée des frêles silhouettes étant magistralement filmée par Ford dans un saisissant plan d'ensemble sur la plaine.

Enfin, le caractère héroïque peut enfin s'affirmer lors d'un superbe final désespéré. L'arrivée de la cavalerie initialement prévue au scénario est annulée avec le décès de Fred Kennedy et Ford offrira une bataille finale plus modeste (peut-être pas totalement crédible tant nos héros semble acculé), brutale et où l'humain prend le pas sur le spectaculaire dans l'expression de l'héroïsme avec un John Wayne fabuleux de charisme lors de l'ultime assaut. De même cette dernière scène où il traverse au galop un pont qui explose en arrière-plan est tout simplement somptueuse de puissance évocatrice.

Wayne est grandiose, viril et subtilement vulnérable et les échanges avec Constance Towers se font moins disert au fil de leur compréhension et sentiment mutuel pour finalement tout faire passer par le regard (la scène où elle le soigne dans la cabane) même si Marlowe se fend d'un aveux touchant et maladroit lors des adieux. William Holden apporte l'unité et le détachement humaniste paisible quand les deux autres protagonistes devront apprendre à se délester de l'idéologie pour se rapprocher. Une vraie belle réussite de Ford trop mésestimée.

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez MGM 

mercredi 14 janvier 2015

Picnic - Joshua Logan (1955)

Hal Carter, un garçon séduisant qui vit au jour le jour, arrive dans une petite ville du Kansas. Alan, un ancien compagnon de collège qui est fiancé à Madge la plus jolie fille du pays, se propose de lui trouver du travail. Mais au cours d'un pique-nique qui réunit tous les habitants de la ville, Hal et Magde sont irrésistiblement attirés l'un par l'autre.

Genre roi de cinéma américain des années 50, le mélodrame fut un vrai reflet des mutations sociologiques de l’époque. Sous l’aspect propret se dissimulait toujours des thématiques fortes et audacieuses, annonçant la décennie suivante plus permissive. Si Douglas Sirk fut logiquement célébré comme son maître incontesté, d’autres œuvres réussirent à tracer leur voie à l’époque, tel ce beau Picnic, véritable film culte aux Etats-Unis (et inversement fort méprisé par la critique française) qui contribua à lancer la carrière de Kim Novak. 

Picnic s’inscrit dans la tradition des grandes adaptations de pièces issues de la plume de dramaturges prestigieux, très en vogue dans le cinéma des fifties. Souvent imprégnés de psychanalyse et dissimulant des thèmes tabous sous-jacents, les films de cette veine connurent un vrai essor à l’époque, notamment par les textes de Tennessee Williams, brillamment adaptés par Mankiewicz avec Soudain l’été dernier, ou encore par Richard Brooks pour La Chatte sur un toit brûlant.
Picnic est donc à l’origine une pièce de William Inge qui rencontra un grand succès à Broadway. Lorsque l’adaptation est envisagée, on fait appel à Joshua Logan (dont c’est seulement le troisième film) au regard de son passé de metteur en scène à Broadway qui en fait la personne toute désignée pour donner des vertus plus cinématographiques au texte. 

C’est effectivement cette expérience qui lui permet de capter l’essence même du texte et de la magnifier, réalisant ainsi son meilleur film. Logan est généralement associé à un cinéma boursouflé et luxueux, typé « qualité américaine », qui lui vaudra les foudres des critiques français, la faute à quelques comédies musicales très poussives comme La Kermesse de l’Ouest ou Camelot. Pourtant, s’il ne s’élève pas au firmament des plus grands réalisateurs hollywoodiens de l’âge d’or, Joshua Logan est loin d’être le tâcheron qu’à voulu en faire la postérité. Dans sa filmographie, on trouve au moins deux autres belles réussites comme Bus Stop (autre film injustement méprisé) qui offre un de ses plus beaux rôles à Marylin, et le drame de guerre Sayonara avec Marlon Brando. C’est pourtant avec Picnic qu’il donnera toute la plénitude de son talent, en ornant de noirceur et de romanesque l’imagerie d’une Amérique rurale et propre sur elle.

Le film de Joshua Logan se distingue nettement des mélodrames que pouvait réaliser un Douglas Sirk au même moment. Aux rebondissements et raccourcis improbables des intrigues de Sirk (idéalement gérés tant les récits sont prenants), Picnic s’orne d’un certain réalisme et d’une vraie cruauté dans son cadre et les personnages dépeints. Parallèlement, la construction du récit vire progressivement de la noirceur d’une atmosphère viciée et malsaine à une tonalité de conte de fée. A travers le couple incarné par Kim Novak et William Holden, Picnic montre le brutal retour sur terre de deux icônes déchues. Anciens dieux du lycée, le passage au monde adulte les aura enfermés dans l’image qu’ils renvoyaient lors de ces années dorées. Champion de football fêtard au succès certain auprès de la gent féminine, Hal Carter (William Holden) aura laissé passer sa chance pour n’être au final qu’un vagabond sans but. Déterminé à s’en sortir, il décide de rendre visite à un ancien camarade d’université richissime dans le but d’obtenir une situation. C’est là qu’il tombera sous le charme de la fiancée de ce dernier, Madge (Kim Novak).

Celle-ci, ancienne reine de beauté ne se voit réduite qu’à cette seule surface par son entourage. Chacun d’eux dissimulent de douloureuses fêlures sous le physique avantageux. William Holden, un peu trop vieux pour le rôle en fait finalement un avantage pour exprimer l’usure morale de cet Adonis déclinant, dont la beauté animale se révèle lors d’une scène (largement exploité lors de la promotion du film) où il apparaît torse nu. Hal est ainsi rongé par cet attrait qu’il exerce encore mais qui ne contrebalance plus une situation sociale insignifiante. A la fin de la décennie, La Fureur de vivre égratignera sévèrement l’imagerie de la jeunesse pure et innocente des années 50, en montrant pour la première fois les fêlures de ces adolescents. Sorti quelques années plus tôt, Picnic était encore plus audacieux en se penchant sur la question de « l’après », et surtout en choisissant de montrer de purs archétypes de cette Amérique juvénile et insouciante sous un jour négatif quelques années plus tard. 

Comme déjà dit, Picnic adopte une tonalité entre réalisme et conte de fée qui s’articule autour de l’unité de temps et de lieu (une journée de pique-nique au sein d’une petite ville américaine) apportant une véritable exacerbation des sentiments au fil de l’avancée du jour. On découvre ainsi progressivement le dénuement de Holden condamné à la quasi-mendicité lorsqu’il arrive dans la ville, et le dénuement moral de Kim Novak subissant la pression d’une mère abusive. Celle-ci voit d’un mauvais œil le regard concupiscent du vagabond Hal sur sa fille, pour qui elle entretient de plus hauts projets. La morale ne tient d’ailleurs qu’à un fil lors d’une scène où elle lui suggère de franchir le pas avec son petit ami nanti afin de s’attirer définitivement ses faveurs. 

La première partie étale donc un idéal de ce que l’Amérique a de meilleur à offrir : l’entraide envers son prochain à travers l’accueil chaleureux fait à William Holden, le pique-nique ensoleillé, les habitants truculents. La nuit venant, c'est un autre visage, celui de la frustration, de la rancœur et de la haine qui se dévoile. Le personnage de vieille fille incarné par Rosalind Russel (la pimpante héroïne de La Dame du vendredi de Howard Hawks) est aussi pathétique que détestable tandis que le jeune héritier (Cliff Robertson tout jeune dans un de ses premiers rôles) va montrer une image bien moins affable lorsqu’il verra Madge lui échapper au profit de William Holden.

Car sous ce cadre délétère, c’est également l’amour qui se révèle. Attirés l’un par l’autre mais empruntés, c’est lors d’une scène de danse absolument prodigieuse que Holden et Novak révèlent leur sentiment à travers leur alchimie sur la piste. Un autre moment d’une grande intensité interviendra un peu plus tard après la fuite d’un Holden humilié, lorsque Kim Novak le poursuivra et l’incitera à se dévoiler comme jamais. Cette naïveté et cette magie du lien se nouant entre les deux s'expriment également par l’esthétique du film. La photo du film notamment, travaille l'opposition entre rêve (la romance) et cauchemar (la réalité) à travers le crescendo dramatique appuyé par le passage de la journée à la nuit. Ainsi le passage où Kim Novak est élue reine de la saison offre une image majestueuse, montrant son arrivée en barque, illuminée dans la pénombre par les éclairages de la fête.

Même si la dernière partie se déroulant le lendemain brise un peu la progression toujours plus intense du film, elle est totalement en adéquation avec la tonalité de l’ensemble. Après toute la noirceur qui a précédé, un ailleurs possible, ténu et fragile s’offre à notre couple en dépit des obstacles. Ils ne sont d’ailleurs pas réunis à l’écran pour ce nouveau départ, l’ultime image étant le train emmenant Madge pour rejoindre Hal. Fiasco comme épanouissement, tous les avenirs sont possibles pour des personnages présentés comme ouvertement médiocres mais touchants et dont l’union pourrait destiner à une existence meilleure. L’humanité sordide et à la fois passionnée dévoilée au cours de l’intrigue, laisse les deux voies à l'interprétation de chacun. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Fox et en bluray all region chez Twilight