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jeudi 31 mars 2011

Le Gouffre aux chimères - Ace in the Hole, Billy Wilder (1951)

Charles Tatum est un reporter plein d'ambition et sans scrupules qui s'est déjà fait renvoyer à plusieurs reprises. Il offre ses services au journal local d'Albuquerque, mais au bout d'un an il n'a toujours rien eu à se mettre sous la dent. Alors qu'il est envoyé couvrir une chasse au crotale, il apprend qu'un homme est bloqué dans une galerie d'une montagne où il cherchait des bijoux indiens enfouis. Heureux de tenir enfin une « vraie histoire », Tatum décide de tout faire pour couvrir l'évènement en exclusivité et s'assurer que le sauvetage dure le plus longtemps possible ...

Auréolé du succès de son audacieux et sombre Sunset Boulevard l'année précédente, Billy Wilder se lançait avec Ace in the Hole dans son film le plus âpre et qui constituera un de ses rares gros échecs commercial à cet étape de sa carrière. Charge virulente contre l'information spectacle, le film s'inspire de deux faits divers similaire et bien réels. En 1925, le spéléologue W. Floyd Collins se retrouva piégé sous terre et le journaliste William Burke Miller couvrant les faits les transforma en drame national et obtint le prix Pullitzer au passage. La seconde inspiration est plus proche avec la fillette de trois ans Kathy Fiscus qui tombé dans une fosse abandonnée, suscita une vive émotion dans la population et causa un attroupement massif sur les lieux du sauvetage. Dans les deux cas l'issue fut tragique pour les victimes, au point de questionner sur l'évènement créé autour de leur sort. C'est ce qui attirera Wilder lorsqu'il s'attèlera à son scénario croisant les deux affaires.

Wilder avait déjà eu l'occasion de montrer sa part d'ombre dans ses films précédents mais toujours dans une optique qui pouvait la rendre abordable pour le public. Assurance sur la mort s'inscrivait dans le genre très codifié du film noir et apportait une stylisation visuelle et des personnages qui lui donnait un vrai attrait. Le Poison drame sur l'alcoolisme par son unité de temps et lieu ainsi que la performance de Ray Milland parvenait à créer une émotion vibrante sous son désespoir. Quant à Sunset Boulevard, les astuces narratives (cette fameuse voix off d'ouverture par un William Holden mort) et son jeu de miroir avec l'histoire du cinéma en faisait un objet fascinant au multiple degrés de lecture. Rien de tout cela dans ce Gouffre aux Chimères, frontal et sans artifice dans sa dureté.

Kirk Douglas incarne donc ici Charles Tatum, reporter contraint suite à quelques déconvenues d'échouer dans une modeste gazette locale. Son égo et son ambition démesurée souffrent au plus haut point de cette mise au ban et il est constamment à l'affut de la grande affaire qui pourra le relancer. Elle se présentera lorsqu'il tombera par hasard sous la forme d'un malheureux coincé dans une galerie de montagne. Tatum va alors médiatiser à outrance l'évènement au détriment du sauvetage de la victime, ne reculant devant aucune manigance et bien aidé par un entourage qui souhaite tout autant en tirer profit. La première partie du film va vraiment loin dans l'inhumanité et le cynisme. Kirk Douglas malgré un comportement odieux et arrogant (fabuleuse scène d'ouverture où sans le sous il offre ses services de manière bravache et décomplexée) parvient à exprimer juste ce qu'il faut d'humanité (notamment la conclusion rédemptrice) pour ne pas être totalement méprisable.

C'est finalement plus la population et les institutions excitées par la fièvre médiatique qui s'avère les plus méprisables ici. Il faut voir les lieux de sauvetage transformée en véritable fête foraine (l'autre titre original du film est d'ailleurs The Big Carnival), la première arrivée d'une famille de chalands les yeux brillants comme s'ils se rendaient à un parc d'attraction. Pas grand monde à sauver entre l'épouse indigne jouée par Jan Sterling prête à prendre le large alors que son mari est encore enseveli (et qui change d'avis en voyant le profit qu'elle peut en tirer), un shérif qui accepte de prolonger le sauvetage par une méthode qu'il sait infructueuse...
Les seuls moments où l'on retrouve une certaine foi en l'homme en sont les entrevue entre Tatum et Leo, la victime. Malgré tout son cynisme et son ambition, une tension inquiète habite néanmoins Douglas quant au sort de Léo ce qui malgré tous ses méfaits le rend plus humain que tout les autres vautours. C'est cette culpabilité qui le fait vaciller au final (Kirk Douglas déjà excellent devient extraordinaire durant la dernière demi heure) mais il est déjà trop tard. La mise en scène de Wilder s'avère lourde de ressentiment et de mépris dans sa manière de filmer la population, souvent dans des plan large et lointain (le final et l'élocution de Douglas) où elle apparaît comme un troupeau venu se paître du malheur d'autrui.

Dans une moindre mesure l'assemblée de journaliste est tout autant vu comme un essaim bourdonnant à l'affut du scoop. Echec cuisant à sa sortie, le film fit fuir le public par son désespoir absolu (et le miroir déformant où il se reconnaissait implicitement) qu'une conclusion brutale ne fait qu'entériner. En avance sur son temps le film annonce ainsi quelques grandes charges médiatique à venir bien plus tard comme Network. Au passage les ennuis commençaient pour Wilder à la Paramount (la construction de l'impressionnant décor coûta une fortune) puisque quelques frictions allaient surgir lors du Stalag 17 à venir quand les pontes du studios lui demanderaient de changer la nationalité du traître pour ne pas se fâcher avec les distributeurs allemands (sachant que Wilder a perdu presque toute sa famille dans les camps...). Mais ceci est une autre histoire...

Inédit en dvd zone français mais sorti dans la très belle (et onéreuse) édition Criterion dotée de sous-titres anglais. Sinon en zone 2 il existe également une édition espagnole , dépourvue du moindre sous-titres par contre...


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