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dimanche 21 juin 2015

Shining - The Shining, Stanley Kubrick (1980)

Jack Torrance, gardien d'un hôtel fermé l'hiver, sa femme et son fils Danny s'apprêtent à vivre de longs mois de solitude. Danny, qui possède un don de médium, le "Shining", est effrayé à l'idée d'habiter ce lieu, théâtre marqué par de terribles évènements passés...

Stanley Kubrick avait sans doute signé un de ses chefs d’œuvre avec l’immense Barry Lyndon (1975) mais le film s’était soldé par un échec commercial, tout juste sauvé par son meilleur accueil en Europe. Le réalisateur se devait donc d’obtenir un succès afin de préserver sa précieuse indépendance. Constatant l’engouement d’alors pour le cinéma d’horreur notamment grâce à L’Exorciste (1973) de William Friedkin, Kubrick décide de s’y confronter et bien évidemment de proposer le film le plus terrifiant du genre. Il jettera son dévolu sur le best-seller de Stephen King qu’il remaniera profondément, ne sollicitant pas l’auteur pour le scénario mais plutôt Diane Johnson dont il avait apprécié le roman The Shadow Knows. Le roman était un des plus personnels de Stephen King, en partie autobiographique avec ce père alcoolique mettant à mal l’équilibre de sa famille. Kubrick conservera cette base mais en fera une œuvre à l’émotion moins directe, partagée entre l’argument surnaturel, une dimension psychanalytique et l’atmosphère gothique subtile introduite par Diane Johnson, spécialiste du genre.

Les premières minutes jettent déjà les bases du funeste destin qui attend les protagonistes, les magnifiques paysages traversés signifiant la profonde isolation qu’ils vivront dans cet hôtel Overlook loin de tout. Les pesantes notes de synthés imposent une ambiance oppressante qui contrebalance les somptueuses images. C’est là tout l’art de Kubrick de poser d’emblée en filigrane la menace sans qu’elle ne se ressente réellement à l’écran. L’hôtel est ainsi loin de l’architecture gothique attendue et s’avère assez classique vu de l’extérieur, quand nous y pénètrerons les chambres obéiront aux standards de ce type d’établissement (Kubrick dans sa maniaquerie légendaire ayant compulsé les photos d’une centaine d’hôtel américain) et cette normalité se prolongera aux tenues vestimentaires de la famille Torrance. 

Tout juste concèdera-t-il un élément du livre qu’il n’exploitera cependant jamais, le fait que l’hôtel est construit sur un ancien cimetière indien mais plutôt que tapi dans l'ombre, le mal se manifestera dans la blancheur immaculée des journée d'hiver. Kubrick ne déroge pas à ses obsessions ici, à savoir observer méthodiquement le déraillement progressif de la psyché humaine, provoquées par la perversité dans Lolita (1962), l’ambition avec Barry Lyndon ou encore la paranoïa et la folie guerrière sur Docteur Folamour (1964). C’est d’ailleurs là une des différences fondamentales avec le roman de Stephen King où l’aura maléfique de l’hôtel provoque clairement les instincts meurtriers de Jack Torrance alors qu’ici Jack Nicholson arbore un regard agité et un sourire carnassier dès son entretien d’embauche et annonce les problèmes à venir. 

Kubrick fonctionne sur deux axes pour amener le basculement dramatique et terrifiant du récit, le petit Danny (Danny Lloyd) et son père Jack. Le réalisateur les capture dans une sorte de boucle quotidienne où s’immisce peu à peu la folie et/ou le surnaturel. Cette normalité et cet ennui sont marqués par les indications de temps qui tendent à s’estomper. Danny sillonne ainsi l’hôtel à vélo, nous faisant découvrir son immensité tandis qu’au fil des jours le malaise s’étend, d’abord par ce passage devant la fameuse chambre 237 puis la rencontre macabre de fillettes assassinées au détour d’un couloir. Pour Jack, cette répétitivité s’exprimera par ses laborieuses séances d’écritures où le manque d’inspiration, la frustration puis la folie s’exprimeront dans les attitudes de Jack Nicholson, le laissant dans un état autorisant enfin les visions surnaturelles se manifester. 

Les spectres ici ne sont pas forcément agresseurs mais plutôt des empreintes, des réminiscences de tout le mal passé au sein de l’hôtel. Danny finit par les voir distinctement grâce à la sensibilité offerte par son don, le « shining ». A l’inverse, Jack s’offre à eux par son équilibre mental vacillant et devient une proie facile. A l’inverse du livre où c’est plus équilibré (la frêle Shelley Duvall est loin de la mère de famille pleine d’assurance de Stephen King) c’est clairement Jack qui intéresse Stanley Kubrick. Multipliant les prises pour épuiser l’acteur et l’amener à un total lâché prise, Kubrick tire de Jack Nicholson une prestation génialement grotesque et outrancière où la démence finit par se lire clairement dans sa gestuelle épuisée.

La répétition du quotidien mais aussi de la boucle meurtrière de l’hôtel (Jack n’étant finalement qu’un pantin) rapproche le film de L’Année dernière à Marienbad (1961) d’Alain Resnais. Et, même si l’inspiration était sans doute plus évidente dans le livre on pense aussi à un pendant fantastique du Derrière le miroir (1956) de Nicholas Ray où un père victime d’un traitement sous cortisone s’en prenait à sa famille. Tout comme la demeure de Shining, les médicaments ne sont pas les déclencheurs mais facilitait plutôt l’extériorisation des frustrations de ces pères de famille ne parvenant pas à s’accomplir. Au détour de quelques dialogues on le devine aisément ici même si Kubrick en passe plus par l’image que le dialogue explicite pour l’exprimer. 

La géométrie parfaite de l’hôtel, celle des formes de la moquette où joue Danny, tout cela tend à disparaitre et être lardé de visions cauchemardesques, la plus récurrente étant cette vague de sang menaçant de happer les personnages. Le mal envahissant les lieux, cette boucle aboutissant sur la folie et le cauchemar est donc le leitmotiv du film. Les virtuoses et si précises séquences en steadycam distille un malaise latent et indicible même dans les moments anodins et débouchent sur la pure terreur, les courses parfaites de Danny l’amenant à faire de macabres rencontres.

 De même l’architecture si parfaite du labyrinthe est au final le théâtre de la pure confusion et de la démence sans retour de Jack. Kubrick nous tient dans un équilibre ténu de frayeur par ce ménagement virtuose de ses effets, rendant toutes les interprétations possibles. Un monument de terreur, cérébral et glaçant. 

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Warner 

7 commentaires:

  1. Bonjour Justin,

    Bien vu le rapprochement avec "Derrière le Miroir", c'est vrai que ces deux personnages vont exprimer (exploser ?) leurs frustrations violemment au sein de la cellule familiale. Tu m'as donné l'envie de revoir "Shining", que j'ai pourtant visionné souvent...

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    1. Oui le parallèle m'avait vraiment frappé la dernière fois que j'avais revu "Derrière le miroir" "Shining" en est presque une sorte de remake c'est étonnant.

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  2. La dernière capture de ton post est presque une image subliminale dans le film, elle apparait 2 ou 3 secondes, mais elle pose un malaise certain, surtout que vu par un enfant. Cela évoque le côté glaçant des fêtes dépravées entre aristocrates. Il a du s'en passer de belles dans cet hôtel tiens !! (rires)

    http://1.bp.blogspot.com/-DUgshiBvRG4/VYao9e7DvmI/AAAAAAAAVtg/sV1hXkQdUdY/s1600/hqdefault.jpg

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    1. C'est Shelley Duvall et pas Danny qui voit l'image. Et oui c'est une image brève mais qui marque la rétine et contribue à l'atmosphère étrange, de l'inexplicable cauchemardesque. C'est d'autant plus fort que rien ne le justifie dans l'intrigue, comme la vague de sang plus explicite il est vrai.

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  3. Oui bien sûr, j'ai hésité en plus.

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  4. "C'est d'autant plus fort que rien ne le justifie dans l'intrigue..."
    Oui mais on peut la rattacher au bal de la photo finale (photo qui elle même ne fournit aucune explication, seulement des pistes).

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  5. Oui mais du simple oint de vue de l'histoire il y a la première hallucination dans la salle de bal pour préparer l'image finale. Ce moment bizarre est totalement gratuit et sorti de nul part (ce n'est d'ailleurs pas dans le livre un pur ajout de Kubrick) pour susciter le malaise.

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