Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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lundi 8 juin 2015

Intérieurs - Interiors, Woody Allen (1978)

Arthur et Eve, mariés depuis de longues années, ont eu trois filles. Eve pensait donner un sens à sa vie en créant pour ceux qu'elle aime un intérieur le plus harmonieux possible. Cependant, son goût obsessionnel pèse sur sa famille, ainsi que la grave crise de dépression qu'elle traverse. N'en pouvant plus, Arthur décide d'une séparation temporaire. Au cours d'un voyage en Grèce, il tombe amoureux d'une autre femme et souhaite l'épouser. Le père présente sa nouvelle compagne à ses trois filles et provoque un drame dans la famille.

Woody Allen avait changé de dimension après le succès de Annie Hall (1977), passant de l’amuseur potache au peintre plus délicat des tourments humain, sans pour autant se délester de son humour. Manhattan (1979) confirmera brillamment ses nouvelles aptitudes mais avant cela, Allen va s’essayer au pur drame intimiste avec Intérieurs. Le film est le premier de la mouvance européenne du réalisateur qui aura cours durant les années 80 et plus précisément sous influence de Bergman. Ce n’est pas forcément sa tentative la plus probante tant cette tonalité Bergmanienne est marquée dans le ton, l’interprétation et l’esthétique du film où plane notamment le fantôme de (entre autres) Cris et Chuchotements (1972). Le réalisateur saura s’approprier plus subtilement les vertus du maître suédois dans son excellent Comédie érotique d’une nuit d’été (1982) et loin de la lourdeur pesante dominant ici, le drame n’est jamais aussi puissant chez lui qu’en contrepoint à la comédie et l’ironie au sein d’un même film à l’image de son chef d’œuvre Crime et Délit (1989). En dépit de ses petits défauts, Intérieurs n’en reste pas moins un film captivant et poignant.

Le récit dépeint une famille brisée et s’apprêtant à se disloquer de manière plus profonde encore. Leurs trois filles devenues adultes et indépendantes, Arthur (E. G. Marshall) décide de quitter son épouse Eve (Geraldine Page) dont le caractère dépressif aura constamment perturbé leur vie de famille. Néanmoins celle-ci entretien le vain espoir d’une réconciliation avec son mari tout en sombrant toujours un peu plus dans la dépression. A travers les rencontres et le quotidien des trois filles du couple Renata (Diane Keaton), Joey (Mary Beth Hurt) et Flyn (Kristin Griffith) nous découvrirons les ravages sur leurs existences personnelles de cette famille dysfonctionnelle. Chacune des filles est une variante ou constitue un fragment du caractère torturé de leur mère. Eve, décoratrice d’intérieur aura façonné pour elle un foyer à l’agencement et aux couleurs savamment étudié et dont les caractéristiques (espacé, froid, neutre et d’un blanc clinique) représente finalement bien le fossé affectif et la distance définissant les membres de la famille.

Renata aura ainsi hérité du raffinement artistique de sa mère en devenant un brillant écrivain, mais elle dissimule un narcissisme et une constante peur de déplaire empêchant toute franchise. Joey aura quant à elle gardée une angoisse et insatisfaction de tous les instants qui ne lui permettra jamais de se construire sentimentalement comme professionnellement. Enfin Flyn est en quelque sorte le reflet des intérieurs sans âmes façonnés par sa mère, une actrice de seconde zone ne suscitant l’intérêt que pour son physique avantageux. Tout fonctionne en réaction involontaire de cette mère dont l'agitation les aura marquées durablement. Joey est l'agent du chaos dans son couple, Renata provoque ce chaos chez son époux insatisfait et à l'inverse Flyn l'évite en n'étant qu'une coquille vide.

La sophistication et la stylisation des décors enferment les personnages dans une sorte de prison mentale et géométrique, appuyés par les cadrages oppressant et la photo de Gordon Willis aux teintes neutres appuyant le sentiment de chape de plomb. Le scénario de Woody Allen est à la fois trop démonstratif dans les situations plombantes (tentatives de suicides, alcoolisme…) et plutôt subtil dans les dialogues, le passif opposant mari et femme, parent et enfant ainsi que la fratrie se jouant souvent sur les non-dits. 

Pas de flashbacks ou de dialogues trop lourdement appuyés, le spectre irréversible du malheur semble accompagner une  Geraldine Page fébrile dès sa première apparition. Le manque affectif et le besoin d’attention de Renata et Joey s’expriment ainsi dans leurs situations de couple complexe et le spectateur fera le lien à leur passé sans que cela se dévoile avec par le dialogue. L’atmosphère cafardeuse et le jeu des actrices suffit à distiller ce malaise latent tout au long du film et qui culmine avec une scène de mariage dépressive à souhait, le vrai enterrement qui conclut le récit semblant à l’inverse une libération.

Allen ne se montre explicite que dans une remarquable scène de catharsis et de confession que l’on pense rêvée, mais dont la réalité apportera un point d’orgue traumatisant au drame final. Ce n’est pas forcément subtil et assez grossièrement amené après la réserve qui aura dominé mais Allen orchestre un tel crescendo émotionnel (la construction de ce final semble vraiment un brouillon de celui de Comédie érotique d’une nuit d’été) qu’il marque durablement. La dernière scène est à l’image de l’équilibre ténu sur lequel repose le film avec ce plan lourdement Bergmanien réunissant les trois sœurs qui scrutent l’horizon. Le procédé et l’influence sont trop voyants mais la beauté formelle et l’émotion font tout passer. Imparfaite mais fascinante tentative de Woody Allen. 

Sorti en dvd zone 2 français chez MGM

5 commentaires:

  1. Quel bonheur que vous écriviez un commentaire sur ce film qui m'a bouleversée et dont je n'ai pas vraiment vu les défauts. Film sur les dégâts familiaux d'une mère trop parfaite et névrosée.
    Joey, l'enfant chérie du père, dont il dit : « enfant elle était extraordinaire ». et puis voilà, elle n'a pas tenu ses promesses, elle n'a rien fait de son talent, comme tant d'enfants prometteurs. Regrets du père d'avoir à renoncer à ses ambitions pour sa fille, douleur et malaise de l'enfant de ne pas correspondre au désir du parent. Mais c'est bizarrement l'enfant qui a raté, qui se révélera la plus sensible et féconde là où on ne l'attend pas. C'est elle la première qui a l'intuition du drame qui se noue dansla nuit.
    Le personnage de Pearl (la nouvelle femme du père) aussi est magnifique, puisque détestée, méprisée par les filles, c'est son humanité, son côté simple et vivant qui ramènera à la vie Joey.
    Je pense que l'humour de W. Allen se sent surtout dans ces scènes très stylées "empruntées" à Bergmann. Comme effectivement les trois filles regardant par la fenêtre.
    Merci pour la richesse de votre analyse, et bien cordialement.
    Catherine,
    J'attends (sans les commander) vos analyses de "Le secret de Brokeback mountain", "Sur la route de Madison", "Mommy", "Les ailes du désir", "Les apprentis", "La femme d'à côté", "Tomboy", et bien d'autres...

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    1. Pour les petits défauts que je pointe c'est que je trouve qu'il s'est mieux approprié de façon plus personnelle l'influence de Bergman dans ses films suivant quand ici c'est vraiment très voyant même si comme vous le dites il y a peut être un certain second degré dans les clins d'oeil, ça passera sans doute mieux à la revoyure. Mais malgré cela l'émotion fonctionne et effectivement la relation du père avec ses filles et notamment la déception qu'il affiche pour sa cadette est touchante et magnifiquement amené. J'aime beaucoup la scène de dispute après la présentation de Pearl où il ne semble (involontairement) qu'attendre l'approbation de Joey et ne prête pas attention à Renata. Avez vous vu "Crime et délits" ? j'en ai parlé récemment et ce fut un gros choc, un des très grand Allen et où justement l'hommage à Bergman est introduit avec une finesse rare.

      Pour les demandes que des films que j'adore (hormis Mommy que je n'ai pas encore vu) donc ça ne saurait tarder en particulier pour le magnifique "La Femme d'à côté" ;-)

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    2. Non, je n'ai pas vu "Crimes et délits". Je tâcherai de le voir, et je penserai à ce que vous en dites.
      Je suis ravie de voir que vous aimez les films que j'ai cités. Pour Mommy, je vous recommande Kyla, la voisine, qui est un personnage merveilleux.
      Bien amicalement,
      Catherine

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    3. Crimes et délits annoncent complètement Match Point par ses thèmes tout en se montrant plus subtil. Et la manière dont le drame et la comédie s'entremêlent puis s'inversent est absolument brillante je vous le recommande vivement. J'en parlais ici http://chroniqueducinephilestakhanoviste.blogspot.fr/2015/04/crimes-et-delits-crimes-and.html

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    4. Merci, je viens de lire votre critique, je vais essayer de me procurer ce film !
      Bien à vous, quelle chance d'être tombée par hasard sur votre site !
      Catherine

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