Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mercredi 5 juin 2024

Soy Cuba - Я - Куба Ya - Kuba, Mikhail Kalatozov (1964)

 La Havane, 1958. Cuba n'est qu'un vaste terrain de jeux pour riches américains et propriétaires terriens sans scrupules. C'est le règne de la corruption, de l'argent, de la luxure. Paysans et étudiants partisans de Fidel Castro se regroupent pour organiser la lutte.

Soy Cuba est l’ultime collaboration entre le cinéaste Mikhail Kalatozov et le directeur photo Sergei Urusevsky, ayant mené aux exceptionnelles réussites de Quand passe les cigognes (1957) et La Lettre inachevée (1959). Bénéficiant de l’étreinte idéologique se relâchant à l’ère de la politique du dégel, les deux films embrassaient un puissant lyrisme formel au service d’une romance avortée sur fond de guerre (Quand passe les cigognes) et d’une éprouvante odyssée humaine et métaphysique (La Lettre inachevée). Soy Cuba a une visée plus explicite de propagande, puisqu’il s’agit d’une commande cherchant à montrer la montée de l’adhésion à l’idéal communiste au sein du pays. Pour ce faire le scénariste Yevgeni Yevtushenko s’est immergé de longs mois au sein du pays, apprenant l’espagnol et humant la pensée ambiante. La production se lance alors que Fidel Castro est au pouvoir depuis 1959 et que les espérances qu’il a suscitées ont déjà été largement déçues. Le scénario capture ainsi le Cuba de l’avant, pendant mais certainement pas de l’après la Révolution, évitant un présent idéalisé pour simplement diffuser le sentiment de lutte, de soulèvement aux autres pays n’ayant pas encore endossé le communisme.

Formellement toujours aussi impressionnant, Soy Cuba s’avère néanmoins être un digest des deux précédents films davantage qu’une nouvelle innovation. S’il s’avère crédible dans la situation de Cuba qu’il décrit, le fait d’avoir quatre histoires plutôt qu’un récit au long cours dresse des archétypes plutôt que des personnages, un message plutôt que des thématiques. L’émotion fonctionne cependant dans la première partie, où la caméra de Kalatozov virevolte pour nous plonger dans une pure atmosphère hédoniste. La Havane et Cuba sont vu sous son versant luxueux, entre le faste des hôtels et la fièvre des clubs nocturne. Des plaisirs au service des riches américains en terrain conquis et disposant des locaux à leur guise. 

Une métaphore rendue explicite lors d’une suffocante scène en boite de nuit où la malheureuse Maria (Luz María Collazo) est littéralement balancée d’un danseur à l’autre dans un plan-séquence chaotique nous délestant de tout repère. C’est le sentiment d’abandon, de ne plus s’appartenir et de renoncement de la jeune femme qui transparaît ainsi dans l’exaltation désespérée qu’elle exprime. L’ultime étape consistant à être l’objet sexuel de son partenaire de piste (Jean Bouise) n’est que l’aboutissement de cette déchéance, à l’assouvissement physique s’ajoutant le tourisme morbide pour l’oppresseur qui s’encanaille en découvrant les bas-fonds de La Havane. Le tumulte de la séquence de club rappelle la déchirante séquence d’adieu de Quand passent les cigognes, tandis que l’ellipse en fondu au noir lorsque Maria cède ramène à la scène de viol du même film.

Le segment accompagnant le vieux fermier Pedro (José Gallardo) montre l’oppression locale avec les riches propriétaires terriens écrasant les petites gens. Une sidérante séquence de flashback démultiplie les fondus enchaînés capturant le passé douloureux de la famille de Pedro, les désillusions de sa vie de fermier. Lorsque, alors que le destin semble enfin lui sourire, un possible bonheur va lui être de nouveau arraché, Pedro cède au désespoir dans un déluge de flamme. Kalatozov orchestre dans un brillant montage alterné le nihilisme des anciens las et préférant l’oubli, avec le plan-séquence accompagnant la danse candide et sensuelle de la fille de Pedro. La fatalité inéluctable de ceux condamné à être les éternels oppressés (et ce cadrage en plongée l'écrasant de cette évidence) côtoie l’innocence et l’espoir des plus jeunes vierges de désillusions.

Les récits suivants perdent de cette universalité en appuyant davantage la dimension de propagande. Certaines visions sont caricaturales, non pas dans les situations données mais par le fait de dessiner d’un bloc tout un antagonisme (les marines courant les jeunes filles cubaines). Le cheminement du militant Enrique (Raúl García) de du recours hésitant à la violence à la détermination guerrière au cœur d’une guérilla urbaine est assez simpliste aussi, mais Kalatozov déploie un climat de fièvre d’une puissance évocatrice sidérante durant la rixe. Feu, fumée, sueurs et larmes se confondent dans un maelstrom sensoriel d’où ressort la douleur des amis perdus dans la bataille, mais aussi et surtout l’unité collective et l’attente de jours meilleurs. L’ultime segment souffre du même déséquilibre entre galvanisation formelle et simplisme, même s’il faut admettre que ce sentiment naît surtout du recul contemporain et de la connaissance de la suite des évènements. En l’état le deuil intime et la prise des armes du paysan Mariano arraché à son apolitisme naïf impressionne tant dans son spectaculaire bombardement que dans le plan fixe composant un véritable tableau de douleur familiale. On passe des ténèbres à la lumière au propre comme au figuré entre une scène de combat nocturne où Mariano « renait » le fusil à la main amorçant dans son avancée déterminée le lent travelling suivant l’innombrable junte acquise à la cause de Fidel et galvanisée par son appel. 

Le film ne rencontra pas le même triomphe que Quand passent les cigognes et La Lettre inachevée, recevant un accueil tiède en URSS et à Cuba. « Logiquement » interdit aussi aux Etats-Unis et invisible dans le reste du monde, Soy Cuba ne sera redécouvert que dans les années 90, suscitant l’admiration d’un Martin Scorsese pour ses trouvailles formelles. Au-delà des idéologies, il gagnera ainsi tardivement ses galons de classique.

Sorti en bluray français chez Potemkine

mardi 16 avril 2024

La Lettre inachevée - Neotpravlennoe pismo, Mikhail Kalatozov (1959)

Quatre géologues partent en expédition au cœur des forêts de Sibérie, à la recherche d'un gisement de diamants. Le petit groupe explore sans relâche terres et rivières. L'automne arrive et les vivres commencent à manquer , il leur faut rentrer. Mais au moment du retour, les éléments de déchaînent et ils doivent affronter les pires difficultés.

Après l’immense succès de Quand passent les cigognes (1957), La Lettre inachevée en poursuit la veine stylisée et lyrique, constituant une sorte de chaînon manquant plus méconnu d’une trilogie qui s’achèvera avec le non moins somptueux Soy Cuba (1964). Le pivot de cette série de films est la collaboration étroite entre Mikhaïl Kalatozov et son directeur photo Sergueï Ouroussevski, dont l’approche avant-gardiste et romanesque éleva Quand passent les cigognes à des hauteurs vertigineuses.

La Lettre inachevée est l’adaptation d’une nouvelle de Valeri Ossipov, que Kalatozov va refaçonner de manière à prolonger le geste esthétique de Quand passent les cigognes. La nouvelle s’inscrit en effet dans une logique de film de propagande, dans un courant appelé la "prose documentaire" où l’abnégation, l’instinct de survie et le sens du sacrifice du groupe de géologues célèbrent un haut fait destiné à rendre toute sa grandeur à l’Union Soviétique. L’incipit écrit du film fonctionne selon cette logique, mais cet aspect ne demeurera qu’un fil rouge lointain parasité par la puissance des images. Si le tournage au cœur des forêts et plateau sibériens est pour l’équipe technique une épreuve comparable à celle traversée par les personnages, le film s’éloigne de l’approche documentaire que l’on aurait pu attendre. Plutôt que de faire des repérages en amont de décors naturels correspondant à la nouvelle puis d’y poser leurs caméras, Kalatozov et Sergueï Ouroussevski procèdent différemment. Ils vont sous forme de dessins visualiser les images et séquences que leur inspire le récit, de manière libre et sans réflexion sur la faisabilité de leurs idées. C’est seulement passé cette étape que les décors seront choisis, selon leur correspondance à cette vision préétablie du film.

La première partie du film voyant les quatre géologues Sabinine (Innokenti Smoktounovski), Tania (Tatiana Samoïlova), Andreï (Vassili Livanov) et Sergueï (Evgueni Ourbanski) mener et réussir avec courage à mener leur mission correspond à cahier des charges de propagande. Forts de leur courage et détermination, ils plient cette nature sauvage à leur volonté pour parvenir à trouver des gisements de diamants. L’imagerie est glorieuse et impressionnante dès le sidérant travelling aérien arrière les montrant tout sourire sur la lande sibérienne désertique, prêt à en découdre. S’ils ne touchent pas au but immédiatement, la mise en scène se plaît à les voir surplomber et dominer cet espace dans de somptueuses compositions de plan, puis s’y immerger afin d’en extraire à tout prix la précieuse manne recherchée. Les fondus enchaînés où s’entremêlent flammes incandescentes avec les corps et visages des aventuriers en mouvements, à l’unisson dans l’effort commun, travaillent une symbolique puissante. Néanmoins dans ce schéma viennent s’intercaler les questionnements plus intimes du groupe. La lettre que rédige Konstantin Sabinine à son épouse Vera se baigne d’un lyrisme hypnotique où se croisent le présent songeur et chargé d’espoir à travers le visage de Sabinine, et par un nouveau, long et suspendu fondu enchainé le passé avec le souvenir des adieux du personnage à sa femme. On comprend que Sergueï souffre d’un amour non réciproque pour une jeune femme que l’on pense lointaine mais qui s’avère être Tania, dont il observe douloureusement l’harmonie avec Andreï. 

Ces maux ne dévient pas notre groupe de son objectif, même si Kalatozov les entrechoquent lors d’une scène troublante. Laissés seuls à explorer la terre d’un trou fait au sol, Tania et Sergueï voient leur promiscuité soudainement prendre une tension sexuelle inattendue. Le bruit du pilonnage du sol par Sergueï se poursuit alors que ce dernier à interrompu sa tâche pour regarder Tania avec l’ardeur d’un désir brûlant, le martèlement étant désormais celui de son cœur qui envahit la bande sonore. Cela rappelle les prémices de la scène de viol de Quand passent les cigognes durant le bombardement, mais sans son issue tragique. Tania parvient à dissuader Sergueï de ses intentions, et peu après débusque enfin les diamants. Les passions individuelles ne semblent pas avoir prises sur le grand projet collectif, ce que semble appuyer le réalisateur par un nouveau moment d’emphase, lorsque Tania et Andreï traversent ivre de joie une nuée d’arbustes pour annoncer aux autres la grande découverte. Le montage fluide de cette course éperdue, l’harmonie entre les mouvements de grue et les travellings majestueux accompagnent ce triomphe total, et affirme la puissance de cet idéal.

C’est précisément à ce moment que Kalatozov choisit de tout faire s’écrouler, de laisser la nature reprendre ses droits et de faire muer le film en un éprouvant récit de survie. La virtuosité filmique sert désormais la chute de l’Homme face à cette espace indompté, à souligner sa petitesse dans ce grand ensemble. La cavalcade héroïque et kamikaze de Sergueï parmi les flammes sidère, à la fois pas la folie désespérée du personnage, mais aussi celle de l’équipe du film semblant avoir pris tous les risques – Ouroussevski ayant malgré sa tenue ignifugée prit feu pendant la prise, se plaindra que son plan soit gâché par les tapes reçues pour l’éteindre. Il est captivant de constater le contraste faisant que pour souligner la dominance de la nature sur les personnages, Kalatozov use d’artifices rendant ce cadre de plus en plus stylisé et irréel. Les ravages d’un incendie font par moment basculer l’esthétique dans le conte, avec ces silhouettes en ombres chinoises encerclées de branches calcinées. Ces mêmes silhouettes se dessinent minuscules dans le lointain durant les pénibles avancées dans des plans d’ensemble frisant l’abstraction. On a parfois le sentiment de se trouver sur une autre planète face à l’âpreté insaisissable et la démesure des paysages. Les caprices des éléments emprisonnent les protagonistes par leur bascule soudaine (la neige et l’hiver se manifestant en une nuit, un blizzard à la griffure palpable), et les rares accalmies ne les en laissent pas moins exsangues face à un horizon hostile et sans fin, désespérément désert.

Les tourments étouffés par la cause commune dans la première partie seront ceux qui décimeront le groupe dans la seconde. Le « sacrifice » de Sergueï masque sans doute un suicide inavoué face à un amour inaccessible, le sacrifice d’Andreï est tout aussi ambigu, entre volonté de sauver la mission, ne pas être un fardeau pour les survivants et plus particulièrement Tania. Cette dernière sans son homme perd peu à peu de sa volonté de vivre et s’éteint sous les froids polaires. Finalement tous les disparus ont perdu concrètement ou symboliquement l’objet de leur affection dans le cadre de cette odyssée, et le seul qui s’accroche avec rage est celui dont l’aimée l’attend au-delà de ces steppes infernales. On renoue en définitive avec l’espérance ardente et irrationnelle des retrouvailles tout comme dans Quand passent les cigognes

C'est à cela qu'il faut s'accrocher quand l'esprit perd pied et fait surgir l'illusion d'un futur dont on ne sera plus - magnifique séquence onirique où Konstanine entrevoit "Diamantville" conçue grâce à sa carte. La nature sans rien perdre de sa brutalité reprend donc peu à peu des contours naturalistes pour suivre l’ultime marche solitaire de Konstantin, Kalatozov nous réservant encore son lot d’images proprement stupéfiantes comme les plans larges de traversée du fleuve où l’on constate qu’elle est bel et bien effectuée par l’acteur. 

Les quasi un an de tournage se ressentent bien à l’écran, tout en incitant à la stupéfaction tant le Kalatozov évite à chaque instant le « confort » d’un filmage sur le vif pour toujours concevoir des séquences extrêmement élaborées – et parfois improvisée, l’équivalent d’une grue de filmage fut fabriqué sur place pour le fameux plan d’ensemble sur le fleuve, ainsi que la séquence finale. La Lettre inachevée transcende à la fois la commande propagandiste, et le risque de démonstration technique, pour ne devenir qu’un récit acharné d’amour et de survie, avec en point d’orgue et récompense les yeux de Konstantine à bout de forces qui s’ouvrent. Il est bien vivant. 

Sorti en bluray français chez Potemkine

mercredi 20 mars 2024

Quand passent les cigognes - Letyat zhuravli, Mikhaïl Kalatozov (1957)


 Moscou, 1941, Veronika et Boris sont éperdument amoureux. Mais l'Allemagne envahit la Russie, Boris s'engage et part sur le front. Mark, son cousin, évite l'enrôlement et reste auprès de Veronika qu'il convoite lui aussi. Sans nouvelles de son fiancé, dans le chaos de la guerre, la jeune femme finit par épouser Mark à contrecoeur. Espérant retrouver Boris, elle s'engage comme infirmière dans un hôpital de Moscou et découvre l'horreur du conflit.

Quand passent les cigognes est un des chefs d’œuvres du cinéma russe post-stalinisme. Il marque la plénitude de l’art de Mikhaïl Kalatozov qui dans ce contexte créatif favorable va enchaîner sur deux autres joyaux, La Lettre inachevée ((1960) et Soy Cuba (1964). Kalatozov avait débuté dans sa Géorgie d’origine où, après avoir gravit les échelons en se formant à pratiquement tous les métiers du cinéma (scénariste, monteur, acteur…), il signe un premier coup d’éclat avec le documentaire Le Sel de Svanétie (1930). Il rencontre des difficultés avec son film suivant Le Clou dans la botte (1932), accusé par le régime de négationnisme, ce qui le condamnera à signer des œuvres de propagandes comme Le Courage (1939) et d’être finalement mis au placard administratif. Il devient de 1941 à 1945 attaché culturel à Los Angeles où il découvre le cinéma américain et est frappé par le lyrisme de cinéastes tels que King Vidor et Vincente Minnelli, qui constitueront une vraie influence formelle dans la suite de sa carrière. La mort de Staline en 1953 permet le développement de la politique du dégel initiée par Khrouchtchev, qui va libérer les arts et permettre à Kalatozov d’entamer un nouveau cycle, d’abord avec Trois Hommes sur un radeau (1954) et surtout Quand passent les cigognes.

Un des films fondateurs de ce courant est Le Quarante et unième de Grigori Tchoukhraï (1956) dans lequel le mélodrame et le romanesque prennent le pas sur l’idéologie. Tchoukhraï creusera le même sillon dans La Balade du soldat (1959) et Kalatozov va à sa manière s’inscrire dans cette veine. Adapté de la pièce Éternellement vivants de Viktor Rozov (qui en signe également le scénario), Quand passent les cigognes est le récit d’un amour brisé par la guerre. Veronika (Tatiana Samoïlova) et Boris (Alexeï Batalov) sont deux jeunes adultes s’aimant d’un amour passionné sous l’œil bienveillant de leurs familles. Leur futur radieux s’assombrit avec l’entrée en guerre de la Russie contre l’Allemagne nazie, et Boris mobilisé sur le front. L’attente douloureuse de son aimé va mettre le cœur de Veronika à rude épreuve.

Le parti-pris de Kalatozov sera tout au long du récit celui d’un lyrisme échevelé. A ses débuts dans les années 20, le réalisateur était proche des cercles d’avant-gardes et sur Quand passent les cigognes (et les films à suivre), il va mêler ce passif expérimental à une emphase assimilée du cinéma hollywoodien pour un résultat extraordinaire. Au temps de l’innocence et de l’insouciance des amours de son couple, les effets s’immiscent avec grâce. Les gros plans saisissants capturent dans un noir et blanc immaculé les regards ardents que se lancent Bris et Veronika, tandis qu’une caméra mobile rend féérique les environnements ordinaires les voyant se poursuivre, s’enlacer et s’embrasser dans leurs jeux amoureux. C’est un mélange de fatalité omnisciente (la vue en plongée depuis le ciel du couple traversant la rue) et de proximité magnifiée lorsque Boris et Veronika ne parviennent à se quitter en dévalant l’escalier menant à l’appartement de Veronika.

Cet équilibre entre tableau romantique et fugacité amoureuse en mouvement va se briser avec le spectre de la guerre. Le schisme se ressent par le moment soudain et douloureux durant lequel Boris doit partir au front, la veille de l’anniversaire de Veronika. Les retrouvailles impossibles se dessinent aussi en germe dans le lien manqué que signifie l’écureuil en peluche que Boris laisse en cadeau à Veronika. S’étant manqué au moment du départ, Veronika en découvrant le présent de Boris s’étonne de ne pas avoir eu de lettre de ce dernier, celle-ci étant pourtant contenue dans la peluche. La connaissance de cette lettre (que Veronika ne découvrira que bien plus tard par accident) aurait permis à Veronika de patienter malgré les difficultés, mais l’absence de nouvelles et le dénuement va la forcer à épouser Mark (Alexandre Chvorine), le cousin de Boris. La fuite filmique ne signifie plus l’union mais la séparation, le drame collectif prenant le pas sur les destinées individuelles. 

Tout d’abord un extraordinaire plan-séquence voit Veronika traverser rue bondée et défilé de tank pour rejoindre Boris chez lui à temps avant son départ, et la silhouette de la jeune femme de se faire de plus en plus minuscule et imperceptible quand s’élève la caméra alors que la grande Histoire est en marche. Ensuite alors que Veronika tente un ultime adieu sur le lieu de la mobilisation, un nouveau plan-séquence la noie cette fois dans la foule de familles et de couple se voyant pour leur part accorder ce bref moment d’adieu, cette ultime étreinte qui saura faire espérer un retour. On sent l’influence de Vincente Minnelli (on pense énormément aux poursuites qui concluaient Brigadoon (1954) ou encore Comme un torrent (1958)) dans l’alternance entre les travellings suivant la course éperdue de Veronika, et la tonalité figée de la marche de Boris mêlé à d’autres damnés sans avoir revu sa belle. On comprend qu’ils appartiennent désormais à deux mondes différents, destinés à ne jamais se retrouver.

Tous les motifs soulignant le bonheur de la première partie prennent désormais un tour morbide. La remontée d’escalier joyeuse est désormais celle angoissée au sein d’un immeuble détruit par les bombardements, et au bout duquel Veronika va comprendre la mort de ses parents. Ce même escalier réapparaît sous forme d’hallucination pour un Boris agonisant, qui le descend avec Veronika dans la robe de mariée de sa grand-mère telle qu’elle lui avait dit espérer la porter le jour de leur mariage. Kalatozov laisse se distendre le lien unissant son couple par de purs motifs formels et symboliques. Le montage alterné enchaîne l’annonce du mariage contraint de Veronika avec un instantané du front pour Boris poussé vers une mission de reconnaissance qui signera sa fin. Symboliquement, le fait que Veronika ne l’ait pas attendu est le déclencheur de la mort de Boris, cette fatalité s’étant actée dans leurs adieux avortés. 

Le réalisateur ne condamne cependant pas son héroïne, forcée par les circonstances. Là encore l’image est plus significative que les mots lors d’une sidérante scène de bombardements où le chaos de son et de lumière la rapproche inéluctablement de Mark profitant de sa détresse pour la violer. Un pur moment expérimental en précédant un autre, tout en montage haché (préfigurant clairement les essais d’un Godard sur le final d’A bout de souffle (1960) et la mort de Belmondo) et caméra portée nous traduit la confusion des pensées de Veronika s’apprêtant à commettre un suicide. Le propos se fait universel et souligne la tragédie de la guerre par le prisme du couple sans appuyer sur l’idéologie, alors que cela n’aurait pas semblé déplacé ou propagandiste au vu du conflit nécessaire. 

La dernière scène, celle de l’acceptation et du deuil, endosse ainsi le passage de la douleur intime à celle de la communion collective, non pas dans une volonté belliqueuse mais plutôt dans l’espoir de maintenir cette paix ardemment gagnée. Un travelling arrière accompagne ainsi une Veronika ne courant plus contre la foule, mais marchant à ses côtés et se félicitant des retrouvailles et à l’allégresse alentour qui lui a été refusée. Le regard omniscient et funeste en plongée du début de film s’inverse pour montrer notre héroïne à son tour scruter les cieux et le vol des cigognes, regardant vers un avenir différent mais possiblement heureux. 

Sorti en bluray et dvd français chez Potemkine