Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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vendredi 1 août 2025

Running Out of Time - Aau chin, Johnnie To (1999)

 Ancien capitaine des forces spéciales placardisé pour ses prises de risques en tant que négociateur, l'inspecteur Ho Sheung-sang est appelé sur le toit d'un immeuble à la suite d'un hold-up s'achevant en prise d'otage. En guise de revendication, le malfaiteur, cancéreux en phase terminale, invite Ho à un jeu durant 72 heures. Un jeu du chat et de la souris fait de manipulations et de faux-semblants dont l'enjeu pourrait bien être la vengeance.

Sans être un opus majeur de cette période, Running out of time témoigne clairement de l’ébullition créative de Johnnie To en cette fin des années 90. Placé entre les classiques que le réalisateur aligne à ce moment-là (The Odd One Dies (1997), A Hero Never Dies (1997), Expect the Unexpected (1998), The Longest Nite (1998) qui précèdent, The Mission (1999) à suivre, excusez du peu) Running Out of Time en possède toutes les qualités mais de manière un peu lissée. Comme toujours à Hong Kong l’argument initial se dilue dans une gestation mouvementée, mais découlant malgré tout sur un résultat miraculeusement cohérent. 

L’idée de départ est d’avoir la star Andy Lau dans le rôle d’un méchant féru de déguisement et en quête de vengeance. A cela s’ajoute un jeu de chat et de la souris lorgnant sur le Heat de Michael Mann (1995) pour montrer l’opposition et l’alliance fragile entre le gendarme (joué par Lau Ching-wan) et le voleur Andy Lau. Ce dernier semblant faire machine arrière sur la noirceur initiale de son personnage, les Français Julien Carbon et Laurent Courtiaud révisent à plusieurs reprises leur copie au scénario pour un tournage qui s’étalera sur près de neuf mois – en plus de ces atermoiements d’écriture, les tournées d’Andy Lau mettent en pause à plusieurs reprises la production.

Cette improvisation sert en définitive le film dans sa nature longtemps imprévisible quant aux intentions d’Andy Lau. Il semble afficher un plan vengeur au long cours mais nébuleux jouant sur le chaos alors qu’à l’inverse Lau Ching-wan en flic négociateur fait montre d’une psychologie et d’un process le sortant des situations les plus périlleuses. Andy Lau est trahi par son corps car souffrant d’un cancer en phase terminale, de façon plus triviale Lau Ching-wan l’est lui par sa hiérarchie incompétente n’ayant pas sa rigueur. 

Les deux professionnels se jaugent, s’affrontent et s’allient face à une menace criminelle plus vaste et composent un des plus fameux duos de la filmographie de Johnnie To. L’action est en définitive assez rare et c’est vraiment l’alchimie des deux acteurs, leur charisme et la caractérisation savoureuse qui fait tout le sel du film. To joue de la répétitivité ludique avec les trois confrontations en voiture se jouant au bluff entre les deux héros, mais installe aussi furtivement une mélancolie et langueur romantique touchante lors des rencontres entre Andy Lau et son « otage » jouée par Mung YoYo.

C’est en définitive un beau terrain de jeu narratif et sensoriel pour Johnnie To, tout comme pour un Andy Lau dont la nature transformiste initiale est moins exploitée qu’envisagé, mais offre tout de même son lot de surprises (le travestissement final). La critique et les professionnels ne s’y tromperont pas puisqu’Andy Lau remportera le prix du meilleur acteur lors des Hong Kong Film Awards 2000. 

Sorti en bluray français chez Le Chat qui fume 

dimanche 6 avril 2025

Septet : Souvenirs de Hong Kong - Qi ren yue dui, Johnnie To, Sammo Hung, Ann Hui, Patrick Tam, Yuen Woo-Ping, Ringo Lam et Tsui Hark (2020)


 7 réalisateurs, 7 regards, 7 histoires, 1 ville : Hong Kong. Initiateur du projet, Johnnie To accompagné de 6 autres réalisateurs unissent, pour la première fois, leurs talents pour composer une symphonie d'histoires en hommage à leur ville. Entièrement tourné sur pellicule, Johnnie To, Sammo Hung, Ann Hui, Patrick Tam, Yuen Woo-Ping, Ringo Lam et Tsui Hark, nous partagent leurs visions d'une ville fascinante, des années 50 à aujourd'hui.

Septet est un poignant et ambitieux film collectif voyant sept des réalisateurs les plus emblématiques du cinéma hongkongais signer un film à sketches en forme d’hommage à leur ville. Johnnie To est à l’initiative du projet et producteur, à la tête d’un prestigieux ensemble réunissant Sammo Hung, Ann Hui, Patrick Tam, Yuen Woo-Ping, Ringo Lam et Tsui Hark. L’un des défauts du film à sketches est souvent la qualité inégale de ses segments, mais Septet est clairement une belle réussite à ce niveau. C’est bien simple, hormis un Johnnie To en petite forme avec son récit des bouleversements économiques et sociaux (sur fond d’épidémie de Sras) vu depuis la table d’un dinner, les six autres parties sont de belle tenue même si le Ringo Lam un peu sage brille davantage par son émotion nostalgique que par la rugosité à laquelle nous avait habitué le réalisateur.

Un des points marquant de l’ensemble, c’est que pour le féru du cinéma hongkongais, la patte de chacun des réalisateurs est parfaitement identifiable, tant thématiquement qu’esthétiquement sur chacun des sketches avant même le nom de l’auteur visible à la fin de chacun d’eux. Sammo Hung dans L’Entraînement rappelle ses difficiles années d’apprentissage au sein de l’Opéra de Pékin, dans une sorte de condensé réussi de Painted Faces d’Alex Law (1988) qui évoquait cette période. Patrick Tam signe un merveilleux Tendre est la nuit narrant l’ultime nuit de deux jeunes amoureux tandis que la fille s’apprête à migrer en Angleterre avec ses parents. 

L’esthétique pop stylisée épouse le romantisme le plus naïf et sensuel dans un film rappelant les meilleurs moments suspendus de Nomad (1982) ou My Heart is that Eternal Rose (1988). Il est question aussi de romance, mais cette fois chargée de regret car probablement non consommée dans Le Directeur d’école d’Ann Hui. La narration entre passé et présent, la tonalité feutrée et la touche nostalgique oscille entre la Ann Hui des années 2000 (un parfum de July Rhapsody (2002) ou Une vie simple (2011) plane) et celle plus explicitement romanesque des années 80/90 (Song of the exile (1990), Eighteen Springs (1997)). 

Malgré la sensibilité forcément différente des différents artistes, une vraie cohérence se dégage du film. Les sketches suivent une progression chronologique de l’histoire de Hong Kong, mais aussi sociologique. Ainsi Retour au pays de Yuen Woo Ping prolonge le propos sur la migration de Tendre est la nuit qui le précède, mais troque la romance pour le rapprochement générationnel entre une adolescente et son grand-père maître d’art martiaux. La séparation par l’exil du sketch précédent se mue ici en cohabitation espiègle, puis belles retrouvailles célébrant la tradition locale après l’expérience de l’étranger, mais aussi l’ouverture des anciennes générations. 

C’est un temps qui passe pourtant difficile à surmonter pour le Simon Yam de La Voie de Ringo Lam, avec cette fois un exilé perdu et mélancolique dans un Hong Kong moderne au sein duquel il cherche les vestiges de son passé. Simon Yam est particulièrement touchant en bougon nostalgique se voyant reproduire le refus du présent autrefois observé chez son propre père. Le jeu de miroir en passé et présent fonctionne de manière collective (la superposition des photos anciennes des quartiers avec leur aspect contemporain) et intime lorsque Simon Yam entame un dialogue mental avec son père.

Tsui Hark signe un épilogue génialement farfelu avec Conversation profonde, name-dropping des grandes figures HK au sein d’un asile et mise en abyme absurde dans laquelle se glissent quelques éléments biographiques - notamment concernant Ann Hui apparaissant en guest au côté de Tsui Hark. Septet est un petit bijou propre à enthousiasmer les novices pour creuser l’œuvre passée de ses participants, en enchantera les connaisseurs qui retrouveront leurs icônes dans une forme artistique intacte.

Sorti en bluray français chez Metropolitan

vendredi 28 janvier 2022

Exilé - Fong juk, Johnnie To (2006)

Wo, un tueur à gages des Triades chinoises décide de tout quitter pour s’installer à Macao avec sa compagne enceinte. Quelque temps plus tard, deux de ses anciens « collègues de travail » le retrouvent, avec pour mission de l’exécuter. Mais deux autres membres de l’organisation débarquent également, avec des motifs troubles. Les deux premiers se posent alors des questions sur la tâche qu’ils doivent accomplir. Car par le passé, les cinq hommes étaient amis, et ont effectué une mission dangereuse qui a laissé des traces...

En ce milieu des années 2000, c’est un Johnnie To au sommet de son art qui s’attaque à Exilé. Depuis la fondation de sa compagnie de production Milkyway en 1996, To a brillamment repris le flambeau de ses pairs prestigieux ayant tentés l’aventure hollywoodienne (John Woo, Tsui Hark, Kirk Wong, Ringo Lam…) pour s’imposer en tant que nouveau maître du polar hongkongais, à la réalisation comme à la production. Après avoir déconstruit le polar héroïque à la John Woo avec A Hero Never Die (1998), Johnnie To réinvente le genre par des polars conceptuels où doit dominer un gimmick, un argument narratif, une atmosphère qu’il se plait à étirer sur toute la durée du film. Ce sera l’art du rebondissement en contrepoint dans le bien nommé Expect the unexpected (1998), l’intrigue minimaliste et l’atmosphère nocturne de PTU (2002), la distanciation de Fulltime Killer (2000). Le succès et l’immense reconnaissance internationale aidant (pratiquement toute la filmographie policière des années 2000 de Johnnie To a eu droit à une sortie salle en France, il eut droit à une rétrospective à la Cinémathèque française), le réalisateur se montre de plus en plus audacieux dans ces postulats et défis formels avec les virtuoses Filatures (2007) et Sparrow (2007), ou le déroutant Mad Detective (2007). 

C’est dans ce contexte où il se trouve en pleine possession de ses moyens (et où la censure chinoise n’est pas encore trop interventionniste comme ce sera le cas à partir de Drug War (2012)) qu’il réalise Exilé. Ce film est une suite/variation de The Mission (1999), LE film qui lança la hype Johnnie To en occident. The Mission posait les bases de cette narration épurée et de ce concept étiré en suivant un groupe d’hommes de main en charge de la protection d’un chef de triades.  On y observait donc dans la forme la plus retenue possible des professionnels au travail dans de multiples variations de fusillades au sein de décor à la topographie savamment étudiée. La froideur initiale s’estompait progressivement pour observer le rapprochement amical de l’équipe, au point par solidarité de se détourner de la volonté de leur employeur pour sauver l’un des leur.  

Exilé reprend presque le même groupe d’acteurs (Anthony Wong, Lam Suet, Roy Cheung, Francis Ng, Simon Yam en antagoniste) dans des emplois similaires et un point de départ qui pourrait être dans la continuité de The Mission. Notre groupe de tueurs est envoyé à Macao pour assassiner un ancien frère d’arme (Nick Cheung) qui pourrait être le compagnon qu’ils ont aidé à fuir à la fin de The Mission. Cependant les noms des personnages ont changé et leur passif personnel aussi puisqu’ils se rencontraient pour la plupart dans The Mission tandis qu’ici ils semblent avoir fait leurs premiers pas ensemble au sein des triades. On a donc ce sentiment de suite avec des protagonistes qui sont dans l’idée les mêmes, mais aussi une variation puisque les modifications déplacent les enjeux du récit par rapport à The Mission.

Le film de 1999 partait d’un exercice glacial du métier pour évoluer vers une amitié quand celle-ci est au cœur d’Exilé. Ce parti-pris installe une forme de connivence avec le spectateur qui accepte plus facilement les ruptures de ton ayant à la fois un rôle ludique et une portée émotionnelle. C’est le cas lors de la scène d’ouverture où les tueurs après s’être longuement toisé puis affrontés, s’émeuvent de la présence du bébé et de l’épouse de leur cible pour finalement l’aider à emménager. Tout comme The Mission mais en plus stylisé, Exilé consiste en une suite « d’installation » propices à de nouvelles fusillades. Le décor, l’enjeu, la portée narrative et dramatique de chaque situation tiennent autant de la prouesse visuelle que d’une perpétuelle quête recherche d’émotion. Comme évoqué plus haut le premier duel sert à retisser les liens entre les compagnons. La grande fusillade du bar rompt définitivement les attaches de nos héros avec leur milieu criminel et reprend la sécheresse en plus les codes de fusillades à la John Woo dans la manière de faire imploser un décor. 

La seconde fusillade chez le médecin prend un élément plutôt rattaché à la comédie cantonaise (l’accumulation de plusieurs groupes de personnages antagonistes se cachant les uns des autres dans un lieu clos et exigu) pour travailler l’attente, la dissimulation.  L’explosion de violence revêt une dimension poétique par les éléments de décors patiemment installés (les rideaux voltigeant aux rythmes des balles qui fusent, des belligérants qui se déplacent, l’effet de « vapeur » lors de l’impact sanglant des balles). La caractérisation minimale tient à la fois du passif de The Mission mais aussi de l’emploi récurrent et de la persona de plusieurs acteurs fétiches de Johnnie To, ce qui auréole les apartés légers et complices d’une portée supplémentaire. C’est même l’occasion de davantage les humaniser, le leader charismatique et implacable incarné par Anthony Wong se montrant ici plus vulnérable et faillible. 

Même un nouveau protagoniste s’immisce harmonieusement dans cet idéel de fraternité combattante, lors de la scène où le groupe se lie d’amitié avec un policier ayant fait ses preuves en décimant à lui seul l’ensemble des assaillants attaquant son fourgon. Le combat en plein air prend un tour ludique et respectueux quand nos héros admiratifs préfèrent enrôler le nouveau venu plutôt que l’affronter. Il y a donc une forme de belle mélancolie melvillienne rappelant toujours malgré eux ces professionnels aux armes. C’est toute la beauté de la séquence finale qui joue de tous ces registres : humour potache, vibrant sentiment d’amitié et carnage cathartique façon Peckinpah de poche. Exilé est un grand film trouvant l’équilibre parfait entre le Johnnie To formaliste expérimentateur et celui sensible laissant le mélo émerger de la maîtrise. 

Visible actuellement gratuitement sur la plateforme France TV

lundi 1 février 2021

Expect the unexpected - Fai seung dat yin, Patrick Yau (1998)

Trois malfrats maladroits débarquent de Chine pour braquer une bijouterie. Leur plan dérape et ils se réfugient par hasard dans le même immeuble où se planque une bande de dangereux criminels pistés par l’inspecteur Ken et son équipe. Mandy, la serveuse du café en face, devient le témoin principal.

Expect the Unexpected s’inscrit dans la démarche de déconstruction du polar au cœur des premières années d’existence de la Milkyway, la société de production de Johnnie To. Fondée en 1997 par Johnnie To et Wai Ka-fai, Milkyway est à ses débuts un vaste terrain d’expérimentation où la quête de réussite commercial s’équilibre avec une volonté de révéler de nouveaux talents. C’est dans cette démarche qu’en 1998, la compagnie va produire trois films qui vont contribuer à définir l’identité thématique et esthétique de Milkyway et déconstruire certains éléments du polar et plus spécifiquement hongkongais. Il s’agit de A Hero Never Dies de Johnnie To, The Longest nite et Expect the Unexpected de Patrick Yau qui chacun amènent une épure, une atmosphère et stylisation sortant des codes du cinéma de la péninsule, notamment le polar héroïque popularisé par John Woo. 

Expect the Unexpected se distingue par ses ruptures de ton entre pure dimension hard-boiled et une surprenante tonalité soap opera. C’est présent dès l’ouverture où le trivial côtoie la tension, lorsque la serveuse Mandy (YoYo Mung) s’extasie devant l’interview de Ken (Simon Yam) à la télévision tandis qu’en parallèle vont s’amorcer hold-up, course-poursuite et fusillade. La surprise c’est que c’est cette facette soap qui domine dans la caractérisation de l’équipe policière, et plus particulièrement le triangle amoureux entre Mandy, Ken et le goguenard Sam (Lau Ching-wan). Les apartés triviaux fait de discussions plus ou moins futiles sur les vies et aspirations sentimentales des uns et des autres traversent l’enquête policière et finissent par davantage intéresser le spectateur. La piqûre de rappel intervient cependant avec les morceaux de bravoures nerveux et les méfaits particulièrement brutaux des criminels que traquent nos héros. La proximité avec les personnages est renforcée dans cette veine, mais finalement aussi la crainte que l’on a pour eux face à ses sursauts de violence. Cela constitue de terrible retour au réel pour les protagonistes tant pour leurs propres vies que pour les victimes collatérales avec des éléments crus et éprouvants (viols, mort d’un bébé…).

Le film avec A Hero Never Dies et The Longest nite façonne la future famille d’habitués des productions Milkyway avec Simon Yam, Lau Ching-wan et surtout Lam Suet, petite main de l’ombre qui s’impose là en tant que second rôle de génie. Expect the Unexpected définit donc le ton de film choral qui sera à l’œuvre dans les grands films à venir tel The Mission (1999), PTU (2002), Election 1 et 2 (2005 et 2006) ou Exiled (2008). On connaît les soubresauts qui agitèrent certaines productions des premières années de Milkyway comme The Longest nite dont Johnnie To revendiqua la paternité au détriment de Patrick Yau qu’il avait pourtant recruté après leur collaboration à la télévision. 

Du coup dans Expect the Unexpected on retrouve la virtuosité de To pour gérer l’action en espace restreint, qu’il soit clos ou abandonné (l’immeuble d’ouverture, les deux interpellations motorisées aux issues différentes). Cependant la caractérisation ne fonctionne pas sur le seul style, la posture, le gimmick et des vides que le spectateur a à remplir comme chez To. Là il y a toute une vie, une gamme d’émotion et d’espérances (notamment amoureuse) très concrètes qui se devinent par un regard, un dialogue à double sens ou un comportement contradictoire. 

L’amour secret de Marcy (Ruby Wong) pour un collègue, Sam jouant les entremetteurs pour celle dont il est amoureux sont des éléments qui créent un espace de vie plus grand que ce qui est juste montré à l’écran. Cela passera par le dialogue mais aussi la seule image, comme Ken voyant son gilet criblé de balle et réfléchissant à sa vie ne tenant qu’à un fil pour dans la scène suivante tenter sa chance amoureuse – alors qu’il était initialement si froid. On peut alors se demander si cette sécheresse moins prononcée ne viendrait peut-être pas aussi de Patrick Yau (qui retournera à l’anonymat de la télévision après ses démêlées avec To) malgré les déclarations de To. Toujours est-il qu’entre les montées de tension du polar et les hasards de la vie qu’il sait faire exister pour ses personnages, Expect the Unexpected tient les promesses de son titre jusqu’au bout

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Spectrum Films

mercredi 12 février 2014

The Mission - Cheong fo, Johnnie To (1999)

Monsieur Lung, un chef de triade respecté vient tout juste d'échapper à un assassinat qui le visait, dans le restaurant de Gros Cheung, le Superbowl. Afin de jouer la carte de la discrétion pour retrouver le commanditaire de cette tentative de meurtre, il décide de se passer de son bras droit, Franck, et fait appel à Curtis, un de ses anciens hommes de main devenu depuis simple coiffeur. Lorsque celui-ci arrive au bureau de Lung, il se voit charger d'une importante mission : suivre le parrain nuit et jour. Et pour ce faire, il devra faire équipe avec d'autres cracks, son ami James, Mike, ainsi que Roy et son jeune protégé Shin. Mais après une nouvelle tentative d'assassinat qu'ils font échouer de justesse, des tensions naissent dans le groupe.

Johnnie To signe peut-être son polar le plus brillant avec The Mission, film représentant un premier aboutissement de sa carrière. Réalisateur touche à tout dans la première partie de sa carrière (dont le génial Heroic trio (1993) aux antipodes de la suite de sa carrière où Maggie Cheung, Anita Mui et Michelle Yeoh jouent les super héroïnes), Johnnie To décide en 1996 de se réorienter vers des œuvres plus personnelles en fondant sa société de production Milkyway. Dès lors il alterne films commerciaux (sa carrière dans la grosse comédie cantonaise restant méconnue en occident) dont le succès permet de financer des titres moins accessibles où le polar deviendra son genre de prédilection. Tour à tour à la réalisation, au scénario ou à la production mais toujours fortement impliqué, To y impose une patte singulière qui s'affine avec de grandes réussites comme The Longest Nite (1997) de Patrick Yau ou Beyond Hypothermia (1996) de Patrick Leung pour conduire au premier grand classique que constitue The Mission.

Johnnie To s'éloigne là en tout point du polar hongkongais tel qu'il fut définit dans les 80's et notamment John Woo et son Syndicat du crime. On oublie là les flingueurs chevaleresques, les gunfights démesurés aux munitions illimitées et le mélodrame exacerbé. A la place, un pitch minimaliste (cinq hommes de mains protègent un chef de triades menacés de mort), des personnages aux contours restreints et des scènes d’actions stylisées dont l'épure découlent des choix précités. Johnnie To en éliminant tout le superflu propose une œuvre où l'on retrouve dans sa veine la plus pure la définition du héros "à l'ancienne", taiseux, professionnel et ne révélant sa personnalité que dans l'action. On se situe là au croisement du samouraï et du gangster échappé de Melville (le Delon du Samouraï justement) où notre groupe d'homme de main se renifle, se jauge et finit par s'apprécier une fois que chacun aura fait ses preuves en situation et gagné le respect des autres.

Ainsi la première entrevue en tête à tête est absolument glaciale, le premier gunfight montrant un individualisme et une division qui conduira au premier accrochage entre Curtis (Anthony Wong) et Roy (Francis Ng) avant qu'un coup de pouce du premier adoucisse le second. Johnnie To caractérise son groupe de personnage de façon brillante, par la gestuelle pour signaler l'anxiété de Roy, le détail loufoque pour la bonhomie de James (Lam Suet bâfrant ses cacahouètes à tout moment), l'attitude calme et stoïque signifiant la nature de leader de Curtis. Les détails sur leurs passé et leur liens sont minimes et se restreignent au strict nécessaire, le rôle de chacun se définissant par ses actes et dans l'action.

Là aussi le traitement du réalisateur est très original. Chaque morceaux de bravoures jouent sur les espaces clos et /ou l'immobilisme avec un brillant gunfight dans une ruelle étroite où nos héros sont pris pour cible pour un sniper. Les plans sur le tireur sont furtifs, To s'attardant plus sur les réactions et les déplacements des protagonistes, l'énergie naissant plus du déploiement de leur capacité que de l'opposition avec un adversaire indistinct. Le procédé est étendu de façon plus virtuoses encore dans la mémorable séquence du centre commercial.

Les adversaires restent pratiquement invisibles sous le feu des balles du groupe, ceux qu'on verra apparaître sont éliminés avec une brièveté dévastatrice et une nouvelle fois l'émerveillement vient de l'organisation impressionnante de nos professionnels , Johnnie To les déployant dans l'espace avec une rigueur géométrique aussi irréaliste que stylisée. La complicité et l'amitié communes naissent aussi par le geste grâce à quelques interludes ludiques où chacun se déride (la partie de foot dans la salle d'attente, les cigarettes piégées). Lorsque ces liens seront mis à l'épreuve lors de l'épilogue, tous ces éléments déployés en filigrane amènent une vraie émotion et tension quant au sort des héros confrontés à un cruel dilemme.

Pas d'épanchements pour finir, To misant sur notre sens de l'observation et les manières discrètes de ses professionnels pour nous faire comprendre l'issue. Une grande réussite où l'amitié virile se dissimule sous une froideur de façade (et le score synthétique de Chung Chi-wing). To en donnera une suite/variation tout aussi forte avec Exilé (2006).

Sorti en dvd zone 2 français chez TF1 Vidéo