Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Ancien capitaine des forces spéciales placardisé pour ses
prises de risques en tant que négociateur, l'inspecteur Ho Sheung-sang est
appelé sur le toit d'un immeuble à la suite d'un hold-up s'achevant en prise
d'otage. En guise de revendication, le malfaiteur, cancéreux en phase
terminale, invite Ho à un jeu durant 72 heures. Un jeu du chat et de la souris
fait de manipulations et de faux-semblants dont l'enjeu pourrait bien être la
vengeance.
Sans être un opus majeur de cette période, Running out of
time témoigne clairement de l’ébullition créative de Johnnie To en cette
fin des années 90. Placé entre les classiques que le réalisateur aligne à ce
moment-là (The Odd One Dies (1997), A Hero Never Dies(1997), Expect the Unexpected (1998), The Longest Nite (1998) qui précèdent, The Mission (1999) à suivre, excusez du peu) Running Out of Time en possède
toutes les qualités mais de manière un peu lissée. Comme toujours à Hong Kong l’argument
initial se dilue dans une gestation mouvementée, mais découlant malgré tout sur
un résultat miraculeusement cohérent.
L’idée de départ est d’avoir la star Andy
Lau dans le rôle d’un méchant féru de déguisement et en quête de vengeance. A
cela s’ajoute un jeu de chat et de la souris lorgnant sur le Heatde Michael
Mann (1995) pour montrer l’opposition et l’alliance fragile entre le
gendarme (joué par Lau Ching-wan) et le voleur Andy Lau. Ce dernier semblant
faire machine arrière sur la noirceur initiale de son personnage, les Français Julien
Carbon et Laurent Courtiaud révisent à plusieurs reprises leur copie au
scénario pour un tournage qui s’étalera sur près de neuf mois – en plus de ces atermoiements
d’écriture, les tournées d’Andy Lau mettent en pause à plusieurs reprises la
production.
Cette improvisation sert en définitive le film dans sa
nature longtemps imprévisible quant aux intentions d’Andy Lau. Il semble
afficher un plan vengeur au long cours mais nébuleux jouant sur le chaos alors
qu’à l’inverse Lau Ching-wan en flic négociateur fait montre d’une psychologie
et d’un process le sortant des situations les plus périlleuses. Andy Lau est
trahi par son corps car souffrant d’un cancer en phase terminale, de façon plus
triviale Lau Ching-wan l’est lui par sa hiérarchie incompétente n’ayant pas sa rigueur.
Les deux professionnels se jaugent, s’affrontent et s’allient face à une menace
criminelle plus vaste et composent un des plus fameux duos de la filmographie
de Johnnie To. L’action est en définitive assez rare et c’est vraiment l’alchimie
des deux acteurs, leur charisme et la caractérisation savoureuse qui fait tout
le sel du film. To joue de la répétitivité ludique avec les trois confrontations
en voiture se jouant au bluff entre les deux héros, mais installe aussi
furtivement une mélancolie et langueur romantique touchante lors des rencontres
entre Andy Lau et son « otage » jouée par Mung YoYo.
C’est en définitive un beau terrain de jeu narratif et
sensoriel pour Johnnie To, tout comme pour un Andy Lau dont la nature transformiste
initiale est moins exploitée qu’envisagé, mais offre tout de même son lot de surprises
(le travestissement final). La critique et les professionnels ne s’y tromperont
pas puisqu’Andy Lau remportera le prix du meilleur acteur lors des Hong Kong
Film Awards 2000.
7 réalisateurs, 7 regards, 7 histoires, 1 ville : Hong
Kong. Initiateur du projet, Johnnie To accompagné de 6 autres réalisateurs
unissent, pour la première fois, leurs talents pour composer une symphonie
d'histoires en hommage à leur ville. Entièrement tourné sur pellicule, Johnnie
To, Sammo Hung, Ann Hui, Patrick Tam, Yuen Woo-Ping, Ringo Lam et Tsui Hark,
nous partagent leurs visions d'une ville fascinante, des années 50 à
aujourd'hui.
Septet est un poignant et ambitieux film collectif
voyant sept des réalisateurs les plus emblématiques du cinéma hongkongais
signer un film à sketches en forme d’hommage à leur ville. Johnnie To est à l’initiative
du projet et producteur, à la tête d’un prestigieux ensemble réunissant Sammo
Hung, Ann Hui, Patrick Tam, Yuen Woo-Ping, Ringo Lam et Tsui Hark. L’un des
défauts du film à sketches est souvent la qualité inégale de ses segments, mais
Septet est clairement une belle réussite à ce niveau. C’est bien simple, hormis
un Johnnie To en petite forme avec son récit des bouleversements économiques et
sociaux (sur fond d’épidémie de Sras) vu depuis la table d’un dinner,
les six autres parties sont de belle tenue même si le Ringo Lam un peu sage
brille davantage par son émotion nostalgique que par la rugosité à laquelle
nous avait habitué le réalisateur.
Un des points marquant de l’ensemble, c’est que pour le féru
du cinéma hongkongais, la patte de chacun des réalisateurs est parfaitement
identifiable, tant thématiquement qu’esthétiquement sur chacun des sketches
avant même le nom de l’auteur visible à la fin de chacun d’eux. Sammo Hung dans
L’Entraînement rappelle ses difficiles années d’apprentissage au sein de
l’Opéra de Pékin, dans une sorte de condensé réussi de Painted Faces d’Alex
Law (1988) qui évoquait cette période. Patrick Tam signe un merveilleux Tendre
est la nuit narrant l’ultime nuit de deux jeunes amoureux tandis que la fille s’apprête
à migrer en Angleterre avec ses parents.
L’esthétique pop stylisée épouse le
romantisme le plus naïf et sensuel dans un film rappelant les meilleurs moments
suspendus de Nomad(1982) ou My Heart is that Eternal Rose
(1988). Il est question aussi de romance, mais cette fois chargée de regret car
probablement non consommée dans Le Directeur d’école d’Ann Hui. La narration
entre passé et présent, la tonalité feutrée et la touche nostalgique oscille
entre la Ann Hui des années 2000 (un parfum de July Rhapsody (2002) ou Une
vie simple (2011) plane) et celle plus explicitement romanesque des années
80/90 (Song of the exile (1990), Eighteen Springs (1997)).
Malgré la sensibilité forcément différente des différents
artistes, une vraie cohérence se dégage du film. Les sketches suivent une
progression chronologique de l’histoire de Hong Kong, mais aussi sociologique.
Ainsi Retour au pays de Yuen Woo Ping prolonge le propos sur la
migration de Tendre est la nuit qui le précède, mais troque la romance
pour le rapprochement générationnel entre une adolescente et son grand-père
maître d’art martiaux. La séparation par l’exil du sketch précédent se mue ici
en cohabitation espiègle, puis belles retrouvailles célébrant la tradition
locale après l’expérience de l’étranger, mais aussi l’ouverture des anciennes
générations.
C’est un temps qui passe pourtant difficile à surmonter pour le
Simon Yam de La Voie de Ringo Lam, avec cette fois un exilé perdu et
mélancolique dans un Hong Kong moderne au sein duquel il cherche les vestiges
de son passé. Simon Yam est particulièrement touchant en bougon nostalgique se
voyant reproduire le refus du présent autrefois observé chez son propre père.
Le jeu de miroir en passé et présent fonctionne de manière collective (la
superposition des photos anciennes des quartiers avec leur aspect contemporain)
et intime lorsque Simon Yam entame un dialogue mental avec son père.
Tsui Hark signe un épilogue génialement farfelu avec Conversation
profonde, name-dropping des grandes figures HK au sein d’un asile et mise
en abyme absurde dans laquelle se glissent quelques éléments biographiques - notamment
concernant Ann Hui apparaissant en guest au côté de Tsui Hark. Septet
est un petit bijou propre à enthousiasmer les novices pour creuser l’œuvre passée
de ses participants, en enchantera les connaisseurs qui retrouveront leurs
icônes dans une forme artistique intacte.
Wo, un tueur à gages des Triades chinoises décide de tout
quitter pour s’installer à Macao avec sa compagne enceinte. Quelque temps plus
tard, deux de ses anciens « collègues de travail » le retrouvent, avec pour
mission de l’exécuter. Mais deux autres membres de l’organisation débarquent
également, avec des motifs troubles. Les deux premiers se posent alors des
questions sur la tâche qu’ils doivent accomplir. Car par le passé, les cinq
hommes étaient amis, et ont effectué une mission dangereuse qui a laissé des
traces...
En ce milieu des années 2000, c’est un Johnnie To au sommet
de son art qui s’attaque à Exilé. Depuis la fondation de sa compagnie de
production Milkyway en 1996, To a brillamment repris le flambeau de ses pairs
prestigieux ayant tentés l’aventure hollywoodienne (John Woo, Tsui Hark, Kirk
Wong, Ringo Lam…) pour s’imposer en tant que nouveau maître du polar
hongkongais, à la réalisation comme à la production. Après avoir déconstruit le
polar héroïque à la John Woo avec A Hero Never Die (1998), Johnnie To réinvente
le genre par des polars conceptuels où doit dominer un gimmick, un argument
narratif, une atmosphère qu’il se plait à étirer sur toute la durée du film. Ce
sera l’art du rebondissement en contrepoint dans le bien nommé Expect the unexpected (1998), l’intrigue minimaliste et l’atmosphère nocturne de PTU
(2002), la distanciation de Fulltime Killer (2000). Le succès et l’immense
reconnaissance internationale aidant (pratiquement toute la filmographie policière
des années 2000 de Johnnie To a eu droit à une sortie salle en France, il eut
droit à une rétrospective à la Cinémathèque française), le réalisateur se
montre de plus en plus audacieux dans ces postulats et défis formels avec les
virtuoses Filatures (2007) et Sparrow (2007), ou le déroutant Mad
Detective (2007).
C’est dans ce contexte où il se trouve en pleine possession
de ses moyens (et où la censure chinoise n’est pas encore trop
interventionniste comme ce sera le cas à partir de Drug War (2012)) qu’il
réalise Exilé. Ce film est une suite/variation de The Mission
(1999), LE film qui lança la hype Johnnie To en occident. The Mission
posait les bases de cette narration épurée et de ce concept étiré en suivant un
groupe d’hommes de main en charge de la protection d’un chef de triades.On y observait donc dans la forme la plus
retenue possible des professionnels au travail dans de multiples variations de
fusillades au sein de décor à la topographie savamment étudiée. La froideur
initiale s’estompait progressivement pour observer le rapprochement amical de l’équipe,
au point par solidarité de se détourner de la volonté de leur employeur pour
sauver l’un des leur.
Exilé reprend presque le même groupe d’acteurs
(Anthony Wong, Lam Suet, Roy Cheung, Francis Ng, Simon Yam en antagoniste) dans
des emplois similaires et un point de départ qui pourrait être dans la
continuité de The Mission. Notre groupe de tueurs est envoyé à Macao
pour assassiner un ancien frère d’arme (Nick Cheung) qui pourrait être le
compagnon qu’ils ont aidé à fuir à la fin de The Mission. Cependant les
noms des personnages ont changé et leur passif personnel aussi puisqu’ils se
rencontraient pour la plupart dans The Mission tandis qu’ici ils
semblent avoir fait leurs premiers pas ensemble au sein des triades. On a donc
ce sentiment de suite avec des protagonistes qui sont dans l’idée les mêmes,
mais aussi une variation puisque les modifications déplacent les enjeux du
récit par rapport à The Mission.
Le film de 1999 partait d’un exercice glacial du métier pour
évoluer vers une amitié quand celle-ci est au cœur d’Exilé. Ce parti-pris
installe une forme de connivence avec le spectateur qui accepte plus facilement
les ruptures de ton ayant à la fois un rôle ludique et une portée émotionnelle.
C’est le cas lors de la scène d’ouverture où les tueurs après s’être longuement
toisé puis affrontés, s’émeuvent de la présence du bébé et de l’épouse de leur
cible pour finalement l’aider à emménager. Tout comme The Mission mais
en plus stylisé, Exilé consiste en une suite « d’installation »
propices à de nouvelles fusillades. Le décor, l’enjeu, la portée narrative et
dramatique de chaque situation tiennent autant de la prouesse visuelle que d’une
perpétuelle quête recherche d’émotion. Comme évoqué plus haut le premier duel
sert à retisser les liens entre les compagnons. La grande fusillade du bar
rompt définitivement les attaches de nos héros avec leur milieu criminel et
reprend la sécheresse en plus les codes de fusillades à la John Woo dans la
manière de faire imploser un décor.
La seconde fusillade chez le médecin prend
un élément plutôt rattaché à la comédie cantonaise (l’accumulation de plusieurs
groupes de personnages antagonistes se cachant les uns des autres dans un lieu clos
et exigu) pour travailler l’attente, la dissimulation. L’explosion de violence revêt une dimension
poétique par les éléments de décors patiemment installés (les rideaux
voltigeant aux rythmes des balles qui fusent, des belligérants qui se déplacent,
l’effet de « vapeur » lors de l’impact sanglant des balles). La
caractérisation minimale tient à la fois du passif de The Mission mais
aussi de l’emploi récurrent et de la persona de plusieurs acteurs fétiches de
Johnnie To, ce qui auréole les apartés légers et complices d’une portée
supplémentaire. C’est même l’occasion de davantage les humaniser, le leader
charismatique et implacable incarné par Anthony Wong se montrant ici plus
vulnérable et faillible.
Même un nouveau protagoniste s’immisce harmonieusement dans
cet idéel de fraternité combattante, lors de la scène où le groupe se lie d’amitié
avec un policier ayant fait ses preuves en décimant à lui seul l’ensemble des
assaillants attaquant son fourgon. Le combat en plein air prend un tour ludique
et respectueux quand nos héros admiratifs préfèrent enrôler le nouveau venu
plutôt que l’affronter. Il y a donc une forme de belle mélancolie melvillienne rappelant
toujours malgré eux ces professionnels aux armes. C’est toute la beauté de la
séquence finale qui joue de tous ces registres : humour potache, vibrant
sentiment d’amitié et carnage cathartique façon Peckinpah de poche. Exilé est
un grand film trouvant l’équilibre parfait entre le Johnnie To formaliste
expérimentateur et celui sensible laissant le mélo émerger de la maîtrise.
Visible actuellement gratuitement sur la plateforme France TV
Trois malfrats
maladroits débarquent de Chine pour braquer une bijouterie. Leur plan dérape et
ils se réfugient par hasard dans le même immeuble où se planque une bande de
dangereux criminels pistés par l’inspecteur Ken et son équipe. Mandy, la
serveuse du café en face, devient le témoin principal.
Expect the Unexpected
s’inscrit dans la démarche de déconstruction du polar au cœur des premières
années d’existence de la Milkyway, la société de production de Johnnie To. Fondée
en 1997 par Johnnie To et Wai Ka-fai, Milkyway est à ses débuts
un vaste terrain d’expérimentation où la quête de réussite commercial s’équilibre
avec une volonté de révéler de nouveaux talents. C’est dans cette démarche qu’en
1998, la compagnie va produire trois films qui vont contribuer à définir l’identité
thématique et esthétique de Milkyway et déconstruire certains éléments du polar
et plus spécifiquement hongkongais. Il s’agit de A Hero Never Dies de Johnnie To, The Longest nite et Expect
the Unexpected de Patrick Yau qui chacun amènent une épure, une atmosphère
et stylisation sortant des codes du cinéma de la péninsule, notamment le polar
héroïque popularisé par John Woo.
Expect the Unexpected
se distingue par ses ruptures de ton entre pure dimension hard-boiled et une
surprenante tonalité soap opera. C’est
présent dès l’ouverture où le trivial côtoie la tension, lorsque la serveuse
Mandy (YoYo Mung) s’extasie devant l’interview de Ken (Simon Yam) à la
télévision tandis qu’en parallèle vont s’amorcer hold-up, course-poursuite et
fusillade. La surprise c’est que c’est cette facette soap qui domine dans la
caractérisation de l’équipe policière, et plus particulièrement le triangle
amoureux entre Mandy, Ken et le goguenard Sam (Lau Ching-wan). Les apartés
triviaux fait de discussions plus ou moins futiles sur les vies et aspirations
sentimentales des uns et des autres traversent l’enquête policière et finissent par davantage intéresser le spectateur. La piqûre de rappel intervient cependant avec
les morceaux de bravoures nerveux et les méfaits particulièrement brutaux des
criminels que traquent nos héros. La proximité avec les personnages est
renforcée dans cette veine, mais finalement aussi la crainte que l’on a pour
eux face à ses sursauts de violence. Cela constitue de terrible retour au réel
pour les protagonistes tant pour leurs propres vies que pour les victimes
collatérales avec des éléments crus et éprouvants (viols, mort d’un bébé…).
Le film avec A Hero
Never Dies et The Longest nite
façonne la future famille d’habitués des productions Milkyway avec Simon Yam, Lau
Ching-wan et surtout Lam Suet, petite main de l’ombre qui s’impose là en tant
que second rôle de génie. Expect the
Unexpected définit donc le ton de film choral qui sera à l’œuvre dans les
grands films à venir tel The Mission
(1999), PTU (2002), Election 1 et 2 (2005 et 2006) ou Exiled
(2008). On connaît les soubresauts qui agitèrent certaines productions des
premières années de Milkyway comme The
Longest nite dont Johnnie To revendiqua la paternité au détriment de
Patrick Yau qu’il avait pourtant recruté après leur collaboration à la
télévision.
Du coup dans Expect the
Unexpected on retrouve la virtuosité de To pour gérer l’action en espace
restreint, qu’il soit clos ou abandonné (l’immeuble d’ouverture, les deux interpellations
motorisées aux issues différentes). Cependant la caractérisation ne fonctionne
pas sur le seul style, la posture, le gimmick et des vides que le spectateur a
à remplir comme chez To. Là il y a toute une vie, une gamme d’émotion et d’espérances
(notamment amoureuse) très concrètes qui se devinent par un regard, un dialogue
à double sens ou un comportement contradictoire.
L’amour secret de Marcy (Ruby
Wong) pour un collègue, Sam jouant les entremetteurs pour celle dont il est
amoureux sont des éléments qui créent un espace de vie plus grand que ce qui
est juste montré à l’écran. Cela passera par le dialogue mais aussi la seule
image, comme Ken voyant son gilet criblé de balle et réfléchissant à sa vie ne
tenant qu’à un fil pour dans la scène suivante tenter sa chance amoureuse –
alors qu’il était initialement si froid. On peut alors se demander si cette
sécheresse moins prononcée ne viendrait peut-être pas aussi de Patrick Yau (qui
retournera à l’anonymat de la télévision après ses démêlées avec To) malgré les
déclarations de To. Toujours est-il qu’entre les montées de tension du polar et
les hasards de la vie qu’il sait faire exister pour ses personnages, Expect the
Unexpected tient les promesses de son titre jusqu’au bout
Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Spectrum Films
Monsieur Lung, un chef de triade
respecté vient tout juste d'échapper à un assassinat qui le visait, dans
le restaurant de Gros Cheung, le Superbowl. Afin de jouer la carte de
la discrétion pour retrouver le commanditaire de cette tentative de
meurtre, il décide de se passer de son bras droit, Franck, et fait appel
à Curtis, un de ses anciens hommes de main devenu depuis simple
coiffeur. Lorsque celui-ci arrive au bureau de Lung, il se voit charger
d'une importante mission : suivre le parrain nuit et jour. Et pour ce
faire, il devra faire équipe avec d'autres cracks, son ami James, Mike,
ainsi que Roy et son jeune protégé Shin. Mais après une nouvelle
tentative d'assassinat qu'ils font échouer de justesse, des tensions
naissent dans le groupe.
Johnnie To signe peut-être son polar le plus brillant avec The Mission,
film représentant un premier aboutissement de sa carrière. Réalisateur
touche à tout dans la première partie de sa carrière (dont le génial Heroic trio
(1993) aux antipodes de la suite de sa carrière où Maggie Cheung, Anita
Mui et Michelle Yeoh jouent les super héroïnes), Johnnie To décide en
1996 de se réorienter vers des œuvres plus personnelles en fondant sa
société de production Milkyway. Dès lors il alterne films commerciaux
(sa carrière dans la grosse comédie cantonaise restant méconnue en
occident) dont le succès permet de financer des titres moins accessibles
où le polar deviendra son genre de prédilection. Tour à tour à la
réalisation, au scénario ou à la production mais toujours fortement
impliqué, To y impose une patte singulière qui s'affine avec de grandes
réussites comme The Longest Nite (1997) de Patrick Yau ou Beyond Hypothermia (1996) de Patrick Leung pour conduire au premier grand classique que constitue The Mission.
Johnnie To s'éloigne là en tout point du polar hongkongais tel qu'il fut définit dans les 80's et notamment John Woo et son Syndicat du crime.
On oublie là les flingueurs chevaleresques, les gunfights démesurés aux
munitions illimitées et le mélodrame exacerbé. A la place, un pitch
minimaliste (cinq hommes de mains protègent un chef de triades menacés
de mort), des personnages aux contours restreints et des scènes
d’actions stylisées dont l'épure découlent des choix précités. Johnnie
To en éliminant tout le superflu propose une œuvre où l'on retrouve dans
sa veine la plus pure la définition du héros "à l'ancienne", taiseux,
professionnel et ne révélant sa personnalité que dans l'action. On se
situe là au croisement du samouraï et du gangster échappé de Melville
(le Delon du Samouraï justement)
où notre groupe d'homme de main se renifle, se jauge et finit par
s'apprécier une fois que chacun aura fait ses preuves en situation et
gagné le respect des autres.
Ainsi la première entrevue en tête à tête
est absolument glaciale, le premier gunfight montrant un individualisme
et une division qui conduira au premier accrochage entre Curtis (Anthony
Wong) et Roy (Francis Ng) avant qu'un coup de pouce du premier
adoucisse le second. Johnnie To caractérise son groupe de personnage de
façon brillante, par la gestuelle pour signaler l'anxiété de Roy, le
détail loufoque pour la bonhomie de James (Lam Suet bâfrant ses
cacahouètes à tout moment), l'attitude calme et stoïque signifiant la
nature de leader de Curtis. Les détails sur leurs passé et leur liens
sont minimes et se restreignent au strict nécessaire, le rôle de chacun
se définissant par ses actes et dans l'action.
Là aussi le
traitement du réalisateur est très original. Chaque morceaux de
bravoures jouent sur les espaces clos et /ou l'immobilisme avec un
brillant gunfight dans une ruelle étroite où nos héros sont pris pour
cible pour un sniper. Les plans sur le tireur sont furtifs, To
s'attardant plus sur les réactions et les déplacements des
protagonistes, l'énergie naissant plus du déploiement de leur capacité
que de l'opposition avec un adversaire indistinct. Le procédé est étendu
de façon plus virtuoses encore dans la mémorable séquence du centre
commercial.
Les adversaires restent pratiquement invisibles sous le feu
des balles du groupe, ceux qu'on verra apparaître sont éliminés avec une
brièveté dévastatrice et une nouvelle fois l'émerveillement vient de
l'organisation impressionnante de nos professionnels , Johnnie To les
déployant dans l'espace avec une rigueur géométrique aussi irréaliste
que stylisée. La complicité et l'amitié communes naissent aussi par le
geste grâce à quelques interludes ludiques où chacun se déride (la
partie de foot dans la salle d'attente, les cigarettes piégées). Lorsque
ces liens seront mis à l'épreuve lors de l'épilogue, tous ces éléments
déployés en filigrane amènent une vraie émotion et tension quant au sort
des héros confrontés à un cruel dilemme.
Pas d'épanchements pour finir,
To misant sur notre sens de l'observation et les manières discrètes de
ses professionnels pour nous faire comprendre l'issue. Une grande
réussite où l'amitié virile se dissimule sous une froideur de façade (et
le score synthétique de Chung Chi-wing). To en donnera une
suite/variation tout aussi forte avec Exilé (2006).