Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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jeudi 4 juillet 2024

Le Kid de Cincinnati - The Cincinnati Kid, Norman Jewison (1965)


 Eric Stoner, surnommé le « Kid de Cincinnati », est un as du poker de La Nouvelle-Orléans. Shooter, son manager, contacte un organisateur de tournoi, Slade, pour mettre sur pied une rencontre au sommet entre lui et le vieux Lancey Howard, un maître incontesté et reconnu du poker.

 Le Kid de Cincinnati est la dernière (avec Nevada Smith de Henry Hathaway et La Canonnière du Yang-Tse de Robert Wise l’année suivante) interprétation de Steve McQueen dans un emploi de « rookie », de jeune chien fou et/ou arrogant se heurtant à une certaine réalité du monde. Avec le succès de Bullitt et L’Affaire Thomas Crown (les deux en 1968) viendra le temps du mâle alpha séducteur et charismatique dont se dessinaient déjà les contours dans ses rôles précédents. Il interprète ici le « Kid », jeune surdoué du poker cherchant à se faire une place au somment en affrontant Lancey Howard (Edward G. Robinson), maître vieillissant mais indéboulonnable du jeu.

Le film fut pour Norman Jewison l’occasion de sortir des comédies pour lesquelles il était identifié en début de carrière, pour le mettre sur les rails de productions plus ambitieuses pour les années à venir. Il remplace un Sam Peckinpah (qui retrouvera McQueen pour Junior Bonner et Guet-Apens) qui débuta le tournage mais fut renvoyé au bout de quelques jours. Son choix de filmer en noir et blanc (afin de donner une patine années 30 en rapport avec la période de l’intrigue) et de corser la facette érotique irrita le producteur Martin Ransohoff qui fit le choix de le congédier. Le scénario est construit sur une longue mise en place des personnages et enjeux avant de déboucher sur un haletant climax voyant le duel entre le Kid et Lancey. Le trio de personnages principaux articule une dynamique observant les différents stades de la carrière d’un joueur de poker.

Le Kid végète encore dans les bas-fonds (la partie d’ouverture virant au pugilat) malgré une réputation qui le précède, et son ambition démesurée vacille encore face à la tentation d’une vie amoureuse plus apaisée auprès de la douce Christiane (Tuesday Weld). McQueen exprime très bien ce mélange de froideur et de douceur, le petit ami tendre pouvant basculer en un instant dans une raideur glaciale si les attentes de son aimée font obstacles à ses projets. Le mentor Shooter (Karl Malden) est une sorte de projection d’un avenir raté pour le Kid, déclassé depuis une défaite humiliante face à Lancey et mal marié à Melba (Ann-Margret), femme légère semblant avoir jeté son dévolu sur lui en des heures plus glorieuses. L’environnement faussement luxueux et étriqué du couple, leur manque de communication, semble tisser le futur d’une union née dans le milieu vicié et insincère du poker. Enfin nous trouvons Lancey, détaché de tout et dévoué à son art, filmé par Jewison dans un alliage de prestance et de solitude (le long plan le figeant seul à l’image avant la partie alors que le Kid vient de saluer toute l’assemblée chaleureusement). Il s’est délesté avec l’âge des dernières tentations susceptibles de le distraire (la tirade au Kid sur la gêne que représente les femmes et une relation suivie), et n’existe désormais plus que pour briser ses adversaires, puis les écraser de son dédain à coups de bons mots.

Jewison resserre progressivement le cadre du récit, comme pour nous faire évoluer justement entre les possibles que représentent les trois personnages, leur rapport au monde. L’énergie cosmopolite et l’urgence de la Nouvelle-Orléans par le prisme de ses rues, ses salles de jeux grouillantes passent par le Kid. Les frustrations et les égos meurtris s’agitent dans l’intimité du foyer pour Shooter et Slade (Rip Torn), nanti ne pouvant étendre sa domination de classe sur la table de poker. Le huis-clos final nous fait entrer dans le pur monde du jeu, des faux-semblants et du duel que l’on pense appartenir à tous les protagonistes, mais qui est avant tout celui-de Lancey. Norman Jewison signe un morceau de bravoure virtuose où les rudiments de poker suffisent à la compréhension, le bluff et l’intimidation manifeste passant par la gestuelle, les jeux de regards, hésitants pour certains et froid jusqu’à la déshumanisation pour d’autres. Les voix et regard déterminés capturés par Jewison expriment tout l’ascendant du Kid et Lancey sur leurs faire-valoir, avant que la table n’appartienne plus qu’à eux.

Les cadrages, le montage et l’intensité sobre de McQueen font passer toute une gamme d’émotion avec peu, notamment les micros-évènements qui amènent le Kid à soupçonner Shooter de fausser la partie. La dernière main fait basculer la table en véritable espace mental, la photo de Philip H. Lathrop estompant les contours de la pièce pour ne plus qu’éclairer les visages captivés par le spectacle et y projetant leurs propres névroses. Jewison nous avait en réalité habilement préparé à l’issue - le Kid ayant perdu de sa « pureté » initiale tout en ne se pliant pas à l’ascétisme de Lancey - mais celle-ci s’avère néanmoins implacable, faisant tomber de son piédestal l’un des deux joueurs – appuyé par la tournure différente de l’énième jeu avec le jeune laveur de chaussure. Entre le rookie, le raté et le vieux sage, quelle est l’étape suivante attendant le Kid ? La question reste ouverte lors de la conclusion sobre. 

Sorti en bluray français chez Warner

jeudi 4 février 2016

Miss Pinkerton - Lloyd Bacon (1931)

L'infirmière Adams (Joan Blondell) est appelée au service d'une vieille femme dont le neveu vient de se suicider. Elle est chargée par l'inspecteur de police soupçonnant un meurtre (George Brent) d'espionner les faits et gestes des habitants...

Les films Pré-Code auront souvent célébrés l'émancipation de la femme, en faisant des figure en quête d'indépendance même si celle-ci les faisait passer par un chemin criminel (Blondie Johnson (1933)) ou une certaine déshumanisation dans l'ambition (Baby Face (1933)). Miss Pinkerton participe de manière plus légère à ce mouvement avec son personnage d'apprentie enquêtrice damnant le pion à la police. L'infirmière Adams (Joan Blondell) s'ennuie dans le quotidien monotone de l'hôpital voit une occasion d'égayer cette morne existence lorsqu'elle est appelée au chevet d'une vieille dame dont le neveu vient de se suicider tragiquement. Seulement quelques indices laissent supposer un meurtre et l'inspecteur (George Brent) va faire d'elle son agent infiltré pour tirer les choses au clair.

Lloyd Bacon tisse habilement le mystère à travers l'attitude suspecte d'absolument tous les personnages, du majordome au médecin en passant par la vieille tante elle-même. A cela s'ajoute une atmosphère gothique oppressante qui dénote avec la légèreté du ton, la photo stylisée de Barney McGill magnifiant le décor de Jack Okey avec des jeux d'ombres superbe lorsqu'y défilent des silhouettes nocturnes anonymes. L'aspect comédie est joliment mené aussi avec une Joan Blondell toujours aussi attachante et gouailleuse et qui forme un beau duo avec George Brent, loin de ses rôles de mâle viril et qui incarne ici un mentor tâtonnant et guère fin limier. L'ambiance est donc bien posée mais malheureusement l'enquête est assez laborieuse et peu palpitante malgré la courte durée du film et finalement le script ne met guère en valeur son argument d'enquête au féminin.

Jamais Joan Blondell ne fait preuve de déduction ou de sens de l'observation, traversant le film sans peser sur l'affaire dont la résolution repose presque sur le hasard. Pire, l'héroïne sombre dans le cliché du personnage féminin en détresse hurlant au moindre danger, le courage étant aussi ténu que les talents de détective. Dommage au vu de l'abattage de Joan Blondell pétillante de bout en bout (et qui comme à son habitude dans le Pré-Code nous offre une affriolante petite scène en nuisette). Sur un postulat voisin, mieux vaut voir l'excellent L'Ange Blanc (1931)de William A. Wellman.

 Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

mardi 22 décembre 2015

Le Lys de Brooklyn - A Tree Grows in Brooklyn, Elia Kazan (1945)

La famille Nolan vit pauvrement à Brooklyn. Katie fait de nombreux travaux ménagers. Ses deux enfants, Neeley et Francie, vendent de vieux chiffons à la sortie de l'école pour aider un peu la famille. Johnny, le mari, travaille dans un restaurant lorsqu'il n'est pas ivre et sa sœur Sissy mène une vie trop agitée au goût de Katie.

Elia Kazan signe son premier film avec Le Lys de Brooklyn, fort de sa notoriété acquise dans le monde du théâtre et attisant les sirènes d'Hollywood. Intégrant comme acteur le Group Theatre au début des années 30, Kazan s'y révèle cependant en tant que metteur en scène qui lui vaudront dès la fin des années 30 les sollicitations d'Hollywood auxquels il tourne le dos si ce n'est comme acteur dans deux films d’Anatol Litvak Ville conquise (1940) et Blues in the Night (1941). C'est fort de cette renommée que Kazan choisit la Fox de Darryl Zanuck pour ses débuts, le réalisateur s'inscrivant dans veine sociale initiée par le studio avec notamment les deux classiques de John Ford Les raisins de la colère (1940) et Qu'elle était verte ma vallée (1941).

Le film adapte le best-seller de Betty Smith paru en 1943 et s'inscrit à la fois dans les préoccupations sociales d'alors et celles propres Kazan avec sa vision de la famille et des milieux modestes. Le film sort au moment de l'après-guerre où la structure familiale a appris se construire en l'absence de la figure du père mobilisé, où les femmes ont investies le champ des responsabilités pour subvenir au besoin du foyer. Bien que le film ne se déroule pas à cette période, il témoigne symboliquement de cette situation avec la figure de père incarné par James Dunn, ce Johnny Nolan doux rêveur alcoolique ayant du mal trouver un job fixe. La survie du foyer est ainsi assurée par Katie (Dorothy McGuire) au caractère rude et terre à terre qui se tue à la tâche au quotidien. Le turbulent fils cadet Neeley (Ted Donaldson) est le plus proche d'elle tandis que l'aînée Francie (Peggy Ann Garner) au caractère plus lunaire et assoiffé de savoir n'a d'yeux que pour son père.

Sans vraie trame narratrice, Kazan dépeint ainsi ces caractères en place au quotidien, le conflit naissant de l'enlisement de la situation matérielle du foyer. Katie est partagée entre un amour intact et un désabusement quant à la nature de son mari, cette dureté se prolongeant face à la nature frivole de sa sœur Sissy (Joan Blondell). L'émerveillement de l'enfance se conjugue donc toujours au dépit des adultes dans plusieurs séquences, notamment lorsque Johnny fait preuve d'une joie communicative de retour d'un mariage, faisant la joie de Francie avant d'être rabroué par son épouse qui en a vu d'autres pour cette enthousiasme forcé. Entre les deux caractères des parents, le récit ne choisit jamais complètement. Le sens des responsabilités de Katie étant nécessaire mais la nature rêveuse de Johnny autorise Francie à regarder au-delà de sa condition, à espérer s'élever par le savoir si elle croit en ses rêves. Cette différence s'exprime lors de la scène où ils apprennent le décès de leur jeune voisine malade : la mère pragmatique regrette que l'enfant ait été enterré en fosse commune quand le père se félicite que l'argent lui ait permis de porter de belles robes tant qu'elle vivait encore. Le sens pratique contre la joie éphémère et illusoire.

Kazan débutant instaure déjà certains de ses préceptes même si l'inexpérience ne lui permet pas de les pousser aussi loin que dans certains de ses classiques venir. Il est notamment contraint à un tournage en studio où est reconstitué ce quartier de Brooklyn, mais la mise en scène alerte et la caméra très mobile parvient à conférer une vraie vie aux extérieurs tandis que toutes les scènes d'intérieur évitent le piège du théâtre filmé bien aidé également par la photo de Leon Shamroy. Usant de la "Méthode", Kazan tire également d'extraordinaires de son casting, James Dunn tirant une saisissante vulnérabilité de son réel alcoolisme, Dorothy McGuire incarnant un véritable roc dissimulant ses sentiments avec ce qui inaugure les grandes figures de mère de la suite de sa carrière.

La plus touchante est cependant la jeune Peggy Ann Garner, bouleversante en jeune fille candide, curieuse et à l'amour si intense pour son père. Là encore Kazan aura su toucher juste, devinant au fil des conversations le dépit de la fillette souvent séparée de son père qui était pilote de ligne et retranscrivant cette fébrilité dans sa prestation, une des plus touchantes vue pour un enfant-acteur. Kazan distille une émotion intense sans tomber dans le mélo trop appuyé, certains drames étant illustré avec une grande sobriété, à la fois pour saluer le courage de cette famille qui ne peut s'autoriser de s'effondrer mais aussi pour signifier les non-dits et la rancœur qui n'autorise pas un épanchement et un abandon total.

Cela n'arrive que progressivement avec le regard changeant entre Francie et sa mère, la première comprenant la dureté de la seconde qui daigne enfin s'adoucir, confidente fragile lors d'une magnifique scène d'accouchement. Kazan aura retrouvé à travers le roman de Betty Smith des échos à sa propre expérience, lui aussi ayant connu les quartiers populaires, les petits boulot et la pauvreté à New York et s'étant également confronté à un père terre à terre le poussant à travailler tandis que sa mère l'encouragea son ambitions artistiques (soi le rapport inversé du film).

Pas aussi radical et personnel que les chefs d'œuvres à venir durant les années 50, le film n'était pas le plus apprécié du réalisateur au sein de sa filmographie mais s'avère une des belles réussites de ce Kazan première manière.

Sorti en dvd zone 2 français chez Opening 

Extrait

 

dimanche 22 novembre 2015

Lawyer Man - William Dieterle (1932)

Lorsque l'avocat Anton Adam est victime d'un terrible chantage suite à une série de fautes professionnelles, il sait qu'il peut compter sur l'aide d'Olga, sa fidèle secrétaire. Mais quand on est davantage préoccupé par sa carrière que par la justice, le prix à payer est redoutable...

William Dieterle signe une fable morale typique de cette ère de la Grande Dépression. William Powell y incarne Anton Adam, un avocat basé dans le quartier populaire et cosmopolite du Lower East Side à New York. A l'image de la scène d'ouverture le voyant évoluer dans son élément au sein des ruelles grouillante du quartier, Adam exerce son talent d'avocat à l'échelle de ses lieux en sortant de mauvais pas les petites frappes et en rassurant leur mère inquiète.

Son attrait pour l'ailleurs se devinera par un penchant certain pour les jolies femmes, au grand désespoir de sa dévouée secrétaire Olga (Joan Blondell à croquer comme d'habitude). L'occasion se présente après une victoire sur un avocat de la haute société qui lui propose d'être son associé. Dès lors les tentations, l'appât du gain et l'ambition vont lui susciter de nombreux ennemis et causer sa perte. Mais il n'a pas dit son dernier mot.

William Powell excelle en naïf ambitieux qui va apprendre la loi de la jungle, les tours où siègent ses nouveaux bureaux s'avérant bien plus dangereux que les bas-fonds qu'il a l'habitude de fréquenter. La rédemption d’Adam est assez remarquable, les moments où après avoir été piégé il devient à son tour impitoyable ayant leurs lots de dialogues mordant et d'attitude cynique. Sans montrer le déroulement d'aucune scène de procès (dont nous ne verrons que les verdicts), le scénario démontre l'éloquence de notre héros par son bagout dans les situations qu'il rencontre comme quand il découragera deux hommes de mains venus le tuer.

En n'ayant plus rien à perdre et en renonçant à ses rêves de grandeurs, Adam en devient insaisissable et imprévisible pour finalement atteindre les hautes sphères et se venger. Les milieux politiques et de la justice son fustigés de manière cinglante, la seule revanche guidant désormais un Adam privilégiant ses racines modestes. Un récit humaniste mordant narré avec une efficacité remarquable.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner 

mercredi 11 novembre 2015

The Office Wife - Lloyd Bacon (1930)

Dirigeant d'une importante maison d'édition, Lawrence Fellowes s'implique corps et âme dans son travail. Lorsque sa secrétaire éprouve de forts sentiments envers lui, ce dernier décide de la licencier sur le champ. Pourtant, quand sa remplaçante, Anne Murdock, arrive dans l'entreprise, à la grande surprise de tous, Lawrence tombe rapidement sous son charme.

Les films Pré-Code tournant autour de la relation homme/femme au bureau sont souvent synonymes de guerre des sexes où le féminisme se conjugue à la revanche sociale dans ce contexte de Grande Dépression. On pense à des réussites comme Baby Face (1933) ou Female (1933) et dont The Office Wife qui les précède prend le contrepoint avec un pure romance teinté de récit de mœurs. La scène d'ouverture exprime ainsi l'ambiguïté du lien entre un dirigeant et secrétaire, la complicité et connaissance mutuelle développant une relation "maritale" parallèle sans le sexe.

Cela n'empêche pas les sentiments comme va le constater Lawrence Fellowes (Lewis Stone) directeur d'une maison d'édition bichonné par sa secrétaire qui va défaillir lorsqu'elle apprendra son mariage à venir. La nouvelle venue Anne Murdock (Dorothy Mackaill) semble être une "gold digger" typique du Pré-Code cherchant à séduire son patron mais cette promiscuité va finalement la faire succomber à son tour d'autant que Lawrence Fellowes n'est pas indifférent non plus à ses charmes.

Lloyd Bacon va de la caricature assumée à une finesse progressive pour exprimer l'évolution de la relation. Pour Anne, l'abus grossier de ses charmes (minaudage, jupe remontée) s'estompe au fil de la connaissance mutuelle et Lawrence indifférent à la séduction agressive est à l'inverse très sensible aux attentions de celle qui le connaît finalement mieux que son épouse. La romance se développe dans un quotidien et des habitudes n'existant pas dans la vraie vie de couple de Lawrence et de plus en plus envahit par la secrétaire délicieusement jouée par Dorothy Mackaill. Assez charmant donc et où l'on appréciera la courte présence d'une Joan Blondell débutante qui nous gratifie d'un passage en petite tenue typiquement Pré-Code.

Sorti en dvd zone 2 chez Warner dans leur collection dédiée au Pré-Code 

Extrait

lundi 2 novembre 2015

Chercheuses d'or de 1933 - Gold Diggers of 1933, Mervyn LeRoy (1933)

rois amies, Polly, Carol et Trixie, rêvent depuis longtemps de participer à une revue de music-hall. Elles ont d'ailleurs déjà signé un contrat exclusif pour un nouveau show. De son côté, le producteur, Barney Hopkins, cherche à monter un nouveau spectacle. Mais le nerf de la guerre, c'est-à-dire l'argent, lui fait cruellement défaut. Par chance, Brad Roberts, un jeune et fortuné compositeur, qui plus est épris de Polly, décide, par amour, d'investir 15 000 dollars dans le show. Les répétitions commencent. Innocente, Polly s'étonne de l'attitude de Brad. Elle en vient même à penser qu'elle a affaire à un voleur...

Après des débuts cinématographiques dans les "musicals" de Eddie Cantor où il commença à expérimenter les techniques et l'esthétique qui allait le rendre célèbre, Busby Berkeley est engagé à la Warner où en trois classiques sortis coup sur coup (42e rue, Gold Diggers of 1933 et Prologue) il devient un incontournable et une véritable marque déposée d'Hollywood. Les trois films sont très proche par leur postulat (la conception d'un spectacle musical) leur contexte et casting qui finit par constituer une familiarité avec le spectateur (le couple Dick Powell/Ruby Keeler) mais parviennent pourtant à se démarquer dans le ton. 42e Rue est le plus sombre et s'attarde notamment sur la solitude et la souffrance du créateur Prologue à l'inverse sur l'ivresse et l'euphorie de ce monde du spectacle. Gold Diggers of 1933 sorti entre les deux films précités (signé Lloyd Bacon) et réalisé par Mervyn LeRoy prolonge la veine sociale de 42e rue sans se départir d'une légèreté qui s'épanouira dans Prologue.

Les numéros musicaux ne sont ni l'aboutissement ultime de l'intrigue, ni des apartés indépendants mais constituent un habile entre-deux. Le scénario habile inscrit le contexte de Grande Dépression en contrepoint constant entre les numéros musicaux et l'intrigue classique. Le début du film fait ainsi rattraper le monde du spectacle par la crise économique avec la saisie des accessoires d'une revue à venir. Un évènement qui met dans le pétrin le trio de danseuses Polly (Ruby Keeler), Carol (Joan Blondell) et Trixie (Aline MacMahon) dont on rit jaune du dénuement dans l'appartement qu'elles partagent. Heureusement le nouveau spectacle monté par Barney Hopkins (Ned Sparks) et le talent du compositeur en herbe Brad Roberts (Dick Powell) vont les sortir de là.

Nous aurons ainsi découvert le contexte de crise par le monde réel alors que le premier numéro musical (si l'on excepte l'introduction We're in the Money de Ginger Rogers) célèbre un hédonisme et une imagerie plutôt associés aux Année Folles avec Pettin' in the Park avec ces jeux amoureux coquins, sa langueur et son érotisme élégant et très Pré-Code (les portes jarretelles bien saillants lorsque les danseuses dévalent les escaliers le déshabillage en jeu d'ombres). La légèreté du numéro offre ainsi un contrepoint à la difficulté matérielle ressentie dans la réalité en dépit de l'approche amusée. La suite du film inversera quelque peu cette construction, la Grande Dépression s'invitant sur scène tandis que le ton se fait plus léger dans le monde réel. On s'amuse ainsi du charivari amoureux jouant sur la lutte des classes, l'auteur Brad Roberts étant un riche héritier dont la famille n'accepte pas la carrière et le mariage avec Polly.

Son frère (Warren William) vient l'en dissuader mais s'éprend à son tour de Carol. Les quiproquos emportent l'adhésion et le romantisme charme sous les gags tordants (l'achat de chapeau), le snobisme des nantis et les sentiments intéressés des "chercheuses d'or" (Trixie hilarante de cynisme) étant renvoyés dos à dos. Après un marivaudage débouchant sur une romance inattendue (Joan Blondell toujours aussi pétillante au côté de l'emprunté Warren William) surmontant les clivages avec le sourire la crise se rappelle à notre souvenir avec un fabuleux numéro Remember My Forgotten Man décrivant la déchéance de ces soldats anonymes et livrés à eux-mêmes à leurs retour dans ce pays sinistrés qu'ils étaient parti défendre.

La séquence s'inspire de la réelle marche des vétérans organisée à Washington en 1932 et Berkeley déploie une imagerie expressionniste puissante, à la force dramatique poignante donnant une portée plus grande encore au film. Ce n'est pas le numéro le plus virtuose du film (The Shadow Waltz et ses violons en néons qui a précédé est là pour ça) mais le plus intense et touchant par la profondeur qu'il amène au récit, puissamment chanté par une Joan Blondell habitée. Le numéro impressionna tant Jack Warner et Darryl F. Zanuck qu’ils décidèrent de le déplacer à la fin du film (initialement destinée à Pettin' in the Park). Le sourire et les larmes dans un très habile dosage où la force narrative de Mervyn LeRoy est aussi importante que l'imagination débordante de Busby Berkeley.

Sorti en dvd zone 1 chez Warner 

dimanche 25 octobre 2015

Dames - Ray Enright (1934)

Un milliardaire puritain et son cousin tentent de compromettre une toute nouvelle production de Broadway mise en scène par un de leurs parents éloignés.

En trois triomphes artistiques et commerciaux signés en durant la seule année 1933 (42e rue et Prologue de Lloyd Bacon, Gold Diggers of 1933 de Mervyn LeRoy), Busby Berkeley était devenu une figure incontournable de la Warner avec ses numéros musicaux extravagant. Cette importance se manifesterait également au générique des films puisque de simple chorégraphe sur Gold Diggers of 1933 et 42e rue il serait désormais crédité comme coréalisateur et seul créateur des séquences musicales.

Cette mainmise progressive permet du coup de saluer le talent de Lloyd Bacon et Mervyn Leroy puisque dans leurs films le final sur un grande séquence musicale constituait le point d'orgue mais pas la seule raison d'être d'un récit qui aura su nous tenir en haleine par son énergie et euphorie (Prologue), sa force drame (42e rue) et une tonalité constamment inscrite dans le contexte d'alors de la Grande Dépression (42e rue). Avec Dames (1934), la formule est désormais bien installée tout comme les acteurs récurrents (on retrouve le couple Dick Powell/Ruby Keeler, Joan Blondell ou encore Hugh Herbert et Guy Kibbee caution comique des films précédents) et le réalisateur semble avoir une marge plus réduite, Ray Enright étant le troisième choix après notamment la défection de Archie Mayo initialement envisagé.

Le scénario de Robert Lord et Delmer Daves tente une approche différente, le cœur du récit ne reposant plus sur la seule confection du spectacle et ce dernier ne constituant plus ce refuge face à la crise économique qui n'est plus évoquée (seul le personnage Joan Blondell reste rattaché légèrement à ce contexte sinon les héros sont des nantis). L'angle choisit reste néanmoins pertinent en dépeignant le monde du spectacle comme un havre de liberté s'opposant à une société puritaine et adepte de la censure, d'autant que le Code Hays désormais bien mis en pratique amène un lissage de l'érotisme et de la provocation des films précédents.

Hal Wallis fit notamment éliminer du script avant tournage un numéro qui montrait une bagarre entre un chat et une souris conclut par une Joan Blondell entonnant la douce invitation "come up and see my pussy sometime" qui aurait eu du mal à passer. Dans le film le puritain et excentrique milliardaire Ezra Ounce (Hugh Herbert) soumettra ainsi ses héritiers à une morale irréprochable qui n'implique évidemment pas de participer à des spectacles de Broadway. Jimmy' Higgens (Dick Powell) et Barbara Hemingway (Ruby Keeler) n'en ont cure et feront passer quelques suées à leur entourage lorgnant sur l'héritage, le père (Guy Kibbee) subissant même le chantage de la provocante Mabel Anderson (Joan Blondell irrésistible comme d'habitude) pour financer le spectacle.

L'approche était donc intéressante mais reste à l'état d'ébauche et fait plutôt figure de prétexte en attendant le final musical. La comédie un peu balourde arrache certes quelques sourires, le couple Dick Powell/Ruby Keeler est toujours aussi charmant mais on sent la formule et tout cela fait tout de même office de remplissage avec les numéros musicaux. Heureusement là tout est pardonné tant Busby Berkeley semble au sommet de son inventivité et extravagance. The Girl at the Ironing Board voit une Joan Blondell modeste lingère s'épanouir au milieu des pyjamas et autres sous-vêtement masculins, osant une promiscuité audacieuse (un pyjama ayant semble-il la main baladeuse) et des images complètement folles.

Ce n'est pourtant rien à côté de I Only Have Eyes for You, déclaration d'amour et ode délirant à Ruby Keeler. On opère d'abord par le vide avec un contexte réaliste (ruelle, métro, publicité) se vidant pour laisser place à un Dick Powell énamouré d'une ravissante Ruby Keeler. On procède ensuite par l'envahissement, l'espace mental de l'amoureux fou se remplissant de l'image de Ruby Keeler sous toutes les formes possibles : masques gigantesques, illusion d'optique et jeu sur la perspective nous faisant croire qu'elle se démultiplie à l'écran à travers toutes les danseuses vêtues comme elle et bien sûr omniprésence de l'intéressée quasiment de tous les plans et renforçant la prouesse vertigineuse.

La déclaration s'étend à la femme et à ses charmes dans son ensemble avec Dames, ultime numéro coquin en diable et où la caméra de Berkeley se fait plus virevoltante que jamais, multipliant les effets pour mieux s'abandonner à son gouts pour les formes géométriques. La résolution est expédiée avec la même désinvolture que ce qui a précédé mais en dépit du récit lâche l'émerveillement pour les séquences musicales aura quand même réussi à nous emporter.

Sorti en dvd zone 1 chez Warner 

mardi 13 octobre 2015

Prologue - Footlight Parade, Lloyd Bacon et Busby Berkeley (1933)

À l'avènement du cinéma parlant, Chester Kent, producteur et metteur en scène de spectacles musicaux, se retrouve sans travail. Il décide alors de monter des prologues destinés à passer en première partie des films. Mais une espionne introduite parmi les chorus girls lui vole systématiquement ses idées pour les revendre à une firme concurrente.

Footlight Parade marque, avec 42e rue sorti quelques mois plus tôt l'avènement de la collaboration entre Lloyd Bacon et Busby Berkeley et la révélation du génie de ce dernier. Berkeley s'était vu accorder une grande liberté de manœuvre sur 42e rue, laissant libre cours à ses extravagances qui contrebalançaient une intrigue assez sombre sur l'envers du décor de ce monde du spectacle. Prologue constitue donc en quelque sorte le pendant lumineux de cette réussite initiale, la légèreté et la bonne humeur prédominent cette fois dans un récit jumeau dépeignant le chemin semé d'embûches de la création d'un spectacle musical. L'histoire dépeint un contexte oublié où au début des années 30 le cinéma gardait encore un lien avec ténu avec le monde du spectacle et du music-hall.

L'avènement du parlant met à mal la production de spectacles musicaux, mettant le producteur Chester Kent (James Cagney) sur la touche pour un temps. Faute de pouvoir créer un spectacle à part entière, il va devenir un complément de son rival cinématographique en façonnant des prologues aux thématiques liées au film à venir (idée avancée au début du film mais on se demander quel film pour suivre les extraordinaires shows qui précèdent), à un rythme industriel l'obligeant constamment à se réinventer et se produire dans toutes les salles de cinéma du pays.

Toute la première partie du film dépeint donc le long et laborieux processus créatif pour façonner de nouveaux prologues, la vie quotidienne de la troupe et les difficultés multiples inhérentes à ce monde du spectacle exalté mais impitoyable. Ces passages que l'on doit à Lloyd Bacon sont loin de constituer un remplissage sans intérêt comblant le vide avant les morceaux de bravoures de Busby Berkeley. Ils sont au contraire cruciaux pour que les numéros musicaux ne soient pas juste un ébahissement visuel mais réellement impliquant de par l'intérêt et l'attachement aux personnages qui a précédé. Lloyd Bacon sur un rythme trépidant rend caractérise ainsi en quelques vignettes une multitude de protagonistes, tous incarnés et inoubliables tout en fonctionnant sur des archétypes (le chorégraphe dépassés et pleurnichard, le jeune premier bellâtre incarné par Dick Powell, les producteurs fourbes et roublard).

Cette légèreté de ton et ce rythme endiablé n'estompe cependant pas (même si le ton est moins mélodramatique et sombre que 42e rue) les pans les plus sombres de ce monde du spectacle avec un "espionnage industriel" entre compagnies rivales, croqueuse de diamants (l'ex-femme de Kent joué par Renee Whitney, la prétendante perfide incarnée par Clair Dodd), profiteur placé là pour leur lien familiaux (le censeur Hugh Herbert) où les gigolos castés pour leurs "amitiés" avec l'épouse rombière (Ruth Donnelly) du producteur. Au centre de toute cette agitation, l'artiste habité et désintéressé qu'interprète avec un brio étourdissant James Cagney.

Surtout connu pour ces rôles de gangsters à la Warner, l'acteur fit des pieds et des mains auprès du studio pour figurer au sein du film en faisant valoir sa formation initiale de chanteur et de danseur. Véritable boule d'énergie emportant tout sur son passage, il symbolise merveilleusement l'artiste aveugle au monde extérieur, y compris l'amour de sa fidèle secrétaire (magnifique Joan Blondell) auquel il préfère forcément le clinquant trompeur de harpies intéressées. Lloyd Bacon nous mène si bien que l'on en oublie l'absence de séquence musicale pendant près d'une heure (si ce n'est le court numéro Cats). Ce n'est que quand la troupe joue son va-tout avec trois numéros préparés dans l'urgence que les prologues enfin teintés d'enjeux peuvent se déployer durant les dernières quarante minutes frénétiques.

Busby Berkeley réalise (ou du moins est crédité) l'ensemble des numéros musicaux montrant chacun une facette de sa virtuosité. Le vaudeville tourbillonnant guide le Honeymoon Hotel truffés de couple illégitimes, tout en cache, en entrée et sortie et mouvements de caméra virevoltant dans l'architecture modulable de cet hôtel. Ce n'est pourtant rien comparé à l'extraordinaire By a Waterfall, véritable symphonie des eaux où des nymphes dénudées nous charme tout en par leur formes généreuses devenant brusquement abstraites lorsqu’elles façonnent d'éblouissante figures géométriques. L'atmosphère dionysiaque est servie par les costumes extravagants, la métronomie des figures imposée par les chorégraphies de Berkeley se reposant sur le brio de ses chorus girls ou de tous les artifices que l'outil cinématographique peut lui offrir : jeu sur la perspective de l'impressionnant décor, transparences, fondus enchaînés et accélérations.

C'est un émerveillement que l'on imagine mal être égalé par le dernier numéro Shanghai Lil mais en plaçant toujours la dramaturgie en amont, le film fait mouche une fois de plus. La tension est à son comble dans cet ultime prologue où rien n'est résolu, et c'est l'occasion pour James Cagney d'enfin entrer en scène (avec un cadrage habile qui qui retarde la réalité de sa présence dans le numéro).

On ressent la pure audace du Pré-Code (et d'ailleurs dans tout le reste du film avec son festival de danseuse en petite tenue et autres robes transparentes) avec cette atmosphère de maison close orientale, ses prostituées métissée et ses bars à opium, la trame jouant habilement sur le propre destin d'éternel dupé par les femmes du personnage de Cagney.

Le passé d'instructeur militaire de Berkeley ressurgit le temps d'une parade militaire finale conclue par une idée géniale introduisant l'animation à l'ensemble. La réussite sur scène se conjugue au bonheur des héros (annoncé en amont avec le révélateur de la féminité de la scène pour Ruby Keeler), l'enjeu amoureux se nouant dans un judicieux fondu au noir ou plutôt un tombé de rideau parfait. La banane de la première à la dernière seconde !

 Sorti en dvd zone 2 chez Warner