Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 7 juin 2016

Le Masque de la Mort Rouge - The Masque of the Red Death, Roger Corman (1964)

L'Italie, au XIIe siècle. La peste fait rage. Prospero, un prince adorateur de Satan, a étendu son pouvoir sur toute une province, asservissant les paysans. Un jour, en l'honneur de nobles voisins, il organise un somptueux banquet. Il y convie également les habitants du village, à qui il ne laisse pourtant que les reliefs du festin. Certains profitent de l'occasion pour se révolter, poussés par la prédiction d'une vieille femme qui leur a annoncé la fin du règne du tyran. Celui-ci les fait arrêter. Lors d'une nouvelle fête, il se cloître avec ses invités et ses serviteurs dans son château. Un mystérieux étranger, tout de rouge vêtu, se glisse parmi les convives...

Le Masque de la Mort Rouge est la septième et sans doute la plus réussie de la série des huit adaptations d'Edgar Allan Poe par Roger Corman entre 1961 et 1965 (La Chute de la maison Usher, La Chambre des Tortures, L'Enterré vivant, L'Empire de la terreur, Le Corbeau, La Malédiction d'Arkham et La Tombe de Ligeia). Le Masque de la Mort Rouge était avec La Chute de la maison Usher la nouvelle favorite de Corman mais craignant les similitudes avec Le Septième Sceau (1957) il optera pour la seconde pour sa première adaptation. Le film est un immense succès qui appelle à d'autres transpositions, Corman repoussant constamment faute de script satisfaisant et sans doute un peu intimidé Le Masque de la Mort Rouge.

Une patience finalement bien récompensée puisque ses producteurs Samuel Z. Arkoff et James H. Nicholson vont parvenir à un accord de co-production avec la société anglaise Anglo-Amalgamated Productions. En échange d'un tournage en Angleterre, le film bénéficie ainsi de l'aide d'état Eady Levy, Corman bénéficiant d'un budget et d'une durée de tournage plus important (cinq semaines contre les trois habituelles des autres films de la série) même s'il pestera contre la lenteur des techniciens anglais, très syndicaliste et à cheval sur les horaires (la fameuse pause thé qui rendra fou plus d'un réalisateur étranger). De plus Corman a la chance de pouvoir recycler les décors d'une précédente production adaptée de Beckett, ce qui donnera un de ses films les plus formellement réussis.

Le scénario est très fidèle à la courte nouvelle qu'il rallonge en la mélangeant notamment à un autre récit de Poe, Hope Frog - ainsi que quelques élément empruntés à la nouvelle La Torture par l’espérance de Auguste Villiers de l'Isle-Adam. Vincent Price dans le rôle du Prince Prospero assure la continuité avec les autres films de la série et oriente certains choix du film. L'acteur est parfait en noble arrogant et cruel comme le montre une superbe entrée en matière où il malmène les villageois. A cette lutte des classes se conjugue un combat bien plus ancestral entre le bien et le mal. Le Prince Prospero est ici un suppôt de Satan adepte des forces occultes, cette noblesse démoniaque s'opposant à la pureté et l'innocence des démunis représentée par la malheureuse Francesca (Jane Asher) dont Prospero rêve de corrompre l'âme autant que la chair. Roger Corman orchestre ainsi la dépravation des nantis à deux niveaux, celui de leur décadence à travers les scènes où ils s'avilissent dans les beuveries, orgies et jeux grotesque puis celui de la damnation de leurs âmes avec les scènes de magie noire.

Le grand guignol dérangeant domine dans le filmage chaotique des fêtes tandis que le réalisateur déploie une tonalité oppressante et onirique quand se manifeste le surnaturel, avec un photo - signée d'un certain Nicolas Roeg - gorgée de philtres de couleurs, une musique planante et une frayeur jouant plus sur l'atmosphère que les effets chocs faciles, à une scène près. Cela fonctionne par le jeu sur le décor, la salle de bal filmée en plongée nous offrant un monde de chaos et de luxure tandis que les pièces de couleurs témoignent du seul esprit torturé et maléfique de Prospero. A cette surcharge visuelle s'oppose la sobriété des apparitions de la Mort Rouge, l'austérité voir l'abstraction des décors studios ténébreux renforçant sa présence inquiétante et hiératique, ainsi que le rouge écarlate de sa tunique - sans oublier le phrasé glaçant de John Westbrook. D'ailleurs Corman ne s'y trompe pas et rend les apparitions de la Mort Rouge fugace au milieu des convives tandis qu'il écrase Prospero de sa puissance lorsqu’ils se trouvent isolés dans les pièces de couleurs. La Mort Rouge punit un monde mais plus particulièrement le plus vil des hommes.

D'ailleurs même sur ce point le film ne cède pas à un total manichéisme. Vincent Price privilégie la subtilité au grand guignol et confère d'étonnantes nuances à son méchant, impitoyable mais soudainement capable d'épargner un enfant ou de demander grâce à la Mort Rouge pour Francesca dont il est sincèrement amoureux - les adieux réciproquement émus laissent supposer que l'inverse est vraie aussi. Le final est absolument flamboyant, Roger Corman propageant la mort par une photo écarlate qui sature l'image et la peau des protagonistes. Les débordements d'hémoglobine en deviennent presque abstrait avant un épilogue poétique et existentiel ou effectivement Le Septième Sceau n'est pas loin. Le réalisateur tout en reprenant certaines idées formelles de la Hammer amène sa patte par son sens de l'excès et des allusions sexuelles osées pour l'époque. On peut sans doute y deviner certains germes du Suspiria (1977) de Dario Argento qui n'a sans doute pas manqué de voir ce classique de l'épouvante gothique.


Sorti en dvd zone 2 français chez Sidonis

mardi 21 mai 2013

Dreamchild - Gavin Millar (1985)

Le film suit Alice Liddell, la jeune fille qui avait inspiré Les Aventures d'Alice au pays des merveilles à Lewis Carroll, qui est devenue une femme âgée. Les personnages du conte, qui auparavant l'amusaient tant, sont devenus dans son esprit plus obscur et commencent même à la hanter. Se replongeant dans son passé, elle repense à sa relation privilégiée avec le timide écrivain, en l'envisageant maintenant sous un angle nouveau, auquel son âge lui permet désormais d'accéder…

En cette année 1985 il semblait en vogue d'offrir des relectures de mythes populaires enfantins, que ce soit avec Le Magicien D'oz revisité par Disney dans son Return to Oz (réalisé par Walter Murch) et donc ce magnifique Dreamchild qui retourne aux sources du classique de Lewis Caroll Alice au pays des merveilles. Le film offre une variation à la fois nostalgique et ludique en partant de la "vraie" Alice pour nous faire retrouver l'héroïne de Caroll.

L'auteur imagina en effet le livre au cours d'une excursion en barque qu'il effectua avec le révérend Duckworth et les trois filles d' Henry Liddell (Chancelier de l'université d'Oxford) Lorina, Alice et Edith. Alice, la plus espiègle des trois fillettes s'ennuyant durant la ballade lui demande de leur raconter une histoire et Caroll improvise alors les prémices de son futur ouvrage en basant le caractère de son héroïne sur Alice Lidell et c'est d'ailleurs à sa demande qu'il décide de coucher son récit sur papier. Il lui dédicacera et offrira le premier exemplaire du livre à sa parution trois ans plus tard.

Dreamchild reconstitue donc la fantaisie du livre mais dans une tonalité différente en nous faisant accompagner une Alice Lidell désormais âgée mais toujours hantée par le Pays des Merveilles. Le scénario prend pour cadre le vrai voyage effectué à New York par Alice Lidell (Coral Browne) en 1932 pour célébrer le centenaire de la naissance de Charles Dodgson (vrai nom de Lewis Caroll) et recevoir le diplôme honorifique de docteur ès-lettres à l'université Columbia. Seulement la petite fille enjouée semble devenue une vieillarde quelque peu acariâtre, à cheval sur les bonnes manières et malmenant sa jeune dame de compagnie Lucy (Nicola Cowper).

Le récit va ainsi osciller entre un présent terne où la vieille dame n'assume pas cet héritage pas son attitude rustre, des flashbacks de son enfance tissant son lien avec Dodgson/Caroll (Ian Holm) et de vraies envolées oniriques revisitant certaines situations du livre. Les souvenirs et hallucinations assaillent progressivement Alice qui perd alors pied avec la réalité, son esprit s'envolant vers ces contrées imaginaires à tout moment. La fillette Amelia Shankley incarne une jeune Alice pleine d'allant et de malice qui subjugue rapidement Caroll.

On a là de magnifiques séquences enfantines où la mise en scène sobre de Gavin Millar est magnifiquement mise en valeur par la photo élégiaque de Billy Williams dans sa description des pérégrinations d'Alice dans la campagne anglaise dont la fameuse ballade inspiratrice. Un voile trouble est néanmoins jeté sur la relation entre Dodgson et Alice. Ian Holm et son jeu anxieux suggère ouvertement que Caroll était amoureux d'Alice à travers les regards appuyés, la manière dont il épie la fillette à son insu et quelques moments équivoque comme lorsqu'il lui propose une séance photo dans ses appartements.

 Ainsi on peut s'interroger sur le rejet ou du moins la minimisation que fait Alice Lidell dans le présent quant au lien avec son mentor. Simple amitié ou transgression inavouable ? L'ambiguïté se maintien avec l'illustration très particulière des passages du livre. Loin de l'émerveillement de la version Disney ou de la tonalité décalée de la version anglaise de 1972 on navigue ici presque dans une sorte de cauchemar surréaliste.

Le bestiaire créé par le Jim Henson's Creature Shop possède une allure réellement effrayante, certains moments léger sur le papier prenant un tour nettement plus inquiétant notamment la partie de thé avec le Chapelier Fou et le Lièvre de Mars.

La direction artistique (dans l'esprit de la fantasy début 80's pas vraiment rassurante avec des œuvres sombres comme Le Dragon du Lac de Feu ou Return to Oz justement) donne aussi un tour nettement plus sombre et oppressant qui tranche avec l'imagerie bariolée des adaptations les plus célèbres. Dans tous ces instants, la petite et la vieille Alice s'alterne constamment, amusée ou effrayée par cet univers et son armada de créatures. Cet élément donne alors une idée du véritable enjeu du film, retrouver pour Alice la légèreté qui charma Caroll.

Le scénariste Dennis Potter connaît son Lewis Caroll sur le bout des doigts et aura habilement brouillé les pistes sur des éléments connus concernant l'auteur. Lewis Caroll seul garçon d'une fratrie de onze enfants affectionnait ainsi particulièrement la compagnie de ses sœurs et souffrit beaucoup de la séparation lorsqu'il entra au collège où la promiscuité masculine le rebutait.

Dès lors sa complicité avec Alice s'explique sans chercher le mal et l'auteur fut un précurseur de l'usage de la photo en Angleterre prenant de nombreuses fois les filles Lidell. Caroll est autant un amoureux qu'un compagnon de jeu mais plus dans un registre innocent dans la veine des Dimanches de Ville D'Avray (et évidemment pareil traitement serait impossible aujourd'hui). Nul besoin de toutes ses explications dans le film où une superbe séquence finale explique tout et notamment que la culpabilité n'est pas forcément chez qui l'on pense.

La cruauté enfantine ordinaire se confond avec l'amertume de l'âge mûr pour une poignante conclusion teintée de regret et de pardon où la lecture des lignes de Caroll résolvent tout.

Les séquences contemporaines sont moins palpitante à cause du manque de charisme des jeunes acteurs malgré des pistes potentiellement intéressante (dans la lignée de la version récente de Tim Burton il y aurait eu quelque chose à exploiter autour de l'émancipation de la jeune nurse) mais on appréciera la piquante critique des médias et la dimension toujours habilement référentielle avec l'évocation ici de l'adaptation de la Paramount réalisée l'année suivante. Belle pépite méconnue qui parlera à tous les amoureux de Lewis Caroll.


Sorti en dvd zone 1 chez MGM et sans sous-titres

vendredi 2 novembre 2012

The Buttercup Chain - Robert Ellis Miller (1970)


Quand l'esthétique psyché pop du Swinging London des 60's rencontre le grand mélodrame, cela donne une œuvre tout à fait étonnante avec ce The Buttercup Chain. Le film confronte aussi par extension des conflits romanesques classiques à l'aune de ce contexte de sexualité libérée, renforçant ainsi la puissance du drame. France (Hywel Bennett) et Margaret (Jane Asher) sont profondément liés depuis leur enfance, et ce dès le jour de leur naissance par des mères sœur jumelles. Ils ont la tendresse commune et la complicité d'un frère et d'une sœur, mais avec une ambiguïté entre l'interdit et la possibilité d'un rapprochement moins fraternel et plus charnel.

 La superbe introduction tisse le lien indéfectible entre les deux cousins en quelques vignettes d'enfances et d'adolescences ou nous comprenons clairement que ces deux-là ne se considèreront jamais comme frère et sœur et sont amoureux. Tout le drame d'ensemble naîtra de leur tentation et de leur impossibilité à franchir l'interdit d'une vraie relation et des malheureux qui en seront entraînés dans leur sillage.

L'histoire débute avec le retour de Margaret à Londres après ses études et de ses retrouvailles avec France avec qui elle va passer l'été. L'ambivalence de l'enfance est d'emblée mise à mal avec nos cousins désormais jeunes adultes séduisants et confrontés plus concrètement à leur attirance mutuelle. Si Margaret semble prête à céder et à tomber dans les bras de France, celui-ci dissimule son désir derrière une décontraction de façade et un rôle d'entremetteur où il va provoquer le flirt entre Margaret et Fred (Sven-Bertil Taube) étudiant suédois en architecture installé en Angleterre.

Bientôt viendra se joindre au trio Manny (Leigh Taylor-Young), jeune globetrotteuse délurée qui elle va s'amouracher de France. Les deux nouveaux venus ne servent bien sûr que de barrière à l'amour ardent entre les cousins et auront à en souffrir. La première partie du film alterne énergie percutante suivant les marivaudages et jeux de chaises musicales amoureux avec une tonalité plus contemplative où la romance mais aussi le dépit naissent des non-dits, de la tension sexuelle constante entre Margaret et France. De vacances en Espagne au quotidien londonien en passant par des séjours à la campagne, la narration suit les rapports étranges du quatuor et la manière dont les couples s'échangent, se font et se défont.

Robert Ellis Miller et sa monteuse Thelma Connell offrent un montage inventif et typique des codes de l'époque avec des conversation démarrant dans un lieu pour se conclure dans un autre, ces rebonds géographique pouvant même être temporels du plus bref au plus long sur plusieurs mois années avec un lien se faisant par la dramaturgie et des idées visuelles surprenantes (France et Manny en pleine étreinte dans une campagne se répercutant en montage alterné sur un tableau qu'observent Fred et Margaret dans un musée). Cette perte de repère suit celle des personnages et des détours inattendus que prennent leurs relations (dont un mariage que l'on ne voit absolument pas venir), la fougue et la liberté juvénile de départ se fracassant dramatiquement aux responsabilités et à la mesure du monde des adultes.

 Robert Ellis Miller n'a de cesse au départ de coller ses protagonistes les uns aux autres, entretenant cet hédonisme et cette promiscuité de façade dans une insouciance dont personne n'est dupe. Sans verser dans l'excès, le film est très libéré dans la description des mœurs libérées de ces héros (les corps dénudés et les poses lascives sont légions) mais en y posant toujours un malaise et une cruauté ambiante. On pense à cette scène où Margaret fait l'amour en forêt avec Fred, devine la présence de France malheureux qui les observe et du coup s'abandonne d'autant plus pour l'avoir jeté dans les bras d'un autre.

 Le jeu amoureux ne cesse pas une fois le quatuor grandis et installés mais les enjeux sont désormais plus risqués qu'un flirt innocent. Une noirceur vraiment surprenante se dévoile alors avec son lot de moments dérangeants. Visuellement le fossé entre les amis est magnifiquement montré le temps d'une séquence les disposant le long d'une falaise, la profondeur de champs et la somptueuse photo crépusculaire de Douglas Slocombe les séparant comme jamais.

On passe ainsi d'une atmosphère lumineuse et de quasi rêve éveillé (la première rencontre en campagne baignant dans une photo diaphane) à un ton pesant, ténébreux dont la dernière partie tout en silence et postures figées feraient presque penser (toutes proportions gardées) à du Bergman

Alors que toutes les scènes d'amour sont filmées dans leur amorce ou après leur assouvissement par des ellipses bien pensées, la seule qui s'étire et remue réellement est celle où France et Margaret après bien des épreuves s'apprêtent passer outre les entraves de la morale. Tout ce foisonnement d'idées est au service des superbes prestations des quatre acteurs.

Le pivot émotionnel est l'interprétation à fleur de peau de Jane Asher mêlant angoisse et sensualité troublante ainsi que Leigh Taylor-Young faisant de cette Manny délurée le symbole de tous les renoncements et douleurs des héros le temps d'une glaciale séquence en boite de nuit.

Hywel Bennett impose son aisance et son charisme pour se désagréger de façon poignante sur la fin et le suédois Sven-Bertil Taube sous ses allures de roc est sans doute le protagoniste le plus tragique et sacrifié de l'intrigue. Vraiment un très beau film à rapprocher du Petulia de Richard Lester dans ce croisement de tourments existentiel et d'imagerie bariolée (redisons le encore photo assez phénoménale de Douglas Slocombe).


Sorti en dvd zone 1 chez Columbia et doté de sous-titres anglais