Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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samedi 8 mars 2014

Sept ans de réflexion - Seven Years Itch, Billy Wilder (1955)


Richard Sherman, un publiciste, vient de déposer à la gare sa femme et ses enfants. Il prévoit de rester seul pour les vacances d'été dans son appartement new-yorkais. Après sept ans de mariage, il fantasme allègrement sur les filles qu'il rêve de séduire. Sa solitude va vite être troublée par sa charmante voisine blonde du dessus. Il ne tarde pas à l'inviter chez lui pour prendre un verre.

Seven Years Itch est un des films les plus célèbre de Billy Wilder et sans doute celui qui contribua à faire définitivement de Marilyn Monroe une icône. Grande admiratrice de Wilder et consciente de ce que leur collaboration pourrait lui apporter, la star fit donc des pieds et des mains pour travailler avec lui, acceptant au passage un rôle dans La Joyeuse Parade, comédie musicale qui ne l’emballait guère afin de satisfaire le studio.

Le film est un hilarant récit de démon de midi où un homme mûr et rangé voit la tentation frapper à sa porte un été où il est resté seul à New York après avoir envoyé femmes et enfant en vacances. La scène d’ouverture avec sa vision ethnologique amusée montrant ce même rituel chez les premiers habitants indiens de l’île de Manhattan montre ainsi comme un phénomène naturel  au sein de la gent masculine. Les hirondelles migrent en automnes, les taupes hibernent en hiver et les hommes cherchent à s’amuser et tromper leurs femmes en été. 

Tous ? Non, le raisonnable Richard Sherman (Tom Ewell)  cherche à tout prix à ne pas être de ces inconscients et mener une existence sage sans femme, tabac et alcool durant cet été qu’il consacrera à son travail. De bonnes résolutions trop appuyées pour être sincères, Wilder multipliant les longues scènes de monologues où Richard se rassérène pour rester sage mais s’il peut contrôler son corps, c’est nettement plus compliqué avec son imagination dévorante, et d’autant plus si elle est stimulée par une voisine au charme volcanique installée là pour l’été.

Sept ans de réflexion sous son sujet trivial représente une date important pour la comédie américaine. Billy Wilder a toujours reconnu ce qu’il devait à ses deux mentors que furent Ernst Lubitsch et Preston Sturges. Ces derniers avaient dès les années 40 annoncés une des thématiques du film de Wilder, la confrontation dans un cadre de comédie du réel et du fantasme. Cette idée court dans toute la filmographie de Preston Sturges et atteint sa plénitude dans Infidèlement votre (1948) où un mari jaloux joués par Rex Harrison imagine trois manières différentes de tuer son épouse adultère durant un concert classique qu’il dirige. 

Le ton de chacun des meurtres fantasmés oscille entre drame forcé, humour noir et comédie de boulevard au fil des compositeurs classiques entendus (Puccini, Wagner et Tchaïkovski) où le héros se donne le beau rôle mais aura bien du mal à concrétiser l’assurance qu’il a dans le rêve lorsqu’il cherchera à assassiner sa femme dans la réalité. Lubitsch étale lui un dispositif aussi impressionnant que limpide dans son célèbre To Be or Not To Be (1942) où la bêtise de l’idéologie nazie se révèle par effet de miroir dans la pièce satirique qu’en joue une troupe de théâtre puis avec les même codes, situations et jeux de mots dans la réalité lorsque les vrais nazis entre en scène dans une trame d’espionnage rondement menée.

Wilder reprend à son compte ce questionnement dans Sept ans de réflexion mais se l’approprie avec des codes nouveaux. L’influence de Sturges est bien là (une pièce de musique classique ici Concerto pour piano nº 2 de Rachmaninov forçant jusqu’au ridicule le romantisme dans le fantasme de Richard), tout comme celle de Lubitsch (le jeu des sept erreurs que l’on s’amusera toujours à faire dans le mimétisme détourné entre réel et fantasme) mais Wilder réussit à amener une proposition plus moderne et percutante. Cela se fera par la figure de la parodie où les rêves de Richard se dessinent à l’aune de sa propre culture et des succès cinématographique du moment : une baiser baveux sur la plage détournant Tant qu’il aura des hommes (1953) où il remplace Deborah Kerr en embrassé assailli, Le Portrait de Dorian Gray (1945) d’Albert Lewin où rongé par la culpabilité notre héros voit son vrai visage de créature dépravée se révéler à lui dans un miroir… 

La publicité est également convoquée dans ce détournement avec les hilarants moments où Marilyn Monroe délaisse la réclame de dentifrice qu’elle est en train de déclamer pour fustiger ce pervers de Richard en direct à la télévision, des millions d’américains pouvant scruter notre héros penaud. Si Wilder n’a certes pas inventé la notion de parodie au cinéma, sa manière de l’utiliser est grandement novatrice et annonce avec 20 ans d’avance tous les détournements cultissimes des ZAZ (Hamburger film sandwich (1977), Y a-t-il un pilote dans l'avion ? (1980), Top Secret (1984)).

La pièce originale de George Axelrod rendait l’adultère effectif mais au grand désespoir de Billy Wilder la morale doit rester sauve dans le film afin de ne pas enfreindre le Code Hays. Qu’à cela ne tienne, le réalisateur nous fera regretter qu’il n’ait pas eu lieu puisque sous les artifices Sept ans de réflexion est une œuvre immensément attachante pour ses personnages. Tom Ewell (reprenant le rôle qu’il tenait déjà dans la pièce) est l’incarnation même de l’américain moyen, personnage ordinaire et commun que l’on ne remarque pas si ce n’est dans ses rêves délirant. La seule idée qu’il pourrait en séduire une autre le met en nage tant pour lui c’est une situation improbable et effectivement lorsqu’il tentera sa chance dans la réalité il se couvrira de ridicule (la tentative de baiser avortée sur fond de Rachmaninov). Face à lui, le fantasme absolu, le sex-symbol ultime Marilyn Monroe dont les formes ravageuses n’ont d’égales que la candeur de son attitude. 

Tout à la fois inconsciente et pas dupe de l’effet qu’elle produit sur les hommes,  elle est proche et inaccessible, chimère sexuée et girl next door dans un équilibre qu’elle était la seule à pouvoir atteindre. Les scènes mettant cette sexualité agressive en avant n’ont cours que dans le fantasme finalement, ses apparitions dans le réel même en la mettant son physique en valeur maintenant toujours une vrai élégance et respect (y compris la légendaire séquence de la bouche d’aération soulevant sa robe finalement très sobre) car le personnage qu’elle incarne dépasse cette notion de simple tentation. 

La confrontation entre rêve et réel ne manque pas d’exploiter le cliché de la blonde écervelée (les conversations faussement sophistiquée et spirituelles du monde des rêves étant remplacées par les remarques très triviales de Marilyn dans la réalité) mais entre moues amusées, rire éclatant et regard tendre, impossible de résister. Certainement pas à cause de ce simple attrait physique mais parce c’est elle qui a tout compris, remettant Tom Ewell en valeur par cette tirade qui résume parfaitement le film :

Your imagination! You think every girl's a dope. You think a girl goes to a party and there's some guy in a fancy striped vest strutting around giving you that I'm-so-handsome-you-can't-resist-me look. From this she's supposed to fall flat on her face. Well, she doesn't fall on her face. But there's another guy in the room, over in the corner. Maybe he's nervous and shy and perspiring a little. First, you look past him. But then you sense that he's gentle and kind and worried. That he'll be tender with you, nice and sweet. That's what's really exciting.

L’américain moyen et complexé est replacé à sa juste place, la supposé blonde écervelée et fille facile s’avère une amoureuse compréhensive et lucide et bien évidemment ces deux-là doivent finir ensemble, toute la progression du film tendant à cette issue. La façon précipitée et impromptue avec laquelle la morale reprend sa place (la très poussive confrontation avec « l’amant » et l’argument de la pagaie à rapporter) ne laissera dupe personne, le film s’est conclu réellement un peu plus tôt avec la déclaration d’amour sous-jacente de Marilyn et la concrétisation de la tension érotique ayant couru tout au long de l’intrigue. 

Billy Wilder mettra un point final magistral à ce questionnement du fantasme/parodie dans Certains l’aiment chaud (1959) pour une approche plus frontale et provocatrice dans Embrasse-moi idiot (1964). Entretemps, des contemporains lui auront génialement emboités le pas comme Frank Tashlin avec son diptyque La Blonde et moi/La Blonde Explosive (1956,1957, plus drôles et délirant que le Wilder mais bien moins attachant) et il aura ouvert la voie à d’autres maîtres de la comédie comme Richard Quine (qui approfondira la question à son tour dans sa trilogie L’Inquiétante dame en noir (1962) Deux têtes folles (1964) et Comment tuer votre femme (1964) et où l'on retrouve George Axelrod au script) ou le Stanley Donen de Fantasmes (1967)…

Sorti en dvd zone 2 français et blu ray chez Fox

dimanche 1 juillet 2012

Tendre est la nuit - Tender is the Night, Henry King (1962)


Nicole est une jeune femme très riche internée en hôpital psychiatrique dans les années 20 en Suisse. Son docteur Dick Diver la soigne et parvient à la guérir. Mais il est tombé amoureux d'elle et l'épouse. Son train de vie désormais aisé le plonge dans l'oisiveté. Il délaisse son travail à la clinique...Jennifer Jones retrouvait sur Tender is the night celui qui sut tirer d'elle deux de ces prestations les plus envoutantes dans les magnifiques La Colline de l'adieu et Le Chant des Bernadette (ce dernier valant son seul Oscar à l'actrice), le réalisateur Henry King. Ce serait également un sorte de chant du cygne pour ces emblèmes de l'âge d'or hollywoodien puisque Jennifer Jones (qui effectuait là son grand retour après l'échec cuisant du remake de L'Adieu aux armes produit par David O'Selznick) allait se faire bien rare sur les écrans par la suite tandis qu'il s'agit tout simplement du dernier film d'Henry King.

Tender is the night s'inscrit dans la veine des adaptations littéraires prestigieuses que signa King dans les années 50 et notamment Hemingway (Le Soleil se lève aussi, Les neiges du Kilimandjaro) et c'est à un autre auteur de la "Génération Perdue" qu'il s'attaque ici avec un des plus fameux romans de F. Scott Fitzgerald. L'auteur y mêlait brillamment ce regard désabusé sur l'existence oisive et sans but de ces américains perdus dans les délices de l'Europe (notamment la Riviera où se déroule une grande partie de l'action) tout en y incluant une facette plus personnelle avec le personnage déséquilibré de Nicole Diver inspiré de sa propre épouse Zelda en proie à des troubles psychologiques et internée.

Dick (Jason Robards) et Nicole Diver (Jennifer Jones) sont donc les principales attractions de la prestigieuse communauté américaine de la Riviera, beaux, riches et heureux en famille. Henry King déploie sa maestria visuelle la plus flamboyante pour magnifier cette Riviera paradisiaque, la prestance de Jason Robards et la beauté de Jennifer Jones bien aidé par la photo superbe de Leon Shamroy. C'est une forme de poudre aux yeux servant à masquer le réel malaise qui ronge le couple et se révèlera le temps d'une énième soirée mondaine où Nicole entrera dans une terrible crise nerveuse éveillée par le rapprochement de Dick avec la jeune actrice Rosemary Hoyt (Jill St John).

Après avoir ainsi fissuré cette belle image idéalisée, la narration entame un flashback où nous découvrons quelques années plus tôt la première rencontre entre Dick et Nicole lorsqu'elle était internée et lui son psychanalyste. Bien que très fidèle au livre, King fait le choix de concentrer toute son attention sur son couple autodestructeur et laisse volontairement de côté tous les personnages secondaires. Alors que dans le livre on avait un réel triangle amoureux entre Dick, Nicole et Rosemary, cela est oublié ici ou largement atténué par la prestation de Jill St John qui fait de l'innocence touchante du personnage papier vivant ses premier émois amoureux une véritable cruche à l'écran (elle confirmera son "talent" quelques années plus tard en campant la plus gourde des James Bond Girls dans Les Diamants sont éternels pourtant la concurrence était rude).

Les plus beaux moments du film sont donc ces moments de romantisme fragile où Dick et Nicole se rapprochent mais signent aussi leur perte par l'ambiguïté de leur relation. Subjuguée par la beauté et la candeur de sa patiente, Dick s'égare entre ses devoirs de praticien et ses sentiments (cette sortie de l'hôpital qui prend une drôle de tournure, les retrouvailles où il ne peut se résoudre à la repousser) et Jason Robards délivre une prestation très subtile . Jennifer Jones était quant à elle la seule à pouvoir incarner Nicole Diver à travers ce mélange de fièvre et de fragilité qu'elle sait si bien exprimer.

On sent d'ailleurs une maîtrise accrue dans l'expression de cette folie par rapport aux personnages incandescent qui l'ont fait connaître (Duel au soleil, La Renarde, Ruby Gentry) dans la manière d'amorcer ce trouble mental de manière plus progressive et moins démonstrative tel ce regard qui se fait de plus en plus incertain lors du dîner mondain alors que son attitude ne laisse pas supposer la crise qui va suivre.

King dépeint avec une grande justesse le lien qui unit mais sépare également ses héros. Dès le départ, le rapport est biaisé avec le manque de repère de Nicole (on est d'ailleurs étonné que le script reprenne tel quel l'origine de ces maux à savoir un inceste...) qui nécessite un être fort et soutient de tous les instants qui saura la raccrocher au monde réel. Dick sera celui-là en étant père, mari, amant et psychanalyste pour elle mais au prix de ces propres aspirations personnelles (le tourbillon de voyages en Europe où sous la joie se profile le renoncement progressif) et de son ambition. Lorsqu’usé par toutes ses années vouées à une seule et même personne il perdra pied, il tombera du piédestal où Nicole l'avait placé en perdant ainsi son amour en étant redevenu un être humain avec ses failles à ses yeux.

King et le scénariste Ivan Moffat pêche simplement par excès de fidélité au livre dans la dernière partie alors qu'ils avaient si bien su élaguer au départ (Tom Ewell étant un peu sacrifié malgré une bonne prestation en Abe North, Joan Fontaine teinte en blonde s'en sort mieux en superficielle Baby Warren). L'épilogue est donc très longuet dans sa description de la déchéance de Dick et de l'enlisement du couple à travers de poussive scène d'alcoolisme.

Cela passait à l'écrit mais lasse grandement à l'image. Heureusement une poignante scène finale conclu l'ensemble dans une paisible et inéluctable résignation où l'amour toujours présent ne suffira pas au chemin différents empruntés. King n'égale pas les grandes réussites d'antan avec ce chant du cygne, la faute à un côté un peu figé et daté (même par rapport à des mélos de cette même période) mais signe néanmoins un joli film et une belle adaptation.


Film pas facile à trouver et uniquement sorti en dvd en Espagne avec VO et uniquement sous-titres espagnols.

Extrait