Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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dimanche 12 juillet 2020

L'Affaire Maurizius - Julien Duvivier (1954)

Fils du grand procureur Andergast (Charles Vanel), Etzel veut réviser le dossier Maurizius dont la condamnation repose sur des présomptions. Ce dossier a permis à son père, 18 ans auparavant, de se lancer dans une grande carrière, mais Etzel veut en avoir le cœur net.

L'Affaire Maurizius est une œuvre curieuse pour Julien Duvivier, partagée entre son sujet de film à thèse et le traitement stylisé du réalisateur. Le récit (adapté du roman éponyme de Jakob Wassermann) prend presque pour prétexte son thème initial de l'erreur judiciaire pour servir le caractère névrotique et obsessionnel des personnages. Dès la scène d'ouverture où le jeune Etzel (Jacques Chabassol) si féru de justice qu'il ira jusqu'à endosser seul la punition envisagée pour sa classe après un mauvais tour à un professeur. Il aura l'occasion de mettre en pratique cette droiture en enquêtant sur l'affaire Maurizius (Daniel Gélin), un homme condamné sans preuves concrètes par le propre père d'Etzel (Charles Vanel), un procureur dont la carrière s'est faite grâce à cette plaidoirie. La narration brillante multiplie les points de vue et enchâsse habilement les points de vue pour nous faire découvrir progressivement les tenants et aboutissants du dossier. C'est là que se révèle le projet de Duvivier avec une suite de personnages obsessionnels.

Tous partent d'une normalité où cette nature se dissimule avant de brutalement surgir et affecter leur allure physique. L'obsession du père de Maurizius (Denis d'Inès) est d'innocenter son fils et l'élégant homme vu en flashback laisse place au présent à un vieillard tremblant et rongé de remord. Waremme (Anton Walbrook), meilleur ami de Maurizius mais qui précipitera sa chute par un témoignage accablant, laisse également voir un visage passé séduisant avant que l'obsession amoureuse et ce même remord en fasse une figure inquiétante et excentrique (aux faux airs de Monsieur Hire d'ailleurs). Il en va de même pour Maurizius dont l'aveuglement sentimental ne lui fera pas deviner celle qui est la cause de ses malheurs, et qui le perdra par un même amour névrotique et coupable qu'elle préfèrera faire enfermer plutôt que de l'assumer.

Enfin Etzel quand il se rendra que les méandres complexes de la justice ne peuvent répondre à son idéal, aura une réaction hystérique qui inscrit sa quête dans une dimension plus pathologique que morale. Hormis le père de Maurizius, on constate d'ailleurs que le déséquilibre et l'obsession des personnages s'incarne dans la poursuite d'une femme (Eleonora Rossi Drago troublante) ou naît justement de l'absence de femme (Etzel qui a grandi sans mère ni affection). C'est paradoxalement la figure glaciale de procureur que joue Charles Vanel, moins soumise à ses émotions, qui fait preuve de recul et d'autocritique, cherchant à réparer son erreur de jugement initiale une fois le doute installé mais sans s'être morfondu pour autant.

Cette approche psychologique a pour défaut de parfois laisser le casting en roue libre pour exprimer ses névroses. La charge est donc un peu lourde notamment sur Waremme dont on suggère les penchants pédophiles (sans parler de l'atmosphère crypto-gay de ses scènes avec Etzel) et de manière générale exprime trop souvent leur obsession par le verbe plutôt que la suggestion d'un jeu plus sobre. Cela passe à peu près pour les acteurs aguerris mais le jeune Jacques Chabassol trop tendre n'est guère convaincant. Tout cela est rattrapé par la mise en scène de Duvivier qui déploie avec brio toute la noirceur qu'on lui connaît. L'approche opératique répond à cette veine psychanalytique notamment dans les scènes de procès où les arrière-plans noir font du tribunal (superbe décor de Max Douy) un espace mental abstrait.

L'atmosphère est étouffante, le studio se devinant même dans les scènes d'extérieurs (Etzel traqué dans les rues de Berne en début de film) où s'impose aussi cette chape de plomb. La photo tout en clair-obscur contrasté de Robert Lefebvre renforce la tonalité grandiloquente et torturée par sa manière de révéler les compositions de plan suggestive (le flashback sur Eleonora Rossi Drago dénudée), les contre-plongées déroutantes. Tout cela culmine dans une stupéfiante dernière scène où un personnage est littéralement écrasé par ce passé et cette obsession, dont tous les méandres s'illustre par une rétroprojection déformée derrière lui. L’effet n'est certes pas très subtil, mais il exprime de façon saisissante toute la détresse et l'impossibilité à vivre du personnage. Les menus défauts n'en font pas un Duvivier majeur (coincé entre le populaire Le Retour de Don Camillo (1953) et le chef d'œuvre romantique Marianne de ma jeunesse (1955)) mais néanmoins une vraie œuvre digne d'intérêt.

Sorti en dvd zone 2 français chez Gaumont 

lundi 6 août 2018

Femmes entre elles - Le amiche, Michelangelo Antonioni (1955)


Clélia revient à Turin, dont elle est originaire, afin d'y créer la succursale d'une maison de haute-couture romaine. Là, elle se lie avec un cercle de femmes issues de la grande bourgeoisie, et fait aussi la connaissance de Cesare, un décorateur qui supervise les travaux de son salon. C'est surtout le drame personnel de l'une d'entre elles, Rosetta, amoureuse désespérée du peintre Lorenzo marié à Nene, qui sollicite toute sa sensibilité.

Femmes entre elles est une œuvre assez méconnue de Michelangelo Antonioni mais qui à l’époque marquera une certaine reconnaissance internationale (Lion d'argent à la Mostra de Venise en 1955) après des premiers films simplement salués par la critique italienne. Antonioni adapte ici la nouvelle  Tra donne sole de Cesare Pavese, écrivain dans lequel il se reconnaît par la richesse et la mélancolie de ses personnages féminins. Cependant quand Pavese nouait une forme de tragédie à travers le mal-être de ses héroïnes (en mettant en avant le personnage interprété par Eleonora Rossi Drago dans le film), Antonioni y ajoute un portrait acerbe de de la bourgeoisie turinoise à travers un groupe de femmes. 

Chaque héroïne témoigne dans son cheminement de la société italienne patriarcale d’alors et donc de leurs rapport aux hommes. Clélia (Eleanor Rossi Drago) dans sa volonté d’indépendance se condamne à une forme de solitude en refusant la romance possible avec Carlo (Ettore Manni). Rosetta (Madeleine Fischer) par dépit amoureux envers le peintre marié Lorenzo (Gabriele Ferzetti) cède au suicide tandis que Nene (Valentina Cortese) l’épouse de ce dernier n’ose embrasser ses ambitions artistiques par peur de le perdre. Enfin la volage Momina (Yvonne Furneaux) multiplie les liaisons alors qu’elle vit en ville séparée de son époux. 

Toutes se définissent donc par leur rejet ou soumission aux hommes, mais sans qu’Antonioni cède à la facilité de faire de ces derniers leurs cruels tourmenteurs - la première tentative de suicide de Rosetta intervenant d’ailleurs avant la liaison, par simple désespoir sentimental. Ce sont les codes de cette bourgeoisie qui façonnent ce mal-être, notamment sociaux entre Carlo et Clélia qui se refuse à nouer une romance la ramenant son passé modeste et au simple statut d’épouse. Le cynisme et le détachement sert également à remplir le vide pour Momina dont les encouragements font basculer les plus fragiles Rosetta et Nene, au destin sacrificiel chacune à leur manière. 

Antonioni montre ainsi la communauté d’ami(e)s se constituer et le fossé se creuser dans des rapports peu sincères. Le réalisateur notamment de l’agencement de ses personnages pour l’exprimer, un environnement commun extérieur (la scène de la plage) comme intérieur (la soirée dans l’appartement de Momina) exilant toujours le personnage le plus faible (Rosetta puis Nene) et victime des médisances des autres. Le décor sert aussi cette distance, que ce soit dans son évolution (la maison de haute-couture en travaux autorise le rapprochement entre Clélia et le prolétaire Carlo, mais le même lieu devenu clinquant et luxueux signe leur séparation et différence sociale) ou ses différences (la visite de son ancien quartier turinois qui là encore rapproche Clélia et Carlo, mais ensuite celle d’un magasin de meuble ou le sens pratique de Carlo s’oppose au raffinement de Clélia). 

La bienveillance et la vilénie ordinaire s’entrecroisent dans un quotidien sans but (toutes les femmes sont nanties ou entretenues) fait de soirée mondaines et messes basses interchangeables. Les héroïnes « actives » y sacrifient leurs vies sentimentales ou leur destin professionnels, à cause des hommes mais surtout par le conditionnement de leur milieu bourgeois. Antonioni parvient à se montrer cinglant tout en préservant une émotion sincère qui ne fait jamais prendre de haut ou juger les protagonistes. Une réussite majeure qui précède les classiques plus célébrés à venir. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 chez Carlotta 

mercredi 22 août 2012

Été violent - Estate violenta, Valerio Zurlini (1959)


La ville côtière de Riccione, durant l'été 1943. Sans se préoccuper de la Seconde Guerre mondiale qui a épargné l'endroit jusqu'alors, des jeunes gens mènent une vie insouciante. Carlo, l'un d'eux, se lie d'amitié avec une jeune veuve de guerre, Roberta. Bientôt, leur relation évolue vers une folle passion...

Été violent entame une grande période pour Valerio Zurlini qui va creuser le même sillon thématique dans ses deux films suivant pour une trilogie consacrée à l'étouffement des sentiments. Dans le second volet de ce cycle La Fille à la valise (1961) ce sera le fossé des classes sociales et de l'âge qui entraveront la relation amoureuse entre Claudia Cardinale et le jeune Jacques Perrin tandis que Journal intime délaisse le romanesque des deux premiers films pour décrire un lien fraternel difficile. Dans Été violent, c'est le contexte d'une Italie proche de la débâcle et d'un régime fasciste à bout de souffle qui viendra éteindre les feux d'une magnifique romance.

Cette guerre pourtant, les personnages semblent ne pas la voir et sa réalité ne se révèlera à eux que progressivement alors que leur monde insouciant s'effondre. Le début du film nous montre ainsi le jeune Carlo (Jean-Louis Trintignant) retrouver ses amis pour de paisible vacances dans la ville côtière de Riccione, comme chaque année. Durant cette fête de retrouvailles, Zurlini montre subtilement comme tous les éléments pouvant rappeler le conflit en cours sont masqués, que ce soit l'ami soldat blessé servi et mis à l'écart ou la radio annonçant des nouvelles du front dont on change rapidement la station pour de la musique dansante.

Cet arrière-plan occupe une place de plus en plus grande dans le quotidien va ainsi rapprocher puis séparer notre couple de héros. Alors qu'un avion allemand rase les côtes, Carlo va rassurer la fille de Roberta (Eleonora Rossi Drago) jeune veuve de guerre. Tous deux vont ainsi peu à peu se rapprocher, comblant mutuellement les vides de leur existence.

Pour Carlo, c'est la découverte de sentiments réels et ardents, loin de la superficialité de la vie qu'il mène avec ses amis (à l'image de la jalousie toute adolescente du personnage de Jacqueline Sassard) tel ce moment où après s'être vanté d'avoir échappé à l'appel des drapeaux il croise un ancien compagnon d'arme du mari de la veuve. Roberta tout d'abord étouffée par les codes stricts de son milieu bourgeois puis par un mariage sans amour s'éveille ainsi pour la première fois à la vraie passion.

Zurlini exprime cet épanouissement des personnages en capturant merveilleusement la montée du désir entre eux. Cela se dévoile d'abord par la retenue, entre regards insistant ou à la dérobée de Jean-Louis Trintignant, attitude distante difficilement maintenue par Eleonora Rossi Drago, la langueur de l'été et la sensualité de leurs corps juvénile se chargeant de mettre à mal ce désir contenu grâce à de merveilleuse idée de mise en scène (Roberta qui allume sa lampe dans le noir pour découvrir le regard de Carlo braqué sur elle).

Et lorsque les deux amants s'abandonnent enfin l'un à l'autre, ce sera le temps d'une merveilleuse séquence de danse nocturne où le marivaudage amoureux se joue par le geste et le regard sans qu'un mot ne soit prononcé, même par la rivale éconduite (le dépit de Jacqueline Sassard). Dès lors la liaison sera aussi enflammée qu'éphémère car menacée par un monde qui s'effondre avec la démission de Mussolini et le spectre de la défaite.

Les deux acteurs sont extraordinaires dans l'expression de cette fuite en avant désespérée, en particulier Eleonora Rossi Drago dont la beauté embellie au fil de l'intrigue quand son port élégant disparait pour ne plus laisser voir que l'amoureuse transie et agrippée à son bonheur (l'étreinte à la plage).

Si l'oisiveté de ses jeunes gens en début de film était discutable (Zurlini s'avérant un candidat idéal pour adapter Le Jardin des Finzi-Contini dont Vittorio De Sica tirera un si beau film), l'oppressante atmosphère de règlement de compte laissant éclater la violence est tout aussi révoltante. Fils d'un dignitaire fasciste qui l'a jusque-là maintenu hors de l'armée, Carlo est rattrapé par ses origines. Les amants ne pourront plus tourner le dos à leur environnement malgré leurs efforts, à l'image de la conclusion mélodramatique et spectaculaire où l'emphase se fait plus prononcée pour ce dernier adieu. Chef d’œuvre.


Sorti en dvd zone 2 français chez Opening

Extrait