Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mardi 20 septembre 2016

Une renaissance américaine - Michel Ciment

Dans le cadre de ses activités au sein de la revue Positif et de son émission de radio Projection Privée – meilleure émission de radio sur le cinéma assez injustement supprimée récemment de la grille de France Culture -, Michel Ciment fut un observateur attentif du renouvellement du paysage cinématographique américain. Ce panorama s’étend sur une période plus large que celle des seules années 70 et désormais mythifiée sous le titre « Nouvel Hollywood ». Il en voit les prémisses à travers un système studio à bout de souffle à la fin des années 60 d’où émergent des personnalités diverses, entre les démiurges iconoclastes comme Stanley Kubrick ou d’autres s’étant fait la main à la télévision avant de s’attaquer au grand écran comme Robert Altman ou Sydney Pollack. Viendrait ensuite la génération du Nouvel Hollywood là aussi très variées même si rassemblées par une cinéphilie marquées et sous influence du cinéma européen, en particulier la Nouvelle Vague française : Martin Scorsese, Francis Ford Coppola, Paul Schrader, George Lucas, Steven Spielberg, Michael Cimino... Les soubresauts politiques de l’Amérique auront également générées plus tard quelques passionnantes personnalités engagées et enragées telles qu’Oliver Stone ou Spike Lee. Les années 80 voient émerger des créateurs d’univers aussi singuliers que Tim Burton ou David Lynch tandis que la fin de décennie via le cinéma indépendant signe l’avènement d’une nouvelle race de cinéastes cinéphiles se jouant des codes à coup de situations décalées, débordements de violence et narration déroutantes avec les frères Coen, Quentin Tarantino ou Steven Soderbergh - dont l’adoubement est marqué par une Palme d’Or Cannoise pour tous. Un certain classicisme et romantisme typiquement américain renaît avec des artistes comme James Gray ou Jeff Nichols. D’autres traversent les décennies avec une production métronomique, prolifique et à la qualité constante tels Clint Eastwood ou Woody Allen.

Toutes ces personnalités et bien d’autres sont réunies dans cet ouvrage regroupant 30 entretiens accordés à Michel Ciment dans Positif. Le choix est fait pour la plupart de prendre une interview réalisée à l’aube de leurs carrière, avec un discours encore spontané et pas formaté. La profonde connaissance de la culture américaine l’érudition en art et tout simplement la curiosité de Michel Ciment sert à tirer les réponses les plus approfondies et sincère de la part de ses différents interlocuteurs. On notera parmi les plus passionnants l’échange avec George Lucas (qui coupe court avec certains clichés véhiculés par la communauté geek comme quoi Star Wars aurait été snobé par la critique française sérieuse à sa sortie puisqu’en plus du long entretien le film fit la couverture de Positif) à postériori fascinante puisqu’en plus de se livrer comme rarement sur son enfance et ses aspirations il semble ne voir Star Wars que comme une parenthèse populaire avant de revenir à un cinéma expérimental qui a sa préférence. Paul Schrader, cinéphile et critique avant d’être cinéaste s’avère captivant dans sa lucidité sur ses capacités d’alors (assumant le choix opportuniste se lancer avec un Blue Collar (1978) loin de ses thématiques futures) et son regard sur l’état du cinéma américain (ne fustigeant pas comme nombre de ses collègues l’avènement des machines de Lucas et Spielberg à la fin des 70’s mais y voyant un renouvellement bienvenu après une décennie de cinéma sérieux et social). Francis Ford Coppola interrogé à l’occasion de Coup de cœur (1982), entre mégalomanie, introspection et passion sincère est visionnaire dans sa perspective technologique du futur du cinéma - même s’il n’en profitera guère - tout en dépeignant un retour à l’épure et la sophistication européenne à venir avec le diptyque Outsiders/Rusty James qu’il prépare alors. 

L’énergie de Martin Scorsese est contagieuse et ses anecdotes hautes en couleur sur le tournage grandement improvisé de New York, New York (1977) tout en laissant transparaître sa passion pour le rock quand il évoque le concert filmé The Last Waltz (1978). Vu pour l’inaugural Reservoir Dogs (1992), le tout jeune Quentin Tarantino fait déjà preuve de ce débit mitraillette, d’un discours chargé de référence (où il évoque déjà l’influence de The Thing (1982) bien avant Les Huit Salopards (2016)) et d’une assurance confirmée par les réussites suivante. A l’inverse l’attitude humble et habitée d’un James Gray interrogé pour le fabuleux The Yards offre un échange captivant sur sa méthode de travail marqué par une vision baigné de sa vaste palette artistique puisqu’on apprend qu’il peint toutes ses scènes en amont. Le pragmatisme de Clint Eastwood parlant du méconnu Chasseur blanc, cœur noir (1990) impressionne, tout comme le jeu de dupes de Stanley Kubrick sur Full Metal Jacket que Ciment amène à se livrer malgré lui – au point de modifier certaines réponses quand l’entretien sera repris dans l’ouvrage que lui consacre Michel Ciment, mais c’est bien l’échange initial intégral que nous avons ici. L’étonnante autocritique de Sydney Pollack salue également une personnalité attachante et douée, et on appréciera les entrevues avec des cinéastes plus rares et oubliés comme James Toback ou Barbara Loden ainsi que la défense de Robert Zemeckis parent pauvre de la critique française. Bref un ouvrage prenant de bout en bout où l’on savoure le talent de Michel Ciment à mettre en confiance et pousser les cinéastes vers des réponses plus sincères et creusées. 

Paru au Nouveau Monde Editions

vendredi 4 septembre 2015

Les Conquérants d’un nouveau monde : Essais sur le cinéma hollywoodien - Michel Ciment

Les Conquérants d’un nouveau monde est une édition révisée de l’ouvrage de Michel Ciment initialement publié en 1980. Le livre est la réunion de différents textes d’analyses et de réflexions autour du cinéma classique hollywoodien écrits par Ciment des années 60 à aujourd’hui, pour la plupart issus de la revue Positif. A travers les différentes parties, Ciment explore à la fois l’œuvre de certaines personnalités marquantes, les mues de genres fondateurs comme le western mais aussi quelques questionnements critiques sur la notion d’auteur.

Bien évidemment on retrouvera de grands textes autours des cinéastes avec lesquels il entretint une relation privilégiée et à qui il consacra des documentaires ou des ouvrages références. L’évocation de l’influence de la culture viennoise et de la Mitteleuropa à Hollywood nous amène ainsi tout naturellement sur une passionnante série de textes sur Billy Wilder, tour à tour richement analytiques et audacieux surtout au moment de leur parution initiale avec une belle défense de la filmographie mal-aimée des années 60/70 (y compris pour Wilder qui les renie pour leur insuccès) : Embrasse-moi, idiot, Un, deux, trois ou encore La Vie privée de Sherlock Holmes évoqué en détail. Un texte plus trivial et attachant dresse d’ailleurs un joli portrait de Wilder venu à Rome pour un colloque/hommage qui lui était consacré et où on savourera l’esprit caustique intact du vieux maître alors en fin de carrière prématurée (l’article date de 1983 et bien que décédé en 2002 Wilder ne signera plus de réalisation dans les vingt années suivantes). De même on appréciera la parfaite connaissance et l’acuité des textes consacrés à Elia Kazan, notamment son acte de délation qui le voua un temps aux gémonies critiques. La documentation (voir les riches appendices) et les sources fouillées permettent d’ailleurs de dénoncer tout en relativisant cette faute, révoltante tout en étant guidée par de bonnes intentions au vu du contexte complexe et de l’aveuglement des communistes (reniant les génocides du régime soviétique) finalement pas si éloigné de l’acharnement obtus des anti-rouges qui provoqueront une série de drames humain.

Cette recherche historique fouillée offre des textes absolument captivant comme celui consacré à Hollywood face au nazisme et les actes peu glorieux des patrons de studios se voilant la face sur l’horreur sous couvert de profit durant les années 30, le plus droit étant le non-juif Darryl Zanuck à la Fox, les plus concernés de par leur origines Harry Cohn (Columbia), Adolphe Zukor (Paramount) ou Carl Laemmle (Universal) pactisant avec le régime nazi pour continuer à sortir leur production en Allemagne. Cette approche pointilleuse servira aussi à dénoncer les travers de ses collègues critiques, exercice où excelle Michel Ciment qui ne cède jamais à l’emportement stérile pour une idéologie ou une chapelle. Ainsi la grande Pauline Kael, auteur dans les 70’s d’un texte polémique affirmant qu’Orson Welles n’était pas le véritable auteur de Citizen Kane (mais plutôt son scénariste Herman Mankiewicz, frère de Joseph)  se voit contredite dans les grandes largeurs par Ciment qui citations multiples d’intervenants (et dont toutes les sources sont bien sûrs en appendice) à l’appui (y compris de Welles que Kael n’a pas daigné interroger un comble) montre l’étroitesse de sa réflexion qui sert justement plus sa vision du cinéma (les formalistes tels que Welles l’insupporte et un David Lean en fera les frais à l’époque) que la réalité.

En resituant certains écrits dans leur contexte, on apprécie d’autant plus l’audace de Michel Ciment. Le corpus sur le western inclus ainsi une chronique d’époque élogieuse sur Il était une fois dans l’Ouest (même s’il suscite moins de méfiance Leone est alors bien loin de la sacralisation qui suivra) qui tisse le lien à la fois évident et impossible du film au western classique américain. La mise en avant d’auteur négligé, ou injustement associé à « la qualité américaine » permet une belle ode à l’art de Robert Mulligan et la réhabilitation (à l’époque puisque son statut semble rétablit dans le paysage cinéphile actuel) d’un William Wyler. La connaissance de Ciment excelle autant à dépeindre certains aspects de cet environnement hollywoodien (le texte sur le destin assez douloureux des grands écrivains exilés à Hollywood comme F. Scott Fitzgerald), mettre en avant certaines de ces personnalités brillantes et oubliées (le texte sur le travail du producteur Dore Schary à la RKO) ou illustrer un pan méconnu de figures emblématiques comme les films muets de Cecil B. DeMille. Un ouvrage captivant de bout en bout donc comme souvent avec Michel Ciment et dont la richesse n’est que très partiellement évoquée ici (Howard Hawks, Von Stroheim, Von Sternberg, Leo McCarey ou Frank Capra auront droit à une approche riche et fouillée aussi entre autre). 

Edité chez Folio Essais

dimanche 11 janvier 2015

Le Cinéma en partage - Michel Ciment et N.T. Bihn

Figure emblématique de la revue Positif où il officie depuis cinquante ans, intervieweur hors-pair et intime de grands cinéastes auxquels il a consacré nombre d’ouvrages majeurs (Stanley Kubrick, John Boorman, Elia Kazan ou encore Francesco Rosi), Michel Ciment est par sa passion et érudition un incontournable du paysage critique français. En 2008 son amie Simone Lainé lui consacrait un documentaire, Le Cinéma en partage où suivit dans ses différentes activités (radio, interview, festival de Cannes) Ciment évoquait son parcours mais aussi sa vision de la critique. Le tout était également entrecoupé d’interventions de collaborateurs, amis et cinéastes (Wim Wenders, Quentin Tarantino, Joel Coen…) témoignant leur reconnaissance à Michel Ciment souvent parmi les premiers à saluer leur talent mais aussi interlocuteur précis et incisif capable de tirer d’eux par ses connaissances des éléments rarement évoqués ailleurs. Le documentaire était intéressant mais par sa courte durée de 52 minutes survolait sans doute trop les choses et ce livre vient en offrir un complément idéal. Sur cette base le livre ne prend pas une tournure de mémoires/testament, Michel Ciment toujours aussi actif ne pouvant prendre le temps de la rédaction d’un ouvrage rédigé par lui seul, mais aussi sans doute trop pudique pour l’introspection que nécessiterait un tel exercice (on en apprend très peu sur sa vie personnelle sorti de l’axe du cinéma). Le livre constitue ainsi un long entretien mené par son collaborateur et ami de Positif N.T. Bihn où seront explorées toutes les pistes esquissées par le documentaire.

Michel Ciment se lance dans la profession critique à une époque de mutations cinématographiques, entre la fin de l’âge d’hollywoodien, l’avènement des nouvelles vagues à travers monde  ou le grand cinéma italien. Le gout de Michel Ciment naît dès l’adolescence à travers le cinéma populaire mais le bouleversement et ce qui lui donne l’envie d’écrire sur le cinéma sera la découverte de Hiroshima mon amour (1959)  d’Alain Resnais qu’il vit comme une véritable révolution. Le goût d’écrire sur le cinéma naît dès cette époque et parallèlement à ses études il contribue déjà à certaines revues  comme Ciné-Textes et c’est en voulant défendre l’alors vilipendé Le Procès d’Orson Welles qu’il se décide à adresser son premier texte à Positif qui le publie le mois suivant. Ciment s’applique ainsi à expliquer la spécificité et l’esprit de la revue, la manière dont son contenu et la mouvance de sa rédaction s’agençait parfaitement à sa vision du monde. L’un des leitmotivs du livre sera ainsi souvent associé au mouvement surréaliste dont l’ouverture et la curiosité au-delà des dogmes sera l’adage de Ciment et de Positif. Si le critique et la revue ont parfois pu de son propre aveux parfois passer à côté d’un auteur majeur en devenir, ce sera de toute bonne foi et par gout plus que pour suivre une mode où un dogme du moment. Ciment raconte ainsi comment il contribua à distendre la guerre entre Positif et Les Cahiers du Cinéma en vantant les mérite des films de Hawks ou encore Hitchcock révérés par les seconds.

Les Cahiers du Cinéma composés de cinéastes en devenir marquant leur territoire s’illustrèrent ainsi par des sentences que Ciment dénonce avec justesse. Le plus mauvais film d’un auteur sera toujours plus passionnant que le bon film d’un artisan affirme Les Cahiers… Ciment sort l’exemple accablant du Ali Baba et les Quarante voleurs de l’auteur Jacques Becker que l’on aurait bien du mal à trouver meilleur que La Vérité sur bébé Donge signé Henri Decoin, un artisan de cette qualité française si exécrée par Truffaut, Godard et consort… Le pire reste évidemment le dénigrement du cinéma anglais par Les Cahiers auxquels Ciment rappelle l’existence de Michael Powell, Caroll Reed, David Lean ou toute l’école du Free Cinema contemporaine de la Nouvelle Vague. Ciment semble toujours vouloir rester au-dessus de ses figures imposées d’une certaine critique française (on aborde aussi en filigrane le terrain politique avec ce même aveuglement sur certaines personnalités communistes de l’époque niant l’évidence qu’elle connaissaient pourtant des dérives du régime) et l’on ressent vraiment cela par le paysage hétérogène (géographique, stylistique, dans les genres) des figures défendues par la revue au fil des décennies : Claude Sautet, Stanley Kubrick, John Boorman, Theo Angelopoulos. Si Les Cahiers et ses soubresauts successifs est un objet passionnant pour l’histoire de la critique, Positif a le mérite d’une cohérence plus  satisfaisante pour le cinéphile avide de découvertes.

Un autre point passionnant sera le rapport de Michel Ciment aux cinéastes et la relation complexe se nouant avec le critique. S’autorisant un vrai rapprochement voir une amitié avec les cinéastes qu’il admire, il doit aussi savoir s’en détacher tout en s’en expliquant aux intéressés lorsque leurs œuvres déclinent et qu’il n’est plus aussi ardent à les défendre. Il en profite pour égratigner les collègues ayant leurs grilles de lecture toutes faites et toujours du bien à dire quel que soit la qualité de la production de « l’auteur ». Les passages avec les grands cinéastes auxquels il consacra des ouvrages et/ou des documentaires sont captivant notamment l’apprivoisement de longue haleine de Stanley Kubrick dont il deviendra un des interlocuteurs privilégiés pour un livre référence le concernant. On aura d’autres moments très intéressant aussi du même ordre concernant Elia Kazan, Mankiewicz et Billy Wilder tous trois véhiculant d’ailleurs un autre leitmotiv du livre à savoir la culture juive et/ou associée à la Mitteleuropa qu’on peut associer à ces cinéastes. Les persécutions, malheur et pertes douloureuses amène (surtout chez Wilder) amène chez eux un mélange de raffinement et de terrible lucidité voir cynisme sur le monde qui rend leurs films brillamment cinglants.

Enfin Michel Ciment s’attarde sur certains aspects de la vie de critique. On y évoquera notamment les bons et mauvais côtés des festivals, ses expériences de jury et aussi les évolutions et spécificités des manifestations les plus célèbres comme Cannes ou la Mostra de Venise. Le gout de la polémique et le ton sans langue de bois (les éditos rageurs où il n’hésite pas à invectiver les confrères sont encore légion dans le Positif d’aujourd’hui) est savoureux et nombres de personnalités sont égratignées (l’égo et l’absence de générosité de certains grands cinéastes entre eux comme François Truffaut taisant le nom de Sautet aux américains curieux alors que sa recommandation aurait lancé la notoriété internationale de son ami). La conclusion plus didactique exprimera les vertus essentielles du critique mélange de sens de l’observation, de culture (la formation vaste allant du contact de Deleuze ou la connaissance de la culture anglo-saxonne l'aura remarquablement servit) et de curiosité où l’on retrouve une nouvelle fois nombre d’éléments qui font tout l’intérêt de Positif. C'est une vision de passeur jamais enfermé dans sa tour d'ivoire de savoir et qui souhaite le faire partager de la manière la plus accessible possible. Un ouvrage passionnant (et encore je n’ai pas évoqué toutes les réflexions pointues sur les cinéastes des pays de l’est) dont la forme fait qu’il se dévore d’une traite, à la fois témoignage, portrait et panorama de l’évolution de la critique au fil des décennies.

Paru aux édition Rivages et en plus complété du documentaire originel en dvd. Cela fait parfois doublon au niveau des propos de Michel Ciment sur certains points mais l'intervention des cinéastes et collaborateur apporte un plus bienvenu.