Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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lundi 18 octobre 2021

Le Rêve de Cassandre - Cassandra's Dream, Woody Allen (2007)


 Sur un coup de cœur, deux frères s'offrent un voilier qu'ils baptisent "Cassandra's DreamL". Une vraie folie car ni l'un ni l'autre n'ont réellement les moyens d'assumer ce signe extérieur de richesse, ni leurs autres folies financières. Ils sont alors obligés de solliciter l'aide de leur oncle Howard. En contrepartie de ce solide coup de pouce financier, celui-ci leur demande de lui rendre un petit service. Non négociable...

Le Rêve de Cassandre vient conclure la trilogie londonienne qui marqua aux yeux de la critique une forme de renaissance pour Woody Allen. Le film se rapproche plutôt des rives sombres de Match Point (2005) plutôt que de la légèreté de Scoop (2006), et renoue avec les thématiques autour de l’ambition et la culpabilité du magistral Crimes et Délits (1989). Le Rêve de Cassandre se déleste cependant de tout le bagage (diégétique et extradiégétique) élégant et cultivé de Match Point et Crimes et Délits pour quelque chose de plus cru, noir, dont toute ironie et cynisme sont exclus. Match Point teinté du contexte de clivage de classe anglais semblait tout autant un pendant européen du classique Une Place au soleil de George Stevens (1951) qui questionnait la poursuite du rêve américain. Crimes et Délits quant à lui se partageait entre les références littéraires (l’ombre des Crime et châtiments de Dostoïevski) et cinématographiques (la scène hommage à Les Fraise sauvages d’Ingmar Bergman (1957)) au service de la vision très pessimiste de l’humanité de Woody Allen. 

Le réalisateur travaille de manière plus frontale cette matière, sans le jeu de miroir entre l’aristocratie anglaise et la bourgeoisie new-yorkaise que l’on pouvait ressentir dans Match Point. Ce film travaillait avec une subtilité infinie le jeu de dominant/dominé, la duperie et l’ambition où son héros devait se mettre à l’échelle des milieux nantis qu’il souhaitait intégrer. Le Rêve de Cassandre nous plonge parmi des prolos où l’ascension repose sur les notions les plus triviales de réussite sociale et matérielle, et Woody Allen adapte sa forme à ce regard plus brut – malgré quelques éléments insidieux comme la première petite amie de Ian changeant de place pour se mettre à côté de lui sur le bateau dès lors qu’il parle de ses projets financiers… La première scène où les frères Ian (Ewan McGregor) et Terry (Colin Farrell) achètent un bateau traduit d’emblée cette poursuite de chimères.

On comprend assez vite que le bateau est au-dessus de leurs moyens, qu’ils vont suivre des voies périlleuses pour l’acquérir, et que son attrait ne se justifie que par l’échappée à leur quotidien qu’il incarne. Le bateau symbolise notamment le spectre de la richesse qu’ils ont entrevus enfant quand leur oncle Howard (Tom Wilkinson), symbole de la réussite sociale et fierté de la famille, leur avait offert une balade en mer. On peut soupçonner que le mérite de cet oncle entretenu depuis leur enfance par leur mère a placé le ver dans le fruit d’aspiration à un train de vie plus luxueux, mais aussi superficiel. Ils n’ont que l’exemple terne de leur père (John Benfield) peinant à joindre les deux bouts et dès lors, chacun à leur manière, Ian (par des investissements d’affaires douteux) et Terry (par une fièvre des jeux d’argent) se sont perdus dans leurs rêves étriqués de château en Espagne. 

Woody Allen montre à petite échelle à travers leur quotidien les impasses où les mènent leurs aspirations superficielles, qui conditionnent même leurs choix amoureux tel Ian sous le charme d’une actrice élégante et ambitieuse – dont on sous-entend aussi quelques renoncements moraux pour s’élever. Ces écarts suffiront à les placer dans une situation où ils devront solliciter à nouveau l’aide financière de leur oncle Howard, qui en échange va leur proposer terrible un pacte faustien. Ils découvriront ainsi le véritable prix à payer pour goutter au faste, celui de leurs consciences et de leurs âmes. Woody Allen réparti en deux personnages les héros de Match Point et Crimes et Délits, Ian représentant le cynisme et l’acceptation de Jonathan Rhys-Meyer et Martin Landau, tandis que Colin Farrell représente la culpabilité et le doute judéo-chrétien que jouait Allen dans Crimes et Délits. Il y a cependant une différence, car si les aspirations des prolos du Rêve de Cassandre peuvent faire sourire, les conséquences intimes après avoir commis l’irréparable pour y parvenir sont bien plus pesantes.

Colin Farrell (anticipant son extraordinaire prestation dépressive de Bons baisers de Bruges (2008)) est une boule de nerfs fébrile et vulnérable qui ne pourra jamais surmonter la portée de son geste. Ewan McGregor plus pragmatique n’aura pas le courage de pousser la logique jusqu’au bout, à savoir éliminer ce frère fragile et imprévisible qui pourrait le trahir. A l’inverse l’oncle Howard assoit sa domination sociale en rendant triviale la notion de meurtre, d’abord d’un inconnu nuisible puis de son propre neveu. Dans les hautes sphères, le prix de la réussite n’a plus d’entraves morales (il est assez logique que Howard ait réussit dans la Chine des années 2000 à l’ascension économique et logique capitaliste carnassière) et l’on peut tout se permettre pour maintenir son statut. Ian et Terry qui n’aspirent qu’à gagner mais n’ont pas encore à perdre ne peuvent suivre cette évolution vers la déshumanisation, ce qui causera leur perte.

C’est le cas de Woody Allen (aux origines modestes) dans Crimes et Délits, tandis que Martin Landau ou Jonathan Rhys-Meyer assimilé dans Match Point n’auront aucun mal à franchir ce pas et vivre avec. La scène de meurtre exprime d’ailleurs cette dualité, étirant l’approche de la cible dans une tension insoutenable (et porté par le score magnifique de Philip Glass) avant de masquer l’acte en lui-même par un léger panoramique comme pour signifier l’impossibilité à venir des personnages de vivre avec. Il faut être capable de devenir (au propre comme au figuré) un tueur de sang-froid pour passer du bas au haut de l’échelle semble nous dire Woody Allen dans une fable parmi les plus sombres de sa filmographie. Un grand film étrangement sous-estimé dans la filmographie du réalisateur. 

Sorti en dvd zone 2 français chez TF1 Vidéo

vendredi 25 juillet 2014

Ondine - Neil Jordan (2009)


Syracuse, un pêcheur irlandais, découvre un jour dans son filet une femme prénommée Ondine, dont il est persuadé qu'il s'agit d'une sirène. Au fur et à mesure qu'Ondine s'intègre dans la communauté, plusieurs théories émergent quant à sa nature, tandis que Syracuse commence à tomber amoureux d'elle...

Capable de donner aux chimères une réalité palpable (La Compagnie des Loups (1984)) et de conférer à un postulat réaliste une poésie surnaturelle (l'adultère de La Fin d'une liaison (1999)), Neil Jordan en fait encore la preuve avec ce superbe Ondine. Neil Jordan revisite ici dans un cadre réaliste et contemporain le mythe des selkie (la promotion française fait d'ailleurs un raccourci facile en en faisant des sirènes alors que ce n'est pas tout à fait la même chose), créatures du folklore marin anglo-saxon revêtant l'apparence de phoques en mer et qui sur terre enlève leur peau pour révéler des jeunes filles (ou jeunes hommes) d'une beauté exceptionnelle. Si l'homme à terre conserve la peau de la (ou du) selkie, celle-ci lui est dévouée et ils pourront alors s'aimer sauf si cette peau est retrouvée ou détruite sans quoi la créature retournerait à la mer.

Cette dernière facette de soumission est largement atténuée pour plutôt reposer sur la reconnaissance dans cette relecture moderne où le pêcheur Syracuse (Colin Farrell) à la surprise de trouver dans ses filets la belle Ondine ((Alicja Bachleda-Curus), une jeune femme amnésique qui ne souhaite pas être vue du reste de la population. Méprisé par le reste de la population en raison de son passé alcoolique, Syracuse ne peut que constater que sa chance semble tourner avec la présence de la belle inconnue notamment par des pêches spectaculaire. Pour Annie (Allison Barry), la fille de Syracuse à l'imagination fertile, tout cela est évident : Ondine est une Selkie.

Le film oscille dans un équilibre délicat où l'environnement réaliste semble toujours contredit par les évènements extraordinaires et la présence mystérieuse d'Ondine. Parfois c'est au contraire l'inverse qui se produit avec des situations terre à terre transfigurées par la magie et la force évocatrice de ce décor naturel portuaire irlandais (e film fut tourné dans la péninsule de Beara et plus particulièrement Bere Island, Dursey Island et Puleen Harbour) et le score envoutant de Sigur Ros. Tout un monde magique devient alors possible par la seule croyance que Neil Jordan parvient à transmettre à travers la foi d'Annie, le regard amoureux de Syracuse et la beauté et aura lumineuse d'Ondine.

L'extraordinaire ne devient pas tangible parce qu'il est prouvé mais car que l'on est prêt à y adhérer. L'ensemble du film propose ce double niveau de lecture ou l'interprétation est laissée au choix du spectateur, les évènements s'inscrivant dans le mythe de la selkie mais par le biais de d'évènements réalistes. La situation personnelle difficile des personnages (Syracuse luttant pour obtenir la garde de sa fille, Annie souffrant d'une insuffisance rénale et circulant en fauteuil roulant) semblent ainsi pouvoir être surmontés par le renouveau et la paix qu'apportent Ondine. Colin Farrell, irlandais pur souche (et qui avait tourné son premier rôle professionnel dans ce même Comté de Cork en 1998 pour un téléfilm) transpire l'authenticité en pêcheur local, tout en transmettant cette fragilité et présence rêveuse que l'on devine ouverte à l'ailleurs.

Alicja Bachleda-Curus est également une belle découverte, présence charnelle et évanescente que Neil Jordan choisit entre autre car elle était inconnue et susciterait la même interrogation au spectateur qu'au protagoniste quant à sa nature réelle. On saluera aussi la présence pétillante de la jeune Alison Barry, au charme mutin entre candeur et maturité étonnante. Comme dans tout conte, Ondine possède sa facette sombre ici dévoilé par un mystérieux étranger qui semble traquer Ondine, la selkie étant parfois amenée à être réclamée par un de ses semblables. C'est là le seul petit travers du film qui par cet élément dramatique gâche le mystère en donnant une explication réaliste ou le double niveau de lecture ne fonctionne plus forcément. Les plus rêveurs qui souhaitaient en rester à l'idée de la vraie présence d'une selkie en seront pour leur frais mais cela n'empêche pas d'avoir passé un très beau moment.

Sorti en dvd zone 2 français chez Eone