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lundi 18 octobre 2021

Le Rêve de Cassandre - Cassandra's Dream, Woody Allen (2007)


 Sur un coup de cœur, deux frères s'offrent un voilier qu'ils baptisent "Cassandra's DreamL". Une vraie folie car ni l'un ni l'autre n'ont réellement les moyens d'assumer ce signe extérieur de richesse, ni leurs autres folies financières. Ils sont alors obligés de solliciter l'aide de leur oncle Howard. En contrepartie de ce solide coup de pouce financier, celui-ci leur demande de lui rendre un petit service. Non négociable...

Le Rêve de Cassandre vient conclure la trilogie londonienne qui marqua aux yeux de la critique une forme de renaissance pour Woody Allen. Le film se rapproche plutôt des rives sombres de Match Point (2005) plutôt que de la légèreté de Scoop (2006), et renoue avec les thématiques autour de l’ambition et la culpabilité du magistral Crimes et Délits (1989). Le Rêve de Cassandre se déleste cependant de tout le bagage (diégétique et extradiégétique) élégant et cultivé de Match Point et Crimes et Délits pour quelque chose de plus cru, noir, dont toute ironie et cynisme sont exclus. Match Point teinté du contexte de clivage de classe anglais semblait tout autant un pendant européen du classique Une Place au soleil de George Stevens (1951) qui questionnait la poursuite du rêve américain. Crimes et Délits quant à lui se partageait entre les références littéraires (l’ombre des Crime et châtiments de Dostoïevski) et cinématographiques (la scène hommage à Les Fraise sauvages d’Ingmar Bergman (1957)) au service de la vision très pessimiste de l’humanité de Woody Allen. 

Le réalisateur travaille de manière plus frontale cette matière, sans le jeu de miroir entre l’aristocratie anglaise et la bourgeoisie new-yorkaise que l’on pouvait ressentir dans Match Point. Ce film travaillait avec une subtilité infinie le jeu de dominant/dominé, la duperie et l’ambition où son héros devait se mettre à l’échelle des milieux nantis qu’il souhaitait intégrer. Le Rêve de Cassandre nous plonge parmi des prolos où l’ascension repose sur les notions les plus triviales de réussite sociale et matérielle, et Woody Allen adapte sa forme à ce regard plus brut – malgré quelques éléments insidieux comme la première petite amie de Ian changeant de place pour se mettre à côté de lui sur le bateau dès lors qu’il parle de ses projets financiers… La première scène où les frères Ian (Ewan McGregor) et Terry (Colin Farrell) achètent un bateau traduit d’emblée cette poursuite de chimères.

On comprend assez vite que le bateau est au-dessus de leurs moyens, qu’ils vont suivre des voies périlleuses pour l’acquérir, et que son attrait ne se justifie que par l’échappée à leur quotidien qu’il incarne. Le bateau symbolise notamment le spectre de la richesse qu’ils ont entrevus enfant quand leur oncle Howard (Tom Wilkinson), symbole de la réussite sociale et fierté de la famille, leur avait offert une balade en mer. On peut soupçonner que le mérite de cet oncle entretenu depuis leur enfance par leur mère a placé le ver dans le fruit d’aspiration à un train de vie plus luxueux, mais aussi superficiel. Ils n’ont que l’exemple terne de leur père (John Benfield) peinant à joindre les deux bouts et dès lors, chacun à leur manière, Ian (par des investissements d’affaires douteux) et Terry (par une fièvre des jeux d’argent) se sont perdus dans leurs rêves étriqués de château en Espagne. 

Woody Allen montre à petite échelle à travers leur quotidien les impasses où les mènent leurs aspirations superficielles, qui conditionnent même leurs choix amoureux tel Ian sous le charme d’une actrice élégante et ambitieuse – dont on sous-entend aussi quelques renoncements moraux pour s’élever. Ces écarts suffiront à les placer dans une situation où ils devront solliciter à nouveau l’aide financière de leur oncle Howard, qui en échange va leur proposer terrible un pacte faustien. Ils découvriront ainsi le véritable prix à payer pour goutter au faste, celui de leurs consciences et de leurs âmes. Woody Allen réparti en deux personnages les héros de Match Point et Crimes et Délits, Ian représentant le cynisme et l’acceptation de Jonathan Rhys-Meyer et Martin Landau, tandis que Colin Farrell représente la culpabilité et le doute judéo-chrétien que jouait Allen dans Crimes et Délits. Il y a cependant une différence, car si les aspirations des prolos du Rêve de Cassandre peuvent faire sourire, les conséquences intimes après avoir commis l’irréparable pour y parvenir sont bien plus pesantes.

Colin Farrell (anticipant son extraordinaire prestation dépressive de Bons baisers de Bruges (2008)) est une boule de nerfs fébrile et vulnérable qui ne pourra jamais surmonter la portée de son geste. Ewan McGregor plus pragmatique n’aura pas le courage de pousser la logique jusqu’au bout, à savoir éliminer ce frère fragile et imprévisible qui pourrait le trahir. A l’inverse l’oncle Howard assoit sa domination sociale en rendant triviale la notion de meurtre, d’abord d’un inconnu nuisible puis de son propre neveu. Dans les hautes sphères, le prix de la réussite n’a plus d’entraves morales (il est assez logique que Howard ait réussit dans la Chine des années 2000 à l’ascension économique et logique capitaliste carnassière) et l’on peut tout se permettre pour maintenir son statut. Ian et Terry qui n’aspirent qu’à gagner mais n’ont pas encore à perdre ne peuvent suivre cette évolution vers la déshumanisation, ce qui causera leur perte.

C’est le cas de Woody Allen (aux origines modestes) dans Crimes et Délits, tandis que Martin Landau ou Jonathan Rhys-Meyer assimilé dans Match Point n’auront aucun mal à franchir ce pas et vivre avec. La scène de meurtre exprime d’ailleurs cette dualité, étirant l’approche de la cible dans une tension insoutenable (et porté par le score magnifique de Philip Glass) avant de masquer l’acte en lui-même par un léger panoramique comme pour signifier l’impossibilité à venir des personnages de vivre avec. Il faut être capable de devenir (au propre comme au figuré) un tueur de sang-froid pour passer du bas au haut de l’échelle semble nous dire Woody Allen dans une fable parmi les plus sombres de sa filmographie. Un grand film étrangement sous-estimé dans la filmographie du réalisateur. 

Sorti en dvd zone 2 français chez TF1 Vidéo

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