Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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Affichage des articles dont le libellé est Takeshi Kaneshiro. Afficher tous les articles
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jeudi 16 octobre 2025

Dr. Wai - Mo him wong, Ching Siu-tung (1996)


Un écrivain de pulp transpose ses problèmes relationnels dans la nouvelle œuvre qu'il écrit. Celle-ci raconte l'histoire du Dr Wai, chargé de retrouver un parchemin magique capable d'influencer l'avenir de l'humanité.

Dr Wai est inventif et agréable film d’aventures mettant Jet Li en vedette et lui permettant d’explorer une autre facette de son jeu. Sa persona filmique est à ce stade totalement associée à sa mythique interprétation de Wong Fei-hung dans la saga Il était une fois en Chine. Son double rôle dans Dr Wai lui offre un terrain de jeu plus vaste que le stoïque maître d’art martiaux. D’un côté il y a le « roi des aventuriers », rieur, bondissant et sans peur face au danger, en pendant assumé de Tintin et Indiana Jones. De l’autre, il y a l’écrivain maladroit empêtré dans les problèmes sentimentaux, et totalement dépassé par les évènements. Ce registre loufoque méconnu de l’acteur (avec quelques exceptions comme Tai Chi Master de Yuen Woo-ping) lui sied à merveille et participe à l’inventivité du récit offrant une variante hongkongaise de Le Magnifique de Philippe de Broca (1973) avec son film dans le film et sa veine méta.

Les soubresauts de l’histoire ne sont pas circonscrits au seul Jet Li, mais aussi à son entourage, l’intrusion et les propres chassés-croisés amoureux de ses assistants (joué par Takeshi Kaneshiro et la délicieuse Charlie Young) faisant vriller la narration à travers leurs interventions dans le roman. Si les vas et vient entre réel et fiction ne sont pas si nombreux, les graines disséminées contaminent joyeusement le film d’aventures à plusieurs niveaux. Les désagréments du réel font basculer la personnalité des personnages de fiction, telle une Rosamund Kwan tour à tour amoureuse transie puis manipulatrice diabolique au gré de la relation avec son époux Jet Li. 

L’aspect décousu et les ruptures de ton que l’on peut parfois ressentir dans les films hongkongais sont totalement intégrés à la narration, que ce soit par les réactions incongrues, les répliques décalées, les scènes d’actions décomplexées. Les grands enjeux d’espionnage, de politique et de mystique (avec la recherche d’un artefact bouddhique aux pouvoirs surnaturels) du récit de fiction ne servent qu’à opposer et/ou réconcilier les déchirements conjugaux du réel dans un ensemble équilibré. Cela se ressent lorsque les deux niveaux de récit se croisent de façon plus inattendue comme lorsqu’une réaction ou dialogue d’un personnage de fiction fait explicitement référence à son alter-ego « réel » (Jet Li appelant son Rosamund Kwan « Monica », soit le prénom de l’épouse de l’écrivain).

Pour Ching Siu-tung, c’est l’occasion de s’émanciper de la tutelle de Tsui Hark tout en s’appuyant sur son héritage. L’alchimie Jet Li/Rosamund Kwan rappelle le meilleur du romanesque et vaudeville d’Il était une fois en Chine, l’espièglerie de Charlie Young ravive le souvenir de ses interprétations dans The Lovers (1994) et Dans la nuit des temps (1995), tandis que la relation mentor/élève de Jet Li et Takeshi Kaneshiro ravive les éclats de rires d’Il était une fois en Chine de nouveau. La dimension méta permet au réalisateur d’améliorer la copie de sa précédente incursion dans l’aventure pulp, la production FilmWorshop The Raid (1991), plaisante mais chaotique. 

La comédie s’entremêle au film d’action inventif et décomplexé durant quelques morceaux de bravoures mémorables : la destruction d’un décor par le déraillement d’une locomotive, les combats délirants voyant Jet Li la jouer Jackie Chan facétieux. Dr Wai est donc un excellent divertissement, en particulier dans son montage hongkongais reposant sur ce double niveau de lecture. L’accueil mitigé du film amènera les producteurs à en livrer un montage international éliminant les scènes contemporaines pour privilégier le film d’aventure classique sous lequel Jet Li retrouve sa stature classique de héros stoïque. Les deux versions ont leurs défenseurs, mais pour notre part le montage d’origine offre le récit le plus frais et cohérent – ruptures de ton font moins sens dans un film plus classique. 


 Sorti en bluray français chez HK Vidéo

mercredi 16 juillet 2025

Lost and Found - Tiān Yá Hǎi Jiǎo, Lee Chi-Ngai (1996)


 Kelly est la fille d’un riche magnat de l’industrie navale. Elle mène une vite parfaite jusqu’au diagnostic d’une leucémie. Alors que les médicaments nuisent à sa santé, elle choisit d’abandonner le traitement et de se concentrer sur les derniers mois de sa vie. Une rencontre fortuite la met en contact avec un jeune homme excentrique spécialisé dans la recherche d’objets disparus. Elle lui demande alors de retrouver un marin qui travaillait pour son père, et qui lui avait parlé d’une île d’une immense beauté, au large des côtes écossaises.

Lost and Found est une jolie comédie romantique dont la mélancolie, la naïveté, le casting (Takeshi Kaneshiro) et certains leitmotivs narratifs (la voix-off existentielle) lui valut à sa sortie de forte comparaison avec Wong Kar Wai et plus particulièrement son célèbre Chungking Express. Le récit nous place dans une sorte de faux triangle amoureux au centre duquel l'on va suivre la jeune Lam (Kelly Chen). Fille de bonne famille délaissée par son père, son monde s'écroule lorsqu'elle apprend être atteinte d'une leucémie mortelle. L'horizon lui apparaît désormais bien sombre, jusqu'à la rencontre avec Ted (Michael) marin métissé hongkongais et écossais dont le charme et la nature rêveuse dans la description de ses terres britanniques d'origines fascinent la jeune femme. La romance prend progressivement forme, avant que Ted disparaisse mystérieusement de la circulation. Dès lors une autre figure masculine hors-normes entre en scène, l'imprévisible Mr Worm (Takeshi Kaneshiro), spécialiste dans pour retrouver les objets et les personnes disparues.

La première partie fonctionne sur une narration déconstruite rappelant justement Wong Kar Wai, et même la dualité entre Lam rêvant d'un ailleurs écossais à travers cet homme idéal et une réalité hongkongaise au premier abord plus terne rappelle Chungking Express. Le réalisateur Lee Chi-Ngai développe cependant une identité propre à son film, notamment à travers le personnage de Takeshi Kaneshiro. Si Ted représente la promesse d'un ailleurs (notamment avec un Michael Wong qui comme à son habitude joue essentiellement en anglais) idéalisé, Mr Worm se propose de réenchanter le quotidien par ce curieux métier de retrouveur d'objets perdus. 

On comprend peu à peu que ce sacerdoce repose aussi sur la volonté de ramener aussi les âmes perdues, grâce à la galerie d'excentriques composant ses employés. La fameuse compagnie "Lost and Found" fait presque office d'île des enfants perdus dont M Worn serait le Peter Pan. Circonspecte au moment de réclamer ses services, Lam tombe peu à peu sous le charme de la résilience et candeur de Mr Worm, jusqu'à intégrer le personnel après qu'un rebondissement semble avoir résolu sa quête.

Une émotion naïve et sincère imprègne le film à travers les différentes quêtes d'objets de la compagnie, la valeur étant moins importante que ce qu'il représente et des espoirs qu'on laisse repose sur lui. La demande d'une fillette dont la maman est mourante va ainsi mobiliser des efforts considérables que Lee Chi-Ngai filme avec une poésie rare. Ce côté enchanteur magnifie les espaces urbains hongkongais ordinaires, porté par une superbe photo de Bill Wong. 

L'épilogue en Ecosse ajoute encore de la majesté formelle par les superbes paysages capturés, et questionne ainsi entre l'attrait du rêve et la vraie sérénité représentée par le quotidien. Le réalisateur met en valeur le charme et la photogénie de son couple, et use d'ailleurs de leur activité annexe de stars de la cantopop durant une séquence musicale. Tout en cédant avec un certain brio à certains poncifs de la comédie romantique, Lost and Found atteint une profondeur inattendue par la vraie mélancolie de sa conclusion voyant le mal de Lam la rattraper. 

Sorti en bluray français chez Spectrum 

 

dimanche 30 juillet 2023

Executioners - Xian dai hao xia zhuan, Johnnie To et Ching Siu Tung (1993)

Au lendemain d’une terrible guerre nucléaire, l’eau non polluée est devenue une denrée rare. Inventeur d’un système de purification d’eau, M. Kim a l’intention de renverser le pouvoir en place pour régner en maître sur le pays. Le trio héroïque va alors se reformer, bien décidé à lutter contre ce tyran…

Heroic Trio (1993) fut une tentative foutraque, inventive et jubilatoire de mélanger film de super-héros au féminin avec les codes du cinéma d’action hongkongais. Le film ne rencontrera malheureusement pas le succès escompté mais, qu’à cela ne tienne, il s’agira d’en rentabiliser les rutilants décors en produisant une suite dans la foulée qui sortira sept mois plus tard à Hong Kong. S’il fallait qualifier Executioners d’une analogie littéraire, ce serait comme si Alexandre Dumas était passé directement de Les Trois mousquetaires à Le Vicomte de Bragelonne en oubliant Vingt ans après. Heroic Trio marquait le rencontre et l’association des trois héroïnes, et ce second film saute l’étape de l’âge d’or de leurs exploits pour directement aborder leur crépuscule héroïque dans une tonalité désenchantée.

Cette rupture se fait aussi à travers le genre et l’esthétique du film. Le flamboyant film de super-héros sous influence Hollywoodienne (Batman (1989) et Batman, le défi (1992) de Tim Burton, Dick Tracy de Warren Beatty (1990)) laisse donc place au récit postapocalyptique où la majesté insouciante du trio n’a plus place. Heroic Trio mélangeait action décomplexée avec certains sursauts de noirceur et cruauté qui avaient éventuellement pu désarçonner les spectateurs hongkongais. Executionners est plus uniforme dans son ton mélodramatique et des ajouts (la petite fille du personnage d’Anita Mui) permettant de le renforcer à moindre frais. Tout comme son prédécesseur, Executionners entretient un lien fort avec le contexte socio-politique hongkongais de l’époque. 

La catastrophe nucléaire responsable du chaos ambiant s’inspire d’une vraie peur née de la mise en service de Centrale nucléaire de la baie de Daya en 1993, les hongkongais craignant l’accident et l’infection de leur eau, soit la situation du film. Les antagonistes de Heroic Trio représentaient une allégorie du régime chinois qui avant la rétrocession hantait symboliquement les hongkongais par les noirs desseins qu’il entretenait dans les égouts de la ville, avant de pouvoir agir au grand jour. L’attaque est plus explicite dans Executionners avec ce régime en partie sous joug militaire, ne lésinant pas sur les arrestations arbitraires et les tueries de masses dans une scène où plane explicitement l’ombre des massacres de Tiananmen. 

Dans cet environnement la personnalité de notre trio se trouve empêché dans son héroïsme. Maggie Cheung toujours aussi imprévisible et vénale n’a plus le garde-fou de ses acolytes, Anita Mui ayant abandonné le costume pour son désormais rôle de mère de famille, et Michelle Yeoh la plus empathique étant fortement engagée dans le lien à entretenir entre la population et le pouvoir politique. Il n’y a réellement aucune scène, même à la fin où le trio se trouve réuni et renoue avec sa splendeur d’antan. L’ensemble du film est une suite de rendez-vous manqué entre déchéance et morceaux de bravoures plus individualisés. Cette incapacité s’exprime dans les quatre chansons conduisant et exacerbant le drame en marche durant des rebondissements clés, et le personnage de Takeshi Kaneshiro, sorte de religieux pacifiste manipulé, marque la fin de ces bonnes intentions candides.

Formellement il faut donc oublier la luxuriance d’Heroic Trio avec des décors se résumant à des usines et hangars désaffecté. La photo de Poon Hang-Sang baigne dans une atmosphère grise et cafardeuse d’où surnage peu d’espoir. Ce côté désespéré déteint sur les combats dans lesquels on sent une mainmise plus grande de Ching-Siu-tung par rapport au premier film – il est cette fois crédité en tant que coréalisateur. Les poses iconiques sont rares voire absentes, les affrontements plus brutaux, sanglants, douloureux et moins pourvus en bottes secrètes triomphante. 

D’ailleurs hormis un Anthony Wong aussi théâtral qu’inquiétant en méchant, toute extravagance comic-book est absente dans Executionners. Il y aurait bien la longue montée en puissance voyant Anita Mui prisonnière qui se sculpte un nouveau masque dont les contours se dessinent en ombre pour ses géôliers, mais l’issue vengeresse de la séquence s’éloigne de la grâce du premier film par sa violence. Executionners est une suite surprenante et courageuse qui achève de faire de ce diptyque une tentative des plus singulières.

Sorti en bluray chez Carlotta Films

mardi 16 août 2022

The Odd One Dies - Liang ge zhi neng huo yi ge, Patrick Yau (1997)


 Mo est un gangster criblé de dettes. Son seul moyen de s’en tirer est d’accepter un contrat pour un meurtre, qui entraînera sans doute sa propre mort. La veille du passage à l’acte, Mo gagne $200,000 au casino et décide de rompre son engagement. Son agent trouve Carmen, qui est prête à le remplacer pour moins cher. Mo tombe secrètement amoureux d’elle.

The Odd One Dies est un des premiers films issus de Milkyway Image, la compagnie de production fondée par Johnnie To en 1996. Après une longue carrière de faiseur tour à tour génial ou impersonnel, To façonne là un espace créatif sur mesure qui va lui permettre de rénover le polar hongkongais tout en occupant une place centrale dans le cinéma local post-rétrocession dont les grands talents (Tsui Hark, Johnnie To, Ringo Lam, Kirk Wong) ont tenté l'aventure américaine. Johnnie To s'éloigne des formules à succès du genre pour le déconstruire dans sa mise en scène, le ton adopté, les atmosphères et ce dès les premières années d'activité de Milkyway Image avec des films comme Expect the unexpected (1998), A Hero never die (1998), The Longest Nite (1998) ou The Mission (1999) - le premier et le troisième bien que crédité à Patrick Yau étant officieusement réalisé par Johnnie To en bon producteur interventionniste. On peut même dire que la mue s'était amorcée en amont avec l'excellent Loving You (1995) où les codes du polar n'étaient qu'un arrière-plan, presque un prétexte à une forme de "comédie du remariage". 

On retrouve ce mélange de polar et de romance dans The Odd One Dies mais de façon différente. Le conflit amoureux de Loving You reposait sur l'équilibre difficile entre la fonction de policier et la vie de couple et dénotait même dans le sous-genre du polar romantique qui offrit quelques pépites juvéniles et fougueuses comme A Moment of Romance de Benny Chan (1990) ou As Tear go by de Wong Kar Wai (1988). C'est à cette veine que l'on pense dans un premier temps avec le casting glamour et photogénique de Takeshi Kaneshiro et Carmen Lee. Mais point d'envolée canto-pop, de bad boy en marcel ou veste en jean, de jeune fille énamourée et innocente ou de chevauchée à moto ici, Johnnie To creuse une autre voie.

Le scénario semble au départ être une sorte de cadavre exquis enchaînant les séquences indépendantes à l'image de l'existence sans but de son héros Mo (Takeshi Kaneshiro). Ce dernier enchaîne les provocations rocambolesques où il ne semble qu'espérer une mort dont il réchappe toujours miraculeusement. C'est précisément cet attrait inexpliqué pour l'autodestruction qui semble paradoxalement inciter ses victimes à l'épargner : saccage d'une table de jeu qui entraîne un tabassage en règle, agression d'un truand. Son dernier écart lui vaut d'être contraint à exécuter un contrat pour meurtre mais ses instincts kamikazes vont de nouveau se confronter à un destin bienveillant. Ce sera tout d'abord lors d'une incroyable scène de pari où son jusque boutisme va avoir raison de la malchance et lui faire gagner une énorme somme. 

Dès lors il peut "sous-traiter" son contrat meurtrier, mais va alors tomber sur plus désespérée que lui avec Carmen (Carman Lee), jeune femme fraîchement sortie de prison. Déjà très à contre-courant du polar, le récit avec leur rencontre effectue une longue fuite en avant qui va la voir se jauger, se poursuivre et s'aimer. Les séquences folles et facétieuses s'enchaînent, décousues et incohérentes en apparences mais servant de révélateur du profond dépit des deux protagonistes, véritables parias solitaires. Défis inattendus et pièges divers mis en place par Carmen permettent au contraire au duo de se reconnaître. On est presque dans une sorte de A bout de souffle dans le cadre du polar HK, où l'enjeu criminel importe moins que les multiples pas de côtés où se devine un passé douloureux.

Alors que pour Mo comme Carmen, l'acceptation du contrat relevait presque du suicide programmé et assumé, plus ils apprennent à se connaître, plus cette perspective ne semble difficile. Johnnie To multiplie les séquences introspectives, dans des lieux clos prolongeant le spleen et la romance à l'échelle de la ville (les multiples séquences de trajet en tramway) ou de lieux spécifiques comme le bar, la chambre d'hôtel - magnifiés par la photo de Cheng Siu-Keung. La scène où ils parviennent enfin à réserver une chambre dans un palace est une vraie mue formelle pour le film qui perd de son imagerie heurtée et étouffée, et pour les personnages enfin soucieux d'eux-mêmes qui quittent leur allure négligée (le côté crasseux de Carmen ayant été bien appuyé en amont) pour retrouver une belle prestance physique.

Takeshi Kaneshiro prolonge son incarnation juvénile, paumée et romantique vue notamment chez Wong Kar Wai et Carman Lee confirme la vulnérabilité et les belles aptitudes dramatiques vu dans ses précédents rôles chez To (Loving You, Lifeline (1996)). Johnnie To ne cède jamais au romantisme suranné (même le temps d'une très tendre scène de sexe) et adopte constamment ce petit ton décalé qui rend l'ensemble prenant et original de bout en bout. Le morceau de bravoure du contrat apporte un rebondissement certes attendu mais magnifié par le brio narratif de Johnnie To qui sait nous conduire vers une belle émotion finale. Un "polar" qui ressemble à peu d'autres par son côté feutré et arty, et une belle réussite pour ces premiers pas de Milkyway Image. 


 Sorti en dvd hongkongais chez Fortune Star

 

lundi 19 juillet 2021

Tempting Heart - Xin dong, Sylvia Chang (1999)


 Cheryl est une réalisatrice de films. Elle utilise la propre histoire de son premier vrai amour pour son nouveau projet. En racontant son histoire à un scénariste, elle va se remémorer plein de choses du temps de l'innocence. Hu-Jun est un jeune garçon timide, plus intéressé par sa guitare que par ses études. Il va rencontrer Sheo-rou et ils vont petit à petit tomber amoureux. Une jolie romance est née, jusqu'au jour où la mère de Sheo-rou apprend que nos deux tourtereaux ont passé une nuit ensemble dans un hôtel...

Sylvia Chang signe avec Tempting Heart ce qui reste sans doute son film le plus culte, célébré et populaire en Asie. C'est une forme d'aboutissement magistral dans l'approche du mélodrame hongkongais avec In the Mood for love de Wong Kar Wai l'année suivante et qui aura lui en plus les honneurs en Occident. Au premier abord le postulat du film et sa construction peuvent faire craindre une forme de distance. Cheryl (Sylvia Chang) est une réalisatrice qui souhaite faire un film des souvenirs de son premier amour au lycée. Elle engage un scénariste (William So) avec lequel elle va échanger ses souvenirs et réfléchir à la direction qu'elle souhaite donner au film. Cela donne un dispositif où entre les flashbacks du passé, la narration revient au présent avec les deux personnages discutant, argumentant et interprétant les réactions des "personnages". Loin de nous sortir du film, ces moments servent de révélateurs subtils dont la portée ne se comprendra pleinement que vers la fin.

Chaque échappée dans le passé se nourrit d'une approche frontale qui en filigrane exprime les sentiments profonds de Cheryl face à ce passé amoureux. C'est une idéalisation de ces souvenirs tant dans l'oubli de soi adolescent que de l'imagerie des environnements où se sont vécu ces premiers amours, et l'on peut étendre cela aux choix très photogénique de casting avec Takeshi Kaneshiro incarnant Hu-Jun jeune, Gigi Leung jouant Cheryl/Sheo-rou adolescente et Karen Mok dans le rôle de sa meilleure amie Chen Li. Dès lors ce flashback se ressent à vif et donne toute l'incertitude et l'euphorie des premières fois dans le rapprochement timide, les regards à la dérobée, hésitations et phase d'approche entre Hu-jun et Sheo-rou. Sylvia Chang navigue habilement entre le trivial amusant (Hu-jun tombant amoureux en voyant Sheo-rou se cogner contre une vitre), l'imprégnation pour le couple et le spectateur de cette romance en l'inscrivant dans des espaces iconiques qui forge le souvenir (la petite allée où va toujours se réfugier Sheo-rou dès qu'elle a une peine), et aussi les rancœurs et jalousie plus contenues qui auront un écho plus tard. Cela fonctionne tout aussi bien l'expression épanouie de cette romance, mais aussi plus tard contrainte quand la famille cherchera à les séparer. Une nouvelle fois reprenant les éléments les plus classiques de ce genre de déconvenues assez universelles, Sylvia Chang oscille avec justesse entre proximité et emphase. L'éloignement dicté par la famille est ainsi vu du prisme déchirant de Sheo-rou prête à tout quitter, face à un Hun-jun plus résigné et détaché lors d'une scène de rupture poignante.

C'est un schéma qui se renverse dans la seconde partie où le couple se retrouve par hasard au Japon et renoue une relation tumultueuse. La craintive Sheo-rou est désormais une jeune femme confiante évoluant dans le monde de la mode qui mène le jeu quand Hun-jun plus âgé était le guide dans l'adolescence. On a ainsi un effet miroir de la première partie où le couple n'avait pu assouvir une première nuit d'amour où Sheo-rou était réticente et Hun-jun demandeur. Cette fois Sylvia Chang change la dynamique avec une Sheo-rou lascive, dominante au lit mais qui paradoxalement n'exige rien de plus alors qu'Hun-jun était bien plus qu'un désir physique pour elle avant. On ressent un mimétisme qui se déplace d'un personnage à l'autre dans le ressenti, les scènes où Sheo-rou alanguie dans la solitude de sa chambre, toute à son petit ami en pensées, trouve leur écho désormais chez Hun-jun véritablement troublé et ému par ces retrouvailles. Le cynisme, le détachement se déplace pour faire cette fois de l'homme l'éconduit qui ne trouve pas géographiquement et matériellement sa place dans la vie de Sheo-rou. 

On comprend progressivement que les scènes au présent servent justement, avec l'interaction du scénariste donnant en tant qu'homme un point de vue différent aux souvenirs biaisés de Cheryl, à donner une hauteur qui donne une perspective différente au récit. Toute la narration joue sur la répétitivité, l'ellipse et un ressenti reposant sur le point de vue. La dernière partie où flashbacks et nouvelles retrouvailles à l'âge mûr se rejoignent donne ainsi pleinement la perspective d’Hun-jun pour faire de cette romance un ensemble de rendez-vous manqués où le plus fautifs n'est pas forcément celui que l'on croit. C'est brillamment amené et Tempting Heart donne le sentiment de vivre en ce qu'un Richard Linklater avait travaillé dans l'étirement du temps dans sa trilogie Before Sunrise, Before Sunset et Before Midnight : la fougue et la candeur du premier amour, la peur d'être blessé et le recul cynique de la trentaine puis la mélancolie de l'âge mûr. Le film entretient également une parenté avec la tradition du mélodrame hongkongais et taïwanais, nourrit par Sylvia Chang tant dans sa carrière d'actrice (les retrouvailles et les souvenirs d'une amitié brisée dans That day on the beach d'Edward Yang (1983) et élément clé de l'intrigue de Tempting Heart) que de réalisatrice (Passion (1986) qui justement joue sur le même squelette d'intrigue que That day on the beach, avec les vas et vient temporels qui construiront aussi la dramaturgie de Tempting Heart).

Sylvia Chang creuse aussi le sillon de la fascination de Hong Kong et Taïwan pour le Japon, idéal d'évasion et de romantisme chez les jeunes d'Edward Yang dans Taipei Story (1985) puis à l'inverse terreau des rancœurs passées dans Yi Yi (2000). La réalisatrice joue sur les deux tableaux dans Tempting Heart en réunissant son couple adulte à Tokyo puis en faisant le lieu des regrets de ce qui aurait pu être. On anticipe finalement sous une forme plus accessible les réflexions sur le temps et le couple d'un Hou Hsiao Hsien dans Millennium Mambo (2001) et Three Times (2005). Le film achève de faire fondre le féru de mélo avec une dernière scène magistrale qui montre par l'objet (une série de photos de ciel dans une boite), l'insert d'un moment ayant traversé tout le film (Takeshi Kaneshiro allongé sur un toit d'immeuble photographiant le ciel) et qui prend sens, et une scène onirique à la portée bouleversante.

L'amour impossible des personnages se trouve immortalisé dans son innocence et son effritement sous forme de tableau qui se fige dans un puissant travelling arrière. Sylvia Chang assume son emphase jusqu'au bout, audace qui séduira le public asiatique à travers l'immense succès du film (qui remportera de nombreuses récompenses à Hong Kong et en Asie) et le rend encore culte aujourd'hui - notamment la chanson titre Xin Dong tube énorme et classiques absolu des karaokés chinois.

Sorti en dvd hongkongais doté de sous-titres anglais

dimanche 29 décembre 2013

Les Anges déchus - Duòluò Tiānshǐ, Wong Kar Wai (1995)


À Hong Kong, un tueur à gages désillusionné s'apprête à remplir son dernier contrat, mais il doit d'abord surmonter l'affection de sa partenaire, qu'il voit rarement. Dans une errance nocturne sordide et surréaliste, il croise le chemin d'une fille excentrique et d'un muet qui essaie sans arrêt d'attirer l'attention sur lui.

Les Anges déchus est souvent considéré comme le film jumeau du classique Chungking Express (1994), réalisé l’année précédente. C’est clairement le revers d’une même pièce à tout point de vue, les personnages, situations et environnement répondant de manières inversée à Chungking Express même si l’on en retrouve presque les même lieux et parfois acteurs (Takeshi Kaneshiro qui jouait un policier et ici un voleur). Ces liens volontaires sont justifiés puisque à l’origine le film devait constituer le troisième segment de Chungking Express mais Wong Kar Wai avait trouvé un équilibre si miraculeux avec les deux premières histoires idéalement complémntaire (passage de l’ombre à la lumière, de la douleur de la rupture à la candeur de l’émoi amoureux) qu’un récit de plus aurait alourdi l’ensemble. Tout cela serait donc exploité dans un nouveau film, Les Anges déchus.

La logique interne du film diffère totalement de Chungking Express tout en en prolongeant le ton mais de manière plus désenchantée. L’amour constituait le mal et le remède de Chungking Express quand ici le malaise semble plus profond. Plusieurs histoires et personnages s’entremêlent tout du long dans un Hong Kong nocturne interlope où tous types de rencontres sont possibles. C’est dans ce cadre que l’on va suivre les destins d’un tueur à gage (Leon Lai), de sa partenaire (Michelle Reis) et d’un jeune muet (Takeshi Kaneshiro) passant ses nuit à investir et exploiter illégalement les commerces des autres. La forme s’adapte parfaitement à chacun d’eux. 

Ambiance pesante, sentiment de boucle et ralenti stylisé lors des fusillades (une réinvention de ce qu’il faisait dans As Tears Go By) pour les déambulations de notre tueur taciturne et tout de noir vêtu, sur fond de reprise locale du Karmacoma de Massive Attack. Plans fixes glamour, caméra à l’épaule et touche lascive frustrée pour la partenaire ne vivant que dans l’ombre et le fantasme d’une relation avec le tueur dont elle ne croise que rarement la route. Le muet aura droit à une mise en scène plus spontanée et surprenante en accord avec le caractère joyeux et imprévisible du personnage avec image vidéo, effet de montage décalé et humour absurde. Wong Kar Wai y ajoute des expérimentations sur la temporalités et la couleur propres à exprimer un sentiment particulier à des moments précis grâce à la photo travaillée et immersive de Christopher Doyle.

Tout trois traînent cependant un spleen dans leur existence artificiellement comblé par leurs activités nocturnes qui ne suffiront bientôt plus à dissimuler ce mal-être latent. L’absence de vie sociale et la rencontre avec un ancien camarade de lycée renvoie le tueur à la vacuité de son dangereux métier qui lui interdit tout lien avec l’extérieur. Michelle Reis est une poupée de cire qui ne vit et s’anime que dans les résidus d’un autre insaisissable, se masturbant fiévreusement dans la solitude de sa chambre exiguë. Le muet refuse de grandir réellement et par ses taquineries à ses « clients » (hilarante scène de vente et services forcés) et son mode de vie est resté le petit garçon turbulent et dépendant de son père. 

L’amour n’est pas la solution et les romances nouées offrent les moments les plus décalés et touchants du film lorsque l’on croise quelques excentriques aussi perturbés que nos héros. La folie douce de Blondie (Karen Mok) est ainsi la barrière d'un désespoir qui ne se révèlera qu’en toute fin, tout comme les accès de rage dépités de Charlie Young (l’inoubliable héroïne de The Lovers (1994)). Le tueur et le muet feront souffrir ou souffriront de ces amours tumultueux et voués à l’échec car ce n’est qu’en acceptant d’évoluer et de changer d’existence qu’ils pourront enfin avancer. 

Les Anges déchus est ainsi un film plus introspectif que Chungking Express qui allait de l’ombre à la lumière par la grâce de la rencontre avec l’autre. Ici prime le cheminement intérieur et paradoxalement c’est le plus conscient qui se perdra définitivement sous les balles quand le plus immature ouvrira les yeux dans une aussi sobre que poignante scène de deuil.

Seulement là pourra se faire la rencontre finale (Wong Kar Wai par le simple fait de montrer Michelle Reis crûment, sans les artifices, maquillages et coiffures stylisés du reste du film illustre une même évolution chez elle que les autres protagonistes) dans une magnifique fin ouverte et typique du romantisme aérien à la Wong Kar Wai.

Sorti en dvd zone 2 et bluray chez ARP