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lundi 2 novembre 2026

Short Cuts - Robert Altman (1993)

 Librement inspiré de neuf nouvelles et d'un poème de Raymond Carver, "Short Cuts" et un voyage à travers le Los Angeles des années 90, une fresque intimiste ou s'entremêlent les destins contrastés de 22 personnages aux prises avec les drames, les émotions, les plaisirs, les surprises et les hasards de la vie quotidienne.

Après le succès de The Player (1992), Short Cuts est l’autre grande réussite marquant le retour au premier plan de Robert Altman. Il s’agit là d’une adaptation libre de neuf nouvelles et d’un poème de Raymond Carver, auteur découvert par Altman durant un voyage en avion durant la promotion de Vincent et Théo (1990). Il y voit immédiatement la matière d’un film mais ne parvient pas à trouver les financements, qu’il n’obtiendra que grâce au plébiscite critique et commercial de The Player. Short Cuts représente la forme la plus parfaite du genre phare d’Altman, le film choral. Il avait déjà exprimé cette veine dans des grands films comme Nashville (1975) et Un Mariage (1978), mais Short Cuts par son retentissement constitue vraiment le mètre-étalon du film choral, celui qui influencera des réalisateurs majeurs comme Paul Thomas Anderson sur Magnolia (1999) ou Alejandro González Inárritu avec Amours chiennes (2000).

Raymond Carver se prête particulièrement à l’exercice, tant pour son parcours que par la matière de ses récits. Carver est un autodidacte qui s’intéressa à l’écriture alors qu’il était déjà père de famille et naviguait entre plusieurs métiers laborieux, effectuant en parallèle des études universitaires. Cette condition précaire l’amène à privilégier l’écriture de nouvelles plutôt que de roman exigeant un plus large investissement. Il se fait ainsi maître du récit court par lequel il croise la brièveté et l’intensité pour dépeindre le destin des gens modestes. Altman déplace le cadre de l’Oregon des nouvelles de Carver à Los Angeles, pioche neuf récits dans trois recueils de nouvelles (Would You Please Be Quiet, Please?, Where I'm Calling From, What We Talk About When We Talk About Love et A New Path to the Waterfall) auquel il va ajouter l’intrigue sur la chanteuse de jazz et sa fille violoncelliste jouées par Annie Ross et Lorie Singer.

Le film s’ouvre sur le vol d’avions déversant sur LA un insecticide destiné à éradiquer une mouche porteuse de virus. C’est par ce biais invisible et abstrait que la caméra d’Altman nous immerge dans le quotidien de 22 personnages dont les destins vont s’entrecroiser sur une période de quelques jours. Un des aspects les plus impressionnants du film repose sur la fluidité du montage. Altman lie les intrigues entre elles tour à tour via une narration classique, mais le plus souvent par des raccords constamment inventifs. Il peut y avoir une association d’idée formelle et sonore entre une situation et celle qui lui succède par un raccord en mouvement, un contrepoint ironique, la répétition d’un mot d’une séquence à l’autre mais avec un sens différent. La caméra d’Altman virevolte dans les cadres ordinaires de la ville, d’un diner à une banlieue pavillonnaire, d’un quartier chic à un hôpital.

S’il y a un schisme social évident selon les points de vue adoptés, Altman instaure une vraie porosité dans la complexité et les travers de la nature humaine. Les couples en apparence les plus cabossés par la vie (Lily Tomlin et Tom Waits) ne sont pas les plus prompts à se désunir en définitive. Les plus fusionnels (Anne Archer et Fred Ward) peuvent être fragilisés par un comportement égoïste (il sera question d’un cadavre trouvé durant une partie de pêche). 

Le drame le plus tragique pour une famille, la perte d’un enfant, peut aboutir à un inattendu moment de fraternité (Andie MacDowell et Bruce Davison endeuillés s’apaisant étonnamment auprès de leur tourmenteur) tandis que l’artificialité du fantasme et du sexe revêtent des visages littéraux (le métier de maquilleur de Robert Downey jr) ou matérialiste (Jennifer Jason Leigh et son lucratif téléphone rose). Altman se fait observateur mais jamais moraliste, trouvant un pan lumineux et une rédemption possible chez chacun, tel le père de famille absent et adultère incarné par Tim Robbins.

L’expression et l’acceptation du mal-être semble être la clé pour tout surmonter. Le couple bourgeois incarné par Matthew Modine et Julianne Moore n’est qu’une surface vide jusqu’à l’aveu de tromperie qui les rongeait depuis des années. A l’inverse Chris Penn semble être une bombe à retardement exaspérée par le langage cru et détaché de son épouse répondant à ses clients téléphoniques. La frontalité du conflit (littérallisé par le full frontal de Julianne Moore) est aussi réparateur que la retenue du mal-être et de la frustration sera destructrice pour Chris Penn. Le tremblement de terre final soude ou marque la bascule de protagonistes sur la corde raide tout au long du récit, la terreur sismique répondant à l’angoisse existentielle sous le constant et radieux soleil californien. Le film sera un nouveau triomphe pour Altman qui va remporter le Lion d’Or à la Mostra de Venise tandis qu’un prix d’interprétation récompensera l’ensemble du prestigieux casting. 

Disponible en dvd français chez Wild Side 

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