Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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samedi 23 janvier 2016

Histoire de trois amours - The Story of Three Loves, Gottfried Reinhardt et Vincente Minnelli (1953)

À bord d'un paquebot, des passagers se remémorent leur plus grande histoire d'amour...

The Story of Three Loves est un charmant film à sketches où se dessine trois visages de l'amour tour à tour tragique, éphémère, dangereux et rehaussé par le faste de la MGM dans un somptueux et dépaysant (Londres, Rome et Paris) écrin romantique.

The Jealous Lover de Gottfried Reinhardt

Charles Coudray, directeur d'un célèbre corps de ballet et passager d'un paquebot voguant sur l'océan, revoit sa douloureuse histoire d'amour à Londres : pourquoi n'a-t-il mis qu'une seule fois en scène son chef-d'œuvre Astarte ?

Un premier sketch sur lequel plane l'ombre des Chaussons Rouges (1948) de Michael Powell et Emeric Pressburger. La présence de Moira Shearer en danseuse étoile contribue bien sûr à l'analogie mais aussi le thème de l'histoire avec une héroïne déchirée entre sa vocation et une existence ordinaire. Quand Powell et Pressburger en faisait un enjeu existentiel, le scénario y ajoute un élément plus concret avec la jeune Paula Woodward (Moira Shearer) contrainte de renoncer à la danse à cause d'un problème cardiaque. Assistant nostalgique à un ballet du célèbre directeur Charles Coudray (James Mason), elle s'attarde pour exécuter quelques figure après le spectacle et attire l'attention de ce dernier. Un segment captivant qui sonne comme le rendez-vous manqué entre la muse et son pygmalion. La romance s'amorce et se conclut tragiquement alors que les protagonistes se subjuguent mutuellement.

Paula revit à travers l'intérêt et le regard exalté de Charles, lui faisant la démonstration de son talent au péril de sa vie. Un don de soi que ressent Charles captivé et on devine que le lien naissant sera bien lus qu'artistique. Moira Shearer intense et effectuant chaque pas comme s'il était le dernier est fabuleuse d'intensité dans le geste et l'interprétation et Gottfried Reinhardt (fils de Max Reinhard et qui devait en connaître sans doute un lot sur la mise en valeur scénique) capture magnifiquement par le montage et sa mise en scène le lien profond se créant entre regardant et regardée : impossible de s'arrêter pour elle et de décrocher le regard pour lui. La chorégraphie de Frederick Ashton exprime bien cette dimension de grâce et de tragédie dans le décor presque hors du temps de la demeure de James Mason. Malgré le côté redite en format court des Chaussons Rouges une belle réussite qui frustre même pas sa conclusion abrupte.


Mademoiselle de Vincente Minnelli

Une gouvernante française, Mademoiselle, se remémore son étrange romance. La riche famille Clayton Campbell, séjournant à Rome, lui a confié l'éducation de leur jeune fils Tommy âgé d'une douzaine d'années. Mademoiselle s'applique à apprendre le français et la poésie à son élève récalcitrant, mais rêve de rompre son monotone quotidien d'enseignante ne serait-ce que pour quelques heures. Madame Pennicott, une dame âgée qui n'est autre qu'une sorcière, a reçu le souhait de Tommy aspirant à devenir rapidement adulte.

 Ce deuxième sketch laisse à Vincente Minnelli la possibilité d'exprimer son attrait pour le conte avec ce Cendrillon au masculin. Jeune garçon insensible à la douceur et l'âme romantique de sa gouvernante française Mademoiselle (Leslie Caron), Tommy (Rick Nelson) n'aspire qu'à devenir adulte pour faire ce qui lui plaît. Une étrange sorcière (Ethel Barrymore) va exaucer son vœu et une fois adulte (sous les traits du beau Farley Granger) il va succomber à des émotions nouvelles en tombant amoureux de Mademoiselle le temps d'une nuit.

Minnelli filme une délicieuse rêverie, pleine d'urgence et de candeur où une Rome de studio brille de mille feux pour accompagner cette brève romance. La caméra aérienne et les idées visuelles en pagaille marque la rétine avec ce panoramique dévoilant la transformation de Tommy où le mouvement de grue nous introduisant dans l'histoire. Farley Granger, gauche et dépassé est très attachant, tout comme une Leslie Caron à croquer de candeur juvénile tandis qu'un scénario astucieux revisite les motifs de conflit entre l'enfant et sa gouvernante pour en faire ceux du rapprochement des deux amoureux comme l'utilisation (et la prononciation) du mot "suspendu" en français. Un petit bijou là aussi un peu frustrant, une telle histoire avait le potentiel pour un film à part entière.


Equilibrium de Gottfried Reinhardt

Accoudé sur une rampe du paquebot, Pierre Narval se souvient de son histoire d'amour à Paris. Acrobate, il s'est retiré du métier après le décès de son partenaire au cours d'un numéro de trapèze et dont il se sent responsable. Il sauve de la noyade Nina Burkhart, une jeune femme italienne qui a voulu se suicider en se jetant du haut d'un pont.

 Un dernier sketch qui se déleste de l'imagerie féérique des deux précédents, l'émerveillement venant des prouesses physiques des protagonistes. Sauvant du suicide la jeune italienne Nina (Pier Angeli), le trapéziste Pierre Narval (Kirk Douglas) voit en elle la partenaire idéale à ses numéros. Retiré du métier suite à un drame, il voit en cette jeune femme dépressive ne craignant pas la mort celle qui ne cèdera pas à ses émotions dans les airs. Pourtant en se découvrant une culpabilité commune face à un passé tragique, c'est précisément leurs sentiments naissants et la confiance qui en découle qui rendra leur duo fusionnel. Le film est vraiment impressionnant dans ses numéros de voltige, si Pier Angeli semble constamment doublée par contre Kirk Douglas (hormis des plans d'ensemble plus lointain et dangereux) donne vraiment de sa personne avec brio.

Peu d'artifices narratifs ou d'ornement musical pour ce sketch, Gottfried Reinhardt cherchant à faire partager le détachement des personnages et décrivant méticuleusement le processus d'apprentissage du trapèze. L'alchimie entre un intense Kirk Douglas et une Pier Angeli plus flottante fait passer subtilement l'émotion (la vraie romance des deux en coulisse se ressentant) qui culmine dans le lâcher prise d'un ultime numéro vertigineux. Comme les deux autres segments il y avait matière à un long mais ce sketch bien construit ne laisse pas le petit sentiment d'inachevé des deux autres. Un beau film à sketch à l'esthétique chatoyante qui lui vaudra d'ailleurs une nomination aux Oscars pour sa direction artistique.

Sorti en dvd chez Warner dans la collection Warner Archives sans sous-titres 

mercredi 2 décembre 2015

L'Inconnu du Nord-Express - Strangers on a Train, Alfred Hitchcock (1951)

Lors d’un voyage en train, Guy Haines (Farley Granger) rencontre Bruno Anthony (Robert Walker). Haines est champion de tennis, Anthony sait tout de lui et propose un échange de meurtre : il va supprimer la femme de Haines (laquelle ne veut pas lui accorder le divorce) en échange de quoi Guy devra tuer le père de Bruno. Le jeune sportif ne prend pas cet inconnu au sérieux et le quitte comme si de rien était...

Après deux opus au succès public et critique plus mitigés (Les Amants du Capricorne (1949) et Le Grand alibi (1950)), Alfred Hitchcock effectuera un retour en force avec un de ses plus mémorables suspenses, L’Inconnu du Nord-Express. Hitchcock s’appuiera sur une autre reine du suspense, Patricia Highsmith dont c’est le premier roman et qu’il adapte ici. En dépit de la présence prestigieuse de Raymond Chandler au générique, celui-ci ne s’entendit pas avec Hitchcock (notamment sa méthode d’un premier traitement sans dialogue où il esquisse ses premiers choix visuels qui décontenancera Chandler) qui se rabattant sur un Ben Hecht trop débordé, se verra recommander son assistante par ce dernier, Czenzi Ormonde.

Le postulat diabolique du film perverti totalement le motif si cher à Hitchcock du faux coupable. Guy Haines (Farley Granger), s’il n’a ni commis ni téléguidé le meurtre de sa femme perpétré par l’étrange Bruno Anthony (Robert Walker), il en est néanmoins le grand bénéficiaire et sans réelle chance d’être inquiété malgré les doutes de la police. Si Hitchcock rend son film plus moral que le livre (où Guy Haines complète l’inversion en tuant à son tour le père de Bruno), la question de la porosité du mal et de sa tentation est bien là. En rage face à cette épouse qui ne lui accorde pas le divorce, Haines aura proféré les menaces meurtrières les plus explicites. Bruno dans sa folie les concrétise dans un geste reprenant les mots de Haines, en étranglant sa victime. 

Il symbolise ainsi littéralement les bas-instincts de Haines et sa culpabilité (la photo de Robert Burke le tapissant dans l’ombre par instants comme une mauvaise pensée à refouler de l’esprit justement), le jeu trouble de Robert Walker se complétant idéalement à la présence un peu lisse de Farley Granger (pour sa deuxième collaboration avec Hitchcock après La Corde (1948)). Hitchcock souhaitait William Holden dans le rôle mais peut être que sa personnalité plus marquée se serait moins complétée à Robert Walker que la « transparence » de Farley Granger. Fort de cette dualité, on ne croit à aucun moment à un possible revirement de Haines même dans la superbe scène où il s’introduit de nuit dans la demeure des parents de Bruno. Le premier montage de la séquence exprimait plus d’ambiguïté (signifiant comme une hésitation chez Haines) mais cela a été coupé au final.

Cette ambiguïté se trouvera donc totalement personnifiée par Bruno. Hitchcock en fait tout à la fois une pure figure maléfique mais aussi un être malade et névrosé. Bruno symbolise parfois ainsi le « stalker » à l’aura quasi surnaturelle quand Haines devinera apercevra sa silhouette partout où il passe. Cela culmine dans cet extraordinaire moment où assis au milieu de spectateurs d’un match de tennis, il se désintéresse totalement du jeu pour regarde fixement Haines situé en face. Parallèlement on devinera sa fragilité à travers des motifs annonçant certaines grandes réussites futures d’Hitchcock. La mère dérangée et castratrice de Psychose (1960) est déjà présente ici avec une Marion Lorne à l’excentricité inquiétante, dont les moments intimes avec Bruno laissent deviner d’où lui viennent sa folie et ce sentiment d’impunité. Si la culpabilité de Haines est plutôt symbolique, celle de Bruno est plus palpable, le rendant plus intéressant et loin de la seule incarnation du mal absolu annoncée. 

Pour la signifier, Hitchcock exprime un mimétisme physique entre la victime (Laura Elliott) et le personnage plus léger de Barbara (jouée par la propre fille d’Hitchcock, Patricia) dont les ressemblances troublent Bruno et le ramène douloureusement à son crime. Là encore c’est tout Vertigo (1958) qui s’annonce, la réminiscence physique d’une figure du passé étant synonyme de tourments. Dernier point montrant les personnages comme les revers d’une même pièce, l’étonnant montage parallèle entre la partie de tennis de Haines s’éternisant et Bruno perdant le briquet rendant haines coupable. Hitchcock orchestre les deux scènes avec un suspense et une tension équivalents, nous faisant souhaiter que les deux s’en sortent alors que l’on devrait totalement pencher du côté de Haines.

Toutes ces nuances s’expriment avec subtilité (voir l’ouverture où l’accompagne les pas des deux héros jusqu’à leur rencontre) et dans un style plutôt sobre qui rend les morceaux de bravoures d’autant plus virtuose. La longue traque dans la fête foraine et son issue macabre se reflétant dans des verres de lunettes offre un magistral moment de tension. Et que dire de ce manège dont le mécanisme emballé offre un pur basculement dans le cauchemar lors climax final ? Une des grandes réussites d’Hitchcock, conclue par un savoureux trait d’humour en plus. 

Sorti en dvd zone 2 et bluray chez Warner 

samedi 7 février 2015

Vous qui avez vingt ans - Enchantment, Irving Reis (1948)

À Londres, durant la Seconde Guerre mondiale, une jeune femme qui s'est enrôlée dans l'armée, Grizel Dane, rend visite à son oncle, le vieux général Sir Roland « Rollo » Dane, dans l'espoir qu'il accepte de l'héberger chez lui. Par ailleurs, elle fait la connaissance de Pax Masterson, un jeune officier-aviateur. Là-dessus se greffent trois flashbacks où le général se remémore son passé. Dans le premier, lui et ses frères et sœur, Pelham et Selina, rencontrent enfants Lark Ingoldsby, une petite orpheline ramenée à la maison par leur père qui a décidé de l'adopter. Dans le deuxième flashback, les enfants sont devenus adultes et Selina traite Lark comme une servante, l'ayant toujours considérée comme une intruse. Aussi, dans le dernier flashback, elle fait tout pour mettre un terme à l'amour naissant entre Rollo et Lark...

Un magnifique mélo à la tonalité désenchantée et au traitement étonnant, entre classicisme et modernité. Le film s'ouvre sur la découverte d'une grande et vieille maison londonienne d'où nous parviennent les échos d'un passé où elle fut peuplée et agitée par les passions. C'est désormais la demeure d'un vieux général bougon à la retraite, qui se refuse à la quitter malgré la pression de promoteur car rattaché à des obscurs souvenirs. L'arrivée de sa nièce américaine et son histoire d'amour contrariée va rappeler au soldat un dilemme auquel il fut lui-même confronté et dont il regrette encore l'issue.

 C'est la maison et ses murs qui font office de véritable narrateur, faisant le lien entre passé et présent. Plutôt que de jouer du flashback du point de vue d'un seul personnage, les transitions se font selon la pièce où se sont déroulés les évènements clés d'une époque à l'autre, un léger mouvement de caméra faisant office de machine à remonter le temps alors que le décor reste identique. C’est là qu'on découvre l'amour éternel de Rollo en la personne de sa sœur adoptive Lark. Tout d'abord au détour d'une magnifique séquence enfantine dont la candeur tutoie les sommets de l'ouverture de Peter Ibbetson.

Les conflits à venir se dévoilent également avec le personnage de Selina, grande sœur cruelle et jalouse voyant en la nouvelle venue une intruse et qui n'aura de cesse de la séparer de son frère. Le personnage est joué à l'âge adulte par Jayne Meadows, à la prestation impressionnante, tout en retenue et maîtrise, détestable et pathétique à la fois. L'histoire d'amour se déroulant dans le présent est moins palpitante mais constitue un remarquable équilibre par ses questionnements différents (là ce sont les individus qui se créent leur propre barrières par pragmatisme) avec le ton magnifiquement romanesque des moments dans le passé.

David Niven en jeune coq insouciant soudainement happé par l'amour de sa sœur adoptive trouve là un de ses plus beaux rôles (et surprend dans ce regitre de jeune premier romantique) et Teresa Wright est poignante en amoureuses soumises aux évènements. Visuellement splendide, tant dans la reconstitution que dans les idées d'Irving Weis faisant de la maison un personnage à part entière où les proportions et éclairages se modifie selon l'état d'esprit de ses personnages. Pour une fois, on peut trouver le titre français plus approprié dans la manière dont il exprime le regret et la bienveillance des personnages et figures du passé pour la jeune génération destinée à ne pas commettre les mêmes erreurs. La jolie conclusion qui voit définitivement une vie s'arrêter tandis que la romance s'affirme est à ce titre des plus significatives. 

Sorti en dvd zone 1 français chez MGM et doté de sous-titres français

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