Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 4 juin 2024

Brigade secrète - The Sleeping City, George Sherman (1950)


 Un interne est assassiné au sein de l'hôpital Bellevue de New York. L'affaire semble compliquée et le chef de la police décide de placer l'inspecteur Fred Rowan, qui a officié comme infirmier dans l'armée, sous couverture dans l'établissement. Sa plongée en immersion lui fait courir de nombreux dangers...

De la longue et prolifique carrière de George Sherman, on retient avant ses incursions dans le western et particulièrement ses glorieuses années 50 où il fut une contribution majeure à l’essor du genre, même si rencontrant moins de reconnaissance critique que ses collègues Anthony Mann, John Ford ou Howard Hawks. Sherman est un talent entre l’auteur et l’artisan très doué qui promena son savoir-faire avec brio dans de multiples registres. La preuve en est avec ce Brigade secrète, belle proposition de film noir.

Brigade secrète est dans la tendance du film noir de ce début des années 50, une tendance délaissant la stylisation expressionniste pour l’immersion réaliste et simili documentaire. A cet argument s’ajoute le sous-genre du récit d’infiltration, meilleur argument dramatique pour nous plonger dans un microcosme comme Incident de frontière d’Anthony Mann (1949) où jouer sur les peurs façon I was communist for FBI de Gordon Douglas (1951). Brigade secrète reprend tous ces motifs mais trouvent néanmoins une vraie originalité. L’infiltration se fait ici en milieu hospitalier après le meurtre irrésolu d’un interne, Richard Conte (pour une fois du bon côté de la loi) jouant un policier sous couverture et crédible grâce à ses deux ans d’études de médecine. L’aspect réaliste tient au tournage effectué selon le souhait de Sherman au sein du véritable Bellevue Hospital à New York. D’ailleurs au vu du portrait peu reluisant qui sera fait des coulisses de l’établissement, le maire de la ville exigera un prologue insistant sur la nature fictionnelle du film et rendant hommage à la dévotion du personnel hospitalier.

Avant que les dessous criminels ne se dévoilent, Sherman passe ainsi un long moment à observer le quotidien de l’hôpital. La tension naît de situation où Conte se retrouve à pratiquer t risquer l’erreur au vu de sa faible expérience, tandis que le spleen ordinaire des internes et infirmières se dessine. Aspirant à une promotion, à ouvrir leur propre cabinet et un jour fonder une famille, ils se sentent végéter voient leur sacerdoce s’effriter, au point de possiblement céder à de mauvaises tentations. Cette caractérisation se conjugue à la traversée de toutes les strates de l’hôpital, de chacun de ses lieux et acteurs, des petites mains aux chirurgiens chevronnés. Ce que l’on a pris pour un simple travail d’immersion dissémine pourtant les indices, de ses protagonistes les plus truculents et faussement inoffensifs à certains sursauts de stylisation où la mise en scène sobre ose quelques effets (ce plan étouffant en plongée sur des escaliers symbolisant l’étouffement ressentis par certains internes). 

La photo de William Miller travaille habilement cet aspect, notamment lors des incursions à l’extérieur comme les pauses sur le toit déployant un panorama urbain de façon crue, travaillant la proximité et l’éloignement de la « vie réelle » pour les internes à travers cette vue. Sans trop en dire, le scénario distille habilement son mystère, et après avoir fait miroiter une vaste organisation criminelle, révèle une menace aussi sobre que sournoise et en parfaite cohérence avec les maux intimes que l’on a pu observer. Sherman sait déployer quelques fulgurances sous son parti-pris réaliste et retenu comme cette formidable poursuite à pied laissant voir un électrisant instantané des bas-fonds. Richard Conte tout en sobriété est remarquable dans cette dualité enquêteur/confident, tout comme une Coleen Gray exprimant bien ce côté à la fois proche et insaisissable travaillé par Sherman. Un bon film noir très bien mené. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Elephant Film

 

samedi 31 juillet 2021

L'Orchidée blanche - The Other Love, André de Toth (1947)


 Epuisée au terme d'une longue tournée mondiale, la célèbre concertiste Karen Duncan se voit admise dans un sanatorium suisse. Bien qu'atteinte de la tuberculose et sachant que la précédente patiente de la chambre 17 qu'elle occupe en est morte, elle ne continue pas moins à profiter des plaisirs de l'existence. Une attitude dangereuse que désapprouve le Dr Stanton.

L'Orchidée blanche est une curiosité dans la filmographie d'un André de Toth qu'on connaît plus dans un registre musclé que ce soit dans le film noir, le western ou le film de guerre. Il donne ici dans le mélo et plus précisément dans le Women Pictures à la Bette Davis ou Joan Crawford où il va diriger Barbara Stanwyck. Le postulat (adapté d'un roman de Erich Maria Remarque) est d'ailleurs voisin d'un des grands rôles de Bette Davis avec Victoire sur la nuit de Edmund Goulding (1939). Barbara Stanwyck incarne une jeune pianiste admise en sanatorium après une tournée harassante. Son médecin (David Niven) prévenant mais ferme la préserve du moindre effort et émotion forte, lui dissimulant le mal mortel dont elle souffre. 

L'intérêt du film est de, fort des appétences habituelles de de Toth, imprégner le récit d'une atmosphère plus inquiétante se rapprochant du thriller ou du film noir. Le but est d'adopter le point de vue de Karen (Barbara Stanwick) rongée par l'angoisse quant à son mal. Le sanatorium devient ainsi parfois un décor mystérieux et inquiétant, teinté de bruit étranges la nuit venue. Sous le confort apparent, la blancheur immaculée des espaces dissimule une aura de mort constante. On le ressent par les dialogues implicites éludant la mort d'anciens pensionnaires (les bruits nocturnes correspondant justement à l'évacuation des disparus), par la souffrance des malades que l'on éloigne du regard de Karen (les quintes de toux douloureuses réduites à des bruits hors-champs) et bien sûr le ton protecteur, étouffant et secret du Docteur Stanton (David Niven) cherchant à préserver le moral de sa patiente pour sa guérison. 

Tout cela crée un climat anxiogène où de Toth use d'une mise en scène oppressante pour traduire la fébrilité palpable de Karen. Cela amène même une forme d'ambiguïté dans sa relation avec Stanton où l'on ressent une issue amoureuse alors qu'il fait montre de la même fermeté et attention avec toute les patientes. Incertaine dans son rapport à cet environnement et ceux qu'elle y côtoie, Karen choisit l'échappatoire séduisant qu'est Paul Clermont (Richard Conte) dans un tourbillon de fête et d'alcool. Le film tient entièrement sur les épaules d'une formidable Barbara Stanwyck qui fait magnifiquement ressentir le désespoir sous les élans joyeux, le suicide en germe sous l'ivresse. C'est par elle que passe toute cette nuance d'émotions contradictoires dans un film intéressant mais manquant d'un certain lyrisme pour fonctionner complètement. 

André de Toth ne choisit pas vraiment entre une approche feutrée ou plus flamboyante l'ensemble parait un peu étriqué tant en termes de décor que d'ambiances. Le film fut en effet limité dans ses intentions à cause des problèmes financiers que rencontrait la compagnie Enterprise Productions. Le tournage dispendieux de Arc de Triomphe de Lewis Milestone (1948) obligea de Toth à tourner en studio plutôt que dans les Alpes suisse de l'histoire. Entre autres ennuis le tournage commença avec Robert Stack qui malade dû être remplacé par Richard Conte au bout de 15 jours, et un incendie brûla une partie de la bobine, éliminant ainsi des éléments qui auraient peut-être rendu l'ensemble plus fluide. Malgré ce côté bancal, le film reste un mélodrame plaisant notamment grâce à l'implication de son casting (David Niven très bon également). 

Sorti en dvd zone 2 français chez Sidonis

mardi 9 juillet 2019

Ceux de Cordura - They Came to Cordura, Robert Rossen (1959)

Fin 1916, des escarmouches ont lieu à la frontière mexicaine entre l’armée américaine et des groupes de révolutionnaires. À la veille de l’entrée en guerre en Europe, le major Thorn (Gary Cooper) a pour mission de distinguer, sur le terrain, cinq soldats pour leur bravoure au combat. Le colonel Rogers (Robert Keith) sait que Thorn a flanché lors d’une bataille, mais veut l’aider à se racheter. Une fois les cinq hommes choisis, Thorn doit les ramener pour recevoir la médaille d’or du Congrès, en compagnie d’une américaine (Rita Hayworth) accusée d’aide aux Mexicains. Au cours de leur longue route, les héros vont montrer un autre visage, alors que Thorn tâche de mener sa mission sans faillir cette fois.

Robert Rossen voit sa carrière basculer en 1953 lorsque, après des années de résistance et s'être vu placé sur la liste noire, il cède à la pression de la Commission des activités anti-américaine et livre 57 noms de sympathisants communistes. L'inactivité et l'angoisse le firent ainsi craquer, cette dénonciation l'aliénant de ses amis de gauche et freinant considérablement sa carrière. Si Elia Kazan, autre célèbre délateur, tentera de "justifier" son acte de façon ambiguë dans Sur les quais (1954), Robert Rossen s'interroge et fait acte d'expiation dans le captivant Ceux de Cordura. Le réalisateur y interroge la mince frontière entre héroïsme et lâcheté à travers le personnage du Major Thorne (Gary Cooper). Dans le contexte du conflit opposant les révolutionnaires mexicains de Pancho Villa au gouvernement américain, Thorne a cédé à la lâcheté en se cachant lors d'une escarmouche ennemie.

Passé entre les filets de la cour martiale grâce à ses relations, Thorne n'en est pas moins un homme meurtri par la culpabilité. Désormais en charge de distinguer les braves aptes à recevoir la Médaille d'honneur pour leur bravoure au combat, Thorne se fait à l'aune de sa propre faute une haute idée de la notion d'héroïsme. Cela va jusqu'à s'opposer au colonel Rogers(Robert Keith) ayant contribué à le dédouaner quand il lui réclamera une recommandation à une récompense après une bataille victorieuse. A la place, Thorne jette son dévolu sur cinq hommes ayant lors de cette même joute fait preuve d'un courage qui en fit basculer l'issue. Il doit donc les escorter jusqu'au fort de Cordura où ils attendront la validation du congrès avant de revoir leur médaille.

L'introduction nous présente ainsi l'impressionnante bataille où Chawk (Van Heflin), Fowler (Tab Hunter), Trubee (Richard Conte) et Renziehausen (Dick York) vont accomplir des hauts faits qui feront basculer l'affrontement sous le regard fasciné et admiratif de Thorne. Cette bravoure dont il n'a su faire preuve, Thorne tente d'en capturer l'essence en interrogeant les héros et en consignant leurs impressions où ils ont bien du mal à rationaliser et expliquer leurs actes glorieux. La tournure malencontreuse de l'expédition va pourtant révéler les bas-instincts des "héros", la révélation prématurée de l'objectif du voyage faisant office de déclic négatif exacerbé par la tournure des évènements.

L'ambition arrogante de Fowler, le passé trouble de Chawk, le machisme de Trubee sont autant d'éléments qui les rendent de moins en moins dignes du sésame militaire au fil du voyage. Ces imperfections sont pourtant d'autant plus précieuses pour Thorne puisqu'ils ont su dans un bref moment les surmonter pour se montrer héroïque. Des actes de natures instinctives qui s'opposent à la noblesse et la haute idée que se fait, en théorie Thorne de la bravoure. Le caractère trop réfléchi du personnage sur ces notions (sa manière méprisante de juger l'assaut initial à la hussarde et sans stratégie) l'empêche justement de céder dans son attitude à l'irrationnel que signifie justement un acte héroïque. Si la mise à nu des soldats révèlent une facette néfaste, celle de Thorne et de la prisonnière accusée de trahison Adelaïde Geary (Rita Hayworth) les rends bien plus touchant dans leur vulnérabilité.

Rita Hayworth (dont le visage plus mûr commence à être marqué par les excès) révèle ainsi les vicissitudes d'une vie qui l'ont conduit à trouver refuge au Mexique tandis que Gary Cooper tout en sobre fragilité compose un personnage mystique dans son idéal voire son sacerdoce héroïque. C'est vraiment à lui que s'identifie Robert Rossen, à travers lui qu'il se convainc que l'individu ne se résume pas à un moment de faiblesse et, à l'inverse pour les autres protagonistes, à un acte glorieux. L'humain est complexe et jamais unidimensionnel dans les hauts comme les bas et le dépassement de soi de Thorne et Adélaïde supplantera au final la vision étriquée et machiste de l'héroïsme par le seul prisme militaire qui montre ses limites. Robert Rossen fait passer toute cette réflexion dans ce curieux post western introspectif et captivant même si parfois un peu appuyé dans son propos.

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Sidonis 

mercredi 2 janvier 2019

New York Confidential - Russel Rouse (1955)

Nick Magellan travaille pour Charlie Lupo, homme d'affaire corrompu et patron du syndicat du crime de Manhattan et étend son emprise sur les sénateurs new yorkais, eux-mêmes affiliés au syndicat. Charlie est le père d'une jeune fille récalcitrante, Kathy, amoureuse de Nick. Celui-ci protège Kathy lorsqu'elle quitte le domicile familial. Alors qu'il a toujours été épargné, Charlie Lupo se retrouve au centre d'une affaire de fraude, après l'interview d'un sénateur trop bavard.

New York Confidential constitue dans le film noir une sorte de chaînon manquant dans la description de la Mafia à l'écran. Cela passe par l'emploi même du terme "Syndicat du crime" popularisé par la presse à l'époque, mais la modernité se ressent surtout par ce mélange de business criminel géré comme une entreprise capitaliste qui s'entrecroise aux manières demeurées brutales et expéditives des gangsters. Le règlement de compte qui ouvre le film est d'ailleurs une affaire personnelle qui vient interférer le business. Le boss du syndicat Charlie Lupo (Broderick Crawford) va donc, comme pour chaque problème qui s'oppose aux bénéfices, enrôler un tueur pour ramener les choses à la normale. Les réunions de bureau où l'on discute chiffres et parts de marché s'enchaîne ainsi avec un assassinat sec et brutal de l'homme de main Nick Magellan (Richard Conte).

Suite à ce coup d'éclat, Nick devient l'homme de confiance de Lupo. Tout le film oppose ainsi les pulsions et émois humains à une froideur matérielle et détachée du business. Lupo malgré ses fonctions haut placées est un sanguin au tempérament latin possessif notamment avec sa fille Kathy (Anne Bancroft) torturée qui rejette tout ce qu'il représente. A l'opposé Nick refuse tout attachement, ayant toujours à l'esprit que les amis d'aujourd'hui peuvent être les ennemis de demain qu'il aura éventuellement à liquider. Richard Conte ainsi dégage une présence tour à tour chaleureuse ou glaciale selon qu'il laisse ponctuellement ressortir ses émotions, notamment son attirance contenue pour Kathy.

On anticipe clairement Le Parrain dans les projets criminels à grande envergure (ici de la corruption gouvernementale autour du pétrole) dans lesquels viennent interférer des conflits familiaux. Mais à la dimension opératique qu'amènera Coppola, Russel Rouse propose une sorte de rigueur documentaire (notamment la voix-off sentencieuse qui se fait ponctuellement entendre pour évoquer le tentaculaire syndicat) où les ruelles mal famées du film noir ont été troquées pour les salles des réunions où réside désormais le vrai pouvoir de vie et de mort. On anticipe également Les Affranchis (1990) de Martin Scorsese avec ces mafieux finalement toujours rustres sous le vernis respectable, notamment Lupo incapable d'exprimer son affection pour sa fille autrement que par la brutalité et un sentiment de possession primaire.

C'est précisément en frottant cette violence au plus complexe monde politique que tout vole en éclat, les méthodes simples de nos mafieux n'y fonctionnant pas si aisément. La machine implacable du Syndicat va alors broyer les personnages selon ses règles bien connues désormais, de manière tragique (pour Kathy) et pathétique selon le degré d'implication. La différence est que contrairement au début du film nous avons vivre les protagonistes, suivre la loi du Syndicat et finalement être brisés par les lois qu'ils ont eux-mêmes édictés. Une œuvre passionnante et la croisée des chemins du genre donc !

Sorti en dvd zone 2 français chez Sidonis 

 

vendredi 4 mai 2018

Tony Rome est dangereux - Tony Rome, Gordon Douglas (1967)

Tony Rome, un détective privé de Miami vivant sur son bateau, est chargé par le milliardaire, Rudy Kosterman, d'enquêter sur sa fille alcoolique, à qui des bijoux ont été dérobés…

Tony Rome s'inscrit dans une tendance de néo film noir cherchant à remettre le genre au gout du jour à la fin des années 60. On aura ainsi les effets psychédélique et la narration hallucinée du Point de non-retour de John Boorman (1967), Don Siegel annonce l'ambiguïté de son Inspecteur Harry (1971) avec Police sur la ville (1968) et Bullitt de Peter Yates (1968) rénove la figure policière à travers le charisme de Steve McQueen. Adapté du roman Miami Mayhem de Marvin H. Albert, Tony Rome n'est pas forcément le meilleur de cette série de films mais s'avère plutôt plaisant dans l'ensemble.

L'intrigue tortueuse lorgne sur les classiques "labyrinthiques" du genre comme Le Grand Sommeil, l'intérêt reposant plus sur la force de moments isolés et du charisme de Frank Sinatra dans le rôle-titre. On part ainsi d'un "job" anodin pour le détective privé Tony Rome ramenant une jeune fille riche alcoolisée à sa famille pour traverser des environnements sordides et faire des rencontres dangereuses. A l'urbanité réaliste et/ou stylisée claustrophobe du film noir classique en noir et blanc, Gordon Douglas troque les couleurs, les grands espaces et le glamour du Miami des sixties. C'est un vrai atout pour accentuer la dimension décadente que peut désormais explicitement s'autoriser le réalisateur. Le regard coquin de Tony Rome s'attarde ainsi longuement sur les postérieurs (cadrés et zoomés plus qu'à leur tour) des créatures de rêves croisées, les dialogues coquins fleurissent (notamment dans la tension sexuelle entre Sinatra et le personnage de Jill Saint-John) et on s'étonne de voir les situations scabreuses longuement se prolonger telle cette rencontre avec deux lesbiennes.

Hormis ces éléments piquants le récit n'apporte pas grand-chose de neuf au film de détective, tous les rebondissements ayant déjà été largement exploités en mieux ailleurs : Tony Rome menacé, tabassé, retrouvant des cadavres à son bureau... Reste l'allant, le charme et le charisme mûr de Frank Sinatra qui emporte l'adhésion avec ce héros plus malin qu'intimidant, finalement assez loin des canons hard-boiled tant il se malmener de bout en bout. Le rythme plan-plan n'est donc pas désagréable, Gordon Douglas se lâchant dans quelques éclairs de violence sèche dont il est coutumier, parfois assez gratuitement comme cette bagarre heurtée entre Sinatra et un colosse attardé mental.

On sent étrangement que James Bond est passé par là dans ce mélange d'élégance ensoleillée et de violence (l'intrigue de Goldfinger (1964) se déroulait d'ailleurs essentiellement à Miami) et même le thème principal de Jerry Goldsmith, mais la nervosité et la modernité s'est un peu perdue en route malgré les nombreux écarts. Les excès bienvenus restent superficiels dans une trame encore trop classique et on est loin de la folie des contemporains déjà évoqués comme Le Point de non-retour et même le désenchantement de classiques à venir comme Le Privé de Robert Altman (1973). Le film sera néanmoins un succès qui amènera une suite l'année suivante avec La Femme en ciment et la collaboration entre Sinatra et Gordon Douglas se poursuivra même dans Le Détective (1968) plus sombre et réussi.

Sorti en dvd zone 2 français chez Fox

 

jeudi 22 septembre 2016

Quelque part dans la nuit - Somewhere in the Night, Joseph L. Mankiewicz (1946)

George Taylor (John Hodiak), soldat de la Seconde Guerre mondiale est de retour chez lui après avoir été blessé au combat. Il souffre d'amnésie et part à la recherche de sa véritable identité qu'il a oubliée. Pour cela, il suit la piste laissée derrière lui par un certain Larry Cravat dont le nom ne lui dit rien, et essaye de déchiffrer une lettre haineuse qu'il a écrit à une femme, morte entre-temps. Ce sont là les seuls repères sur son passé.

Somewhere in the night est le second film d'un Joseph L. Mankiewicz qui signera sa première vraie oeuvre personnelle avec Chaînes Conjugales (1949) et qui en attendant se forme dans des genres éloignés de ses préoccupations : le mélodrame gothique du Château du Dragon (1946), la romance surnaturelle de L'Aventure de Madame Muir (1947) et donc ici le film noir. Mankiewicz parvient néanmoins dans son script à lier le film à ses thèmes de prédilection. Il est souvent question chez le réalisateur de résoudre un mystère, de percer à jour un personnage et tout simplement de saisir une vérité au bout de l'intrigue. On s'interroge sur l'adultère possible de Chaînes Conjugales, sur les circonstances de l'ascension de Eve Harrington dans All About Eve (1950) ou encore des raisons de la disparition de Maria Vargas sur La Comtesse aux pieds nus (1954). Il s'agira ici de remonter le passé de George Taylor (John Hodiak), vétéran de la Seconde Guerre Mondiale qui se réveille blessé et amnésique. Seuls indices sur celui qu'il fut, la lettre pleine d'amertume d'un femme et celle d'un ami nommé Larry Cravat qui lui lègue 5000 dollars. En cherchant à retrouver Cravat, notre héros va attirer des individus peu recommandables.

Mankiewicz déroule une intrigue tortueuse, volontairement semée de transition étranges et incohérentes (on pense à celle amenant George Taylor auprès d'un mystérieux voyant) retranscrivant la confusion d'esprit de Taylor. John Hodiak est excellent dans l'interprétation de ce héros vulnérable et terrifié par le monde qui l'entoure, tressaillant au moindre claquement de porte, entre espoir et angoisse face à chaque nouvel interlocuteur. L'atmosphère majoritairement nocturne accentue ce sentiment d'inquiétude, faisant de Taylor un enfant apeuré dans un monde de ténèbres. Le goût du dialogue de Mankiewicz est cependant parfois un obstacle ici, le récit traînant un peu en longueur quand par moment une approche plus fontale aurait probablement été judicieuse - même si certains interludes dégagent une émotion inattendue telle cette rencontre avec une vieille fille renvoyant Taylor à sa solitude.

Tout ce qui concerne la romance avec Nancy Guild est un peu poussif et comme artificiellement ajouté à l'intrigue. Tout cela est rattrapé par l'élégance de la mise en scène de Mankiewicz qui déploie quelques superbes moments de suspense, baignés d'une déroutante bizarrerie (la rencontre dans le sanatorium) ou jouant remarquablement de son décor avec une oppressante séquence dans les docks. Cette maîtrise suffit à captiver malgré un twist qu'on peut voir venir mais le réalisateur fera bien mieux dans des registres voisins avec L'Affaire Cicéron (1952) ou encore Soudain l'été dernier (1959).

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Rimini 

vendredi 9 septembre 2016

Appelez Nord 777 - Call Northside 777, Henry Hathaway (1948)

En 1932 à Chicago, un policier est tué lors d'un cambriolage d'une épicerie. Frank Wiecek et Tomek Zaleska sont arrêtés et la justice prononce à leur encontre une peine à perpétuité. Onze ans plus tard, la mère de Frank, convaincue de l'innocence de son fils, lequel n'a jamais cessé de la clamer, passe une annonce dans le Chicago Times, demandant que des éléments nouveaux soient communiqués et offrant 5 000 dollars de récompense. Le rédacteur en chef du journal demande au reporter P.J. McNeal de mener sa propre enquête sur cette affaire...

Appelez nord 777 s'inscrit dans le courant réaliste du film noir ayant alors cours à la Fox et pousse même le bouchon plus loin en transposant un réel faits divers et ses conséquences. En 1932 en pleine prohibition la bataille entre la police et le crime organisé est à vif, engendrant la mort de nombreux policier. Lorsqu'à Chicago un policier est abattu lors du cambriolage d'une épicerie, il s'agit de rapidement faire justice et trouver un coupable, ce dont sera victime Joseph Majczek et son supposé complice Theodore Marcinkiewicz. Ce n'est qu'après 11 ans de détention et une enquête du Chicago Times qu'ils seront innocentés et libérés sans que les vrais coupables n'aient été retrouvés.

Henry Hathaway maître de cette approche réaliste (notamment avec le précédent et excellent Le Carrefour de la mort (1947)) suit l'ensemble avec un sérieux de tous les instants. L'absence de musique, la voix-off façon bulletin d'information et le montage rigoureux dresse donc le contexte initial et saisi la manière dont la machine judiciaire va broyer l'innocent Frank Wiecek (Richard Conte). La plus insignifiante contradiction dans la déposition suffira à donner à l'opinion le coupable qu'elle attend. Onze ans plus tard le journaliste McNeal (James Stewart) fleure l'article lucratif en remontant la piste d'une petite annonce de la mère (Kasia Orzazewski) de Wiecek, convaincue de l'innocence de son fils et cherchant des témoins pouvant l'innocenter. McNeal aborde d'abord le sujet avec détachement et dans un traitement sensationnaliste, avant de réellement s'impliquer quand il sera convaincu à son tour de l'injustice.

Henry Hathaway annonce les films-enquêtes à la manière du récent Spotlight avec une narration sèche et dénuée du moindre effet de dramatisation. L'émotion ne se manifeste que dans une même expression d'authenticité, que ce soit la poignante première rencontre avec la mère s'épuisant en ménage ou la réaction sobre et cinglante de Wiecek face au traitement de l'information de McNeal qui expose sa famille. Hormis cela le récit déroule méticuleusement tous les hauts et les bas de l'investigation traversée de tâtonnement et quête d'indice laborieuse. Les environnements parcourus par McNeal participent également à cette volonté de réalisme, avec pour certains les lieux du fait divers d'origine à Chicago. On pense notamment aux scènes dans le vrai pénitencier de Joliet et surtout aux séquences urbaines quasi documentaires pénétrant dans les bars tenus et remplies par la communauté émigrantes polonaise.

La probable manipulation policière et les obstacles rencontrés par McNeal ne feront pas l'objet d'une menace et suspense malvenus, servant essentiellement à souligner l'acharnement de McNeal magistralement interprété par James Stewart. Henry Hathaway s'efface au service de son sujet, la vraie tension ne se ressentant que dans le final où l'on touche au but et qui ne rend l'exploit que plus fort par l'audace technique amenant la preuve espérée. Une œuvre qui engendrera une grande descendance dans sa célébration de l'exaltation journalistique dans ce qu'elle a de meilleur.

Sorti en dvd zone 2 français chez Carlotta

 

mardi 12 avril 2016

La Proie - Cry of the City, Robert Siodmak (1948)

Blessé dans un affrontement avec les forces de l'ordre, au cours duquel il a tué un policier, Martin Rome est hospitalisé. Le lieutenant Candella, originaire comme Rome du quartier italien de New York, Little Italy, et camarade d'enfance du malfrat, cherche à savoir où se trouve Tina Riconti, son amie et présumée complice

Après avoir montré ses exceptionnelles aptitudes dans le film noir tant dans sa veine atmosphérique (Phantom Lady (1944)), tragique (Les Tueurs (1946)) que psychanalytique (Double énigme (1946)), Robert Siodmak arpentait l'asphalte new yorkaise pour tâter de du versant polar urbain du genre. Prêté par la Universal à la Fox, Robert Siodmak se plie donc aux standards réalistes du studio dirigé par Darryl Zanuck. On s'éloigne donc des ambiances tortueuses des essais précédent pour un très concret duel moral dans les ruelles du quartier de Little Italy. Martin Rome (Richard Conte) a surmonté son extraction modeste par le crime quand le lieutenant Candella (Victor Mature) issu du même milieu et qui le traque aura choisi le chemin de la loi. Le début du film semble lui donner raison alors que Martin est à l'agonie après une fusillade où il a abattu un policier.

Surmontant tant bien que mal ses blessures, Martin va néanmoins survivre et tenter une évasion. Le scénario ingénieux joue à la fois d'un destin capricieux et des bas-instincts intacts du malfrat qui va retourner le piège tendu par un avocat véreux pour récupérer le butin d'un vol dont on cherchait à l'accuser quand il était à l'agonie. L'entourage de Martin dépité de Martin (sa famille et sa petite amie) semble au départ humaniser le criminel mais sert peu à peu à révéler son égoïsme. Les échanges entre le flic et le truand sont remarquable, Candella balayant l'excuse sociale qu'argue Martin quant à ses mauvais penchants. Il a voulu la grande vie et l'a menée par tous les moyens sans se soucier de ses proches.

Siodmak salue ainsi l'instinct de survie de Martin à travers le jeu malicieux et sournois de Richard Conte, mais c'est pour mieux détruire ce relatif capital sympathie dans les actes de violence du personnage. Il sèmera ainsi le chaos tant par ses crimes que par les naïfs et/ou désespéré qu'il entraîne dans sa spirale criminelle. Le réalisateur place ses deux héros à égalité dans leur rapport à la rue et la mise en scène n'épouse l'approche réaliste de la Fox que dans l'intégration des protagonistes à cet environnement urbain et à ses habitants. Chacun à leur tour dissimulé dans la pénombre des ruelles dans leur jeu de chat et de la souris, ils seront affaiblis et blessé de la même manière au fil du récit.

Mais quand Victor Mature même vacillant conserve la dignité de la droiture et justice qu'il représente, Richard Conte voit son éclat initial se ternir par une pesante solitude et une faiblesse qui en fait la proie de la terrible matrone incarnée par une Hope Emerson adepte de la strangulation. Tout le film est imprégné de cet affrontement moral, où la réussite de l'enquête sera un sacerdoce pour Victor Mature quand elle ne sert qu’un larcin égoïste de plus pour Richard Conte. L'ultime confrontation n'en est que plus intense à travers ces enjeux, Robert Siodmak les ayant amené par une habile et touchante (très belle figure de mère) réflexion sociale.

Sorti en dvd zone 2 français chez Carlotta