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mardi 26 août 2014

Le Privé - The Long Goodbye, Robert Altman (1973)


Le détective Philippe Marlowe n’a pas de chance. Pendant qu’il accompagne son ami Terry Lennox au Mexique, la femme de celui-ci est retrouvée morte. De retour à Los Angeles, Marlowe est bouclé pour complicité de meurtre, puis relâché lorsqu’on apprend le suicide de Lennox qui a rédigé des aveux. Bien décidé à innocenter son ami défunt, Marlowe se lance dans une enquête effrénée qui le conduira à côtoyer un alcoolique notoire, un gardien de parking spécialiste en imitations ringardes, un caïd patibulaire et toute une galerie de personnages plus cinglés les uns que les autres. Mais pire que tout : le chat de Marlowe s’est fait la malle…

Dans la logique démystificatrice du Nouvel Hollywood émergeant durant les années 70, Robert Altman se sera plu à déconstruire les genres et les icônes dans ses grands films de l’époque. Le film de guerre prend un tour potache et chaotique dans M.A.S.H. (1970) et le mythe de l’Ouest s’effondre dans la vision antihéroïque de John McCabe (1971). Avec The Long Goodbye, Altman va s’attaquer au héros mythique de Raymond Chandler, le détective privé Philip Marlowe immortalisé à l’écran par Humphrey Bogart dans Le Grand Sommeil (1946) de Howard Hawks. Plutôt qu’une adaptation fidèle et un film noir rétro façon Chinatown (1974) de Roman Polanski, Altman va opter pour une transposition moderne du roman éponyme de Chandler. L’accueil critique sera tiède à la sortie du film, avec comme reproche principal la trahison de l’esprit de Chandler à travers la prestation d’Elliott Gould loin du modèle viril et charismatique imposé par Bogart.

Le vrai problème n’est pourtant pas Marlowe, mais l’environnement contemporain dans lequel il évolue et où les préceptes définissant le personnage n’ont plus lieu d’être. C’est précisément ce qui intéresse Altman, ce décalage permanent de Marlowe avec son époque et dans une intrigue où il aura constamment un temps de retard. Le réalisateur l’exprime dès le départ dans la scène d’ouverture voyant Marlowe se réveiller et longuement essayer de nourrir son chat, échouant à le duper quant à la présence de sa terrine favorite. Le matou ne s’en laisse pas compté et quitte la maison pour ne plus reparaître du film, une manière de moquer ironiquement la perspicacité de Marlowe qui sera mis à mal tout au long du récit. L’intrigue est assez nébuleuse et tourne autour de la disparition mystérieuse puis du suicide trouble de Terry Lennox, ami de Marlowe accusé d’avoir assassiné son épouse. Ne croyant pas en la culpabilité de son ami défunt, notre héros mène l’enquête qui l’amènera à côtoyer le couple destructeur formé par l’écrivain alcoolique Roger Wade (Sterling Hayden) et son épouse Eileen (Nina Van Pallandt).

Altman nous offre en fait une photographie de cette Amérique des 70’s où la droiture de Marlowe est un vestige du passé jamais en accord avec la décadence contemporaine. L’ensemble du film est un renvoi permanent entre le paradis perdu du passé et la dégénérescence et la perte d’idéaux du présent. Ce passé glorieux est le plus souvent associé à la légende hollywoodienne où Altman place des clins d’œil cinéphile distancié comme ce gardien se plaisant à (mal) imiter les stars oubliées de l’âge d’or et que seul Marlowe parvient à reconnaître. Le cadre tape à l’œil du temple de la superficialité qu’est la Californie n’est ainsi pas innocent et montrera ainsi les travers des idéaux du présent. L’appel à l’hédonisme et aux utopies hippie est ainsi raillé avec les voisines dénudées, adepte du yoga et de la fumette de Marlowe. 

L’institution du mariage et du couple s’avère un véritable enfer de violence et d’incompréhension avec les personnages de Sterling Hayden et Nina Van Pallandt. Seul domine la valeur de l’argent et de la cupidité représenté par le mafieux juif Marty Augustine (Mark Rydell) pas avare de contradiction puisque la même séquence le voit se plaindre de ne pas avoir pu se rendre à la synagogue avant de défigurer gratuitement sa petite amie quelques minutes plus d’un coup de bouteille dans un traumatisant débordement de violence. 

La photo de  Vilmos Zsigmond évoque un cauchemar vaporeux en se délestant de toute l’imagerie lumineuse et ensoleillée associée à la Californie. La plage est un mirage lointain dans les scènes de jour et un lieu de mort dans les passages nocturnes notamment. Ce flou est aussi entretenu par la mise en scène peu conventionnelle d’Altman avec son montage déroutant, ces dialogues filmés d’un point de vu extérieur au propre comme au figuré tel cet échange du couple vu en parti à travers le reflet d’une vitre. Tous les symboles d’une Amérique/Californie fière et glorieuse sont là mais sous un jour décadent, illustrant parfaitement l’état d’esprit d’un moment où le pays vit une sorte de retour sur terre et désillusion quant aux grands engagements d’antan. 

Philip Marlowe n’a cependant lui pas changé et c’est la figure des années 40 qui traverse le récit désabusé face à un monde qu’il ne reconnaît plus. Les petits mots d’esprit qui faisait mouche dans les films noir classiques tombent tous à plat ici (Marlowe narguant la police lors de son interrogatoire), les adversaires de Marlowe sont plus désarçonnés par sa nonchalance que par sa vivacité de corps et d’esprit. Elliott Gould avec ses allures ahuries semble toujours comme découvrir pour la première fois toutes les bizarreries et excentricités de son époque se présentant à lui et qu’il salut par son leitmotiv blasé It’s ok with me. Il restera pourtant notre point d’ancrage tout au long du film car le seul poursuivant encore des valeurs justes.

L’humour du personnage naît de son décalage mais jamais de son cynisme et son attitude bienveillante (la scène où il bloque une rue pour ne pas écraser un chien) dénote toujours avec l’absence de scrupules de tous les autres protagonistes. Le but même de son enquête est guidé par la plus noble des causes, l’amitié à son ami dont il ne peut croire en la culpabilité. Lorsque cet ancrage sera à son tour mis à mal, sa réaction sera toute aussi sincère et directe dans un final surprenant où il se met enfin en action et use de son arme. Dès lors il peut partir et disparaître à l’horizon dans la superbe image finale, esquissant un pas de danse à la Chaplin puis s’estompant comme le fantôme qu’il est désormais dans un monde devenu fou. Sous l'aspect décalé et rigolard, Le Privé est une oeuvre désenchantée et d'une grande mélancolie.

Sorti en dvd zone 2 français et blu ray chez Potemkine 

1 commentaire:

  1. ce film, je l'ai vu et l'ai aimé. Le chat sur Eliot Gould, c'est Mozart
    quand il trouve que j'ai trop dormi.
    Quand il y a un chat dans un film, le réalisateur est d'emblée gagné pour moi.
    Ça n'arrive pas assez souvent.

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