Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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vendredi 8 août 2014

L'Homme des Hautes Plaines - High Plains Drifter, Clint Eastwood (1973)

Un étranger, tout de noir vêtu, arrive dans une petite ville frontalière du sud-ouest américain. Trois jeunes cow boys le provoquent. Il les abat tous les trois. Les habitants lui demandent alors de les sauver de l'attaque de trois bandits qui ont juré la destruction de la communauté. Il accepte mais à des conditions qui vont bouleverser le conformisme de la bourgade...

Après le plus que convaincant galop d’essai Un Frisson dans la nuit (1971), Clint Eastwood signait son premier chef d’œuvre avec ce pur diamant noir que constitue L’Homme des Hautes Plaines. Tout au long de sa carrière, Eastwood aura revendiqué comme influence principale celle de ses mentors Sergio Leone et Don Siegel. Cela n’aura jamais été plus frappant que dans ce High Plains Drifter qui s’avère même une sorte de fusion parfaite entre le western américain et spaghetti, les deux s’oubliant par la patte toute personnelle qu’apporte Eastwood. Tout le background évoque d’autres classiques du western US par les thématiques abordées : étranger mystérieux et virtuose de la gâchette déboulant en ville pour rétablir la justice (L'homme des vallées perdues/ Shane (1953) de George Stevens), notables de la ville lâches laissant le shérif livrés à lui-même face au danger (Le Train sifflera trois (1952) de Fred Zinnemann) et enfin pistolero dont les employeurs se retournent contre lui (L’Homme aux colts d’or (1959) d’Edward Dmytryk). 

Eastwood inclut dans ce contexte un pur personnage de western spaghetti avec cet Etranger jamais nommé et rappelant bien sûr l’Homme sans Nom de la trilogie des dollars de Leone, un Shane perverti qui va rendre la justice à sa manière toute personnelle dans un cadre là aussi au carrefour des deux genres (ville poussiéreuse, visages patibulaires et mal rasés lorgnant du côté transalpin tandis que le ton toujours particulier des westerns situés au bord de l’eau rappellera La Vengeance aux deux visages (1960) de Marlon Brando).

Les dix premières minutes donnent le ton. L’Etranger (Clint Eastwood) surgit littéralement de l’horizon sur la musique lancinante de Dee Barton, débarque en ville où il est provoqué par trois cow-boys en quête de sensation qu’il abat sans mal avant d’abuser d’une jeune femme plus ou moins avec son consentement. Même pour l’Ouest sauvage, une telle brutalité choque mais ne vaudra guère de remontrance à notre homme, au contraire recruté par les notables pour stopper trois malfrats fraîchement sortis de prison et ayant juré la destruction de la communauté. Cette absence de réaction n’est pas étonnante car nos pontes ont bien pire à se reprocher : le lynchage du Marshall Jim Duncan fouetté jusqu’à la mort par les trois malfrats avec leur consentement pour d’obscures raisons financière. 

Ce passé douteux nous apparait à travers une scène de rêve de l’Etranger qui semble pourtant extérieur à l’affaire. Il va pourtant s’avérer un ange de la vengeance sournois, profitant de ses prérogatives pour tourmenter la communauté et monter les notables les uns contre les autres. Les humiliations sont diverses et variées, entre mise à sac des commerces, intimidations et rabaissement des plus haut placés avec l’étoile de shérif et le poste de maire attribués à un nain. L’Etranger semble ainsi punir les plus corrompus par où ils ont péchés à savoir leur cupidité et leur lâcheté, aucun n’osant se rebeller si ce n’est de façon sournoise qui sera sévèrement punie.

Clint Eastwood impose une présence à la fois terrienne (ses fameux instincts charnels brutaux) et spectrale, incarnant un personnage charismatique et omniscient dont l’attrait s’exerce par ses aptitudes surhumaine et un humour noir très particulier. Un regard glacial ou une réplique lapidaire marmonnée entre ses dents suffisent à glacer l’interlocuteur, la lâcheté masculine se disputant à la duplicité féminine pour une même punition impitoyable. 

La mainmise du personnage imprègne peu à peu l’esthétique du film, de plus en plus ténébreuse et hallucinée où cette ville de Lago devient littéralement une antichambre de l’enfer à ciel ouvert lorsqu’il en repeindra les bâtiments en rouge et la rebaptisera Hell. L’Etranger est bien une réminiscence de Shane, mais plutôt que de réparer une injustice manifeste, il est là pour en révéler une cachée à travers ce meurtre impuni pour maintenir la richesse des nantis. Eastwood lorgnera souvent vers le fantastique sans jamais complètement y céder durant sa carrière et ne s’en rapprochera jamais autant qu’avec L’Homme des Hautes Plaines

Qui est l’étranger ? L’ancienne victime revenue d’entre les morts pour se venger ? Un membre de sa famille ou un ami au courant du drame ? Le doute demeure même si tout tend vers une explication surnaturelle. Le seul moment où le personnage se crispera sera  en début de film où un cocher fait claquer son fouet, comme pour lui rappeler un douloureux souvenir. Le fameux flashback sur le lynchage lui est associé sans réelle explication et le final cauchemardesque le voit punir les trois tueurs par ce même fouet par lequel ils ont commis l’horreur. 

 
 L’allure fantomatique déjà décelable en plein jour se décuple la nuit venue où il semble véritablement ne faire qu’un avec les ténèbres par lesquels il surgit et disparait à sa guise dans un murmure. Eastwood multiplie les plongées accentuant son allure inquiétante, les cadrages aux visions infernales où sa silhouette se dessine dans un arrière-plan enflammés. Ayant ainsi abattu son courroux et exécuté sa sentence, le personnage peut disparaître, se volatiliser dans l'horizon mais non sans avoir délivré une ultime réplique ambigüe maintenant le doute quant à son identité (une ambiguïté longtemps dénaturé par la VF donnant une explication rationnelle à cette réplique finale en fait contenue dans le scénario initial mais enlevée par Eastwood pour une fin plus ouverte). 

Après ce classique, Eastwood ne voudra plus entendre parler d’Homme sans nom et donnera des racines et une histoire au héros de Josey-Wales hors-la-loi (1976) avant une redite plus terne dans Pale Rider (1985). Impitoyable (1992) constituera donc une œuvre somme où vengeance, personnage fantôme et poids du passé se mêlent harmonieusement. 

Sorti en dvd zone 2 et un très beau bluray récent chez Universal



5 commentaires:

  1. Ah merci de cette piqûre de rappel, faut que je le revois ! Les Proies de Don Siegel aussi ! Au programme de ce soir, tiens :-) Merci pour cette belle chronique !!

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  2. Constitue avec "Pale Rider" un diptyque symboliste aussi sur la mort du western, enterré brillamment dans le 'réaliste' "Impitoyable".
    Diffusion hier à la TV de "Sudden Impact" ; l'occasion de célébrer le travail du grand Bruce Surtees, compagnon des ténèbres d'Eastwood :
    http://lemiroirdesfantomes.blogspot.fr/2014/07/prince-des-tenebres-les-images-de-bruce.html
    PS : intéressants articles sur King Hu, qui donnent envie de voir le documentaire de H. Niogret !

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  3. @ Mita Excellentissime également Les Proies et qui montre déjoà la versatilité d'Eastwood déjà capable de se montrer vulnérable et en situation de faiblesse alors qu'il est au sommet de sa popularité en tant qu'acteur (pareil avec Un Frisson dans la nuit) loin des héros indestructibles de ses westerns.

    @ Jean-Pascal Tout à fait d'ailleurs c'est volontaire ce lien avec Shane dont il a tous les attributs (le titre français entretient bien le lien d'ailleurs) mais qu'il souille complètement dans une démythification du héros de western classique.

    Sudden Impact meilleur Dirty Harry avec le premier j'avais déjà lu votre excellent article Bruce Surtees méritait bien cet hommage. Merci pour King Hu le documentaire pouvoir être visible à la cinémathèque, passionnant j'avais eu l'occasion de le voir à l'ambassade de Taiwan qui lui rendait hommage.

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  4. Merci !
    Juste après ce western, Eastwood signa son film le plus tendre, le méconnu "Breezy", où William Holden incarnait idéalement la vulnérabilité dont vous parlez.Et si l'autobiographie de sa meilleure part résidait dans ce film, où il n'apparaît que le temps d'un 'cameo' et au cinéma, lorsque le couple dépareillé va voir... "L'Homme des Hautes Plaines" ?
    Pour l'anecdote, le grand Philip K. Dick fait figurer le titre et surtout Kay Lenz dans son "SIVA" (je vous recommande aussi son recueil épistolaire et sentimental "La Fille aux cheveux noirs").

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  5. J'aime beaucoup "Breezy" aussi que j'avais évoqué ici sur le blog

    http://chroniqueducinephilestakhanoviste.blogspot.fr/2011/10/breezy-clint-eastwood-1973.html

    Effectivement un de ses films les plus tendres et intimiste bien vu pour la référence à Dick. Dommage que Kay Lenz n'ait pas fait grand chose de probant après d'ailleurs elle est très touchante dans le rôle.

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