Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mercredi 4 mars 2026

L'Emmurée vivante - Sette note in nero, Lucio Fulci (1977)

 Après avoir eu une vision de mort, Virginia Ducci se rend dans l'ancienne maison de son mari et y découvre un squelette emprisonné dans l'un des murs. Pour cette femme douée de clairvoyance, la raison s'effrite alors aussi vite que le crépi. Aidé d'un expert en paranormal, elle va tout mettre en oeuvre pour résoudre le mystère. Mais certains secrets gagnent à le rester. Et si la prochaine victime, c'était elle ?

L’Emmurée vivante marque sans doute la meilleure incursion de Lucio Fulci dans le giallo. Dans Perversion story (1969) et Le Venin de la peur (1971), le réalisateur semblait comme gêné aux entournures par les impératifs de mystère policier et suspense de récits souffrant de schizophrénie sur ces aspects poussifs, et les vraies envolées baroques et stylisées où il semblait bien plus à l’aise. L’Emmurée vivante semble résoudre enfin le dilemme en assumant le surnaturel qui s’entremêle parfaitement à l’enquête policière et au suspense hitchcockien.

L’introduction marque d’emblée avec ce souvenir d’enfance voyant Virginia (Jennifer O'Neill) avoir la vision traumatique et presciente du suicide de sa mère. Désormais adulte et mariée, ses dons lui jouent des tours lorsqu’elle a l’affreuse image d’une femme emmurée vivante. Alors que dans Les Frissons de l’angoisse de Dario Argento (1975), il fallait chercher la résolution dans un recoin secret du souvenir et d’un reflet de miroir, Fulci quitte ces rives réalistes en cherchant la clé dans les bribes d’un rêve prémonitoire. La dichotomie des précédents films n’existe plus puisque les morceaux de puzzle du rêve influent très tôt dans la réalité du récit, par la découverte effective d’une morte emmurée. Dès lors faut-il chercher à résoudre un crime passé ou plutôt en éviter un futur ?

La notion de regard est omniprésente à travers les nombreux zooms sur les beaux yeux bleus apeurés de Jennifer O’Neil, retrouvant au fil de l’enquête les artefacts d’un crime à reconstituer. Les penchants oniriques de Fulci se déploient de manière feutrée, sans les excès sanglants à venir mais par un sens de l’atmosphère étrange fonction sur un équilibre habile entre accélération du thriller et flottement de la tension face à l’inconnu. 

Les décors forment des tableaux figés au sein desquels l’on cherche l’indice, l’anomalie, la photo diaphane de Sergio Salvati installe plusieurs niveaux de perception et la bande-originale synthétique de complète cette aura de mystère. Le scénario tient vraiment la route dans sa construction et la révélation de ses secrets, nous emmenant vers une fin ouverte chargée de drame. Une belle réussite. 

Sorti en bluray chez Le chat qui fume 

lundi 6 août 2018

Femmes entre elles - Le amiche, Michelangelo Antonioni (1955)


Clélia revient à Turin, dont elle est originaire, afin d'y créer la succursale d'une maison de haute-couture romaine. Là, elle se lie avec un cercle de femmes issues de la grande bourgeoisie, et fait aussi la connaissance de Cesare, un décorateur qui supervise les travaux de son salon. C'est surtout le drame personnel de l'une d'entre elles, Rosetta, amoureuse désespérée du peintre Lorenzo marié à Nene, qui sollicite toute sa sensibilité.

Femmes entre elles est une œuvre assez méconnue de Michelangelo Antonioni mais qui à l’époque marquera une certaine reconnaissance internationale (Lion d'argent à la Mostra de Venise en 1955) après des premiers films simplement salués par la critique italienne. Antonioni adapte ici la nouvelle  Tra donne sole de Cesare Pavese, écrivain dans lequel il se reconnaît par la richesse et la mélancolie de ses personnages féminins. Cependant quand Pavese nouait une forme de tragédie à travers le mal-être de ses héroïnes (en mettant en avant le personnage interprété par Eleonora Rossi Drago dans le film), Antonioni y ajoute un portrait acerbe de de la bourgeoisie turinoise à travers un groupe de femmes. 

Chaque héroïne témoigne dans son cheminement de la société italienne patriarcale d’alors et donc de leurs rapport aux hommes. Clélia (Eleanor Rossi Drago) dans sa volonté d’indépendance se condamne à une forme de solitude en refusant la romance possible avec Carlo (Ettore Manni). Rosetta (Madeleine Fischer) par dépit amoureux envers le peintre marié Lorenzo (Gabriele Ferzetti) cède au suicide tandis que Nene (Valentina Cortese) l’épouse de ce dernier n’ose embrasser ses ambitions artistiques par peur de le perdre. Enfin la volage Momina (Yvonne Furneaux) multiplie les liaisons alors qu’elle vit en ville séparée de son époux. 

Toutes se définissent donc par leur rejet ou soumission aux hommes, mais sans qu’Antonioni cède à la facilité de faire de ces derniers leurs cruels tourmenteurs - la première tentative de suicide de Rosetta intervenant d’ailleurs avant la liaison, par simple désespoir sentimental. Ce sont les codes de cette bourgeoisie qui façonnent ce mal-être, notamment sociaux entre Carlo et Clélia qui se refuse à nouer une romance la ramenant son passé modeste et au simple statut d’épouse. Le cynisme et le détachement sert également à remplir le vide pour Momina dont les encouragements font basculer les plus fragiles Rosetta et Nene, au destin sacrificiel chacune à leur manière. 

Antonioni montre ainsi la communauté d’ami(e)s se constituer et le fossé se creuser dans des rapports peu sincères. Le réalisateur notamment de l’agencement de ses personnages pour l’exprimer, un environnement commun extérieur (la scène de la plage) comme intérieur (la soirée dans l’appartement de Momina) exilant toujours le personnage le plus faible (Rosetta puis Nene) et victime des médisances des autres. Le décor sert aussi cette distance, que ce soit dans son évolution (la maison de haute-couture en travaux autorise le rapprochement entre Clélia et le prolétaire Carlo, mais le même lieu devenu clinquant et luxueux signe leur séparation et différence sociale) ou ses différences (la visite de son ancien quartier turinois qui là encore rapproche Clélia et Carlo, mais ensuite celle d’un magasin de meuble ou le sens pratique de Carlo s’oppose au raffinement de Clélia). 

La bienveillance et la vilénie ordinaire s’entrecroisent dans un quotidien sans but (toutes les femmes sont nanties ou entretenues) fait de soirée mondaines et messes basses interchangeables. Les héroïnes « actives » y sacrifient leurs vies sentimentales ou leur destin professionnels, à cause des hommes mais surtout par le conditionnement de leur milieu bourgeois. Antonioni parvient à se montrer cinglant tout en préservant une émotion sincère qui ne fait jamais prendre de haut ou juger les protagonistes. Une réussite majeure qui précède les classiques plus célébrés à venir. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 chez Carlotta 

mercredi 28 septembre 2016

Du soleil dans les yeux - Il sole negli occhi, Antonio Pietrangeli (1953)

Celestina est une jeune fille de la campagne qui quitte son village natal pour se rendre à Rome où elle travaille comme femme de chambre. Dans le climat débridé de la capitale, Celestina, fille plutôt réservée et naïve passe d'une famille à l'autre. Ainsi, elle se lie d'amitié avec d'autres jeunes filles romaines et finit par faire la connaissance de Fernando, un beau plombier dont elle tombe amoureuse.

Du soleil dans les yeux est le premier film d’Antonio Pietrangeli, personnalité originale et injustement oubliée de l’âge d’or du cinéma italien. Après des études de médecine, il suit le parcours de nombreux futurs cinéastes italiens de l’époque passant par l’écriture, d’abord au sein de la critique puis en tant que scénariste. Là il œuvrera pour nombres de réalisateurs majeurs durant l’après-guerre comme Luchino Visconti pour Ossessione (1943) et La Terre tremble (1948), Roberto Rossellini sur Europe 51 (1952) ou dans un registre plus populaire Fabiola d’Alessandro Blaseti (1948). Sur certains de ses scripts comme La Louve de Calabre (1952) d’Alberto Lattuada, on pouvait distinguer ce qui serait la préoccupation majeure de sa filmographie à venir : la condition féminine dans l’Italie moderne. Ce thème rarement évoqué dans la production italienne d’alors - même si pas totalement absent notamment chez Dino Risi avec Boulevard de l’espérance (1953) ou Le Signe de Vénus (1953) - le distingue donc et fera la réussite d’Adua et ses compagnes (1960) La Fille de Parme (1963) ou Je la connaissais bien (1965) mettant en valeur de grandes actrices comme Simone Signoret, Catherine Spaak, Stefania Sandrelli. Tout cela brille donc déjà dans cet inaugural Du soleil dans les yeux.

Le film s’ouvre sur le départ douloureux de Celestina (Irène Galter), contrainte de quitter son village natal et ses frères pour travailler à Rome comme femme de chambre. Pour la jeune paysanne, tout dans cette nouvelle vie est source de frayeur : l’immensité de cette ville où elle se perd dès la première course à effectuer, les remontrances de son intolérante patronne et surtout la terrible solitude qui la ronge. Pietrangeli traduit formellement chacun de ces manques, perdant la frêle silhouette de Celestina dans la largeur d’une rue qu’elle traverse maladroitement, opposant l’aisance de mouvement et d’éloquence de la patronne avec son mutisme craintif et figé et enfin en opposant sa tenue de paysanne godiche et les jeunes femmes de son âge plus apprêtées qu’elle croise. L’apprentissage de Celestina se fera à travers les différentes familles qu’elle servira et surtout par son expérience des hommes. 

Chaque « employeurs » représente une tranche sociale de l’Italie d’alors et voit Celestina gagner en confiance en elle et en répondant, ce qui se répercute dans son rapport aux hommes et inversement. Paysanne apeurée de tout, elle tremble comme une feuille face aux vociférations de sa cruelle patronne représentant la nouvelle bourgeoisie snob symbolisée par l’immeuble moderne où elle vit. Cette angoisse se ressent dans le rejet des tentatives d’approche de Fernando (Gabriele Ferzetti) un séduisant plombier qui lui plaît pourtant. Le professeur à la retraite chez lequel elle officie ensuite s’avère paternel et bienveillant, mais illustre à sa manière cette vieillesse rejetée dans l’Italie pauvre et en reconstruction que montrait Vittorio De Sica dans Umberto D (1952). Là, fiancée à un très conformiste et ennuyeux policier, Celestina montrera les premiers signes d’émancipation en finissant par repousser ce prétendant à la moralité hypocrite.

Notre héroïne semble alors désormais maîtresse de ses choix professionnels et amoureux en cherchant une nouvelle place à proximité du lieu de travail de Fernando qu’elle n’a jamais cessé d’aimer. La nouvelle place représente l’aristocratie italienne encore toute puissante mais alors que les lieux en imposent bien plus par leur luxe et espace Celestina n’éprouve plus aucune crainte, désormais habile à duper ses employeurs. La quête de séduction de Fernando l’a rendue mutine et assurée, le lieu de travail n’étant plus un cadre de souffrance mais un moyen de l’attirer avec un incident de plomberie « volontaire ». Le regard et les caresses de l’être aimé surmontent tout, y compris la nouvelle perte d’une place ou encore la vindicte morale qui traverse tout le film via l’église et les différents échelons sociaux nantis rencontrés.

Antonio Pietrangeli daigne alors enfin élargir l’horizon tant physique que mental du récit. Une magnifique séquence romantique à la campagne, baignée d’une imagerie impressionniste, repousse pour un court instant tous les clivages sociaux et moraux qui oppressent Celestina. Irène Galter dont le visage au bord des larmes ou profondément mutique illustrait détresse et résignation s’illumine enfin. Le corps raide et engoncé se fait plus lascif, l’allure plus séduisante avec cette resplendissante robe d’été, en un mot plus féminine car enfin aimante. Une nouvelle fois, le parallèle pourra être fait avec l’épanouissement de sa nouvelle place chez de riches commerçants au ton rieur et populaire qui là annonce les nouveaux riches du miracle économique italien. L’ultime épreuve de Celestina sera pourtant de s’affranchir de l’autre dans une société où la quête de richesse prime sur tout. Elle en goutera l’amère expérience en filigrane tout au long du film, poursuivie ou repoussée pour son attrait pécuniaire autant que pour sa beauté. Les héritiers du vieux professeur la menacent de procès en découvrant que celui-ci envisage de lui léguer ces terres, possibilité qui semble nourrir la passion du prétendant policier. Fernando bien que sincèrement amoureux hésite ainsi avec une fiancée richissime qui le couvre de cadeau et l’associera à un commerce lucratif.

Les seules relations fiables synonymes d’amitiés s’illustrent à travers les femmes et plus précisément les ouvrières entre elles. Les exemples d’émancipation avec Marcella (Pina Bottin) qui élève son fils seule, d’entraide lorsque cette même Marcella sert de fausse référence aux futurs employeurs, de soutien moral constant, tout cela passe des figures féminines compréhensives issues du même monde. Ainsi malgré une conclusion qui pourrait paraître très sombre, Antonio Pietrangeli achève son film sur une vraie note d’espoir et montrant combien cette solidarité féminine inaltérable sera le socle des libertés futures. Un message poignant et d’une grande finesse. 

Inédit en dvd pour l'instant mais le film ressort en salle le 12 octobre, l'occasion d'une bien belle découverte

Extrait

vendredi 30 septembre 2011

Il était une fois dans l'Ouest - C'era una volta il West, Sergio Leone (1968)


Alors qu'il prépare une fête pour sa femme, Bet McBain est tué avec ses trois enfants. Jill McBain hérite alors des terres de son mari, terres que convoite Morton, le commanditaire du crime...

Triomphe public et critique, Le Bon, la Brute et le Truand fut un accomplissement artistique total pour Leone qui y voyait là son dernier western. Son projet suivant devait être l’adaptation du roman The Hoods de Harry Grey, qui donnera beaucoup plus tard Il était une fois en Amérique. Enlisé dans des problèmes de droit, le film ne se fait finalement pas dans l’immédiat et suite à une offre mirobolante de la Paramount (la trilogie des dollars sortie quasi simultanément aux USA venait d’y faire un carton), il cède finalement pour réaliser un ultime western... Celui-ci sera pourtant bien différent de la trilogie des dollars. Leone a cette fois carte blanche pour donner la forme qu’il souhaite à son chant du cygne au genre qu’il contribua à créer.

Avec Il était une fois dans l’Ouest, Leone souhaite bouleverser les certitudes et habitudes acquises avec ses précédents western et ce, dès l’écriture. Le script final sera peaufiné avec son collaborateur habituel Sergio Donati mais la mise en place du cadre, récit et personnages se fera avec les inexpérimentés Dario Argento (encore critique cinéma) et Bernardo Bertolucci responsable de quelques films d’auteurs encore confidentiels. Ensemble, ils vont sciemment éliminer tous les aspects les plus ludiques de la trilogie des dollars pour bâtir quelque chose de nouveau et d’inédit.

Le ton s’était fait de plus en plus épique et grandiose au fil des œuvres précédentes pour arriver au souffle picaresque du Bon, la Brute et le Truand. Ici, le récit tournera autour d’un simple conflit de terrain et de vengeance totalement transcendé par la maestria narrative de Leone, qui donne des proportions grandioses à cette trame basique. Les héros leoniens brillaient par leur verve truculente, ordurière et imagée. Cette fois, ils seront bien plus secs et mystérieux, à l’image d’un casting étonnant.

Le pourtant peu disert Clint Eastwood semble bien bavard à côté du taciturne Charles Bronson, dont le moindre froncement de sourcil laisse deviner le bouillonnement intérieur sous son visage minéral et impassible. Le contre emploi est de mise pour Henry Fonda qui brise son image de bonté en campant l’immonde Frank, tueur impitoyable. Leone se délectera à dévoiler son visage et ses grands yeux bleus dans un saisissant panoramique après le massacre de la famille McBain, désignant au public le « bon » Henry Fonda comme l’auteur du crime ignoble. Quant à Jason Robards, il délaisse les rôles d’intellectuels qui l’ont fait connaître pour le rôle du bandit au grand cœur Cheyenne.


Pour une poignée de dollars, remake officieux du Yojimbo de Kurosawa, avait dévoilé l’attrait de Leone pour le cinéma japonais. Le fétichisme de ses personnages pour leurs armes, véritable extension d’eux-mêmes, renvoyait également au rapport des samouraïs à leur sabre. C’est dans Il était une fois dans l’Ouest que se manifeste le plus cette influence nippone à travers un rythme lent savamment calculé, la gestuelle hiératique des personnages ou encore le jeu sur les bruits et les silences.

On pense évidemment à la cultissime scène d’ouverture, où les trois tueurs attendent Bronson dans l’enceinte de la gare. D’autres séquences, plus subtiles sont pourtant tout aussi frappantes. La bande-son inondée par le chant des cigales se faisant soudainement silencieuse lors des préparatifs à la ferme McBain est un avertissement lourd de danger sur leur fin prochaine.

Plus intéressant encore, la scène où Cheyenne vient menacer Claudia Cardinale chez elle. Après un long échange tout en sous-entendus, celle-ci exaspérée, oublie sa peur pour violemment invectiver le Cheyenne. Peu habitué à ce genre de répondant, le bandit tombe instantanément amoureux, et c’est son regard ahuri en plan fixe ainsi que la ligne musicale qui lui est dédiée qui nous le signale.

Le western spaghetti fut souvent accusé par les détracteurs de souiller l’esprit de son pendant américain. Ce n’est pas totalement faux même si ces outrages se firent souvent pour le meilleur, mais ce fait ne peut être reproché à Sergio Leone. Sous l’extravagance des situations et des personnages, le réalisateur fit souvent preuve de bien plus de réalisme que le western hollywoodien, notamment dans la rigueur historique sur les armes utilisées. L’hommage au film noir et de gangster viendra plus tard avec Il était une fois en Amérique, mais c’est avec Il était une fois dans l’Ouest qu’il se sentira une première fois investi du devoir de dépeindre ses Etats-Unis, fantasmés par le prisme de ce qu’il connaît le mieux : le cinéma.

Les hommages discrets à John Ford sont légion. Lors de l’ouverture à la gare, les trois tueurs arborent de longs manteaux cache-poussière faisant écho à la tenue du méchant Lee Marvin dans L’Homme qui tua Liberty Valence. Lors de cette même scène, Leone use plusieurs fois des plans « en portail » typiques de Ford, où la silhouette d’un personnage se dessine dans l’embrasure d'une porte, laissant découvrir indistinctement le vaste paysage extérieur. L'utilisation la plus connue de cette figure est bien évidemment la conclusion de La Prisonnière du désert montrant un John Wayne s’éloignant lentement au loin depuis l’intérieur de la maison.

La présence de l’acteur noir Woody Strode parmi les trois tueurs n’a également rien d’innocent, puisqu’il est un des acteurs fétiches de John Ford qui lui accorda le premier rôle dans Le Sergent noir. Leone dérogera également le temps d’une scène au cadre de tournage habituel du western spaghetti en quittant le désert espagnol d’Almeria pour filmer l’emblématique décor de Monument Valley (théâtre de tant de grands westerns américains) lors du périple de Claudia Cardinale à la ferme des McBain.

Partant de cette base référentielle marquée, Leone dépeint subtilement un Ouest en pleine mutation. Le nœud de l’intrigue tourne autour des changements amenés par l’arrivée du chemin de fer et donc de la civilisation dans ces contrées sauvages. En arrière plan, c'est une Amérique désormais cosmopolite qui se dessine avec les multiplicités ethniques entraperçues ici avec les travailleurs chinois. La grande révolution, c'est bien évidemment l’arrivée d’un personnage féminin dans l’univers jusque-là très machiste de Leone.

Claudia Cardinale (dans un de ses plus beaux rôles), ancienne prostituée amenée à fonder une ville où passera le chemin de fer, représente symboliquement une figure matriarcale. C’est en son sein que s’abreuvera désormais ce nouveau pays, plus droit, plus régenté et humain, où les figures hors-la-loi et indomptées sont condamnées à disparaître. S'étant déjà fait conteur de l'Histoire américaine avec les bounty Killer de Et pour quelque dollars de plus et en donnant sa vision de la Guerre de Sécession dans Le Bon, la Brute et le Truand, Leone donne cette fois plus de portée et de profondeur à sa pensée en éliminant le superficiel.

Toutes les intentions précédemment citées trouvent leur accomplissement dans la chorégraphie musicale et visuelle souhaitée par Leone. L'ensemble des personnages masculins sont des archétypes du western voués à disparaître avec le pays changeant. Leone associe son adieu au genre à la disparition de ses figures de base du paysage de l’Ouest. Harmonica n’est qu’une réminiscence plus sombre de Shane, L’Homme des vallées perdues (George Stevens, 1952) qui inventa littéralement ce mythe du pistolero mystérieux venu de nulle part, amené à aider la veuve et l’orphelin (auquel Eastwood rendra hommage aussi dans L’Homme des hautes plaines et Pale Rider).

Frank renvoie au tueur impitoyable aperçu dans tant de westerns (et en admirateur d'Aldrich, Leone lui fait arborer la même tenue d’archange noir que le Lancaster de Vera Cruz lors du duel final) tandis que l’homme d’affaire Morton (Gabriele Ferzeti) évoque l’imagerie du riche propriétaire prêt à tout pour s’approprier les terres d’autrui.

La modernité intervient par la constante déformation que Leone apporte à ses icônes. La brutalité et la volonté de vengeance d’Harmonica l’éloignent immédiatement de toute imagerie chevaleresque. Frank oscille entre le détestable et le pathétique, grâce à la prestation brillante de Henry Fonda. Homme de main se rendant compte progressivement de son incapacité à se muer en business man, il est dépassé. La nature d’homme d’affaire de Morton et ses méthodes capitalistes corruptrices modernisent quant à elles de manière visionnaire l’aspect du puissant écrasant tout sur son passage.

Méthode inaugurée avec Le Bon, la Brute et le Truand, la musique d'Ennio Morricone fut enregistrée en amont et diffusée aux acteurs durant le tournage. Le personnage le plus attachant, Cheyenne, se voit gratifié du thème le plus guilleret où la tendresse et la menace pointent à l'image des deux facettes de son caractère. A Harmonica les stridences lancinantes de son instrument, bientôt élevées par une guitare électrique pour signifier le tourment de la vengeance. Claudia Cardinale, symbole d’avenir, est gratifiée d’une mélopée poignante et pleine d’espoir, appuyée par les vocalises de la cantatrices Edda.

Frank est lui accompagné d’un motif funèbre accompagnant ses exactions tandis Morton se voit offrir un thème nostalgique illustrant sa vie en sursis rongée par la maladie. Tous ces personnages arborent une gestuelle et une démarche hiératiques et étudiées, sachant qu’ils sont voués à disparaître dans un dernier ballet à l’issue fatale pour chacun d’entre eux. Les moments purement opératiques s’accumulent dans la dernière partie du film, notamment la musique ténébreuse accompagnant littéralement chaque pas de la chevauchée de Frank vers le train pour son ultime confrontation avec Morton.

Leone ayant poussé à son paroxysme la séquence du duel dans Le Bon, la Brute et le Truand avec son triple face à face, il opère différemment cette fois pour se conformer à sa thématique. Le flashback fragmenté précédant l’ultime combat avait déjà été utilisé dans Et pour quelques dollars de plus lors de la conclusion entre le Colonel Mortimer et Indio. C’était alors plutôt un gimmick (le fameux tic tac entêtant de la montre) rappelant les motivations de Lee Van Cleef.

Cette fois, c’est un véritable voyage introspectif au coeur du passé, appuyé par un zoom d’anthologie sur le regard bleu glacial d’Harmonica qui décide enfin de se souvenir avant de tuer Frank. Harmonica bien que vainqueur est déjà mort en tant que personnage après avoir exécuté sa vengeance. Avec la disparition émouvante et tout en retenue de Cheyenne, ce sont les derniers vrais hommes de l’Ouest qui nous quittent lors du final. Harmonica s’éloigne discrètement laissant la dépouille de Cheyenne derrière lui tandis que le train arrive enfin sur la voie fraîchement terminée, tout un symbole. La dernière image reviendra donc à Claudia Cardinale apportant à boire aux ouvriers, l'Histoire de l’Ouest s’achève et l’Amérique moderne commence…

Il en va de même pour Leone qui quitte son genre de prédilection et vogue vers d’autres aventures. Bien qu’il se dédise malgré lui avec le suivant Il était une fois la Révolution, le ton sera désormais bien différent.

Sorti chez Paramount en dvd et blue ray dans de somptueuses éditions