Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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dimanche 8 décembre 2013

Le Divorce de Lady X - The Divorce of Lady X, Tim Whelan (1938)


En raison d’un fort brouillard sur Londres Everard Logan, jeune avocat spécialisé dans les affaires de divorce, est contraint de se réfugier dans une suite du luxueux Royal Park Hotel. Leslie Steele, jeune femme célibataire et respectable, qui cherche désespérément un lit où passer la nuit, use d’astuces pour partager la suite du jeune homme. Elle lui fait croire qu’elle est mariée et qu’elle doit divorcer le lendemain de Lord Mere.

Le Divorce de Lady X est une délicieuse comédie romantique où Alexander Korda lorgne vers la screwball comedy américaine. Si en termes de rythme on n’est pas encore à ce niveau, l’audace du propos et le regard amusée sur la société anglaise fait tout le charme de cette romance. Le film est une adaptation de la pièce de Gilbert Wakefield, Counsel's Opinion, et le remake du film éponyme de 1933 déjà produit par Korda via sa société London Films. Cette reprise se fera à l’aune du glamour avec technicolor mettant en valeur un décorum luxueux et un casting de stars montantes au sommet de leurs photogénies avec Merle Oberon (épouse d’Alexander Korda et très en vue depuis le succès de La Vie Privée d’Henry VIII) et Laurence Olivier.

Le film s’ouvre sur l’animation de la nuit londonienne, sa circulation bruyante et ses enseignes aux néons tapageurs. Un tumulte bientôt interrompu par un brouillard envahissant qui va arrêter toute activité. Everard Logan (Laurence Olivier), un avocat de retour de voyage est alors contraint de prendre une suite dans le luxueux Royal Park Hotel. En ces mêmes lieux se déroule un bal costumé auquel assiste la jeune Leslie Steele (Merle Oberon) qui elle aussi va se retrouver bloquée sur place par le brouillard.

La direction de l’hôtel va compter sur la courtoisie des gentlemen ayant déjà une suite pour la laisser aux autres femmes dans cette situation, demande à laquelle Everard va adresser un refus tout en muflerie. C’est sans compter l’audace de Leslie qui en vraie enquiquineuse va s’introduire dans la suite, amadouer le goujat et aller jusqu’à occuper son lit tandis que lui est contraint de dormir par terre sur un matelas de fortune. Merle Oberon, tout en sourire enjôleur et manières de chipie adorable (le panneau Do not disturb alors qu’elle vient d’expulser Everard de son propre lit) offre un parfait contrepoint à la gaucherie de grand dadais ahuri d’un Olivier rapidement dépassé. L'alchimie entre Olivier et Oberon est en tout cas déjà palpable et réjouissante, se voyant réutilisée dans une veine plus dramatique l'année suivante dans Les Hauts de Hurlevent (1939) de William Wyler.

Tim Whelan – réalisateur américain installé en Angleterre et à l’œuvre dans de nombreuses productions Korda comme le film d’espionnage Armes Secrètes (939) ou Le Voleur de Bagdad (1940) dont il dirige la majeur partie- distille la tension érotique de cette promiscuité avec une inventivité constante. La théâtralité d’origine est parfaitement exploitée avec les va et vient des personnages d’une pièce à une autre, le montage subtil montrent les sentiments changeant dans des situations inconvenantes alors que les murs séparent pourtant le couple tel ces premiers émois d’Olivier alors qu’Oberon enfile son pyjama dans la salle de bain. Un malaise renforcé par la surprise du valet de chambre ne trouvant plus un client mais une cliente au petit matin et c’est bien sûr quand Laurence Olivier fera une amorce de déclaration d’amour que la belle s’évaporera.

Le plus amusant reste cependant le jeu de faux-semblants permanent de cette guerre des sexe. Si l’intimité de cette chambre n’a pas conduit à une liaison, les protagonistes auront donnés d’eux-mêmes une image bien différente de celle qu’ils tiennent à l’extérieur. On en aura un simple aperçu avant qu’ils ne soient coincés ensemble, le machisme d’Everard se traduisant par le rejet initial d’une présence féminine bruyante et stérile dans sa chambre puisqu’en tant qu’avocat spécialisé en divorce il a eu affaire plus d’une fois cette frivolité et bêtise qui est l’apanage de toutes les femmes selon lui. 

Pourtant face au sourire de Leslie il succombe comme le dernier des nigauds malgré sa méfiance, et pour cause : il vient de tomber amoureux. Leslie est quant à elle bien plus innocente que ne laisse supposer sa désinvolture mais va se faire passer pour une femme mariée de petite vertu. Un mensonge renforcé par la plainte de Lord Mere (Ralph Richardson) sollicitant les services d’Everard pour l’infidélité de sa femme ayant séjournée au même hôtel dans des conditions similaires. Un quiproquo plaisant s’ajoute donc à l’ensemble, bien aidé par la prestation loufoque d’un Ralph Richardson s’en donnant à cœur joie dans l’indignation forcée et le ridicule de ce cocu magnifique.

Il manque au film ce petit zeste de folie dans les situations et la mise en scène pour transcender son excellent postulat de départ mais expose un message fort caustique sur les relations hommes/femmes. Everard, fort de son machisme et de ses préjugés (hilarante séquence de plaidoirie où il définit la culpabilité de l’accusée par son sexe et la faiblesse évidente qui en découle) doit les renier et se rabaisser pour conquérir Leslie. Celle-ci doit au contraire dissimuler son manque d’expérience derrière une fausse image de femme aventurière pour imposer sa volonté à Everard. 

Chacun renonce à ce que la société semble vouloir faire obligatoirement de lui (un homme rustre et insensible, une femme fragile et innocente) pour conquérir l’autre, l’homme contraint de se montrer vulnérable et la femme d’affirmer une force de caractère plus affirmée. Le script de Lajos Biro évite d’ailleurs de se montrer trop binaire dans sa démonstration  avec quelques merveilleux moments d’ironie comme lorsque Leslie et Lady Mere se plaignent de l’image frivole qu’ont d’elles les hommes, précisément au moment où elles se font pomponner dans un institut de beauté. Il est d’ailleurs dommage que le final où Merle Oberon doit à son tour faire le chemin pour reconquérir son homme vexé soit un peu expédié.

Tout cela est servi dans un écrin magnifique porté notamment par la photo d’Harry Stradling Sr dont le technicolor se rapproche au plus près des exigences de la tatillonne Natalie Kalmus –épouse d’Herbert Kalmus inventeur du technicolor et présente par contrat sur les tournages utilisant le procédés- avec ces couleurs pales, désaturées, accentuant la teneur abstraites des décors aussi sophistiqué que factice où évolue le couple. 

C’est dans ce film et quelques autres de cette période que naît cette grande différence entre le technicolor pétaradant et saturé hollywoodien abhorré par Natalie Kalmus et celui plus subtil du cinéma anglais popularisé plus tard dans les films de Michael Powell et Emeric Pressburger entre autre. Miklós Rózsa signe lui un de ses scores les plus sautillant qui contribue grandement à la bonne humeur de l’ensemble. Un petit bijou de comédie, charmeur et léger comme une bulle de savon qui ouvre la voie à Ariane de Billy Wilder voir même au plus récent Intolérable Cruauté des frères Coen.

Sorti en dvd zone 2 français chez Elephant 

 Extrait



mardi 27 août 2013

La Vie Privée de Don Juan - The Private Life of Don Juan, Alexander Korda (1934)


Après 20 ans d'absence, Don Juan (Douglas Fairbanks) revient triomphant à Séville, où l'attendent de nombreuses dames à charmer. Mais le séducteur n'est plus le jeune homme qu'il était et commence à être fatigué par tant d'acrobaties. D'autant que sa femme Dolorès (Benita Hume) le menace de le mettre en prison s'il ne revient pas au domicile conjugal. Quand un imposteur se fait tuer à sa place, Don Juan voit alors l'occasion de disparaître. Sa vie passée lui manquant rapidement, l'envie d'organiser son grand retour se fait sentir. Mais l'homme sera-t-il à la hauteur du mythe ?

Les triomphes successifs de La Vie Privée d’Henri VIII (1933) et Catherine de Russie (1934) vont placer Alexander Korda en position de force. Le succès international des deux films assoit définitivement sa position de mogul du cinéma anglais et lui vaut d’être courtisé aux Etats-Unis notamment par la prestigieuse United Artists fondée 15 ans plus tôt par Charles Chaplin, Mary Pickford et D. W. Griffith et Douglas Fairbanks. C’est précisément la star du cinéma d’aventures en déclin depuis l’arrivée du parlant qui va solliciter Korda afin de le diriger dans une adaptation de la vie de Don Juan.  L’Homme à la rose, pièce du dramaturge français Henry Bataille de 1920 va donner matière à Korda pour une œuvre à la fois dans la continuité des deux précédentes « Vie Privées » tout en étant parfaitement adaptée à la personnalité de Douglas Fairbanks. 

Le bondissant héros d’action et séducteur des années 20 est alors vieillissant a du mal à effectuer la transition vers le cinéma parlant pour lequel il n’a tourné que trois films, La Mégère apprivoisée (1929), Reaching for the Moon (1930) et Mr. Robinson Crusoe (1932). Korda lui offrira une sortie sur mesure avec ce qui sera son dernier rôle au cinéma avant sa disparition prématurée d’une crise cardiaque en 1939, à seulement 56 ans.

La Vie Privée de Don Juan entretient constamment le mimétisme entre la figure mythique de Don Juan et celle de son interprète placé dans une même situation. Loin du séducteur fringant et vigoureux inscrit dans l’inconscient collectif le film nous donc  présente un Don Juan usé, las de l’attention qu’il suscite et de sa réputation le précédant partout où il passe. Le film s’ouvre à Séville, cité des premiers exploits amoureux de Don Juan où il effectue son retour. C’est par sa dimension légendaire qu’il nous apparaît, en ombre chinoise et la rose à la main sous les balcons de femmes énamourées qui propagent bientôt la rumeur de son retour. 

Dès cette première séquence, Korda fait de Don Juan une figure fantasmée dépassant l’intéressé, un amant idéal et sans visage dont la réputation transporte les femmes et attisent la jalousie des ternes époux par la simple évocation de son nom. Ironiquement, nous apprendront plus tard que cette première apparition flamboyante était l’œuvre d’un usurpateur tandis que notre héros se révèle dans une situation bien moins avantageuse sous les traits de Douglas Fairbanks ausculté sur son lit par un médecin. 


Le praticien lui déclarera avec malice qu’il est en parfaite santé pour son âge mais lui enjoint de réduire progressivement le nombre de balcons escaladés au quotidien. C’est avec un même humour que seront stigmatisées les différentes failles de Don Juan qui a de plus en plus de mal à tenir la discipline due à son statut, se laissant aller à la bonne chair et négligeant l’exercice. Douglas Fairbanks s’en amuse joyeusement dans sa prestation où il conserve toutes les postures et attitudes de de ses héros sautillants d’antan et si le charisme est intact on constatera aisément que le visage s’est empâté, la démarche s’est alourdie et les cheveux se font plus grisonnant. 

Dans cette première partie supposée montrer Don Juan au sommet de sa popularité, chacune de ses démonstrations de force se verra désamorcée. La danseuse Pepita (Gina Malo) est ainsi encore toute retournée par le baiser que lui a donné Don Juan mais a en fait également croisée la route de l’imposteur et juvénile Rodrigo (Barry MacKay) tandis que sa rivale Antonita (Merle Oberon), si elle est bien séduite par Douglas Fairbanks lui cède avant tout pour accroitre sa notoriété après être passée entre ses bras. 

Toutes courent après un Don Juan/Douglas Fairbanks qui n’est plus et qu’il n’a plus la force et le courage d’assumer. Le parallèle avec l’usurpateur accentue cette idée également d’un Don Juan rêvé plus qu’incarné où pour Douglas Fairbanks l’âge mûr n’a que peu d’importance pour Antonita qui voit les possibilités offertes derrière ce nom plus que l’homme face à elle. Il en va de même pour l’épouse adultère séduite par l’imposteur dont la gaucherie et la maladresse (le bougre ne maîtrise pas encore tout à fait l’ascension des balcons) n’altère en rien le charme puisqu’aux yeux de la belle il est Don Juan. 

Le personnage est absent virtuellement ou physiquement dans les moments où il est supposé exercer le plus d’attrait, ce qui se confirmera dans son plus haut fait lors de l’extravagante scène d’enterrement. L’imposteur tué par un mari jaloux laisse Don Juan pour mort pour l’opinion public, le héros pouvant venir savourer amusé ses funérailles. Korda fait de cette séquence un grand moment opératique tant par le ton (les anciennes maîtresses pleurent tout autant que celles qui auraient rêvées de l’être) que par sa mise en scène qui accentue la nature factice du cadre (et par extension des sentiments de passion exacerbés qui y sont exprimés), annonçant la séquence de la pièce de théâtre consacrée à Don Juan que l’on verra en fin de film. Dès cet instant, le mythe a définitivement dépassé l’homme.

Si la première partie montrait Don Juan désormais incapable d’égaler celui qu’il fut, la seconde partie le sera celle où il sera inapte à endosser l’image que l’on s’est faite de lui. Savourant un repos bien mérité pendant sa « mort », il voit les hommages et célébration se multiplier à son encontre dont une biographie bien nommée Les Vies Privées de Don Juan. Ce Don Juan parfait qui commençait à échapper à son créateur de son vivant va alors acquérir sa vie propre après sa mort factice. Lorsque Fairbanks tente de rejouer la carte de la séduction à une jolie employée d’auberge, celle-ci se montrera bassement intéressée  avant d’accorder ses faveurs et l’humiliation sera plus grande encore avec cette jolie noble qui verra en lui un entremetteur paternel plutôt que son conquérant. 

L’intrigue entame alors une entreprise de démystification offrant un miroir déformant à la première partie pourtant loin d’être hagiographique. Le dandy déchu retrouve donc sa dernière conquête avant la disparition mais Antonita devant son succès à ce statut ne le reconnaît pas ou s’y refuse volontairement. La séquence d’enterrement trouve son équivalent aussi quand Don Juan interrompt une pièce de théâtre jouant sa vie. 

Alexander Korda inverse la composition de la séquence avec cette fois le dispositif scénique composant la réalité du moment et l’enterrement le sous-texte avec un Don Juan étant le seul habillé de noir et portant ainsi le deuil de sa gloire passée. Là aussi la légende sera plus attrayante que la réalité, Don Juan s’étonnant de la muflerie que la fiction lui associe en le faisant séduire deux femmes en même temps. Ce n’est plus lui mais le Don Juan que le public ‘est approprié et désir voir, personne ne le reconnaissant parmi les spectateurs hilares et se moquant de cet homme pataud osant se comparer au plus grand séducteur ayant jamais existé.

Douglas Fairbanks est très touchant dans cet évident miroir de lui-même, on ne peut être et avoir été. Il en est bien conscient et adopte un jeu enjoué et digne, jamais complètement abattu car si les autres ont oublié qui est/fut Don Juan/Douglas Fairbanks, en son for intérieur lui sait qu’il l’est toujours. Dans chacun des films de cette série des « Vies Privées », les femmes ont une place à part. Révélatrices de l’inconstance des hommes, ce sont elles qui mènent réellement le jeu dans l’ombre de ces grands personnages. 

Ce sont les épouses d’Henri VIII qui guident son humeur et l’atmosphère de la cour, la femme et la muse de Rembrandt et bien sûr Catherine de Russie carrément au centre de l’attention. Ici ce sera avec la délicieuse Dona Dolores (Benita Hume), épouse légitime et (trop) compréhensive de Don Juan. Conscient que retourner à cette relation rangée signifie la fin de sa vie d’aventures, notre héros la fuira tout au long du film mais c’est bien elle qui saura par son regard toujours amoureux reconnaître « son » Don Juan. Celui-que toutes les femmes rêvent d’avoir dans leur chambre, elle l’obtiendra finalement pour elle seule. Korda se montre visionnaire en confrontant finalement image publique et intime, annonçant voire se mettant en parallèle des premiers écarts de la presse à scandale.

Dans cette veine intimiste, Korda malgré des moyens plus conséquents cherchent d’ailleurs moins à en mettre plein la vue que dans les précédent films. L’ampleur cède au contraire à l’élégance et au beau geste avec notamment en plus de l’équipe habituel de Korda (son frère Vincent aux décors, George Perinal à la photo) une des rares collaborations au cinéma du grand costumier Olivier Messel. Nostalgique mais encore porté par un élan joyeux et salvateur, La Vie Privée de Don Juan est à l’image de son interprète principal sur lequel les affres du temps n’auront jamais prise, il sera toujours Douglas Fairbanks.

Sorti en dvd zone 2 français chez Elephant Films

Extrait

mercredi 5 septembre 2012

Jack l'Éventreur - The Lodger, John Brahm (1944)


A Londres, au début des années 1890, des chanteuses de cabaret sont assassinées par un mystérieux tueur en série. Au même moment, un couple de bourgeois dont la fille, Kitty Langley, est artiste de music-hall, accueille sous son toit monsieur Slade, un énigmatique étudiant en médecine.

John Brahm réalise son second film d'épouvante à la Fox avec The Lodger et après la modeste réussite de The Undying Monster il signe cette fois un grand classique du genre. Le film est considéré comme le remake du classique muet d'Alfred Hitchcock mais c'est aussi une autre adaptation du roman de Marie Belloc Lowndes et de sa vision de Jack l'éventreur. Le roman connaîtra d'ailleurs une autre transposition après le Hitchcock et avant le Brahm en 1932 réalisée par Maurice Elvey et une plus tardive en 1953 signée Hugo Fregonese.

The Undying Monster fait figure de brouillon dont les scories sont ici totalement absente avec un ensemble qui affine et transcende toute les qualités qu'on trouvait dans le film précédent : moyens supérieur, script plus subtil et interprétation bien plus intense. Et avec comme atout principal une nouvelle fois la mise en scène virtuose de John Brahm qui appose sa marque dans une ouverture mémorable dont il a le secret.

Une vision en plongée du sinistre quartier de White Chapel baigné dans la brume nous fait suivre son activité dans un sobre plan séquence en léger panoramique où l''on accompagne différent protagonistes sortant éméché d'une taverne. Une silhouette féminine titubante se détache du groupe pour rentrer seule et disparaît derrière une ruelle où la mort l'attend, seul ses hurlements faisant partager la terreur inspirée par sa sinistre rencontre tandis que le meurtre restera hors-champ.

Tandis que la ville s'agite de ce nouveau méfait de celui qu'on nomme déjà Jack l'éventreur, Slade (Laird Cregar), un homme mystérieux loue une chambre chez un couple de bourgeois. Celui-ci ne va pas tarder à éveiller la suspicion de ses hôtes par ses curieuses habitudes qu'il associe à ses expériences scientifiques plus qu'il ne sort que la nuit et semble particulièrement troublée par leur nièce Kitty (Merle Oberon) qui est actrice soit la profession de toute les victimes de Jack l'éventreur.

The Lodger ne commet pas la même erreur que The Undying Monster, mener l'enquête et créer un pseudo mystère autour de l'identité d'un coupable que le spectateur aura aisément deviné (tout comme le Hitchcock même si celui-ci aurait préféré dissimuler le coupable jusqu'au bout dans sa version). Au contraire la tension naîtra du malaise dégagée par la présence de Laird Cregar, fascinante figure de serial killer. Le mystère à résoudre, c'est la raison qui le pousse à tuer et le suspense naîtra des situations qui provoquent ses poussées meurtrières que nous devinons progressivement.

Ce sera d'abord la répulsion face à des figures féminines trop apprêtée et maquillées généralement associée au monde du spectacle. Découvrant des tableaux d'actrice dans sa nouvelle chambre Slade les retournera tous avant de faire disparaître plus radicalement celle qu'il croisera dans la réalité tandis qu'il consulte régulièrement une bible massive et cite constamment les écritures lorsqu'une séduction tentatrice lui est soumise. L'évolution du script pourrait sembler poussive au premier abord : tous les indices de la culpabilité de Slade sautent aux yeux et malgré leurs soupçons les personnages laissent constamment retomber leur crainte pour une raison quelconque.

Brahm mise en fait sur l'étrange ambiguïté que dégage Laird Cregar. Si sa silhouette massive dégage une réelle menace, son comportement timoré, sa mine apeurée et son regard perdu le définissent comme un être fragile rongé par ses démons. On découvrira la raison de sa haine des actrices qui sous-entend une sexualité perturbée et incestueuse tandis qu'en surface le script avance un simple motif de vengeance.

Elle définissent en tout cas sa relation amour/haine pour les femmes et ce conflit se voit littéralement personnifié par le personnage de Merle Oberon dont John Brahm rend la féminité et la séduction des plus prononcée par le jeu de l'actrice (seule à être ouvertement avenante et amicale avec Slade) et bien sûr par ses tenues affriolantes avec un impressionnant défilé de robes somptueuses sans parler des scènes de théâtre ou dénudées elle se lance dans de furieux french cancan.

Le sommet sera atteint lors de la conclusion où Slade déchiré entre extase et dégout assiste à la revue de Merle Oberon, Laird Cregar exprimant cette douleur par un jeu intense et fiévreux.

Brahm accompagne cette pure tension psychologique de moments horrifiques plus directs et particulièrement réussis. La reconstitution est somptueuse et le décor de White Chapel conçu par James Basevi (qui démontrera encore son brio sur les ambiances gothique par la suite avec Jane Eyre et La Maison du docteur Edwardes) est une formidable création.

Brume constante, obscurité oppressante et ruelle étroites aux détours incertains maintiennent l'inquiétude en permanence sans que l'on assiste dans le détail au moindre crime. Brahm multiplie également les symboles, notamment celui de l'eau purificatrice, la main du cadavre de la première victime baignant dans une flaque tandis que Slade ira se laver dans la Tamise après chaque meurtre, cette même Tamise constituant en définitive son tombeau lors de la conclusion.

Les détails macabres allusif sur les mutilations infligés par Jack l'éventreur à ses victimes suffisent à susciter la frayeur, tout comme les meurtres tout en suggestion tel cette scène en vue suggestive du tueur où Brahm reprend en plus réussi l'idée de l'ouverture de The Undying Monster. Logiquement le formidable final s'avére bien plus inquiétant avec le sordide face à face entre Slade et Kitty que pour la course poursuite qui suit et bien plus convenue. Très grand film et incroyable prestation de Laird Cregar qui retrouvera Brahm sur Hangover Square l'année suivante, avant de décéder prématurément.

Sorti uniquement en dvd zone 1 dans un coffret réunissant les trois thrillers de John Brahm à la Fox et doté de sous-titre français

lundi 12 décembre 2011

Le Mouron Rouge - The Scarlet Pimpernel, Harold Young (1934)


En France, sous la Terreur, des membres de l'aristocratie sont sauvés de la guillotine par les coups de mains audacieux d'un individu qui se fait appeler le Mouron rouge. Agissant sous divers déguisements, il leur permet de trouver refuge sur le sol anglais. Exaspéré, Robespierre, confie à l'ambassadeur Chauvelin la tâche primordiale de le démasquer. Celui-ci fait pression sur madame Blakeney, une connaissance française, mariée à un intime du Prince de Galles, afin qu'elle obtienne les renseignements décisifs...

Après l'immense succès de La Vie Privée d'Henri VIII, Alexander Korda persévérait dans le filon du récit historique sautillant (ici plus orienté film d'aventures) avec The Scarlet Pimprenel. Le film est souvent considéré comme la meilleure adaptation du personnage de la Baronne Orczy, héros d'une pièce puis d'une série de neuf romans. C'est ici le premier de la série qui est adapté. Le personnage très populaire sera notamment une des sources d'inspiration de Johnston McCulley pour Zorro, le cadre de la Révolution Française laissant place à son équivalent mexicain et les deux héros ayant les même caractéristiques avec un alter ego falot et insignifiant empêchant tout soupçon.

Le Mouron Rouge aura connu quatre adaptations muettes (deux en 1917, en 1919 et en 1928) avant celle de Korda qui demeure la plus populaire. Pour surfer sur le succès de La Vie Privée d'Henri VIII le producteur tenta même d'imposer Charles Laughton dans le rôle mais après l'annonce le mécontentement (justifié) des lecteurs des romans fut tel qu'il opta finalement pour le plus approprié Leslie Howard tandis que du film de 1933 on retrouve néanmoins Merle Oberon qui a entretemps entamé une liaison avec Korda.

Le récit nous plonge en pleine France sous la Terreur où les aristocrates sont décimés à longueur de journées sous la guillotine. Hormis un dialogue au début soulignant qu'ils l'ont sans doute un peu cherché aussi, le film (et donc le roman) présente plutôt les nobles comme des victimes tandis que le peuple révolutionnaire passe pour une horde de barbares assoiffés de sang. Une des premières scènes est des plus parlantes avec des spectatrices bien installée devant l'échafaud (et en profitant pour tricoter !) et en transe à chaque fois que la funeste lame de la guillotine s'abat.

On prend donc un pur plaisir romanesque sans prêter attention à une quelconque véracité historique pour se laisser emporter quand entre en scène le Mouron Rouge pour sauver une famille de nobles promises à une mort certaine. Ce premier exploit donne le ton avec un héros jouant plus de sa tête que de ses muscles où on le découvre adepte du déguisement, des faux-semblants et des plans alambiqués, aidés d'une dizaine de fidèles complices.

On revient ensuite en Angleterre où les évènements se lient avec brio au destin du héros et permet d'explorer plus avant sa personnalité. Leslie Howard est absolument irrésistible dans son double jeu, meneur déterminé pour les intimes et dandy superficiel gouailleur hilarant aux yeux de tous les autres. Tous les autres dont sa propre épouse Marguerite (Merle Oberon magnifique) qui ne reconnaît plus celui qu'elle a épousé dans cet homme frivole et oisif. Les échanges entre eux sont passionnant avec un Leslie Howard subtil dissimulant une vraie mélancolie face à la détresse de son épouse qui s'éloigne de lui mais à qui il ne peut révéler la nature de ses activités. L'histoire sera donc aussi celle de leur réunion à travers les évènements qui vont se jouer.

A l'image de son héros, les rebondissements donnent essentiellement dans la manipulation et la dissimulation avec une pure intrigue d'espionnage. Raymond Massey ambassadeur de France (et en fait agent mandaté par Robespierre) se rend en Angleterre pour démasquer le Mouron Rouge en faisant du chantage à Merle Oberon dont il a emprisonné le frère en France. Ce nœud de complots est prenant de bout en bout et réserve son lot de grands moments (Howard qui nargue Massey dans la bibliothèque ou qui lui apprend à faire sa cravate, la conclusion) notamment cette splendide scène où Merle Oberon devine la double identité de son époux.

Production Korda oblige, la reconstitution est un régal de tous les instants pour les yeux entre les vues en hauteur du décor parisien, les somptueux intérieurs des demeures anglaises et les tenues flamboyantes de Merle Oberon. Tout juste pourra t on peut être reprocher un certain statisme dans la mise en scène de Harold Young, cela aurait pu être plus enlevé. La courte durée du film et des acteurs au sommet de leur art (Massey parfaitement sournois en méchant, Leslie Howard redisons le parfait et Merle Oberon qui porte toute la charge émotionnelle avec talent) font passer ses défauts et on passe un très bon moment. Le succès du film engendrera une suite trois ans plus tard avec James Mason et Sophie Stewart en remplacement de Leslie Howard et Merle Oberon. On en reparle bientôt...

They seek him here, they seek him there,
Those Frenchies seek him everywhere.
Is he in Heaven, is he in Hell,
That damn'd, elusive Pimpernel ?


Disponible dans une flopées d'éditions souvent médiocre donc choisir celle éditée en zone 2 anglais par DVD Network qui comprend le film et sa suite en plus doté de sous-titres anglais.

Extrait

samedi 17 juillet 2010

Les Hauts de Hurlevent - Wuthering Heights, William Wyler (1939)

Mr Earnshaw a deux enfants : le fils aîné, Hindley, et une fille, Catherine. Un jour, il ramène d'un voyage un enfant abandonné de six ans, Heathcliff, dont l'origine est inconnue, et qu'il traite comme son second fils. Hindley entre rapidement en conflit avec Heathcliff et, lorsqu'à la mort de ses parents il devient le maître de la maison, il traîte Heathcliff comme un vulgaire domestique.Catherine devient ravissante, elle est courtisée par un riche héritier, qu'elle épousera au grand dam d'Heathcliff, qui a toujours été amoureux d'elle. Pourtant, Catherine aussi l'aime passionnément depuis toujours...


Ayant tout récemment dévoré le livre de Emily Brontë, j'étais impatient de découvrir cette célèbre adaptation. Le film n'adapte que 16 chapitre sur les 34 que compte le livre et narre donc uniquement la passion destructrice entre Heathcliff et Catherine, délaissant la seconde partie du livre qui évoquait la seconde génération des famille Linton et Heathcliff. Ce choix oriente pas mal la tonalité du film puisqu'il atténue la noirceur du livre (toute la cruauté de la vengeance d'Heathcliff et les tourments qu'il fait vivre aux descendants) mais aussi l'aspect rédempteur qui voyait les héritiers réparer les erreurs des aînés.

L'atmosphère pesante et malsaine, les non dits inquiétants et l'aspect scabreux disparaissent donc pour orienter le récit vers une tonalité plus classique de mélodrame fantastique plutôt réussi. Dans le livre le personnage de Heathcliff est présenté comme néfaste dès l'enfance, son amour pour Cathy étant le seul lien qui le maintienne à une certaine humanité. Rien de tout cela avec Wyler qui en fait tour à tour un amoureux transi subissant humiliation et privation, ce qui justifie son aura de Monte Cristo revanchard et manipulateur dans la seconde partie. L'aspect sombre du personnage est donc contrebalancé par une aura de héros romantique tragique.

Laurence Olivier, un peu gauche en paysan au début s'avère par contre exceptionnel en aristocrate ténébreux et inquiétant. Merle Oberon rend également très bien le tempérament orageux et capricieux de Catherine, tout comme son amour passionné et malade pour Heathcliff.
C'est d'ailleurs là le grand atout du film, celui d'avoir réussit à rendre palpable cet amour irraisonné et maladif du livre, de l'innocence de l'enfance au fossé des différences sociales puis de la passion intacte non avouée à une poignante séparation aussi intense que dans le livre. Bien que nimbant moins l'ensemble du film que dans le livre, le fantastique s'exprime à plein également pour rapprocher le couple lors des retrouvailles finales.

Hormis les réserves du changement d'orientation sur le fond, l'adaptation est assez remarquable à quelques broutilles près (le début amenant la narration en flashback est trop abrupt et moins subtile que le livre, surtout que le film est assez court 1h40 ça manque de respiration dans le récit) et condense idéalement la partie du livre traitée (pour une adaptation complète le format feuilleton tv est sans doute plus pratique). Les zones d'ombres non traitées sont en partie résolues par la réalisation et les idées inventives de Wyler tel la photo qui s'altère légèrement avant chaque apparition de Heathcliff dans la seconde partie ou le léger souffle qui traverse les lieux lorsqu'il s'annonce. Son aura maléfique se dessine ainsi en filigrane, le sadisme et les monologues extravagants du livre ne pouvant sans doute pas être rendus pour cause de censure.

Au final un transposition cohérente et réussie même si pas totalement satisfaisante, puisque la direction prise par Wyler avoisine plus le film vers un Peter Ibbetson ou L'Aventure de Madame Muir sans être tout à fait aussi réussi. La lecture toute fraîche incite peut être aussi à un excès de chipotage, curieux de voir d'autres adaptations...

Facilement trouvable en dvd

lundi 28 juin 2010

La Vie Privée d'Henri VIII - The Private Life of Henry VIII, Alexander Korda (1933)

Henry VIII, souverain redouté, eut six femmes toutes aussi différentes les unes que les autres : la très convenable Catherine d'Aragon, la malheureuse Anne Boleyn, la naïve Jeanne Seymour, l'ingénieuse Anne de Clèves, l'ambitieuse Catherine Howard et la sérieuse Catherine Parr. Henry VIII leur a réservé à chacune un destin particulier sans jamais trouver le bonheur durable avec l'une d'entre elles...

La Vie privée d’Henry VIII est un film fondamental pour le cinéma anglais. Son succès immense prouvera qu’il est possible de produire des films ambitieux et de qualité en Angleterre, faisant de son réalisateur/producteur Alexander Korda le grand mogul du cinéma local. Celui-ci est pourtant loin d’être un débutant avant ce triomphe et a déjà vécu plusieurs vies. C’est en Hongrie, son pays natal, qu’il s’aguerrira en signant 25 films entre 1914 et 1919 avant de fuir le régime communiste pour s’installer en Autriche puis en Allemagne. Là, il se frotte aux genres qui feront sa gloire en Angleterre avec le film d’aventures historique Le Prince et le pauvre (1920) et prendra déjà l’habitude de prendre une base littéraire hongroise pour des œuvres telles que Herren der Meere (1922) ou Die Tragödie eines verschollenen Fürstensohnes (1922). A fin des années 1920, il tente l’aventure hollywoodienne et effectuera même un passage remarqué en France puisqu’on lui doit Marius (1931), premier volet de la trilogie marseillaise de Marcel Pagnol. Tout au long de ce parcours, Alexander Korda nouera des amitiés et des contacts avec divers collaborateurs qui le rejoindront lorsqu’il s’installera au Royaume-Uni pour fonder la London Films en 1932. C’est entre autres le directeur photo Georges Perinal, le scénariste Lajos Biró, sans parler de ses frères Zoltan et Vincent qui le suivent dans cette nouvelle aventure.

La Vie privée d’Henry VIII est la première production d’envergure de London Films et une vraie prise de risque par ce choix du film historique alors que, jusque-là, la société avait donné dans la comédie contemporaine - Maryrose et Rosemary (1932), Men of Tomorrow (1932). Ce risque sera dans un premier temps financier, la compagnie n’ayant pas les moyens d’une reconstitution nantie, et il faudra un accord avec United Artists pour compléter le budget en cours de tournage. L’autre vraie difficulté viendra du ton à donner, Korda optant d’abord pour un récit centré sur Henry VIII et Anne de Clèves avant de finalement traiter des cinq autres épouses. C’est l’ensemble de ces facettes qui détermineront l’approche de chronique et de comédie plutôt qu’un film historique classique, car si la chronologie des évènements est respectée on privilégiera l’intimité de ces hommes de pouvoir en laissant la grande Histoire de côté. Les scénaristes Lajos Biró et Arthur Wimperis prennent ici leurs marques dans ce qui fera la saveur des autres « Vies privées » et ne cessera d’être affiné dans La Vie privée de Don Juan (1934), Rembrandt (1936), et dont le mélange des genres s’applique à d’autres productions Korda majeures comme Le Mouron rouge (1934) qui reprendra l’idée d’une scène d’exécution devant des spectateurs hilares. On savourera entre autres les dialogues brillants et bien plus corsés que les prudes productions hollywoodiennes - les demoiselles d’honneur comparant le physique d’Henry avec celui de son bébé jusqu’à évoquer un attribut qui n’est pas prononcé mais aisément compréhensible.

L’ouverture du film montre d’emblée à quel point cette approche est originale et novatrice. On assiste simultanément aux préparatifs du mariage entre Henry VIII (Charles Laughton) et Jane Seymour (Wendy Barrie), un évènement dépendant de l’exécution pour adultère d’Anne Boleyn (Merle Oberon) qui se déroulera juste avant. Les dialogues et situations piquantes alternent avec le mélodrame le plus pathétique. Le roi s’amuse de la bêtise de sa future épouse tandis que la précédente avance dignement vers l’échafaud. Charles Laughton impose d’emblée une présence ogresque et paillarde, un barbe bleue rigolard qui amuse et horrifie alors que parallèlement les compositions de plan quasi religieuses mettent en valeur la noblesse et le courage de Merle Oberon. Pourtant même le sort tragique d’Anne Boleyn sera source d’amusement avec la dispute entre le bourreau français et le bourreau anglais vexé qu’un étranger soit appelé pour la tâche, et ce mari promettant une nouvelle robe à sa femme pour son exécution quand celle-ci s’extasie sur la tenue d’Anne Boleyn. L'atmosphère sinistre  conjuguée à cet humour noir partage ainsi le spectateur quand les coups de canons permettent à Henry et sa fiancée patientant devant l’autel de convoler joyeusement.

Tout le film est contenu dans cette ouverture, ces ruptures de ton symbolisant le caractère versatile et insatisfait d’Henry VIII. Le souverain sera ainsi tour à tour grotesque et touchant, vulnérable et tyrannique. Korda tourne une grande œuvre sur la solitude du pouvoir, où le mariage sera tout à la fois une obligation de protocole et d’alliance politique mais aussi une quête effrénée et impossible d’un amour sincère. Charles Laughton est parfait pour apporter ces nuances - ce moment où il s’apitoie sur la mort en couche de Jane Seymour pour dans la seconde s’enorgueillir de son nouveau-né masculin - et chacune des épouses fait basculer le film dans des genres très différents avec toujours ce même constat d’échec pour les amours du roi. La grandeur tragique d’Anne Boleyn et la superficialité de Jane Seymour nous auront donc frappés en ouverture quand plus tard la malice d’Anne de Clèves (Elsa Lanchester, épouse de Charles Laughton à la ville et une complicité palpable) donnera un des séquences les plus drôles où un divorce se jouera aux cartes. Enfin, le vrai mélodrame interviendra lorsqu’un Henry enfin apaisé et amoureux sera trahi par Catherine Howard (Binnie Barnes) et son favori Thomas Culpeper (Robert Donat).

 Après la légèreté qui a précédé, Korda rend ce moment incroyablement tragique et si les affaires extérieures restent largement en arrière-plan, le lien du roi et de sa nation apparait tout de même ici. Les désirs et non-désirs de mariage d’Henry et l’humeur orageuse qui en découlent ("l’obligeant" à épouser Anne de Clèves puis "l’empêchant" ensuite de convoler avec Catherine Howard) rythment ainsi l’atmosphère de la cour silencieuse avec son roi broyant du noir ou hilare avec ce dernier lorsqu’il nage dans le bonheur. Les seuls moments où on le verra prendre des décisions d’Etat seront ainsi ceux de ses amours épanouis avec Catherine Parr où il libère les poètes et amnistie les condamnés à mort. La trahison tragique et la découverte de l’adultère seront traitées avec sobriété car cette fois sources de drame, et Korda l’amorce par des situations (Henry repu dans son lit tandis que Culpeper et Catherine s’enlacent, lorsqu’il les incite à danser ensemble peu avant de découvrir leur liaison) et des choix visuels marqués. L’atmosphère de trahison et de secret s’exprime ainsi par ces contours de décors constamment plongés dans l’ombre comme pour dissimuler l’impensable.

La crise de sanglots d’Henry est un vrai serrement de cœur où l'on oublie le roi pour s’émouvoir de l’amoureux blessé dans sa chair. Visuellement ce n’est pas le plus flamboyant des Korda du fait d’un budget plus limité que les productions plus fastueuses à venir. Cela sert finalement le film dans lequel la grandeur des lieux et des protagonistes alterne avec leur nature et leurs préoccupations terre à terre. Vincent Korda compose ainsi des décors qui même lorsqu’ils sont imposants donnent par leur nature factice un côté étouffant, enfermant les personnages dans leur destin et leur fonction. L’humain ressurgit de manière crue lorsque Alexander Korda fait alterner cette élégance visuelle avec des gros plans grossiers accentuant la comédie (la dernière scène où Henry dévore un gigot sans manière) ou le drame avec le visage usé et tendre d’Henry sur son lit, regardant une Catherine Howard cachant difficilement son dégout. Les mouvements de caméra, les travellings délicats mettant en valeur les compositions de plans évoquent une grandeur solennelle toujours désamorcée par les facéties ou les failles du souverain.

La dernière scène où le roi vieillissant et sénile semble enfin avoir trouvé une épouse dévouée (Catherine Parr  sixième femme jouée par Everley Gregg) mais plus nourrice qu’amante résume parfaitement le tout par ce dialogue : « La meilleure des  épouses mais aussi la pire ! » Le drame commun nourrit l’existence et donne vie à ces grandes figures historiques à travers le regard d’Alexander Korda.  La Vie privée d’Henry VIII sera un immense succès en Angleterre et aux Etats-Unis, lançant la carrière de Charles Laughton et l’emprise d’Alexander Korda sur le cinéma anglais.

Sorti en dvd zone 2 français chez Elephant