Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tout mes visionnages de classiques, coup de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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vendredi 31 janvier 2020

Jour de terreur - Cause for Alarm!, Tay Garnett (1951)

George Jones, dont la santé n'est pas bonne, est persuadé que sa femme veut l'assassiner. Peu de temps après avoir écrit une lettre aux autorités, il décède d'une crise cardiaque. Tous les indices accusent sa femme mais cette dernière est innocente. Comment va-t-elle pouvoir prouver qu'elle n'est pas responsable de la mort de son époux ?

Tay Garnett signe un habile petit suspense domestique avec ce Cause for Alarm!. Le film est coécrit et produit par le scénariste Tom Lewis qui envisage Judy Garland dans le premier rôle, avant de céder à son épouse Loretta Young qui le convoitait également. Cette dernière fait appel à Tay Garnett qui l'avait déjà dirigée deux fois dans L'Amour en première page (1937) et Divorcé malgré lui (1939). La carrière cinématographique de Tay Garnett va nettement se ralentir dans les années suivantes pour s'orienter vers la télévision. C'est également dans la petite lucarne que Loretta Young va se relancer dans les années 50 avec la série Letter to Loretta qui triomphera de 1953 à 1961 et 165 épisodes. Jour de terreur par son tournage à l'économie de 14 jours et son décorum limité à trois pièces est donc un terrain d'exploitation technique et financier de ce futur télévisé.

Le postulat avait tout pour anticiper les mélodrames oppressants des années 50 démystifiant l'american way of life (on pense notamment à Derrière le miroir de Nicolas Ray (1956)) avec cet époux (Barry Sullivan) diminué et abruti de médicament sombrant dans la paranoïa qui fait vivre un enfer domestique à son épouse Loretta Young. On entrevoit un peu cette facette là mais un rebondissement saisissant nous emmène plutôt vers une course contre la montre dont la tension repose sur la menace latente qu'exerce des éléments bienveillants du quotidien. Cela va du facteur trop zélé à un gamin turbulent du quartier, en passant par une voisine trop curieuse.

Avec une belle économie de moyen et bien aidé par la prestation suffoquée de Loretta Young, Tay Garnett façonne une efficace suspense minimaliste qui fonctionne parfaitement. Néanmoins on peut se dire qu'un pitch pareil recèle un potentiel certainement plus grand que ce simple véhicule pour Loretta Young, et l'on serait curieux (d'autant que les droits du films sont dans le domaine public) d'en voir un remake plus nanti entre de bonnes mains.

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side 

mardi 28 janvier 2020

Cotton Mary - Ismail Merchant (1999)


Infirmière dans une bourgade de la côte de Malabar en 1954, Cotton Mary est écartelée entre ses origines indiennes et sa culture anglaise. D'extraction modeste, elle s'invente un passé aristocratique et enjolive sa vie en singeant les manières distinguées des anciens colons. Lorsque l'Anglaise Lily MacIntosh accouche prématurément, Mary sauve la situation en amenant secrètement le bébé à une nourrice des bas quartiers. Ignorant la réalité, Lily prend Mary à son service.

Si les rôles semblent bien définis dans la fructueuse association Merchant Ivory Productions (Ismail Merchant à la production, James Ivory à la réalisation et très souvent Ruth Prawer Jhabvala au scénario), certaines œuvre font exceptions comme ce Cotton Mary mis en scène par Ismail Merchant. Nous ne sommes cependant pas dépaysés avec ce cadre Indien postcolonial vu dans nombre de leurs films dont le célèbre Chaleur et poussière (1983). L’autre lien fondamental concerne la réflexion sur les clivages sociaux, la quête d’identité au cœur de Maurice (1987) ou encore Les Vestiges du jour (1993))

La critique de la société anglaise s’articule ainsi sur deux points de vue ici. Ce sera tout d’abord celui de Lily MacIntosh (Greta Scacchi), une mère de famille installée en Inde et livrée à elle-même à cause d’un époux (James Wilby) peu concerné par la vie domestique. Son mal être latent son concrétisera par l’accouchement prématuré de son deuxième enfant qu’elle n’arrive pas à allaiter pour des motifs plus psychologiques que physiques. L’aide précieuse de l’infirmière Mary (Madhur Jaffrey) sera donc précieuse, le bébé étant nourri grâce à une nourrice indienne des  bas quartiers. 

Mary s’auréole ainsi d’une image de quasi sainte dévouée, car en dissimulant la manière dont est alimenté le bébé ses actions relève presque du miracle. Ce n’est pourtant qu’une manière dans ce cercle anglais aristocrate qu’elle envie tant. C’est par elle que s’illustre l’autre dimension néfaste de la société anglaise. Cette présence étrangère en Inde suscite soit le rejet des locaux souhaitant voler de leurs propres ailes (la séquence des travailleurs de champs de thé), soit une fascination morbide héritée du passé colonialiste encore récent. C’est cette dernière névrose qui ronge Mary, métisse anglo-indienne cherchant constamment à appuyer dans le phrasé et les attitudes son côté anglais (possiblement fantasmé).

Le personnage sympathique au départ gagne ainsi progressivement en ambiguïté, la relation avec Lily oscillant entre le chantage et l’aliénation. La rivalité et le mépris de Mary envers Abraham, domestique attitré et de confiance de la famille, rejoue d’ailleurs les rapports tumultueux des majordomes de Les Vestiges du jour où la dévotion aveugle tutoie la folie. La tension s’installe subtilement dans le quotidien, tout en montrant à travers d’autres strates de la société les causes de ces dérèglements. Rosie (Sakina Jaffrey) sans avoir la soumission maladive de sa tante Mary, voit également chez les anglais une manière de s’élever en devenant la maîtresse de John MacIntosh. A l’inverse la condescendance t le racisme ordinaire de la haute société britannique transparait plus d’une fois, expliquant sans les justifier les névroses et la schizophrénie des locaux. 

C’est d’ailleurs une des grandes forces du film, la folie de Mary n’existe que dans l’apparat, à travers les vêtements occidentaux qu’elle vole à sa patronne et qu’elle exhibe fière à ses congénères, aux récits vantards qu’elle fait sur sa place dans la maison. Le personnage apparait plus pathétique que réellement cruel et l’on peut supposer que l’acuité du regard d’Ismail Merchant lui vient de son enfance indienne où il observa voire vécu les mêmes déchirements (pas en tant que métisse mais en tant qu'issu d'un classe sociale indienne plus élevée) que Mary. Visuellement le film poursuit cette dichotomie, entre la sophistication coutumière des productions Merchant Ivory pour la reconstitution et quelque chose de plus authentique, sauvage et indien dans la capture de certaines atmosphères. Très intéressant donc sans forcément s’élever aux hauteurs des meilleurs James Ivory. 

Sorti en dvd zone 2 anglais et doté de sous-titres anglais. Visisble aussi actuellement à La Cinémathèque française dans le cadre de la rétro Merchant-Ivory 



 Une interview d'époque d'Ismail Merchant à propos du film

lundi 27 janvier 2020

The Private Eyes - Ban jin ba liang, Michael Hui (1976)


Mr. Boo est un détective privé maladroit et prétentieux qui ne s'occupe que de pauvres affaires d'adultères avec son agence et son assistant Puffy (Ricky Hui) qui est sa tête de turc. Très radin, il s'efforce de résoudre des affaires dont aucune autre agence ne veut en dépensant le moins possible. Lee Kwok-kit (Sam Hui), un expert en kung-fu, se fait licencier et décide alors de devenir détective privé en rejoignant l'agence de Boo.

Troisième film de Michael Hui, The Private Eyes est une de ses grandes réussites et un de ses plus gros succès à Hong Kong. Le film confirme et affine toutes les qualités entrevue dans l’inaugural Games GamblerPlay (1974). L’intrigue repose à nouveau en une suite de sketches mais cette fois ne tergiverse pas pour exploiter son concept où l’on accompagne un trio pieds nickelés de détectives dans les différentes affaires à traiter. Tous comme les arnaqueurs à la petite semaine de Games Gambler Play, ce métier à la marge est une échappatoire à une existence ouvrière plus terne comme le montre une des premières scènes où Lee Kwok-kit (Sam Hui) est renvoyé de l’usine pour son attitude trop facétieuse. 

Engagé dans l’agence de détective de Wong (Michael Hui), un quotidien plus mouvementé l’attend à travers les différentes missions à effectuer. C’est l’occasion pour Michael Hui d’à la fois multiplier les situations comiques et également d’observer les petits travers humains ordinaire. Si Games Gambler Play scrutait une spécificité plutôt locale avec le monde du jeu clandestin de Hong Kong, Michael se fait plus universel en faisant traiter à ses personnages des cas d’adultères, de vol et d’escroquerie en tous genres.

L’originalité tient dans l’approche comique de Michael Hui, cette fis typiquement hongkongaise. Les moments loufoques tiennent souvent dans les impasses où se trouveront nos héros lors de leurs filatures. C’est un festival où le comique naît des trognes improbables des antagonistes (l’escalade des ennemis plus laids les uns que les autres dans une salle d’arts martiaux), de la dissimulation inventives dans les lieux confinés (extraordinaire gags dans une chambre d’hôtel pour surprendre un couple illégitime) ou de l’astuce des cibles pour échapper à la justice comme ce duo de voleurs de supermarché. C’est là que l’on voit l’énorme influence de Michael Hui sur la comédie cantonaise, nombres de gags se retrouvant dans les classiques à venir de Jackie Chan (d'ailleurs cascadeur sur le film) ou Sammo Hung (chorégraphe des scènes d'actions et tenant un petit rôle dans Games Gambler Play), d’autant que sont introduit ici d’efficaces scènes de kung-fu. 

Une nouvelle fois les personnages sont très attachants dans leur imperfection, notamment la relation patron/subalterne génialement odieuse entre le radin Wong et Lee Kwok-Kit et Puffy (Ricky Hui). Là aussi la caractérisation fonction sur des gags particulièrement inventifs jouant sur la cohabitation, où un changement de programme télé fait vriller une scène de cuisine vers la séance de gymnastique. Le ton du film équilibre ainsi habilement entre expression de la bassesse ordinaire (la prise d’otage finale au cinéma où chacun tente tant bien que mal de dissimuler ses effets) et vraie tendresse, notamment la dernière scène. C’est rythmé, spectaculaire et truffé d’idées visuelles, avec cet élément ludique qu’apporte la bande-son canto pop bondissante et la chanson de Sam Hui. 

Sorti en dvd zone 2 français chez HK Vidéo 

samedi 25 janvier 2020

La Loi du désir - La ley del deseo, Pedro Almodóvar (1987)


Cinéaste et écrivain à la mode, Pablo Quintero mène une vie sentimentale et sexuelle des plus agitées. Son caractère difficile indispose Juan, son amant en titre. Pablo se livre alors à une drague effrénée, au cours de laquelle il rencontre Antonio, un adolescent illuminé qui se laisse séduire par l’artiste. Parti en vacances chez ses parents, Antonio suggère à Pablo de lui écrire sous un pseudonyme féminin. Mais, excédé par les exigences agressives d’Antonio, Pablo décide de rompre avec le jeune homme. Celui-ci se rend dans le village andalou où Juan passe ses vacances et le tue.

La Loi du désir est une œuvre où Pedro Almodovar se trouve à la croisée des chemins entre ses velléités dramatiques qui culmineront dans ses œuvres des années 90/2000 et l’exploration des environnements à la marge de ses premiers films. Matador (1985) en ajoutant un brillant élément de thriller était parvenu à tenir cet équilibre qui ne fonctionne pas complètement dans La Loi du désir. La qualité et parfois le défaut d’Almodovar consiste en la densité de ses intrigues leur circonvolutions inattendues. Donc ici chaque partie prise séparément aurait pu donner une œuvre formidable mais se retrouve compressée par la multiplicité des directions narratives.

Les amours complexes de Pablo (Eusebio Poncela) cinéaste gay mélangeant réalité et fiction, préfigure la maturité en moins certains questionnements du récent Douleur et gloire (2019). La passion et la jalousie poussant jusqu’à une forme de folie apaisée ou fatale parcourt la filmographie d’Almodovar mais trouvait une fois de plus (et de nouveau en partie sous les traits du jeune Antonio Banderas) une meilleure expression dans Matador alors qu’ici la romance initiale et avortée de Pablo n’existe pas suffisamment pour introniser celle plus possessive et oppressante avec Antonio Banderas. Enfin la relation fraternelle entre Pablo et Tina (Carmen Maura), leur passé familial douloureux trop tardivement évoqué et ses conséquences sur la transsexualité de Tina, tout cela était suffisamment chargé pour tenir le film dans son entier. On a donc constamment une fulgurance d’émotion qui fonctionne dans chaque sous-intrigue prise séparément, mais qui s’annulent et ennuie mise bout à bout. 

Fort heureusement la galerie de personnages (Antonio Banderas entre ombre et lumière est formidable) et le brio de ces moments isolés montre un Almodovar toujours inspiré. On pense particulièrement au final, séquence de tension extrême qui bascule vers une délicatesse hors du temps et poignante. Un Almodovar trop dispersé mais qui n’en demeure pas moins attachant donc. 

Sorti en dvd zone 2 français chez TF1 Vidéo