Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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vendredi 24 septembre 2021

Les Chemins de la gloire - The Road to Glory, Howard Hawks (1936)

Première Guerre mondiale, 1916, sur le Front en France : le capitaine Laroche commande une Compagnie du 39e régiment d'infanterie. Malade et diminué, il dirige pourtant avec poigne et rappelle aux soldats les hauts faits d'armes de ce régiment. L'un de ses officiers, le lieutenant Denet, fait la connaissance d'une jeune femme, Monique, et s'en éprend, ignorant qu'elle est l'amie de son supérieur. Une fois de plus, le régiment monte en première ligne... 

Les Chemins de la gloire est un des premiers gros projets de la fraîchement créée 20th Century Fox après la fusion en 1935 de Twentieth Century Pictures et de Fox Film Corporation. Darryl Zanuck désormais à la tête du studio va être très impressionné à la vision des Croix de bois de Raymond Bernard (1932) et va chercher à en produire un remake. Il engage Howard Hawks pour le réaliser, ce dernier faisant appel à William Faulkner pour écrire le scénario suite à une première collaboration réussie sur Après nous le déluge (1933). Même si Les Chemins de la gloire reprendra des séquences entières du film de Raymond Bernard, ce processus d'écriture éloigne l'intrigue de celle des Croix de bois pour des thématiques plus spécifiquement rattachées à Hawks ou à l'œuvre littéraire de Faulkner. Le postulat est ainsi voisin de celui de La Patrouille de l'aube réalisé par Hawks en 1930 tandis que certains éléments se rapprochent du roman Absalon, Absalon! de William Faulkner.

L'histoire nous plonge en plein triangle amoureux sur fond de Première Guerre mondiale sur le front de France. Le cœur de la jeune infirmière Monique (June Lang) balance entre le capitaine Laroche (Warner Baxter) et le Sergent Denet (Fredric March). Laroche est un officier usé par la guerre, noyé sous les addictions qui lui permettent de toujours repartir au front, mais qui s'avère un meneur d'hommes brillant qui suscite l'admiration des troupes. Denet et d'un caractère plus frivole mais capable d'empathie et de courage au combat. Leur rapport à Monique est très différent. La jeune femme est le dernier élément qui permet à Laroche de ne pas sombrer mais cette mort imminente qui conduit sa vie depuis trop longtemps l'empêche de totalement s'engager auprès d'elle. A l'inverse Denet après une tentative de séduction très désinvolte va se découvrir des sentiments sincères pour Monique, qui troublée de cette sincérité après les attitudes taciturnes de Laroche, va en tomber à son tour amoureuse. Malheureusement un Laroche sans raison de vivre en fait un être plus vulnérable sur le front, ce qui menace la réussite d'une campagne décisive.

Howard Hawks équilibre parfaitement cette dimension intime avec les enjeux guerriers. On trouve éclaté en deux personnages ce mélange de désinvolture et de froide distance toute masculine qui caractérisera un Cary Grant dans Seuls les anges ont des ailes où, pour s'exposer au danger il faut savoir s'astreindre de toute sentimentalité pour accomplir son devoir. Chacune des scènes romantiques obéit à cette dichotomie. La première rencontre sous les bombardements ennemis entre Monique et Denet se dote d'une tonalité triviale et romantique dans le plus pur charme hawksien. Le décalage entre le bruit des bombes et un Fredric March jouant du piano pour une June Lang alanguie est assez saisissant quant à l'inverse, les sobres et poignants adieux de Monique et Laroche avant son départ au front adopte tout une gravité et solennité à la hauteur de l'évènement. Chaque protagoniste masculin apprend à connaître et apprécier l'autre, laissant leur caractère s'imprégner de chacun, poussant l'un vers une plus grande conscience des responsabilités militaire et l'autre vers un lâcher prise plus intime. Denet est ainsi prêt la mort dans l'âme à oublier Monique quand il comprend les conséquences sur le moral de Laroche, et celui-ci est forcé de se détacher de la seule préoccupation militaire quand son propre père (Lionel Barrymore truculent) s'engage clandestinement dans le bataillon.

Tout cela va se jouer dans d'impressionnantes séquences militaires. Hawks fait planer le danger et la mort dans un mélange de noirceur et d'humour dans la caractérisation du régiment, notamment quand ses derniers doivent placidement accepter que les Allemands soient en train d'installer des mines sous leur pieds. Hawks s'inscrit dans les éléments classiques des séquences attendues d'un film sur la Première Guerre mondiale mais trouve son originalité par ce ton où au plus fort du chaos et du danger (impressionnantes scènes d'assaut) un protagoniste truculent trouvera le temps de lancer un bon mot ou d'adopter une attitude décalée. Cela n'empêche pas la mort de frapper, mais nous attache au moindre personnage secondaire grâce à ces brefs apartés qui l'aura maintenu en mémoire du spectateur. 

Le réalisateur sait également soigner les séquences sentimentales où il magnifie totalement la beauté élégante de June Lang, vraie oasis de douceur dans l'enfer ambiant. Les cadrages, certains gros plans saisissants et la photo superbe de Gregg Toland mettent en valeur comme rarement l'actrice qui surnage dans cet environnement de boue, baraquement insalubre et désolation. La conclusion sacrificielle célèbre cet héroïsme faussement machiste mais vraiment pudique où la conscience du devoir doit se prolonger au détriment des aspirations intimes (le leitmotiv du discours empathique et galvanisant repris par un autre personnage en conclusion). 

Sorti en dvd zone 2 français chez Opening

mardi 18 mai 2021

Train de luxe -Twentieth Century, Howard Hawks (1934)


Dans le train Twentieth Century Limited reliant Chicago à New York, Oscar Jaffe, un producteur de théâtre imbu de sa personne, dont les dernières productions ont fait des fours, retrouve Lily Garland, une actrice qu'il a lancée quelques années auparavant et qu'elle a quitté pour Hollywood, ne supportant pas sa jalousie et son égocentrisme. Il rêve de remonter un spectacle avec elle, mais elle ne veut plus travailler avec lui.

Twentieth Century est avec New York-Miami de Frank Capra sorti cette même année 1934 un des films fondateurs de la screwball comedy. Il s'agit de l'adaptation de la pièce éponyme de Ben Hecht et Charles MacArthur jouée à Broadway en 1932. Cette dernière était inspirée Napoleon of Broadway, pièce avortée de Charles Bruce Millholland qui y narrait son expérience douloureuse auprès du producteur de théâtre David Belasco connu pour son excentricité. Cet arrière-plan au vitriol sur le monde du théâtre se marie ici à un récit à la Pygmalion dévoyé, et qui se joue d'ailleurs autant en coulisse que dans l'histoire elle-même. En 1926, Carole Lombard âgée de 17 ans végète dans des petites productions où elle tient des seconds rôles, et arrondit ses fins de mois en tant que danseuse dans des boites de nuit comme le Cocoannut Grove. C'est là qu'un John Barrymore déjà star établie croise sa route et décèle son potentiel dramatique et lui arrange un essai à la Fox qui va s'avérer satisfaisant. Carole Lombard signe un contrat avec le studio et doit donner la réplique à Lionel Barrymore dans le film Tempest (1928). Malheureusement l'actrice victime d'un incident de voiture est pour un temps défigurée et ne retrouvera de sa superbe qu'après un passage par la chirurgie esthétique. Fox rompt le contrat et Carole Lombard retournera pour quelques années à l'anonymat et une période de vache maigre. Quelques années plus tard elle est sous contrat à la Columbia qui ne sait trop que faire d'elle jusqu'à ce que Howard Hawks l'impose pour le premier rôle féminin de Twentieth Century.

Les bases de l'histoire oscillent donc entre ce côté Pygmalion ou pré Une étoile est née avec une Carole Lombard débutante qui fait face à celui qui lui mit le pied à l'étrier, John Barrymore. Howard Hawks joue habilement de ce passif, notamment dans les premières scènes où Mildred Plotka (Carole Lombard) est littéralement façonnée dans son jeu et sa manière d'être par le producteur de théâtre Oscar Jaffe (John Barrymore). Jaffe manie à merveille la caresse et le fouet pour guider les pas de sa protégée rebaptisée pour la scène Lily Garland, alternant attitude faussement doucereuse et colère noire pour l'amener où il le souhaite. C'est littéral quand il guide ses déplacements scéniques à la craie, implicite quand il lui invente un autre moi avec ce nom de scène, et loufoque quand pour lui tirer un cri de douleur il lui pique les fesses de façon impromptue avec une épingle. 

Cette attitude rustre sort la jeune actrice timide de ses gonds et en fait finalement le personnage et la diva que Jaffe a vu en elle. Sur le plateau Carole Lombard sans doute intimidée ne convainc pas les producteurs et John Barrymore jusqu'à ce que le rusé Howard Hawks la prenne à part et lui demande quelle serait sa réaction si un des hommes sur le plateau parlait d'elle de manière désinvolte derrière son dos. La réponse ne se fait pas attendre, I would kick him in the ball et Hawks ment à bon escient à Carole Lombard en lui disant que John Barrymore s'est exprimé en ces termes à son sujet. Dès lors Carole Lombard furieuse n'aura plus aucune appréhension à répondre du tac au tac à Barrymore lors de leur confrontation dans le film. Quelques années plus tard mise au courant de la supercherie, ce I would kick him in the ball deviendra source de plaisanterie entre elle et Hawks.

Dans le film cela fonctionne merveilleusement bien lorsque une fois devenue star Lily Garland souffre de la jalousie étouffante de Jaffe. Ce postulat au lieu de tirer vers le drame va plutôt se déplacer vers une hystérie jubilatoire. Oscar Jaffe est un manipulateur né qui use de stratagème sur scène et dans leur couple pour soumettre Lily qui désormais n'est plus dupe. La rupture est inévitable et tandis que Lily devient une vedette de cinéma, Jaffe sans sa muse vogue d'échec en échec. Un concours de circonstances les place des années après dans le même train où ils vont peut-être pouvoir se réconcilier et retravailler ensemble. Howard Hawks joue de l'espace vertical du train comme d'une scène, un théâtre de vaudeville fait d'allées et venues furibondes où les personnages se heurtent, s'invectivent, se dissimulent où s'impose à l'autre dans la plus grande hystérie. Les portes de compartiments de wagons claquent, les hurlements fusent et autour de notre couple naviguent des acolytes plus azimutés les uns que les autres. 

Il y a d'abord le duo d'employés de Jaffe, Oliver Webb (Walter Connolly) sorte de punching-ball soumis aux colères insensées de son patron, et à l'inverse le bien trop détendu O'Malley (Roscoe Karns) prenant tous les drames en cours à la rigolade et désamorçant la tension avec une rasade de whisky bien sentie. Il y a également les intrus de ce périple en train avec Mathew J. Clark (Etienne Girardot) sorte d'anguille semant la zizanie avec ses tares contradictoires : multiplier les chèques sans provisions et coller des prospectus évangéliste dans tout le train. Il reste également des traces de quelques piques corrosives de Ben Hecht et Charles MacArthur, notamment envers les Passion Play, forme de théâtre religieuse et empesée dont les personnages se moque quand on se risque à leur proposer de jouer dans l'une d'entre elles. L'atout principal reste cependant l'alchimie entre Carole Lombard et John Barrymore, couple qui ne peut se rapprocher que dans l'outrance et l'hystérie, en permanente représentation.

Chaque échange, amoureux comme vindicatif ne fait que dans les cris d'orfraies, les postures maniérées et les roulements d'yeux intempestifs. Carole Lombard déploie tout son potentiel comique en passionaria constamment dans la démesure émotionnelle et John Barrymore est un histrion toujours en représentation, entre rage noire et auto-persuasion sur son propre génie. On aurait peut-être aimé ne serait-ce qu'une scène sentimentale à cœur ouvert sans hystérie, mais Howard Hawks semble assumer que c'est la seule manière de s'aimer pour son couple - Carole Lombard qui conserve comme une précieuse relique l'aiguille qui lui arracha son premier cri d'actrice. C'est un prémices de toutes les grandes screwball comedy à venir du réalisateur (L'Impossible monsieur bébé (1938), La Dame du vendredi (1940)) et cela prépare aussi à toutes les prestations entre glamour et exagération cartoonesque de Carole Lombard, de Mon homme Godfrey (1936) à To be or not to be (1942). Ereintant mais terriblement drôle.  

Sorti en bluray anglais doté de sous-titres anglais chez Indicator

lundi 15 juillet 2019

Sergent York - Sergeant York, Howard Hawks (1941)


L'histoire vraie d'Alvin Cullum York, un jeune campagnard croyant et pacifiste qui s'enrôle dans l'armée américaine en tant qu'objecteur de conscience et qui deviendra un héros de la Première Guerre mondiale.

Sergent York est une œuvre de propagande qui participe de la volonté des démocrates d’Hollywood de pousser les Etats-Unis hésitants à s’engager dans la Deuxième Guerre Mondiale. Quoi de mieux du coup que la célébration d’un des grands héros de la Première Guerre Mondiale avec un biopic du sergent Alvin Cullum York ? Celui-ci par un exploit héroïque fameux fut un des soldats américain les plus décorés du conflit et devint une vraie célébrité dans le pays. Dès son retour du front en 1919 et durant les festivités qui entoure York, le producteur Jesse Lasky cherche à monter un film sur son destin mais se heurte au refus de l’intéressé. York va ainsi retourner à une existence calme dans son Tennessee natal et n’usera de sa célébrité que pour ses actions caritatives notamment sa fondation visant à développer l’instruction dans la région. Ce n’est que pour financer ces activités qu’il cède dans un premier temps à une biographie en 1930 (Sergent York : His Own Life Story and War Diary de Tom Skeyhill d’après le journal intime tenu par York) puis plus tard à une énième relance de Jesse Lasky. Les gains lui serviront financer une école biblique interconfessionnelle et sa principale exigence sera d’être incarné à l’écran par Gary Cooper. Cela nécessitera quelques tractations entre studios, Warner qui coproduit le film prêtant Bette Davis à la MGM chez qui Gary Cooper est sous contrat) et le choix de Howard Hawks à la mise en scène sera décisif pour convaincre un Cooper (ils avaient déjà tournés ensemble le beau Après nous le déluge (1933)) intimidé par le rôle.

Hawks fera largement remanier le script initial de Abem Finkel notamment par John Huston, pour en accentuer la dimension « americana » et destin individuel qui passe notamment par l’humour. La première partie du film nous montre ainsi un Alvin York dont le quotidien se partage entre le travail de forçat sur la terre aride qu’il cultive pour sa famille et les échappées alcoolisées pour oublier ce destin terne. Cette approche americana se caractérise par le ton bon enfant et truculent qui appuie sur la facette pittoresque de cette région loin des problématiques du monde. York n’aspire qu’à acheter un lopin de terre dans la vallée pour avoir une ferme plus exploitable en vue de séduire la belle Gracie (Joan Leslie). Tout cela s’incarne dans la figure du pasteur Pile (Walter Brennan), tourné en ridicule par les facéties de York (l’ouverture où son prêche est interrompu) mais n’abandonnant jamais la volonté de le placer sur le droit chemin. 

Cette ruralité bienveillante idéalise ainsi les piliers de la religion, de la famille (« Ma » York la bonté même sous les traits de Margaret Wycherly) et de la patrie dans l’attachement qui noue à cet environnement et ces habitants. Hawks prend plus d’une heure à poser cette atmosphère chaleureuse où, de York à ses rivaux amoureux en passant par ses interlocuteurs d’affaires, personne n’est vraiment mauvais et aura forcément l’occasion de se montrer sous un bon jour. Les différents éveils de York passent donc par une imagerie puissante de cette americana rendue féérique dans une conception essentiellement en studio. On pense à la scène où Gracie vient retrouver York en train de labourer, à la composition puissamment évocatrice, et l’épiphanie de notre héros dont un éclair foudroyant va stopper les funestes desseins. 

Cet apaisement intime va devoir ensuite servir la nation avec l’engagement de York dont les obligations de soldats entrent en contradiction avec ses nouvelles convictions religieuses. Le film dans sa volonté lumineuse idéalise sans doute trop le cadre de l’armée, ne fait pas montre d’une ambiguïté possiblement intéressante et rend le dilemme de York assez simple à résoudre. C’est un personnage simple et modeste qui fera au mieux selon les élans de sa conscience et dont les doutes se dissiperont à travers le baptême du feu où les atermoiements n’ont plus court. Ce simplisme (du traitement mais pas du personnage) est une nouvelle fois rattraper par la recherche formelle de Hawks avec ce magnifique plan de York parti méditer sur colline avec un livre sur l’histoire des Etats-Unis. La facette americana comme religieuse (les méditations d’un Moïse attendant la parole divine avant d’aller délivrer son peuple) s’impose dans cette vignette puissante ainsi que la prestation habitée de Gary Cooper. 

C’est vraiment là que ce ressent la patte de Hawks (autrement plus profond sur la notion d’héroïsme dans Seul les anges ontdes ailes (1939)) mais également dans les formidables scènes de guerre. Le but n’est clairement pas de montrer l’horreur de la Grande Guerre à l’instar de A l’Ouest rien de nouveau de Lewis Milestone (1930) mais d’accompagner le destin individuel de York. La mort ambiante, les camarades tombant cruellement et la menace allemande, tout cela n’existe que pour galvaniser l’héroïsme désintéressé mais flamboyant de York. Hawks met constamment en montage alterné les silhouettes des frères d’armes de York avec sa folle avancée où il va décimer et emprisonner à lui seul un bataillon allemand. 

Le collectif existe dans la fraternité face à la menace mais c’est bien York seul qui s’élève pour redresser la situation. Hawks parvient néanmoins à rendre son personnage héroïque tout en restant à l’échelle de sa personnalité modeste. Gary Cooper est absolument parfait (et y gagnera un Oscar au passage), le parallèle avec son futur rôle de Ceux de Cordura de Robert Rossen (où il est montré à l’inverse la difficulté d’être à la hauteur de cet héroïsme) qu’il jouera plus tard est d’ailleurs passionnant. Pas le plus personnel ni incisif des Hawks, mais un très beau et attachant portrait. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner 

mardi 5 avril 2016

La Terre des pharaons - Land of the Pharaohs, Howard Hawks (1955)

De retour victorieux d’une longue campagne de guerre, le Pharaon Chéops impose à son peuple de lui bâtir un tombeau inviolable. Un architecte de la tribu asservie des Kushites, Vashar, accepte de lui construire sa pyramide en échange de la liberté de son peuple. Chéops tombe entre-temps amoureux de Nellifer, princesse de Chypre, qui s’est juré de lui ravir son trône et le trésor royal.

En ce milieu des années 50, Howard Hawks se trouve au sommet de sa carrière. Sortant d’une série de beau succès commerciaux et de grandes réussites artistiques (La Captive aux yeux clairs (1952), Chérie je me sens rajeunir (1952), Les Hommes préfèrent les blondes (1953)), Hawks se voit offrir un faramineux contrat par la Warner avec 100 000 dollars de salaire et cinquante pour cent sur les prochains bénéfices de ses films, du jamais vu pour un metteur en scène. Parallèlement il se voit à son grand amusement attribuer l’étiquette d’auteur par les jeunes turcs des Cahiers du Cinéma et futurs acteurs de la Nouvelle Vague. Côté personnel il brûle également la vie par les deux bouts en épousant une femme trente ans plus jeune et en continuant à s’adonner à sa passion pour les sports automobiles. Ces circonstances favorables auréolent donc naturellement le cinéaste d’une confiance à toute épreuve, ce qui tombe à point nommé alors que Hollywood est en train de basculer dans une ère de grandiloquence. 

La concurrence de la télévision a poussé les studios à l’invention du format Cinémascope, propice à des images spectaculaires que le petit écran ne peut égaler. Le format étant inauguré avec succès dans le péplum La Tunique (1953), les « sword-and-sandal » envahissent bientôt les salles américaines, chaque studio y allant de sa grande fresque antique. Curieux d’expérimenter à son tour le scope, il convainc sans difficulté Jack Warner de financer son projet de dépeindre la construction d’une pyramide par le pharaon Khéops. L’entreprise tournera pourtant au fiasco avec un tournage riche en excès divers, difficultés météorologique et dépassement de budget - raconté avec humour par Noel Howard dans son livre Hollywood sur Nil. Le film dépeint le retour sur terre et à sa propre humanité et faiblesse d’un souverain qui s’est pris pour un dieu. On pourrait tout naturellement faire le parallèle avec un Howard Hawks tout-puissant au moment d’aborder le tournage mais dont l’échec du film le ramènera à plus de modestie.

La construction du récit va dans ce sens avec l’imagerie la plus monumentale se situant dans la première partie (Hawks tournant les scènes à grand spectacle en premier pour rassurer le studio ébahis par les rushes). Khéops (Jack Hawkins) est de retour en Egypte après une campagne de guerre victorieuse. Hawks multiplie les visions grandioses pour illustrer l’aura du monarque avec ces troupes s’étalant à perte de vues, ces prisonniers soumis et ces trésors de guerre innombrables. De même les scènes plaçant Khéops face à son peuple en adoration accentuent cette aura divine, pourtant contrebalancée par le physique assez ordinaire de Jack Hawkins (on est loin de la prestance princière et dédaigneuse de Yul Brynner dans Les Dix Commandements (1955)). C’est sans doute un choix volontaire de Hawks, cette allure assez commune pouvant trahir un manque de confiance du pharaon malgré ses triomphes. S’accrochant à ses trésors, il souhaite les emporter avec lui à sa mort et se constituer un tombeau inviolable et lui offrant selon les croyances égyptiennes une vie céleste encore plus fastueuse que ne fut la terrestre.

Là encore dans la mise en œuvre de la formidable entreprise, Hawks use d’une imagerie fastueuse qui n’a d’égal que l’exaltation des égyptiens à satisfaire leur monarque, accourant de tout le pays pour participer à la construction de la pyramide. Si Khéops nous parait très terre à terre par son charisme tout relatif, tout son environnement semble suggérer le contraire. Les moyens colossaux nous offre d’impressionnantes scènes de constructions avec figurants à perte de vue et Hawks arpentant les extérieurs rocailleux dans un scope qu’il maîtrise à merveille. Plus Khéops sera ramené à sa réelle faiblesse et à son égo surdimensionné, plus cette description si grandiose verra à se rétrécir. Cela interviendra d’abord par un changement de ton, les chants joyeux des ouvriers heureux de satisfaire leur souverain cédant à la métronomie des tambours et aux claquements de fouets alors que le chantier s’éternise durant des années. Khéops n’est plus vue que comme un être autoritaire et vociférant face aux retard, loin de celui qui en appelait avec humilité à son peuple. Dès qu’entre en scène l’ambitieuse princesse Nellifer (Joan Collins), le cadre du film devient plus étriqué et les morceaux de bravoures laisse place aux intrigues de palais. 

Khéops est séduit par l’insolence de la jeune femme et ramené à son statut d’homme en cédant peu à peu de son autorité à ses formes voluptueuses. Joan Collins excelle en femme fatale antique, tout en regard de braise et poses lascives tandis que Hawks refuse désormais à Hawkins le moindre cadrage valorisant et le ridiculisant même dans ses démonstration de force comme quand il cherchera à dompter un taureau. Faute d’une écriture plus solide, le film perd néanmoins de sa force (la photo de  Lee Garmes et Russell Harlan donne ainsi un côté théâtral assez maladroit aux scènes d’intérieur) quand il bascule dans une tonalité plus feutrée et parait un peu déséquilibré. Dans une veine voisine, David et Bethsabé d’Henry King (1951) ou plus tard Esther et le Roi de Raoul Walsh (1960 et de nouveau avec Joan Collins) sauront mieux allier intimisme et spectaculaire. Néanmoins Hawks parvient à marquer durablement la rétine par ses choix hésitant entre fantaisie hollywoodienne et vrai rigueur historique puisque le Département des Antiquités égyptiennes et nombres d’égyptologues réputés (dont le français Jean-Philippe Lauer) firent office de conseillers notamment dans la description magistrale du mécanisme du piège du tombeau.

Tout comme son héros, Howard Hawks se sera brûlé les ailes en volant trop prêt du soleil dans cette superproduction qui sera un échec au box-office. Meurtri, il ne reviendra à la mise en scène que quatre ans plus tard pour Rio Bravo (1959), classique absolu dont l’apparente modestie cache une tout autre ambition que son péplum.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner 

lundi 7 décembre 2015

Allez coucher ailleurs - I Was a Male War Bride, Howard Hawks (1949)

Après la Seconde Guerre mondiale, les troupes alliées occupent l’Allemagne et participent à la reconstruction du pays. Un capitaine de l’armée française, nommé Henri Rochard (Cary Grant), doit partir en mission avec la jeune et frétillante Catherine Gates (Ann Sheridan) qui lui sert d’interprète. Après de nombreuses péripéties, les deux jeunes gens tombent fous amoureux et se marient. Miss Gates est américaine et malheureusement Rochard n’a pas le droit de la suivre aux USA. Elle invente alors un subterfuge loufoque pour que son époux puisse s’embarquer avec elle à bord du navire qui les mènera de l’autre côté de l’Atlantique...

Moins connue et célébrée que les classiques La Dame du vendredi (1940) et L’impossible monsieur bébé (1938), Allez coucher ailleurs est pourtant une des screwball comedy les plus réussies et originales de Howard Hawks. Le film s’inspire de la vraie histoire de Roger H. Charlier (mais crédité du nom du personnage du film Henri Rochard au générique), ancien officier belge fiancé à une américaine durant l’après-guerre et qui rencontra les pires difficultés à rejoindre aux Etats-Unis. En effet, la législation américaine était organisée pour faciliter l’accompagner des épouses étrangères mais absolument pas les maris. Howard Hawks réunit Hagard Wilde sa scénariste de L’Impossible Monsieur Bébé Charles Lederer celui de de La Dame du vendredi pour tirer toute la substance comique de cette histoire.

Dans toutes ses screwball comedy (à celles déjà citées on peut ajouter le génial Boule de feu (1941), Chérie je me sens rajeunir (1952) et le tardif Le Sport favori de l’homme (1964)), Howard Hawks place un homme immature et infantilisé face à une jeune femme espiègle qui va se jouer de lui dans réjouissant charivari amoureux. Ici il s’agira du capitaine de l’armée française Henri Rochard (Cary Grant) forcée de s’acoquiner la jeune américaine Catherine Gates (Ann Sheridan) qui va lui servir d’interprète pour une mission au sein de l’Allemagne d’après-guerre.   

A cette opposition classique au sein de son cinéma, Hawks ajoute une entreprise de démasculinisation de son héros au détriment de sa compagne de voyage. La première partie dépeignant leur périple à traver l’Allemagne est la plus réjouissante pour illustrer cette idée. Régulièrement titillé et moqué par Catherine, Henri sera humilié plus qu’à son tour. Cette domination s’affirme déjà par le moyen de transport, un side-car piloté par Catherine tandis qu’Henri est réduit à l’état de passager dans le cockpit. 

C’est la jeune femme qui prendra toutes les décisions durant le voyage tandis que chaque tentative d’initiative d’Henri l’humilie toujours plus à travers des gags hilarants : soulevé par la barrière en voulant traverser une voie ferrée, sauvé de la noyade par Catherine, emprisonné et incapable de retrouver l’objet de sa mission suite à une mauvaise blague. Le rapport homme/femme implose complètement, Henri faisant office de « repos du guerrier » en massant Catherine après une journée de turpitude. C’est finalement elle qui concrétisera le rapprochement amoureux par son audace, Henri exprimant ses sentiments par une manifestation sensible là aussi plutôt associé à une héroïne dans les comédies romantique de cette période.

Une fois le couple établi, l’effacement de l’archétype de mâle viril et dominant se poursuit pourtant en constant miroir de la première partie. Les obstacles ne sont plus physiques mais administratifs, d’abord par le chemin de croix de paperasse pour officialiser le mariage puis pour le consommer. Le cliché ancestral du guerrier ramenant une épouse de ses campagnes étrangères s’inverse, l’administration américaine n’ayant prévu des procédures que pour les maris rentrant au pays avec leur épouse. Ce flou juridique empêche les époux de cohabiter et de passer leur nuit de noce mais va permettre à Henri de suivre tant bien que mal Catherine sur le chemin du retour, perdant un peu plus de ses atouts masculins à chaque avancée. 

Cary Grant est bien évidemment génial, gardant bagout et prestance malgré tous les outrages et faisant passer par son charisme la déchéance de son personnage. Ann Sheridan est typique des héroïnes de Hawks avec un peps, une distance et une drôlerie de tous les instants auxquels on peut ajouter une autorité naturelle qui contrebalance avec l’inconséquence de Cary Grant. Après avoir enfilé un pantalon pour conduire le side-car et affirmant ainsi « porter la culotte » au sein du couple, la boucle est bouclé lors du final où Henri est carrément obligé de se travestir en femme pour la dernière marche avant le départ. Ce n’est que dans l’intimité enfin accordée de leur cabine qu’il pourra retrouver ses attributs pour une nuit de noce tant attendue. Hilarante et progressiste, une belle réussite qui souffre juste d’un déséquilibre de rythme (la partie voyage est bien plus trépidante que celle de l’enlisement administratif), vive Howard Hawks ! 

Sorti en dvd zone 2 français chez Carlotta 

 

vendredi 14 mars 2014

Après nous le déluge - Today We Live, Howard Hawks (1933)


L'Angleterre en 1916 : Un américain, Richard Bogard, achète comme résidence secondaire le manoir que Diana Boyce Smith vient d'hériter de son père. Les deux jeunes gens s'éprennent l'un de l'autre, mais Diana accepte néanmoins de se fiancer à Claude Hope, un ami d'enfance qui l'aime de longue date. Ronnie - le frère de Diana - et Claude rejoignent ensuite leur régiment qui combat en France. Diana elle-même rejoint le Front comme ambulancière et y retrouve les trois hommes, Richard s'étant engagé dans l'intervalle. Diana avoue alors à son frère l'amour qu'elle porte à l'américain...

Un Hawks méconnu qui nous offre là un bien beau mélodrame typique du romanesque "à hauteur d'homme" du réalisateur. L'intrigue nous plonge en Angleterre durant la Première Guerre Mondiale où la jeune Diana (Joan Crawford) subira tour à tour la perte de son père au front ainsi que la mobilisation de son frère Ronnie (Franchot Tone) et son ami d'enfance Claude (Robert Young). Parallèlement, Richard Bogart (Gary Cooper) acquiert la demeure familiale et Diane ayant acceptée de se fiancer avec Claude avant son départ va pourtant tomber amoureuse du nouveau venu à son grand désarroi. Hawks et son scénariste Wiliam Faulkner (d'après sa propre nouvelle Turnabout) font reposer l'ensemble du film sur l'urgence, le dépit et la frustration plongeant les personnages dans un constant sentiment de culpabilité.

Diana accepte ainsi la demande de mariage de Claude dans l'urgence du départ comme si elle lui en était redevable dans l'épreuve qui l'attend et l'amour entre elle et Bogart ne s'illustrera que dans de brefs moments, reposant toujours sur un sentiment douloureux. D'abord la première rencontre où Bogart maladroit s'extasie sur les objets du père de Diana sans savoir qu'elle vient d'apprendre sa disparition, et bien sûr la fuite immédiate de celle-ci après qu'ils se soient avoués leurs sentiments mutuel.

Hawks n'a pas besoin de longues scènes d'expositions pour rendre tangible cette romance, notre couple ne fera que s'entrecroiser tout au long du film finalement mais ce sont autant les actes des personnages que l'intensité des acteurs qui l'exprimeront sans que les mots se fassent trop envahissant. Gary Cooper et Joan Crawford sont là au sommet de leur photogénie, figé dans une beauté juvénile et passionnée que Hawks capture par de nombreux gros plans mettant en valeur l'intensité des les regards de Cooper et le tourbillon de passions contenues par Crawford.

Se fuyant et se poursuivant désormais sur le front de guerre, nos héros seront confrontés aux même dilemmes. Joan Crawford inaccessible de corps pour celui qu'elle aime et de coeur pour Ronnie, ce n'est que par le respect mutuel et l'effacement d'un des deux prétendants que le triangle amoureux pourra se résoudre. Les deux hommes se jaugent ainsi dans les airs et sur mer durant des séquences incroyablement spectaculaires où un Hawks filmera une longue bataille aérienne aux proportion épiques (et recyclant pas mal d'images des Les Anges de l'Enfer (1930) d'Howard Hughes) puis un scotchant torpillage de navire en hors-bord.

Cela permettra à Cooper de mieux juger celui pour lequel son aimée le sacrifie et pour Young de comprendre les réels sentiments de Crawford. Une nouvelle fois l'action sert de révélateur et aucune scène d'explication superflue ne sera nécessaire à surligner ce qui s'est compris par les images, le mouvement et la gestuelle des personnages. Robert Young en jeune homme amoureux et fragile est très émouvant dans sa destinée tragique, tout comme Franchot Tone en confident taciturne et compréhensif.

 Tous les hommes du film ne semblent voués qu'à présider au bonheur de Diana que Joan Crawford campe avec tant de fragilité et modestie qu'elle ne vampirise jamais un film dont elle est au centre et laissant magnifiquement exister les autres. L'amour ne triomphera qu'au bout de bien des sacrifices où chacun n'aura eu de cesse que d'épargner les autres, quel qu'en soit le prix. Le titre original sonne ainsi comme une formidable libération après toutes ces épreuves.


Sorti en dvd zone 2 français chez Warner dans la collection Trésors Warner