Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 11 juillet 2023

Smooth Talk - Joyce Chopra (1985)

Connie Wyatt, une jeune fille de 15 ans, passe l'été en Californie du nord dans la maison de campagne familiale avec ses parents, Katherine et Harry, et June, sa sœur. Elle passe son temps libre à traîner dans le centre commercial avec ses amies et à flirter avec les garçons. Elle éveille l'intérêt d'Arnold Friend, un mystérieux étranger qui a adopté le look et les manières de James Dean et se montre tour à tour séducteur et menaçant.

Smooth Talk est un coming of age trouble explorant l'adolescente Connie en pleine découverte et expérimentation de sa féminité, de son pouvoir d'attraction sur les hommes. La réalisatrice Joyce Chopra déploie toute une imagerie presque cliché de teen movie dans les situations et les environnements du film : petite ville provinciale pavillonnaire, le "mall" comme centre névralgique d'attraction des jeunes filles y jouant les "femmes" en aguichant la gent masculine et lorgnant les boutiques de luxe, atmosphère estivale et crépusculaire appelant à la transgression et à la découverte. Laura Dern exprime toute une dualité entre attrait et peur de l'interdit, tout d'abord physiquement avec ce visage poupin, ses moues boudeuses de l'enfant qu'elle est encore s'opposant aux courbes langoureuses et à l'attitude provocante de la femme qu'elle croit être. 

La séduction demeure un jeu innocent et collectif où chaque audace se termine par une crise de rires avec ses copines, l'effronterie restant toujours sans conséquences. L'excitation et le danger se déploie progressivement, en faisant progressivement éclater le trio d'adolescentes, en basculant des journées ensoleillées et rassurante à la nuit, en passant du centre commercial au bar où se réunissent les jeunes adultes de la ville. La belle assurance s'estompe et ramène Connie à son statut de petite fille apeurée (le retour nocturne et solitaire sur une route déserte la montrant effrayée comme une héroïne de conte) et l'expose aux rencontres où elle va explorer tout un spectre de figures masculines, la confrontant à son hésitation entre innocence et transgression. Au garçon tout aussi timide et innocent avec lequel elle n'échangera qu'un baiser répond un autre bien plus entreprenant le temps d'une scène sensuelle où Connie hésite entre soumission et peur face à l'éveil de son propre désir.

Malgré cette sensualité trouble, le film reste en surface et exprime même une patine faussement culpabilisante qui, à travers les avertissements des adultes, le rapproche des mélodrames américains à la transgression ambiguë des années 50/60 comme La Fièvre dans le sang (1960) ou les films adolescents de Delmer Daves (Susan Slade (1961), La Soif de la jeunesse (1961)). L'univers fantasmatique de Connie (les photos de James Dean dans sa chambre) se rapproche grandement de cette période, tout comme l'expression de l'incommunicabilité entre Connie et ses parents. Sur ce dernier point il y une hésitation entre les rapports parents/enfants plus rudes et libérés correspondant aux années 80 du film, et quelque chose de plus contenu, secret, rappelant là plutôt l'incompréhension des années 50 où émerge la culture adolescente et la vraie prise en compte de celle-ci. Toutes ces contradictions se ressentent dans la relation conflictuelle entre Connie et sa mère (excellent et juste Mary Kay Place), ainsi que la jalousie de Connie envers sa sœur aînée, la plus sage June (Elizabeth Berridge) représentant justement une figure idéale passée et en surface de l'adolescente. 

Tout ce sentiment d'attente et d'entre-deux nous prépare ainsi à une stupéfiante dernière partie et l'arrivée du véritable prédateur, le viril, séduisant et menaçant Arnold Friend (Treat Williams). Durant une vingtaine de minutes absolument virtuose, ce dernier se fait le tourmenteur, le tentateur, la menace masculine omnisciente pour Connie progressivement brisée psychologiquement par Arnold Friend. Joyce Chopra joue de la réminiscence avec de précédentes scènes où on le devinait épier Connie de l'extérieur dans le bar à son insu. Le climax inverse cela en acculant progressivement Connie seule chez elle et écrasée par le regard concupiscent et carnassier que Arnold Friend pose sur son corps. 

La grande force de la scène est d'exprimer la menace sans violente physique ou verbale explicite, Friend par l'affirmation de l'évidence selon laquelle Connie lui appartient corps et âme finit par briser celle-ci par le verbe, les regards insistants et la présence animale. Treat Williams est absolument stupéfiant et le dispositif trahit peu à peu l'ambivalence de Connie telle que démontrée depuis le début. La porte vitrée entre Friend et Connie les sépare tout en illustrant une proximité symbole du désir et de la peur de notre héroïne. L'atmosphère de la scène est aussi inquiétante que sensuelle, et le langage corporel de Connie exprime autant une attirance étouffée qu'une peur sincère, comme une jeune fille peut en ressentir avant une première fois. 

Dès lors la réalité de la scène peut être questionnée, réelle agression ou projection fantasmée et coupable de Connie ? L'aura surnaturelle de Arnold Friend autorise les deux interprétations, d'autant que le fameux instant transgressif restera hors-champs pour nous perturber davantage. Le film est adapté de la nouvelle Where Are You Going, Where Have You Been? de Joyce Carol Oates et effectivement on retrouve tout le l'étrangeté et le mystère que l'autrice est capable d'inscrire dans des environnements familiers et les portraits féminins. Il y quelque chose de lynchien aussi dans la manière de montrer l'envers matériel et psychique sombre d'une imagerie americana au centre de Blue Velvet (1986) où la candeur de Laura Dern servira encore, mais aussi de Fire Walk with où la transgression débouche sur le cauchemar qui n'est que suggéré dans Smooth Talk, ou alors n'y représente qu'une étape marquante (dont on peut se relever) plutôt que la fin de tout chez Lynch. Sous ses faux contours de teen movie, une vraie pépite sujette à interprétations !

Sorti en bluray anglais chez Criterion et doté de sous-titres anglais

lundi 24 septembre 2012

Blue Velvet - David Lynch (1986)


Dans la belle petite ville américaine de Lumberton, en Caroline du Nord, M. Beaumont est victime d'une crise cardiaque en arrosant son gazon. Son fils Jeffrey, rentrant chez lui après une visite à son père malade, découvre une oreille humaine dans un champ. Cette oreille, en décomposition, est couverte d'insectes. Jeffrey amène immédiatement sa trouvaille à l’inspecteur Williams et fait ainsi la connaissance de sa fille, la jolie Sandy.
Poussé par la curiosité et un certain goût pour le mystère, Jeffrey va mener l'enquête avec elle pour découvrir à qui appartient cette oreille et ce que cache cette histoire macabre, derrière la façade apparemment innocente de Lumberton. Cette investigation va le plonger dans le monde étrange et sordide où évoluent, entre autres, Dorothy Vallens, une chanteuse de cabaret psychologiquement fragile, et Frank Booth, un dangereux psychopathe pervers.


Quatrième film de David Lynch, Blue Velvet est l'œuvre qui établit les canons de son style tel qu'on l'identifie aujourd'hui et surtout celle où le réalisateur se trouve enfin. Le cauchemardesque Eraserhead (1976) avait inauguré la veine étrange et surréaliste de Lynch, celle-ci s'estompant (sorti de quelques scènes et du physique de son héros) dans le plus classique Elephant Man. Cette belle ode humaniste semblait avoir noyé toute la bizarrerie de Lynch, les fans de la première heure et certains critiques hurlant à la trahison malgré l'accueil globalement positif et les nominations aux Oscars. Le malentendu se poursuivrait avec Dune (et son refus de diriger Le Retour du Jedi) avec un déséquilibre constant entre la fresque épique spatiale attendue et les aspérités surprenante qu'y apporterait le réalisateur et qui déconcerterait le public venu voir le nouveau Star Wars.

Après cet échec retentissant, Lynch se recentre et surtout décide d'arrêter de choisir. La dichotomie entre expérimental (Eraserhead) et classicisme (Elephant Man) n'a plus lieu d'être, Lynch réalisant désormais des films schizophrènes croisant les constamment. Toutes les œuvres à suivre iraient ainsi par deux : tonalité trash et histoire d'amour naïve et tout en candeur (Sailor et Lula), différents niveau de réalité schizophrènes (Lost Highway) ou fantasmé (Mulholland Drive) dans une esthétique mêlant élégance et fulgurances inédites. Fort de cette maîtrise, il se montrerait bien plus convaincant en penchant ouvertement vers la simplicité (Une histoire vraie) que vers l'expérimentation pénible (Inland Empire de sinistre mémoire et son seul vrai mauvais film à ce jour).

 Tout cela prend racine avec Blue Velvet, projet voulu plus modeste et personnel par Lynch. Le film est produit par Dino de Laurentiis qui lui mena pourtant la vie dure sur Dune mais ce dernier toujours partant pour les tentatives aventureuses sera le seul à accepter de financer le script dont les excès effrayèrent tous les autres producteurs. Lynch instaure dès l'ouverture cette notion de dualité qui courra tout au long du film. La bande son lance le suave Blue Velvet de Bobby Vinton tandis que défilent des chromos d'une Amérique provinciale idéalisée, la photo immaculée de Frederick Elmes et l'usage du ralenti donnant une tonalité rêvée onirique mais aussi de spot publicitaire à l'ensemble.

 Un incident domestique va pourtant ternir ce beau tableau avec un Lynch quittant la réalité de la scène pour enfoncer sa caméra dans le sous-sol où fourmillent les insectes. Du scintillement de ce cadre trop parfait il visitera les profondeurs plus désagréables semble-t-il nous dire. C'est dans ce même sol que Jeffrey (Kyle MacLachlan) va trouver une oreille coupée qui, il ne le sait pas encore, sera sa porte d'entrée à un monde de cauchemar.

 L'intrigue de film noir est assez classique et attendue et seuls les archétypes hypertrophiés qui en surgissent qui font l'intérêt de l'ensemble. A nouveau tout es affaire de dualité. La jeune et blonde Sandy (Laura Dern) qui va aider Jeffrey dans son enquête et nouer une touchante et innocente romance avec lui, la chanteuse brune Dorothy (Isabella Rossellini) entouré d'un parfum de stupre et mêlée au crime qu'essaie d'élucider notre héros.

Sandy reflète la part lumineuse de Jeffrey à travers la candeur dont se noue progressivement leur lien, Lynch touchant à la pure grâce à deux reprises lors d'un dialogue sur les rouge gorges puis plus tard lors d'une danse muette où à chaque fois se fait entendre la mélopée instrumentale puis chantée (par Julee Cruise) de Mysteries of Love sur le magnifique score d'Angelo Badalamenti (pour sa première collaboration avec Lynch).

 Dorothy réveille quant à elle les bas-instinct de Jeffrey qui prétextant son enquête révèle sa nature de voyeur, son attrait pour le sadomasochisme. Voguant ainsi entre l'envers et l'endroit, l'ombre et la lumière, Jeffrey descendu suffisamment loin dans les ténèbres va y croiser la route de vrais monstres.

Dennis Hopper relançait sa carrière et créait un incroyable personnage de méchant avec Frank Booth. Toute la folie et cette fameuse dualité de Blue Velvet s'exprime à travers ses excès. Violemment dominateur mais en quête d'affection maternelle, d’une brutalité physique et verbale inouïe mais capable de révéler une étonnante fragilité (l'incroyable séquence où Dean Stockwell mime le In Dreams de Roy Orbison), la virilité exacerbée dissimulant une possible homosexualité (le rapport étrange à Dean Stockwell qu'il ne rudoie pas, la scène où il se met du rouge à lèvres) Frank traverse le film de manière imprévisible, à coups de poings et shoot d'oxygène.

C'est lors de la cauchemardesque odyssée nocturne avec lui que Jeffrey comprendra que ce monde n'est pas pour lui. Si la résolution s'avère un poil décevante après tout ce qui a précédé, le résultat est là. Lynch a inventé un monde sans âge, contemporain et rétro (les voitures des années 50 côtoyant les modèles récents, la photo de Montgomery Clift dans la chambre de Laura Dern, les coiffures typiquement 50's des personnages féminins) où la fascination pour le passé s'accompagne de l'anxiété et la menace du présent dans un mélange unique. Il trouve ici la formule magique qu'il triturera jusqu'à l'aboutissement de Mulholland Drive en forme de quasi chant du cygne (?).


Sorti en dvd zone 2 chez MGM et récemment en blu-ray