Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Japon, 1956. Maintenant remis de ses blessures après
avoir tué le boss du clan Ueno, Gorō Fujikawa est bien décidé à abandonner sa
vie de yakuza. Il se rend en train à Tsugaru à l'extrême nord de l'île de
Honshū pour retrouver Yukiko et présenter ses excuses à Yumeko pour la mort de
Sugiyama. Mais Yumeko est malade et doit être hospitalisée. Pour payer les
frais, Gorō se résout à accepter d'être l'homme de main de Gō Kiuchi et se
trouve embrigadé dans un conflit de yakuza entre les clans Kiuchi et Izumi à
Yokohama.
Le Retour du Vaurien est une suite directe de Le
Vaurien (1968), reprenant exactement là où se termine le premier volet. L’intrigue
se déplace de Tokyo à l’île de Honshu (et fera une halte par la ville de
Yokohama) où Goro (Tetsuya Watari) va retrouver sa fiancée Yukiko (Chieko
Matsubara) qu’il fut contraint d’abandonner à la fin du précédent film. Aspirant
à désormais à une vie rangée et paisible, il va cependant se trouver à nouveau
rattrapé par son passé de yakuza. Son sens de la justice l’amène à prendre la
défense d’une jeune femme contrainte par les yakuzas d’être stripteaseuse, puis
plus tard le dénue matériel le poussera vers ses anciennes activités pour payer
les frais médicaux de la femme de son ami disparu.
Le schéma est sensiblement le même que dans le premier volet
et également au modèle du ninkyo eiga offrant souvent des variantes où
seules les dynamiques et les environnements changent. L’élément nouveau repose
sur l’aura juvénile et rebelle de Goro, la droiture morale qu’il tente de
maintenir malgré les environnements viciés au sein desquels il évolue. Tous les
protagonistes masculins sont victimes et complices involontaires des codes claniques
yakuza auxquels ils se soumettent par dogme et ce contre leurs désirs, alors
que l’égoïsme de leurs chefs ne mérite pas pareille fidélité. Il y a un jeune
couple (où l’on trouve une toute jeune Meiko Kaji) renvoyant Goro à son passé et
un ancien boss plus âgé et père de famille lui évoquant un possible futur où ce
passif yakuza demeure une tâche indélébile.
Le charisme de Tetsuya Watari permet de surmonter l’aspect
de redite (inhérent à ce type de saga criminelle à rallonge du cinéma japonais)
tandis que la mise en scène de Keiichi Ozawa (prenant le relai de Toshio
Matsuda et qui signera au total quatre des 6 opus de la saga Le Vaurien)
fait montre d’une belle inventivité. Il magnifie un instant de pur mélodrame
lors de la mort de Yumeko où la lumière blanche d’une lampe se concentre sur le
dernier souffle du personnage. Les moments nerveux offrent de de belles joutes
aussi, notamment le climax en montage alterné entre le combat à l’arme blanche
et la séance de sport de lycéenne en parallèle, l’innocence face à la violence.
La fin tragique pourrait presque être définitive, mais la loi des formules en
décidera autrement avec Le Vaurien se déchaîne qui sortira la même
année.
Après avoir passé 3 ans en prison, Goro, jeune yakuza
respectueux d'un code d'honneur en désuétude, cherche à prendre un nouveau
départ. Sa rencontre avec la belle Yukiko renforcera sa volonté, mais les liens
avec la pègre ne se coupent pas si facilement...
En cette fin des années 60, le studio Toei triomphe sur les
écrans japonais grâce au sous-genre du ninkyo eiga, film de yakuza
chevaleresque conférant aux malfrats une aura héroïque et célébrant la force de
leur code d’honneur. Initié par le succès du diptyque Theater of life
(1963), le ninkyo eiga va être décliné sous forme de diverses sagas et révéler
nombre de stars. La Nikkatsu va trouver une réponse avec la saga Le Vaurien
et initier ses propres codes. Les films Toei jouent souvent la carte du rétro
avec des intrigues se déroulant durant l’après-guerre, met souvent en valeur
des héros d’âges mûrs imposant une figure d’autorité et de droiture (des
acteurs alors plus jeunes comme Ken Takakura intègrent aussi progressivement ce
type d’aura), et construisent des mélodrames célébrant le sens de l’honneur et
du sacrifice au service du clan.
Nikkatsu a choisi dès la fin des années 50 d’initier au
contraire une certaine modernité dans le fond et la forme de ses productions.
Le mouvement littéraire et cinématographique des « saisons du soleil »
célèbre une jeunesse hédoniste et tourmentée avec des œuvres comme Passions
juvéniles de Ko Nakahira (1956), tandis qu’une dimension pop intègre l’esthétique
et les environnements de série B et polars dont ceux réalisés par Seijun
Suzuki. Ces éléments vont intégrer les productions Nikkatsu lorsqu’ils vont
façonner leur réponse au studio Toei. Les héros juvéniles auxquels les spectateurs
adolescents peuvent s’identifier trouvent leurs têtes d’affiches avec acteurs
revisitant les James Dean, Ricky Nelson à la couleur locale comme Yujiro
Ishihara (héros de Passions juvéniles) ou justement Tetsuya Watari,
héros de Le Vaurien. Le film de yakuza fort de ses atouts très
différents va donc offrir un résultat détonant.
Le Vaurien voit le monde des yakuzas non pas comme la
famille de substitution imaginée par certains, mais comme un refuge faute de
mieux devenant un piège pour ses membres. Le prologue nous montre le passé
traumatisant de Goro (Tetsuya Watari), véritable enfant de la guerre qui va
perdre sa mère et sa sœur dans une misère tragique. Il grandit dans le Japon du
marché noir et est forcé d’effectuer divers larcins pour survivre, ce qui l’amènent
naturellement dans le giron d’un clan yakuza. L’intrigue assez simple en
surface développe la fatalité du sort des yakuzas, dans la mécanique incessante
de conflits, affrontements et revanche, ainsi que l’impossibilité d’accéder à
une existence normale. La droiture morale de Goro va le placer dans des
dilemmes d’autant plus déchirants, entre préceptes du clan et aspirations
personnelles. Une des premières scènes le voit affronter et épargner le tueur d’un
clan ennemi qui n’est autre qu’un ami d’enfance. Sorti de prison 3 ans après
les faits, il va amèrement constater à quel point son acte héroïque a été vain
tant pour lui que pour son ami.
L’esthétique du film assume son anachronisme en filmant une
urbanité tokyoïte clairement issue de la contemporanéité des années 60 de la
production du film plutôt que de la décennie précédente où elle l’intrigue est
supposée se dérouler. Les nuits tout en néons du quartier de Shinjuku expriment
ainsi à la fois le spleen et la superficialité matérialiste auquel aspire le
Japon, et notamment les clans yakuzas dont le code d’honneur a été noyé au service
du profit. Goro poursuit encore des dettes d’honneur, des amitiés fraternelles,
quand les clans actent leur réconciliation en sacrifiant leurs membres. L’un
des moments les plus marquants sera à ce titre le sacrifice de Goro qui tranche
son petit doigt pour délivrer un ami captif, mais en vain car les géôliers
fourbes ont accepté son don tout en ayant déjà tué leur otage.
Le récit se partage entre douce mélancolie et accès de
fureur réalisés avec inventivité. Ces deux approches fusionnent lors du climax
voyant la vengeance sauvage de Goro décimant ses adversaires en montage alterné
avec l’interprétation scénique d’une chanson d’enka, dont la musique couvre les
bruits du combat tout en entrant en résonance avec par ses paroles tragiques. Tetsuya
Watari crève l’écran en petite teigne au grand cœur, masquant sa sensibilité
sous sa voix grave et ses traits fermés. Il incarne vraiment cette modernité,
cette jeunesse sacrifiée par son allure nonchalante et renfrognée. Hormis des
figures féminines un peu trop cliché et idéalisées (amoureuses aveugles,
éperdues et jusque boutiste de leurs hommes hors-la-loi), Le Vaurien est une
belle réussite qui va lancer une saga de 6 films au sein de la Nikkatsu.
Tetsu, yakuza et
favori de Kurata, le chef de son clan, décide de se ranger. Kurata lui offre un
travail régulier. Mais cette faveur leur vaudra les critiques d'Otsuka, un
autre chef de clan. Ainsi Tesu est condamné à quitter Tōkyō, et devenir une
sorte de yakuza errant, un vagabond, pour préserver l'honneur de Kurata.
Le Vagabond de Tokyo
est le film qui amorce la chute de Seijun Suzuki avant la rupture définitive et
le renvoi de la Nikkatsu que causera La Marque du tueur (1967). Le film est à contre-courant avec ce genre du
yakuza-eiga alors en déclin et qui forcera la Nikkatsu à une mue radicale en se
réorientant vers le roman porno. Pourtant sur le papier Le Vagabond de Tokyo avait tout pour plaire, son postulat mêlant
habilement archétype du genre mais aussi des thématiques novatrices avec une
démythification de l’imagerie chevaleresque du yakuza, popularisé quelques
années plus tard par la série des Combats
sans code d’honneur ou Le Cimetière
de la morale (1975) de Kinji Fukasaku. Si le classicisme sert un certain
confort du genre pour le spectateur et l’innovation un renouveau thématique,
Suzuki n’emprunte aucune de voies, Le
Vagabond de Tokyo étant un pur terrain d’expérimentation formelle.
Tout le film constitue un va et vient entre les conventions
et cette bascule, les aspects (décors, situations) initiés par le réalisateur
dans ses films précédents étant constamment malmenés. Tetsu (Tetsuya Watari)
est un homme de main sans but depuis que son chef de clan Kurata (Ryuji Kita) s’est rangé des affaires. Seulement les biens
des repentis suscitent la convoitise des autres clans yakuza qui vont monter un
complot diabolique pour parvenir à leur fin. La réussite du piège ne tient qu’à
la profonde fidélité et au lien quasi filial qu’entretient Tetsu avec Kurata et
qui lui a fait renoncer à tout, son honneur mais aussi son amour pour la
chanteuse Chiharu (Chieko Matsubara). Seijun Suzuki dresse visuellement une
dichotomie entre la distance prise par Tetsu avec le monde yakuza et une
réalité criminelle qui le poursuit inlassablament. L’ouverture en noir et blanc
montre donc notre héros subir un passage à tabac sans broncher, un élément en
couleur exprimant la tentation à renouer avec sa vie violente. L’abstraction
des situations et des décors ne servent qu’à construire un fossé entre la
droiture désuète de Tetsu et un monde des yakuza déliquescent où seules les
valeurs de l’argent ont désormais cours.
La stylisation bariolée des environnements yakuzas associés
à la corruption urbaine de Tokyo s’afficheront donc peu en peu en parallèle de
l’épure de l’errance rurale d’un Tetsu exilé. Le passé se rappelle constamment
à lui par la violence et les sbires de ses ennemis qui le poursuivent. C’est
également les seuls lieux où une amitié sincère peut se manifester à travers un
yakuza indépendant et lucide. C’est par lui que notre héros prend
douloureusement conscience de son statut de petite main à sacrifier sur l’autel
du profit. Cet espace mental de confusion et de solitude est l’occasion pour
Suzuki d’exploiter à son avantage les coupes budgétaire d’une Nikkatsu de plus
en plus réfractaire à ses écarts.
Les scènes d’actions tiennent parfois lieux
de quasi aparté et/ou insert sans début ni conclusion s’immiscent dans un
rebondissement dramatique plus vaste et le gimmick pop (par effet de lumière ou
cadrage inattendu) rend chacun de ces instants indélébiles à la rétine. Le tout
culminera dans un mémorable climax final où les comptes se règlent dans un
décor blanc immaculé et dépouillé où le changement de couleur de veste du héros
tient lieu d’émancipation dans un déchaînement de violence. Un objet
inclassable à l’influence considérable dont la plus récente et assumée sera La La Land de Damien Chazelle. Une belle
mise en bouche avant l’ultime outrage que sera La Marque du tueur.