Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mercredi 26 mars 2025

Kill Bill : Volume 1 - Quentin Tarantino (2003)


 Au cours d'une cérémonie de mariage en plein désert, un commando fait irruption dans la chapelle et tire sur les convives. Laissée pour morte, la Mariée enceinte retrouve ses esprits après un coma de quatre ans. Celle qui a auparavant exercé les fonctions de tueuse à gages au sein du Détachement International des Vipères Assassines n'a alors plus qu'une seule idée en tête : venger la mort de ses proches en éliminant tous les membres de l'organisation criminelle, dont leur chef Bill qu'elle se réserve pour la fin.

Jackie Brown (1997) avait laissé l’impression d’un Quentin Tarantino rangé des ruades et provocations d’antan, avec ce portrait féminin mature et apaisé sous influence Blaxploitation. Kill Bill : Volume 1 va faire voler en éclat toutes ces certitudes et achever de faire de Tarantino un cinéaste imprévisible. Les prémices du projet datent de l’époque Pulp Fiction lorsque le réalisateur durant des discussions avec Uma Thurman envisagea l’idée d’une tueuse à gage en quête de vengeance après avoir été laissée pour morte en robe de mariée. Après une première tentative avortée de se lance dans le futur Inglorious Basterds (2009), Tarantino revient à cette idée qui deviendra Kill Bill, avec là aussi quelques contretemps qui serviront finalement le projet – grossesse d’Uma Thurman qui décale le projet de deux ans, la décision de séparer le film en deux parties.

Les détracteurs de Quentin Tarantino ont toujours vu en lui un petit malin recrachant scrupuleusement ses influences cinéphages dans un enrobage rigolard et ultraviolent. Certains gardiens du temple du cinéma de genre voyaient aussi d’un mauvais œil ses mise en lumière pour le grand public d’un pré carré jusqu’ici à la marge. Si les accusations des deux camps étaient assez injustes et pétries de raccourcis sur le fond des films de Tarantino, le cinéaste leur donne pleinement raison sur ce Kill Bill Volume 1. Est-ce un mal ? Bien au contraire ! Durant le report causé par la grossesse d’Uma Thurman, Tarantino passe une année entière à ingurgiter un film de kung-fu, un chambarra ou un animé japonais par jour, Kill Bill Volume 1 étant la substantifique moëlle de ce que tout ces genres, et le cinéma d’exploitation au sens large, peut offrir de plus excitant.

Le film est un véritable voyage cinéphage dans l’imaginaire pop de Tarantino, un véritable mash-up de ses influences les plus significatives. Chez d’autres cela pourrait donner une coquille vide mais, comme souvent chez lui, la nuance se joue dans les différents traitements de la violence. L’exécution frontale de la mariée en scène d’ouverture, la violence sèche ainsi que la conclusion amère du combat avec Vernita Green (Vivica A. Fox) et surtout le réveil désespéré où l’héroïne constate l’ampleur de ce qu’elle a perdu, tout cela introduit un dimension cathartique douloureuse. Surmonter une telle douleur doit passer par le verni pop et la vengeance idéalisée dans l’écrin le plus décomplexé qui soit, donc le cinéma d’exploitation.

Il serait aisé de faire le décompte des multiples références du film, mais l’intérêt est ailleurs. La citation n’a d’intérêt que dans l’intensité et l’émotion que parvient à en tirer le réalisateur, jusqu’à faire oublier la source connue ou non. Un des sommets du film est la séquence d’animation (produite par le studio IG auquel on doit entre autres Ghost in The Shell de Mamoru Oshii) sur le passé traumatique de O-Ren Ishii. La scène utilise la musique du western italien Le Grand Duel (1972) tout en décalquant son déroulé sur un autre western transalpin, La Mort était au rendez-vous (1967) lorsque O-Ren assiste au massacre de sa famille et observe depuis l’extérieur sa demeure en flammes. 

L’animation permet certes de mieux faire passer l’ultraviolence de séquence sur l’aspect graphique, mais en décuple la dramaturgie par des codes filmiques et une texture transcendant des idées qui auraient eu moins d’impact en live – les gouttes du sang de la mère d’O-Ren transpercée traversant le matelas pour tomber sur son visage. Le but n’est pas de flatter l’érudition du spectateur qui aura repéré les emprunts, mais de parler à tous à travers la puissance d’une scène qui caractérise idéalement une des antagonistes les plus redoutable de la mariée – et travaille cette boucle de la vengeance destructrice, contre les hommes et entre les femmes.

Après trois premiers longs-métrages où il a inventé sa propre niche bavarde mais traversée d’éclats filmiques, Tarantino décide de se défier en signant un authentique film d’action. Il sollicite le chorégraphe hongkongais Yuen Woo-ping (très demandé alors à Hollywood entre la saga Matrix et autres Charlie’s Angels) pour de nouveau signer un résultat qui n’appartient qu’à lui. Le mash-up est formel, sonore et dans les costumes (les tenues des sbires d’O-Ren reprises de celle de la série Le Frelon vert avec Bruce Lee, ce dernier cité avec le costume du Jeu de la mort porté par Uma Thurman) pour un résultat virtuose dans sa stylisation et brutalité décomplexée. 

Il y a par moment une pure logique jouissive à icôniser la Mariée (les contre-plongées à la Seijun Suzuki) et à choquer durant les écarts sanglants du passage en noir et blanc, mais une fois de plus Tarantino apporte un petit quelque chose de plus dans la référence. Il y a un véritable travail de strates dans la progression de la Mariée pour parvenir à défier O-Ren. Le décor enneigé féodal où a lieu l’affrontement final n’a aucun sens d’un point de vue topographique, mais est totalement logique dans ce qu’il véhicule. Après la furie du combat à une contre 100, les gestes se font bien plus mesurés entre les deux maitresses tueuses, Tarantino étire le temps et alterne entre bottes secrètes furtives et ampleur théâtrale du décor. La vengeance se teinte d’une certaine mélancolie portée par la mélopée chantée par Meiko Kaji, dont les films sont un véritable modèle pour Tarantino. Le découpage chapitré rappelle le diptyque Lady Snowblood de Toshiya Fujita (1973,1974) tandis que les outrages parfois putassiers subis par la Mariée lorgne sur la saga de La Femme scorpion. Le sentiment de désenchantement est appuyé par la référence si on la connaît, mais avant tout propagé par l’atmosphère solennelle soudain installée par Tarantino.

Les bases sont posées pour un Kill Bill Volume 2 (2004) en forme de retour plus aride aux conséquences de la vengeance – le discours final de Hattori Hanzo (Sonny Chiba) nous y prépare. Tarantino a découpé en deux films le principe qui régira ses œuvres à suivre, soit un endroit jouissif trouvant son contrecoup par la réalité d’un envers plus amer dénonçant les injustices sociétales (le féminisme de Boulevard de la mort (2007), historiques (IngloriousBasterds, Django Unchained (2012)) et en définitive, forcément, cinématographiques (Once upon a time… in Hollywood (2019).

dimanche 27 octobre 2024

13 Steps of Maki: The Young Aristocrats - Wakai kizoku-tachi: 13-kaidan no Maki, Makoto Naito (1975)


 Maki est la chef d'un gang de femmes qui se bat pour la justice, mais elle finit par être arrêtée et envoyée dans une prison pour femmes sadiques. Maki pourra-t-elle s'échapper et se venger ?

Au début des années 70, Sonny Chiba afin d’asseoir sa popularité naissante en tant que premier rôle et héros de cinéma d’action, décide de proposer au Japon le pendant des films martiaux urbains popularisé par Bruce Lee à Hong Kong. Il va ainsi tout d’abord se montrer actif en coulisse avec la création de la JAC (Japan Action Club) une école de cascadeurs apte à alimenter ses propres films mais aussi toute la production japonaise en spécialistes du cinéma d’action et ainsi offrir des œuvres plus spectaculaires. A l’écran, cela se manifeste notamment par le succès de la saga Streetfighter dont il tient le haut de l’affiche dans les trois premiers volets (The Streetfighter (1974), Return of the Street Fighter) (1974), The Street Fighter's Last Revenge (1974)). Il va en profiter pour introduire ses protégés au sein de la JAC comme Etsuko Shihomi, héroïne de la saga parallèle des Sister Streetfighter (Sister Streetfighter (1974), Sister Street Fighter: Hanging by a Thread (1974) et The Return of the Sister Street Fighter (1975)).

13 steps of Maki s’inscrit dans ce sillage et offre une autre facette du talent de Etsuko Shihomi. Le film surfe sur plusieurs genres à la mode du cinéma d’exploitation japonais des années 70 et produits au sein de la Toei. Tout d’abord il y a les films de Pinky Violence, mélangeant érotisme et rébellion adolescente à travers les sukebans (délinquantes japonaise) défiant l’autorité patriarcale et masculin à travers des sagas comme Delinquant Girl Boss ou Terrifying Girls High School. On trouve aussi les ersatz de La Femme Scorpion et ses suites, peuplées d’héroïnes vengeresses après avoir été trahies par les hommes et explorant le sous-genre du film de prison.  

13 steps of Maki va picorer dans toutes ses formules bien huilées de manière très basique. Ainsi il n’y a clairement pas l’inventivité pop et la furie vindicative des sukeban (Delinquent Girl Boss: Worthless to Confess (1971) ou Terrifying Girls' High School: Lynch Law Classroom (1973) en exemple les plus mémorables), ni la profondeur thématique et la réflexion sociale de La Femme scorpion. On calque vraiment les canevas des genres existants en y ajoutant l’élément martial plus travail que les escarmouches urbaines des sukeban ou des émeutes de prison de La Femme scorpion.

Etsuko Shihomi incarne ici une jeune fille droite, chef de bande prête à tout pour combattre l’injustice et qui va être confronté à une bande de yakuzas retors. On retrouve malgré tout une certaine dimension grinçante puisque les antagonistes se partagent entre un grand patron d’entreprise corrompu et les yakuzas auquel il délègue ses basses manœuvres. Cela ne va pas plus loin mais témoigne de la façon naturelle dont le monde des affaires et du crimes sont en collusion dans la fiction forcément inspirée par la réalité. L’histoire est des plus simples entre combats, trahisons, séjours en prison, évasion et vengeance, le tout s’enchaînant de manière mécanique (on sent une volonté de condenser dans l'urgence le contenu du manga d'Ikki Kajiwara et Masaaki Sato dont est adapté le film) mais tenu à bout de bras par le charisme d’Etsuko Shihomi en Maki. 

On admire ses compétences martiales et quelques prouesses de cascades, filmées par Makoto Naitô dans un style oscillant entre l’approche chaotique et heurtée d’un Kinji Fukasaku, quelques élégants travelling travaillant la topographie des décors et de nombreuses plongées dont les vues d’ensemble mettent en valeur les joutes de Maki dans un élan plus grandiloquent. Les chorégraphies sont sommaires (c’était déjà le cas dans les Streetfighter) mais les combats sont particulièrement sanglants et brutaux, sans pour autant atteindre les hilarants niveau de sadisme de Streetfighter - Sonny Chiba s'offre d'ailleurs une apparition en flashback, étant le frère aîné de Maki. Il y a une vague tentative de profondeur et de drame plus appuyé, notamment lorsque la sororité va surmonter les différences de classe sociale, mais cela reste trop simpliste pour éveiller une réelle émotion.Une œuvre loin de ses modèles donc, mais une série B d’action concise et plutôt plaisante devant laquelle l’on passe un bon moment.

 Sorti en bluray japonais sous-titré anglais

 Extrait de la scène d'ouverture

mercredi 22 mai 2024

Shogun’s Samourai - Yagyū ichizoku no inbō, Kinji Fukasaku (1978)


 Le shogun Hidetada est retrouvé mort, empoisonné. Ses fils, Iemitsu et Tadanaga, se livrent une guerre de succession acharnée. Le shogunat est en jeu, et le mentor d'Iemitsu est prêt à tout pour assurer la succession de son seigneur. Autour d'eux, le Japon se divise plus que jamais entre ralliements et trahisons.

Shogun’s Samourai est une des productions les plus ambitieuse et nantie de Kinji Fukasaku. Le film amorce un virage plus éclectique pour le réalisateur après des années 70 de hautes volées où il enchaîne les chefs d’œuvres dans sa déconstruction de la figure du yakuza avec la saga Combats sans code d’honneur (cinq films puis une trilogie) et des diamants noirs comme Guerre des gangs à Okinawa (1971),  Okita le pourfendeur (1972), Le Cimetière de la morale (1975), Police contre Syndicat du crime (1976). Il va élargir son registre dans les années suivantes notamment sur le space opera Les Evadés de l’espace (1978) ou le film catastrophe Virus (1980), mais plus spécifiquement sur le jidai-geki avec Shogun’s Samourai. Ce dernier en est un pendant rigoureux et réaliste quand des œuvres plus tardives s’avéreront plus extravagantes comme Samurai Reincarnation (1981) ou La Légende des huit samouraïs (1983).

Le point de départ de Shogun’s Samourai repose sur une base historiquement avérée, à savoir la rivalité entre les deux frères Iemitsu (Hiroki Matsukata) et Tadanaga (Teruhiko Saigo), en lutte pour la succession de leur père Tokugawa Hidetada et le pouvoir du shogunat. Le scénario retombe sur ses pattes réalistes lors de la conclusion, tout en ayant suggéré dans l’attitude des personnages et une voix-off omnisciente que l’histoire officielle est une relecture des évènements auxquels nous avons assisté. Fukasaku travaille un mélange de clarté et de confusion dans son récit, en dressant une hiérarchie claire des forces en présences, tout en nous perdant dans la multitude des protagonistes affectés par les ambitions des puissants.

Yagyū Tajima (Kinnosuke Nakamura), maître d’armes et éminence grise de Iemitsu, va ainsi manœuvrer pour faire miroiter le pouvoir au fils mal-aimé et le dresser contre son frère. Tournant les imprévus à son avantage, anticipant les mouvements adverses par son talent de stratège et n’hésitant jamais à faire des victimes collatérales au sein de sa famille, des alliés ou des innocents, c’est un monstre dévoué au prestige Tokugawa. Fukasaku nous promène des hautes sphères à la petite main que sont les soldats, l’entre-deux étant représenté par des samouraïs servant leur maître ou des ambitions personnelles. Le casting prestigieux (Sonny Chiba, Tetsuro Tamba, Toshiro Mifune…) et les jeunes pousses charismatiques (Hiroyuki Sanada) permettent de trouver ses repères dans le large spectre social parcouru par le film, les intrigues de palais s’entrecroisant aux batailles spectaculaires, aux joutes plus intimistes et aux pièges raffinés.

Fukasaku a disposé de moyens considérables et impressionne par le style hiératique avec lequel il illustre l’intimité des complots dans les scènes d’intérieur. A l’inverse, un cinémascope majestueux magnifie la beauté des décors, capture la beauté des paysages naturels et le climat belliqueux en y saisissant à perte de vue les armées et leur innombrables figurants. Le réalisateur ne s’est cependant pas délesté de la nervosité de ses films de yakuzas durant les moments de bravoures. Zooms agressifs, caméra à l’épaule et montage heurté agrémentent les scènes de batailles dans un pur chaos organisé, tandis que les scènes de duels oscillent entre épure et excès. 

Les velléités réalistes n’empêchent pas quelques excès, mais l’ensemble évite pour l’essentiel les penchants plus outrés d’un Baby Cart ou d’un Lady Snowblood. Fukasaku retrouve ici Sonny Chiba qu’il lança au début des années 60. Entre-temps, Chiba est devenu le roi de l’action au Japon avec son école de cascadeur la JAC (Japan Action Club)qui alimente toute l’industrie. Samouraï’s Shogun ne cède donc certes pas au manga filmé et bariolé, mais s’orne de quelques cascades périlleuses où l’on sent indéniablement la patte de la JAC, tel cette impressionnante chute d’une falaise qui verra la disparition tragique de Akane (Etsuko Shihomi) fille de Yagyu. 

Tout cet enchevêtrement de complots de tueries inutiles semble, sous le poids des sous-intrigues et personnages, ne conduire que vers une tyrannie où seuls les faibles sont perdants. Le discours final de Iemitsu parvenu à ses fins est éloquent, de jeune homme gauche dépassé il est passé à un monstre énumérant avec un sentiment revanchard les morts qu’il a semé pour parvenir au pouvoir. Un objectif qui ne semble que conduire à la folie et à la solitude, comme le montrera la cinglante conclusion. Fukasaku dans Samourai’s Shogun marie parfaitement son style rugueux avec la tradition des chambarras les plus socialement vindicatifs des années 60. 

Sorti en bluray français chez Roboto Films

samedi 19 août 2023

Yellow Fangs - Rimeinzu: Utsukushiki yūsha-tachi, Sonny Chiba (1990)


 1915, dans un village montagnard situé près d’Hokkaido, les habitants doivent faire face aux attaques féroces d’un énorme ours tueur d’hommes. Une jeune femme dont la famille a été éliminée par la bête jure de se venger et tente d’intégrer le groupe de chasseurs d’ours qui se monte afin de stopper le massacre… 

Yellow Fangs est la première et unique réalisation du célèbre acteur martial japonais Sonny Chiba. Le film constitue un vrai aboutissement au vu de sa réussite, mais aussi un souvenir amer pour Chiba. Yellow Fangs fut produit pour célébrer les vingt ans de la J.A.C. (Japan Action Club), école de cascadeur fondée par Sonny Chiba au début des années 70. Constatant le déficit de savoir-faire japonais en la matière dans les films d'actions qu'il tournait (il fut notamment l'acteur qui introduisit le combat martial à mains nues au sein du cinéma japonais dans le sillage de Bruce Lee à Hong Kong), le but était de former des jeunes acteurs aptes à fournir toute la production japonaise. Cela va servir les films où Sonny Chiba tient la vedette, mais aussi révéler des stars en devenir comme Hiroyuki Sanada, former des talents qui brilleront ailleurs comme l'actrice Yukari Oshima qui mènera une fructueuse carrière à Hong Kong. 

L'impact de la J.A.C. permet de fournir certains films d'actions furieux concurrençant les plus kamikazes productions hongkongaises comme Roaring Fire (1981), et imposer de nouveaux standards à la télévision avec la série culte X-Or/Gavan, spectaculaire en diable et jouée par Kenji Oba, disciple de Sonny Chiba. La J.A.C. traverse donc les années 70 et 80 avec succès et Yellow Fangs est supposé être l'apothéose de l'entreprise. Le film va malheureusement être un échec cuisant au box-office japonais qui va obliger Sonny Chiba à la revendre. La J.A.C. existe encore aujourd'hui sous le nom de Japan Action Entreprise et dirigée par un ancien élève de Chiba, Osamu Kaneda, mais sans avoir retrouvé le lustre d'antan.

Yellow Fangs s'inspire des réelles attaques menées par un ours brun dans la région d'Hokkaido entre le 9 au 14 décembre 1915. Le scénario brode une intrigue simple mais prenante sur ce postulat, entre réalisme et dimension presque fantastique. L'ours baptisée le "Point rouge" a ainsi la particularité de ne s'en prendre qu'aux femmes, et surgit de manière à la fois sournoise et spectaculaire dans les demeures pour emporter cette proie bien spécifique, tout en faisant des dégâts considérables auprès de ceux se dressant sur son chemin. Nous allons suivre un groupe de chasseur s traquant la bête sur plusieurs mois puis années, mené par un chef de village charismatique joué par Bunta Sugawara, et dont le bras droit est le jeune Eiji (Hiroyuki Sanada). Dans leur sillage se dissimule Yuki (Mika Muramatsu ) jeune fille bien décidée à se venger de l'ours ayant décimé sa famille, quitte à défier l'autorité patriarcale du village interdisant aux femmes de chasser et de se rendre dans les montagnes où demeurent les ours. La scène d'ouverture laisse croire que l'on va assister à un pendant montagnard et japonais de Les Dents de la mer avec un ours, mais le film prend une direction plus intéressante.

Sonny Chiba s'attarde longuement sur le quotidien du village, la caractérisation des personnages, et définit ainsi ce qui se joue de plus profond au-delà de la traque du "monstre". La tradition et l'archaïsme guidant la vie des chasseurs d'ours est remise en question par une modernité qui se rapproche, avec l'exploitation d'une mine qui entame la déforestation progressive du paysage. On préfigure presque l'imagerie d'un Princesse Mononoké (1997) à travers certaines scènes où l'on voit la faune de la forêt victime de l'introduction de l'ère industrielle dans leur havre de paix. Dès lors les valeurs des villageois paraissent obsolètes, notamment leur vision des femmes dont est victime Yuki. En début de film elle est rabrouée par son père pour ne pas avoir cédé aux avances du fils du chef d'un village voisin où il l'avait envoyé travailler, et refuse son retour au foyer, estimant qu'elle n'a pas le choix et n'est bonne qu'à être mariée. Après la mort de ses parents, les chasseurs tentent à leur tour de l'éloigner mais elle va s'émanciper par son désir de vengeance. L'ours apparaît dès lors comme une figure mythologique, un Dieu exprimant sa rage face à une modernité appelant à son extinction, mais aussi comme un symbole de l'oppression des femmes dont il fait inexplicablement sa cible principale.

Chiba pose une atmosphère contemplative et tourmentée dans le filmage des somptueux extérieurs enneigés d'Hokkaido. Les vues sont majestueuses, accompagnant la progression des personnages dans les cols sinueux et menaçants. Les attaques de l'ours ne sont pas si nombreuses mais très marquantes. Il y a ponctuellement l'utilisation de vrais ours dans certains plans d'ensemble, mais le "Point Rouge" est avant tout un acteur en costume bien visible. Sonny Chiba multiplie les astuces pour éviter de trahir le côté factice de sa créature. Il joue sur l'attente et l’hors-champ en faisant surgir ici une patte gigantesque, là une gueule monstrueuse, joue de la vision subjective pour signifier la menace approchante de l'ours et la multiplicité de ses partis-pris crée un climat de menace permanente - on peut soupçonner Chiba d'avoir vu le Razorback de Russell Mulcahy (1984) à l'approche similaire.. 

Lorsque l'ours finit par surgir plein champ dans toute sa splendeur, le côté factice ne dérange pas car Chiba travaille justement la dimension mythologique et "kaiju" de la bête qui doit nous apparaître comme une figure "autre" et indicible, au-delà de sa silhouette animale. Cela marche parfaitement et culmine lors d'un sidérant affrontement en huis-clos où l'enfer se déchaîne dans l'exiguïté d'une cabane. Toutes les astuces évoquées plus haut sont magnifiées et guidées par un style caméra à l'épaule et un montage bien heurté.

C'est finalement captivant bien au-delà de du postulat de film de monstre, grâce à une ambiance très mélancolique (très jolie romance feutrée entre Eiji et Yuki) soutenue par la bande-originale de Hiroyuki Sanada (cet homme sait tout faire) aux accents synthétiques exprimant à la fois le spleen mais aussi le questionnement entre progrès et tradition du récit. Dommage que les circonstances n'aient pas permit de revoir Sonny Chiba derrière la caméra. 

Sorti en dvd zone 1 sous-titré anglais
 

mercredi 4 février 2015

The Street Fighter - Gekitotsu! Satsujin ken, Shigehiro Ozawa (1974)

Le mercenaire Takuma Tsurugi organise l’évasion d’un karatéka condamné à mort grâce à un subterfuge. Mais les commanditaires, le frère et la sœur de l’évadé, n’ont pas les moyens de payer le truand. Ni une ni deux, Tsurugi tue le frère par accident et vend la sœur comme prostituée. Par la suite, Tsurugi refuse la proposition de l’organisation des Cinq Dragons de Hong-Kong d’enlever la jeune héritière d’une société pétrolière. Dès lors, les Cinq Dragons n’ont d’autre choix que de l’éliminer pour ce qu’il sait.

L’espace d’une carrière fulgurante et d’une mort mystérieuse, Bruce Lee se sera élevé au rang de mythe du cinéma d’arts martiaux et devenu une icône pop. Bien qu’il ne compte qu’un seul vrai bon film à sa courte filmographie (l’excellent La Fureur de vaincre (1972) de Lo Wei), il aura su révolutionner le genre par son charisme et sa présence animale en faisant un chien fou loin des canons chevaleresque d’alors. Il signait pour un temps la fin du film de sabre et ranimait le kung fu pian (film de kung fu) qu’il inscrivait dans un contexte contemporain. Sa mort prématurée (alors que s’amorçait de vrais projets ambitieux) aura laissé un grand vide, les clones médiocres affluant par la suite dans une série de films décalques qui donneront le sous-genre nanardesque de Bruceploitation.

Le phénomène s’étendra à l’Asie entière où chaque pays tentera lancer son équivalent au Petit Dragon. C’est dans ce contexte que naîtra au Japon la saga Street Fighter avec Sonny Chiba. Que ce soit au niveau des compétences martiales de Sonny Chiba, des chorégraphies ou de la mise en scène des combats, on est pourtant bien en dessous des films de Bruce Lee. Le charisme et les combats féroces transcendait les films les plus faibles de Bruce Lee, Sonny Chiba en est loin et en donne plutôt un pendant dégénéré. 

Le plaisir est ailleurs et repose entièrement sur le numéro de Sonny Chiba qui offre une performance assez ahurissante avec ce personnage haut en couleurs qu’est Takuma Tsurugi. On reste totalement effaré par l'immoralité totale du héros uniquement motivé par l'argent (qui revend une jeune fille comme prostituée car incapable de lui régler ses services) même si une explication sur son enfance (flashback assez réussi au moment où il est introduit dans un style très japanimation) et son rapport à son acolyte Chameau l'humanise quelque peu.

Les scènes de combats fonctionnent selon le même grand écart avec un Shiba qui accumule les poses ridicules et les grimaces cartoonesque (difficile de contenir les éclats de rire dans ses imitations grotesques de Bruce Lee) et une violence outrancière riches en débordements: parties génitales arrachées, dentition explosée, yeux crevés et autres joyeusetés. Il n'y a que sur le sexe que le film met étonnement la pédale douce (surtout par rapport aux autres productions  japonaises de de série B à l'époque). Problème, dans les 70’s le cinéma d’exploitation japonais vit une sorte d’âge d’or où les pitch les plus fous et les postulats les plus tordu se voient doté d’une esthétique pop et d’une mise en scène inventive de la part d’artistes surdoués et audacieux. 

On pense à la saga de La Femme Scorpion ou du genre Pinku Eiga proposant nombres de perles sous des arguments racoleurs. Ozawa malgré quelques idées amusantes (les plans de radio d'os brisés après les coups dévastateurs de Tsurugi) offre une réalisation très plate, et dénuée de la folie qu’aurait méritée son génial héros. Finalement c’est une série B de baston parmi tant d’autres passée à la postérité pour ses dérapages violent et son héros haut en couleurs plus que pour ses qualités cinématographiques. Le film a quand même ses fans dont Tarantino qui offrira même un rôle à Sonny Chiba dans son Kill Bill. Street Fighter connaîtra deux suites pas bien meilleures et où en plus Tsurugi est adouci et édulcoré ce qui casse le seul vrai intérêt de la chose.

La saga entière est sortie en coffret chez HK Vidéo