Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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samedi 11 novembre 2023

City of Glass - Bōlí zhī chéng, Mabel Cheung (1998)


 1997, jour du Nouvel An : un accident de voiture à Londres, en Angleterre, coûte la vie à Raphael et Vivien. Le couple était autrefois de jeunes amants à l'époque où ils étudiaient à l'Université de Hong Kong dans les années 1970, mais s'étaient séparés et ont fini par se marier avec d'autres personnes et élever leur propre famille. Cependant, ils se sont retrouvés dans les années 1990 et leur amour s'est partiellement ravivé. Après leurs funérailles, le fils de Raphael, David, et la fille de Vivien, Susie, ont appris la liaison de leurs parents et se lancent dans un voyage pour découvrir leurs vies secrètes.

Après la grande et ambitieuse fresque historique de The Soong Sisters (1997), City of Glass voit Mabel Cheung revenir à un registre plus intimiste. Le film se veut un va-et-vient temporel entre le passé d'un couple adultère tragiquement disparu, et le présent de leurs enfants découvrant cette liaison et remontant son fil dans les lieux traversés par les parents à Hong Kong. Les défunts sont Raphael (Leon Lai) et Vivien (Shu Qi), tombé follement amoureux à l'université durant les années 70 mais que les aléas de la vie vont séparer avant des retrouvailles tardives où ils sont désormais engagés et parents. Les enfants David (Daniel Wu) et Susie (Nicola Cheung) encaissent la terrible nouvelle et apprendre à se connaître tout en découvrant la face cachée de leurs parents.

Mabel Cheung use de tous les motifs formels possibles pour tisser un parallèle entre passé et présent, raccord en mouvement, fondu enchaîné, habile mimétisme des lieux traversés dans les enchaînements de plan. La candeur et fougue amoureuse domine dans les flashbacks sur Raphael et Vivien à travers la photo diaphane, l'imagerie romantique surannée magnifiant la beauté de Leon Lai et Shu Qi. A l'opposé au présent ce sont les contours urbains les plus froid (auquel le titre fait référence) de Hong Kong qui dominent une atmosphère assez terne et nourrie de ressentiment. Dans les deux niveaux de narration, le contexte de Hong Kong est un élément susceptible de distendre le lien entre les protagonistes. Dans le passé le contexte politique oppressif de la péninsule va contraindre à une première séparation lorsqu’après avoir participé à une manifestation, Raphael est condamné et voit son avenir compromis à Hong Kong et le contraignant à l'exil en Europe. 

Au présent c'est le cynisme et la spéculation du monde économique qui opposent David et Susie, contraint de gérer l'héritage commun de leurs parents, du plus trivial (un chien) au plus bassement pécuniaire avec la vente de la maison des amants. La disparition des amants et le rapprochement de leurs enfants se situe à quelques jours du moment charnière de la rétrocession de Hong Kong à la Chine. Cela amène justement un questionnement identitaire pour David né à Hong Kong mais élevé à l'étranger, tandis que Susie pure enfant de la péninsule s'interroge aussi en constatant que l'essentiel de la vie de sa mère se situait loin de là. Mabel Cheung introduit cela par diverses situations conflictuelles, marquées par le concept de la langue, David étranger en son pays ayant toujours le réflexe de parler anglais ce qui lui suscite le mépris de Susie le rabrouant en cantonais.

La première partie du film introduisant ce dispositif narratif et ces thématiques est plutôt réussie mais la suite patine grandement. Les deux intrigues du film se heurtent à des modèles écrasants ayant déjà exploré ces registres, sans jamais titiller leurs qualités. Pour ce qui est du mélodrame sentimental hongkongais contemporain naviguant entre passé et présent, le chef d'œuvre ultime arrivera l'année suivante avec le sidérant Tempting Heart de Sylvia Chang (1999) dont la flamboyance est capable d'arracher les larmes au spectateur le plus endurci.

Concernant un récit où les enfants découvrent la liaison de leurs parents défunts et en profitent pour eux-mêmes se rapprocher, le Avanti de Billy Wilder (1972) est autrement plus original, attachant et caustique. Ici on en reste au drame adultère très convenu pour la partie flashback, et à la romance juvénile bien trop timorée dans la partie contemporaine - cette dernière souffrant en plus d'acteurs assez transparents. Il y a quelques moments de charme mais dans l'ensemble c'est bien trop convenu pour convaincre. Première petite déception devant un film de Mabel Cheung.

Sorti en dvd hongkongais

dimanche 2 juillet 2023

Echoes of the Rainbow - Sui yuet san tau, Alex Law (2010)


 La famille Law mène une vie simple mais heureuse à Sheung Wan. Le plus jeune fils rêve d’être astronaute, d’épouser Petrina Fung et d’imiter la réussite scolaire et sportive de son grand frère. La corruption, la concurrence croissante et les violents typhons viennent troubler leur routine à Hong Kong.

Echoes and the Rainbow est une des rares exceptions voyant les tâches s’inverser dans le duo créatif constitué par Mabel Cheung et son époux Alex Law. Ce dernier est ordinairement dans l’ombre et au scénario des films réalisés par Mabel Cheung avec les désormais classiques du cinéma de Hong Kong que sont des œuvres comme An Autumn Tales (1987), Eight Tales of Gold (1989) ou The Soong Sisters (1997). Echoes of the Rainbow est donc seulement la troisième réalisation d’Alex Law, Mabel Cheung officiant en tant que productrice dans ce qui est un vrai récit autobiographique où Law cherche à rendre hommage à sa famille et à son frère aîné prématurément décédé.

Le film retrouve la veine rétro et le point de vue enfantin de Painted Faces (1988), sa première œuvre. Cherchant un quartier de Hong Kong ayant conservé l’architecture de la ville durant les années 50/60, la production opte pour un tournage dans le quartier de Wing Lee Street. L’immense succès commercial du film va permettre de préserver le quartier tel quel alors qu’il était menacé de destruction par des promoteurs immobiliers. Le patrimoine et l’identité profonde hongkongaise devient d’autant plus cruciale à préserver à l’époque en 2010, le rapport s’étant inversé avec la Chine continentale en comparaison du contexte du film se déroulant en 1969 - où il y a une forme de transition entre les migrants Chinois à Hong Kong et leurs enfants qui seront plus profondément attaché à la ville devenue un foyer et plus seulement un lieu de transit. Le film brasse ainsi une nostalgie et des problématiques contemporaines qui expliquent l’accueil du public local.

Alex Law déploie une tranche de vie tendre et attachante où il va dépeindre le quotidien de la famille Law à travers le regard du turbulent fils cadet (Buzz Chung en double de Alex Law). La voix off naïve nous dépeint avec humour les autres membres de la famille, le père cordonnier et bougon (Simon Yam), la mère gouailleuse et roublarde (Sandra Ng) et le frère aîné Desmond (Aarif Lee), véritable modèle en tant que sportif accompli et élève brillant. La scène d’ouverture où le jeune héros arpente le quartier un bocal sur la tête (il rêve d’être astronaute) et voyant des images d’archives du « vieux » Hong Kong à travers celui-ci annonce la couleur nostalgique et rêvée du film. 

La reconstitution sobre et réaliste se conjugue à une photo plus stylisée de Charlie Lam qui façonne un écrin qui prolonge l’aura de passé et paradis perdu pour l’enfant. Les commentaires facétieux du garçonnet, les gags bien sentis et les protagonistes truculents illustre un idéal d’enfance insouciante et idéalisée, accompagnée de situations chaleureuses qui donne corps à ce quartier et ces habitants comme les scènes de dîner où tous les commerçants de la rue sortent leur table et partagent ensemble leur repas. Alex Law avec des effets simples notamment dans les dialogues (le père demandant au fils ce qu’il a appris à son retour d’école, et la réponse répétitive et narquoise de ce dernier) à nous inscrire dans ce quotidien de façon très attachante.

Tant que l’on reste sur cette ligne de la chronique, c’est brillant tout en laissant émerger un spleen progressif lorsque le frère aîné prend peu à peu conscience de son rang social et des sacrifices de ses parents à travers sa romance avec une camarade nantie. La seconde partie plus explicitement dramatique verse malheureusement dans le mélo un peu forcé et prévisible, malgré l’émotion indéniable fonctionnant grâce à la mise en place initiale et à l’hommage sincère que souhaite rendre Alex Law à son frère. Un très joli moment donc malgré les scories de son dernier acte.

Sorti en dvd et bluray chez Spectrum Film

mardi 8 novembre 2022

Beijing Rocks - Bak Ging lok yue liu, Mabel Cheung (2001)

Après avoir tourné en Chine continentale pour sa fresque historique The Soong Sisters (1997), Mabel Cheung y revient pour l'intrigue cette fois bien contemporaine de Beijing Rocks. Comme souvent dans son cinéma, il est question d'exil et d'interrogation existentielle pour les personnages. Cependant contrairement à sa trilogie du "migrant" (Illegal Immigrant (1985), An Autumn Tales (1987) et Eight tales of gold (1989)) l'exil n'est pas seulement géographique et culturel. Nous allons suivre trois personnages gravitant dans le monde de la musique rock. Michael (Daniel Wu) est un fils de bonne famille ayant décidé de s'éloigner du monde des affaires paternelles pour devenir auteur compositeur. Cependant une panne d'inspiration et l'épée de Damoclès d'un procès suite à une rixe l'oblige pour un temps à migrer en Chine alors qu'il est né à Hong Kong et a grandi aux Etats-Unis. Il va alors découvrir la scène rock chinoise underground, et notamment le groupe de Road (Geng Le) chanteur et guitariste tapageur, ainsi que sa petite amie Yang Yin (Shu Qi) dont il va tomber amoureux. A travers ce trio, Mabel Cheung creuse différente forme de sentiments d'exil. Michael se sent étranger partout en maîtrisant mal le mandarin et l'anglais, Road cherche à échapper à la monotonie laborieuse de son père conducteur de train par le biais de la musique, et Yang Yin est une orpheline victime de la Révolution Culturelle ayant grandie seule et trouvant dans le microcosme du groupe la famille qu'elle n'a jamais eu. 

Mabel Cheung s'était montrée capable dans sa mise en scène d'avoir un pied dans la modernité par sa captation alerte des pulsations urbaines dans Illegal Migrant et surtout Autumn tales, tout en faisant preuve d'un lyrisme formel qui atteindra des sommets dans Eight tales of gold et The Soong Sisters. Elle tente la même chose ici en alliant classicisme et modernité dans l'usage de nouveaux outils de filmage, ou de dispositifs de mise en scène. Parmi les éléments réussis, il y a les séquences filmées en dv par le personnage de Michael qui immortalise et/ou vole des moments de cette vie en collectif et anticipe de fait toute la dimension de journal intime numérique qui se démocratisera quelques années plus tard avec l'arrivée des smartphones. En cette même année 2001 et toujours en Asie, il n'y a bien que le Shunji Iwai (de manière plus radicale) dans All about Lily Chou-chou qui se montre précurseur sur ce point. Il y a cependant d'autres point certes dans l'ère du temps au moment de la sortie du film mais ayant bien vieillit désormais qu'utilise la réalisatrice, comme le filmage façon confessionnal de téléréalité où chacun des protagonistes va venir dévoiler son passé face caméra. 

Mabel Cheung dépeint bien l'énergie et l'urgence des concerts, par sa mise en scène heurtée, la photo de Peter Pau entre grisaille urbaine et lumière tapageuse des bars et salles où joue le groupe, et par le jeu des acteurs notamment Geng Le aussi imprévisible que torturé dans sa présence scénique. Si le triangle amoureux n'est pas très original (on en a un assez voisin dans Presque célèbre de Cameron Crowe (2000)), l'interprétation fait mouche avec un Daniel Wu emprunté et touchant, ainsi qu'une Shu Qi aussi inconséquente que solaire. Il est d'ailleurs impossible avec la présence de cette dernière de ne pas faire le rapprochement avec Millennium Mambo de Hou Hsiao-hsien sorti la même année, où Shu Qi est aussi une jeune femme en quête de sens à sa vie évoluant dans un milieu underground et en couple avec un compagnon ombrageux. Mabel Cheung n'égale pas le vertige du classique de Hou Hsiao-hsien mais participe à faire de Shu Qi le visage d'une certaine jeunesse asiatique qui s'interroge à l'aube du nouveau millénaire.

Il est dommage vu le sujet que la partie strictement musicale ne soit pas plus marquante, les atmosphères fiévreuses sont là mais les chansons ne sont pas à la hauteur (manifestement une certaine frange du rock anglo-saxon 90's et notamment le grunge ne sont arrivés en Chine qu'au début des années 2000 au vu des looks et des sonorités, pour le coup Hou Hsiao-hsien a capturé une réalité musicale plus juste avec l'electro de Millennium Mambo) et les problématiques parfois ressassées dans ce genre de film (en gros garder son intégrité rock ou céder aux sirènes commerciales des majors). Heureusement chaque fois que ces aspects rejoignent les failles intimes des protagonistes, cela fait mouche. On pense à la scène où Road perd le fil en voyant son père en tenu de travail parmi le public de son concert, puis plus tard la visite très touchante à ce dernier lors d'une halte de son train. 

On sent le mélange de culpabilité à ne pas avoir choisi une voie plus rassurante pour les parents, et la potentielle fierté à y réussir non pas par défi, mais pour les rassurer. C'est d'ailleurs un des éléments originaux du film, on pourrait s'attendre avec ce cadre chinois à des parents stigmatisant et réprouvant les aspirations artistiques des enfants, mais ce n'est jamais le cas, ce sont des soutiens même maladroit tant dans le cadre nanti de Michael que celui plus modeste de Road. Les petites scories formelles et musicales empêchent l'ensemble de pleinement atteindre l'emphase dramatique (notamment le post-générique à guetter qui prolonge le rôle sentimental d'une chanson) des meilleurs films de Mabel Cheung mais Beijing Rocks n'en reste pas moins un très joli film où la réalisatrice tente des choses et se remet en question.

Sorti en dvd japonais et doté de sous-titres anglais

lundi 30 mai 2022

Eight Taels of Gold - Bat leung gam, Mabel Cheung (1989)

Après 16 ans d’exil aux Etats Unis où il exerça le métier de Taxi, Slim décide de retourner en Chine auprès de sa famille, et constate les changements arrivés durant son absence. Ce retour est aussi l’occasion de retrouvailles avec la belle Jenny …

Eight Taels of Gold vient conclure en apothéose la trilogie de l'exil de Mabel Cheung après Illegal Immigrant (1985) et An Autumn's Tale (1987). On retrouve ici à travers Slim (Sammo Hung) une figure de migrant chinois voisine du Yung-Cho Ching de Illegal Immigrant ou du Chow Yun-fat de An Autumn Tale. Après 16 années d'exil et de labeur, il dispose d'une carte verte et travaille à son compte en tant que taxi à New York. Mabel Cheung inverse ainsi la proposition des deux précédents films qui évoquaient les premiers pas et l'intégration difficile sur cette terre d'accueil en effectuant le chemin dans l'autre sens. Slim a décidé de retourner voir sa famille en Chine et l'histoire dépeint l'expérience de ces retrouvailles. Les premières scènes plutôt comiques aux Etats-Unis, puis celle du voyage et l'arrivée en Chine nous éclaire en partie sur le statut de Slim. Son existence en Amérique n'est tangible que dans son métier de taxi et son identité chinoise puisque l'on voit qu'il a encore des lacunes en anglais et (parce) qu'il fréquente surtout des membres de sa communauté (même problématique que les héros des précédents films). Etant venant chercher une forme de liberté et relative réussite matérielle à l'étranger, cela semble lui suffire mais tout n'est pas aussi simple.

On s'amuse du décalage de Slim dans les manières et le rapport aux autres, notre héros se montrant parfois explicitement ou involontairement condescendant dans ce contexte de la Chine rurale de l'ère Deng Xiaoping. Comme nombre de migrants revenant au pays, Slim souhaite affirmer sa réussite par son apparat et les biens qu'il va offrir à sa famille. La réalité sociale le ramène à ce qu'il a quitté, notamment le déménagement des siens à la campagne pour permettre à sa sœur d'accoucher discrètement de son second enfant (la politique de l'enfant unique régnant encore). Le voyage qu'il va effectuer de la ville à la campagne pour rejoindre sa famille va progressivement le délester de son snobisme, ses afféteries, pour révéler sobrement sa mélancolie. 

Parti précipitamment à l'adolescence, puis pris dans sa survie quotidienne à l'étranger, il n'a envoyé qu'une lettre en 16 ans à ses parents. La culpabilité et les doutes l'assaillent tout au long du voyage semé d'embûches plaisamment picaresque où il va trouver un appui auprès de sa cousine Jenny (Sylvia Chang) qui le guide. Celle-ci fiancée à un riche chinois établit aux Etats-Unis s'apprêtent à migrer à son tour. Elle va réenchanter avec tendresse et humour le retour de Slim sur ses terres au fil des péripéties, tandis qu'il lui offre une fenêtre sur la vie qui l'attends. Les sentiments naissent peu à peu entre eux et font émerger un paradoxe. Slim livré à lui-même à l'étranger retrouver une chaleur et des sentiments qui ne lui avait auparavant pas suffit à rester, tandis que Jenny est sous le charme de ce cousin qui est un bien moindre parti que la vie confortable qui l'attends. L'exil n'a pas suffi à l'un et ne suffira probablement pas à l'autre puisque c'est avant tout le confort matériel qui était en ligne de mire pour chacun d'eux.

Les scènes communion familiales sont merveilleuses de justesse, les retrouvailles tardives surmontant toute rancœur. Alors que Slim est hanté par toutes les frictions qui ont précédées son départ d'antan, il constate que ce sont des évènements largement oubliés par sa sœur et ses parents simplement heureux de le revoir. Mabel Cheung parvient à susciter l'émotion avec un rien, tel le chien de Slim mourant paisiblement après avoir revu et reconnu son maître 16 ans après alors qu'il était qu'un chiot. La réalisatrice offre un parfait mélange de pittoresque et d'émotion en faisant redécouvrir ses racines au héros, le plus souvent par la comédie (les villageois offrant de la volaille à Slim en échange d'un billet) même si une forme de spleen s'instaure peu à peu. Ce qu'ils ont été ou vont chercher à l'étranger est aussi ce qui sépare Slim et Jenny, amoureux silencieux mais soumis à la tradition. Slim est sollicité par sa famille pour épouser une chinoise qu'il élèvera quand Jenny a déjà été choisie dans ce but. Toute la dernière partie offre un contraste entre la tristesse des personnages prochainement séparés et l'atmosphère festives des préparatifs de mariage, riche en rites bariolés dans ce cadre rural.  

On retrouve l'une des grandes qualités notamment de An Autumn Tale à savoir la grande pudeur de Mabel Cheung dans l'expression des sentiments. Aucun rebondissement grossier, aucun dérapage mélodramatique dans les situations ou le jeu des acteurs ne vient forcer le trait des émotions. Les silences, regards, gestes retenus en diront toujours plus que les manifestations explicites pour nous faire comprendre ce qui se joue et c'est par son approche visuelle que la réalisatrice nous bouleverse. C'est à ce stade (avant la fastueuse reconstitution historique de The Soong Sisters (1997)) son œuvre la plus somptueuse formellement. La première partie nous offre des panoramas absolument magnifiques de la campagne chinoise, perdant ou isolant les personnages à la fois familiers et en pleine redécouverte de cet environnement. 

La beauté de la nature devient source d'épanouissement ou d'inquiétude (le printemps et l'arrivée des feuilles de cerisiers signifiant le retour du fiancé de Jenny), et la photo de Bill Wong de façonner des écrins qui subliment les sentiments réprimés. On pense à la scène de baiser avortée où les personnages se font face dans une nuit teintée des éclairages mauves de feux d'artifices, une bulle éphémère laissant entrevoir ce qui aurait pu être. La bande-originale entre instrumentaux contemporains envoutant et chansons chinoises immersives participe aussi à cet enchantement et ce spleen, notamment la poignante scène finale où Slim suit à vélo le bateau de jenny s'éloignant définitivement de lui. Sammo Hung dans un de ses rares rôle non martial révèle toute l'étendue de son registre, tout en nuance sensible et Sylvia Chang compose aussi un merveilleux personnage, devant ou derrière la caméra elle ne brille jamais autant que dans le mélo. Un vrai accomplissement pour Mabel Cheung qui signe là son chef d’œuvre, encore meilleur que An Autumn Tale. 

Sorti en bluray hongkongais et doté de sous-titres anglais et pour les plus patients Spectrum Films en cortira une édition française en 2023
 

vendredi 13 mai 2022

The Illegal Immigrant - Fei fat yi man, Mabel Cheung (1985)


 The Illegal Immigrant inaugure la trilogie que la réalisatrice Mabel Cheung consacre au thème de l'immigration. Il apparaît sur plusieurs points comme un attachant brouillon de An Autumn Tales, second volet du cycle qu'elle réalisera deux ans plus tard et dont on trouve déjà de nombreux éléments thématiques, esthétiques et narratifs. Cheung Kwan-chow (Yung-Cho Ching) est un jeune clandestin chinois vivotant à travers de petits boulots jusqu'au jour où il va être arrêté par l'immigration. Libéré sous caution par son oncle, il est désormais soumis à une course contre la montre face aux possibilités que lui offre l'administration américaine. Être expulsé immédiatement, d'ici quelques semaines ou trouver une épouse américaine avec laquelle il pourra convenir d'un mariage blanc crédible.

Il va jeter son dévolu sur Cindy (Fu-Sheng Wu), jeune américaine d'origine chinoise. Cette association sert de révélateur pour les deux personnages quant à leur rapport à cette identité américaine floue. Cheung Kwan-chow forcé de s'intégrer réellement pour obtenir sa carte verte est placé face à ses manques, comme son anglais resté approximatif en étant cantonné à des jobs laborieux ne le faisant pas sortir de sa communauté. Cindy vit quant à elle une crise inhérente aux enfants de migrants de première ou deuxième génération. Ses origines chinoises la complexe, notamment physiquement et elle ne consent au mariage blanc que pour une raison frivole, subir une opération de chirurgie esthétique qui "corrigera" son nez aplati de chinoise pour le faire ressembler à ceux des top-models blanche dont les posters ornent sa chambre.

Mabel Cheung travaille cela par l'humour, notamment au niveau de la langue. Cindy entremêle son chinois maladroit d'anglicismes à tout va afin de prendre de haut les lacunes de Cheung Kwan-chow. On s'amuse du joyeux capharnaüm et de la cacophonie de langues lorsque les "mariés" s'invectivent. Cela joue aussi au niveau des tenues vestimentaires, Cindy en vraie fashion-victim cherchant toujours à être à la page de la mode américaine la plus superficielle avec ses permanentes, ses robes roses pastels bien marquées années 80. Cheung Kwan-chow, pure incarnation du prolo anonyme ne souhaitant surtout pas se faire remarquer, arbore-lui une allure plus modeste avec ses vestes militaire et surtout le running gag s'amusant du fait qu'il ne porte jamais de chaussures - une manière de caractériser ce manque d'ancrage aux conventions par cette relâche. 

Le tempérament noble, la modestie et la dévotion de Cheung Kwan-chow vont progressivement gagner le cœur de Cindy qui va s'attacher à lui. Destiné à ne plus se revoir une fois le mariage contracté, diverses circonstances vont les faire constamment se retrouver et s'apprécier. Parallèlement au couple, l'histoire montre aussi la tentation superficielle de la criminalité, de la délinquance, chez certains pour s'ancrer économiquement à défaut de socialement dans cet environnement américain, et d'autres comme le jeune frère de Cindy pour une alternative excitante stimulant leur part chinoise face aux conventions locales (notamment scolaire) auxquels ils doivent se soumettre. Cela est très intéressant sur certains points, beaucoup moins sur d'autres notamment tout ce qui relève des guerres des gangs entre petites frappes chinoises. Tout stylisé qu'il soit, China Girl (1987) d'Abel Ferrara amenait une imagerie aussi crédible que flamboyante sur cet aspect, que Mabel Cheung peine à retranscrire (ce sera aussi un des très rares écueils de An Autumn Tale). 

Mabel Cheung mélange assez bien cette angoisse de l'expulsion, ce sentiment de précarité du migrant avec quelque chose de plus sensible et romantique dans le quotidien des personnages. Ce ne sera par exemple pas la nécessité qui les fera vivre ensemble à un certain point de l'histoire, mais bien une reconnaissance et une complicité commune dans laquelle ils n'osent pas encore voir de l'amour. Tout cela reste habilement implicite et passe par les situations, la sensibilité des acteurs. Les ruptures de ton sont du coup légions, nous faisant passer à d'une scène de boite de nuit kitsch à une visite et un interrogatoire très intrusif des services d'immigration. Toute cette dualité s'exprime bien dans une scène où les personnages vont visiter les chutes du Niagara. 

L'américaine Cindy peut passer du côté canadien pour profiter d'une meilleure vue quand Cheung Kwan-chow, l'apatride, le clandestin en sursis, demeure côté américain sans avoir cet avantage propre et figuré. La mise en scène de Mabel Cheung, notamment par les atmosphères tour à tour clinquantes ou naturaliste dans les nuances de la photo de Bobby Bukowski, travaille constamment ce sentiment d'appartenance/rejet des personnages à leur environnement. L'appartenance factice et superficielle repose sur le matériel, et celle plus authentique se ressent progressivement dans les belles scènes romantiques, dans le lien à l'autre où cette stylisation se fait plus naturelle. Malgré de petites maladresses, un beau galop d'essai qui porte en germe toute la belle réussite à venir de An Autumn Tale plus abouti.

Sorti en dvd zone 3 hongkongais et doté de sous-titres anglais

dimanche 24 avril 2022

An Autumn's Tale - Chau tin dik tung wa, Mabel Cheung (1987)


 Jennifer quitte Hong Kong pour New York, où elle doit retrouver son fiancé Vincent. Mais celui-ci la quitte et part s'installer à Boston avec une autre femme. Bouleversée, la jeune femme trouve du réconfort auprès de son cousin fruste qui habite l'étage du dessous. Alors qu'il s'efforce d'égayer son quotidien, il tombe amoureux de Jennifer.

An Autumn's Tale constitue la pièce centrale d'une trilogie que la réalisatrice Mabel Cheung consacre au thème de la migration, suivant Illegal Immigrant (1985) premier film salué par la critique, et précédant Eight Taels of Gold (1989). C'est un sujet qui parcoure toute sa filmographie et qui trouve une continuité et un complément à travers sa collaboration avec Alex Law son époux et scénariste, les fonctions pouvant parfois s'inverser lors des plus rares réalisations de Alex Law (dont le célèbre Painted Faces (1988) biopic de la jeunesse à l'Opéra de Pékin de Jackie Chan et Sammo Hung)) et apporter d'autres variations sur cette question de la migration. An Autumn Tale a une certaine portée autobiographique pour Mabel Cheung qui comme son héroïne connu l'exil lors de ses études à l'étranger, à Bristol en Angleterre puis à New York. Les petits boulots, la difficulté à subsister dans un quotidien fait de privations permanente (la scène du film où Jennifer choisit un sandwich plutôt qu'un autre à cause d'une différence de prix de 10 cents est issue d'une vraie expérience de Mabel Cheung) et le sentiment de solitude en pays étranger, tout cela transpire le vécu tout au long du récit.

Nous allons suivre Jennifer (Cherie Chung), jeune hongkongaise fraîchement arrivée à New York pour faire ses études mais avant tout pour rejoindre son fiancé Vincent (Danny Chan) qu'elle n'a pas vu depuis deux ans. Elle va vite rencontrer une déconvenue en découvrant que ce dernier est désormais en couple avec une autre. Elle est cependant prise en main par son cousin Figgy (Chow Yun-fat) qui va l'accueillir, lui trouver un logement et faire découvrir la ville. La scène d'ouverture où encore à Hong Kong Jennifer se montre condescendante à l'évocation de ce cousin amorce une des thématiques du film. Jennifer est issue de la classe moyenne hongkongaise et a bénéficié d'une éducation avant son départ à l'étranger. Le vrai apprentissage dans son nouvel environnement consistera donc surtout à s'accoutumer à un train de vie modeste, à travailler et subsister dans une certaine précarité tandis que l'interaction aux autres ne sera pas un problème. Figgy vient au contraire de la classe ouvrière et le quotidien au jour le jour fait de jobs laborieux ne lui change pas de Hong Kong, mais à l'inverse il ne s'est jamais réellement assimilé à sa patrie d'accueil, ne parlant pas (ou bien mal) anglais et ne fréquentant que ses compatriotes hongkongais. Mabel Cheung traduit ce fossé de façon comique dès la première rencontre où Figgy vient chercher Jenny à l'aéroport dans un tapage peu discret, avant de l'emmener dans l'épave qui lui sert de voiture. Le regard de Jenny sur leur logement commun miteux, sa gêne face aux manières rustres de Figgy, tout semble en place pour reproduire cette distance de classe entre eux.

Pourtant lorsque Jenny sera en quelque sorte regardée de haut et abandonnée par Vincent pour une chinoise intégrée plus "conforme", c'est bien Figgy qui sera là pour l'accompagner dans ses premiers pas new-yorkais. Les deux personnages se nourrissent l'un l'autre, Figgy comprenant que son existence sans but et en vase clos ne le mène nulle part, et Jenny dépassant ses préjugés à travers ce cousin bienveillant. L'un découvre l'ambition, l'autre la modestie. Cette caractérisation introduit la romance tout en montrant ce qui la freine, Figgy gardant son complexe d'infériorité ne se déclarant pas et Jenny encore retenue par un mélange de fierté et timidité faisant de même. 

Mabel Cheung à quelques rares fautes de goût près (une bagarre de gangs assez quelconque) déploie tous ces questionnements dans une tranche de vie bienveillante où l'environnement oscille entre crudité réaliste de ce New York 80's et vrai romantisme lumineux dans une imagerie plus stylisée. Dans les deux cas, la présence d'un autre pour nous accompagner amène une tonalité rassurante et chaleureuse qui permet de tout surmonter - se différenciant grandement du sinistre et oppressant Farewell China de Clara Law (1990) avec Maggie Cheung sur un sujet voisin. Certains rebondissements opposent d'ailleurs les personnages à des compatriotes bien moins intentionnés pour bien marquer la nature spéciale de la relation Jenny/Figgy, que ce soit le fiancé démissionnaire en ouverture, un patron chinois libidineux envers Jenny, ou une autre patronne pétrie de préjugée qui la renverra injustement. La solidarité n'est pas une évidence et cela souligne et transcende cette différence de classe initiale qui séparait les personnages. 

Loin des grands écarts mélo (mais pas déplaisant) dont peut faire preuve le cinéma hongkongais, An Autumn's Tale marque au contraire par sa tonalité feutrée et tout en retenue. Les rapprochements ou séparations se font sans emphase et découlent de petits évènements s'inscrivant dans la normalité quotidienne des protagonistes. On pense à la magnifique scène de réconciliation où Jenny invite Figgy à dîner (avec la belle idée de ce sol communiquant) pour se faire pardonner mais où ce dernier reprend la main face à sa cuisine exécrable. Les acteurs sont au diapason avec un excellent Chow Yun-fat dont l'apparente excentricité masque les complexes et la vulnérabilité, et une Cherie Chung très touchante se délestant progressivement de sa superficialité. Un très beau film qui installera Mabel Cheung parmi les grands auteurs de Hong Kong, le film recevant sept nominations aux Hong Kong Film Awards et en remportant trois : Meilleur film, Meilleur scénario et Meilleure photographie. Un classique désormais qui fut classé en 2005 parmi les dix plus grands films chinois de tous les temps, à la suite d'un sondage auprès de 25 000 professionnels et cinéphiles.

 Sorti en bluray et dvd hongkongais chez Fortune Star et doté de sous-titres anglais